CHAPITRE PREMIER
Nous allons élutlier l'épilepsie, ou plutôt les épileptiques qui sont dans mon service, car l'épilepsie n'est pas une entité morbide, une vraie maladie, mais bien un syndrome, c'est-à-dire un ensemble de symptômes que l'on trouve plus ou moins réunis cbez un même individu. Ces symptômes peuvent être classés en quatre groupes suivant leur prédominance :
Groupe moteur; groupe sensoriel; groupe viscéral; groupe psychique.
Ces quatre groupes peuvent être réunis chez un même individu : alors on dit que l'individu a des accès complets d'épilepsie. Si un ou deux de ces groupes se trouvent réunis, l'individu a des accès incomplets. Enfin si un seul, surtout le groupe psychique, ou si
un symptôme de ces groupes existe tout seul, on dit que l'individu est atteint d'épilepsie larvée.
Je ne vous dirai que quelques mots de l'historique de cette question, car j'ai hàle d'aborder les causes et la symptomatologie et de vous faire part de mes recherches. Cependant, comme je veux étudier l'épilepsie en général, je vous demanderai la permission d'en faire un court exposé.
L'épilepsie a été connue depuis la plus haute antiquité. Hippocrate lui donne le nom de mal d'Hercule, parce qu'on prétendait qu'Hercule en était atteint. Les anciens lui ont donné le nom de mal sacré parce les Pythonisses qui rendaient les oracles en paraissaient atteintes. Enfin les Romains l'ont appelé mal comitial parce que les comices étaient suspendus quand un malade avait des attaques. Le nom de mal lunatique lui vient de ce qu'on pensait que l'apparition des accès coïncidait avec les phases de la lune. Le mal de Saint- Jean, le mal caduc, le haut mal, le grand mal, sont des appellations que vous verrez souvent dans les auteurs. Enfin ce mot épilepsie a été donné par Ambroise Paré, et il vient du mot grec emXau.6&vëtv, surprendre, parce que l'individu qui en est frappé est comme surpris au milieu de l'apparence d'une santé parfaite. Je dis apparence, car le plus souvent l'individu présente des symptômes précurseurs sur lesquels j'attirerai tout spécialement votre attention.
Les noms suivants lui ont été donnés aussi, et je dois vous les énumérer, car vous pouvez les entendre prononcer devant vous :
Mal caduc, à cause de la chute subite des épileptiques qui tombent comme foudroyés ;
Morbus major (Celse), en opposition au morbus minor, qui est l'hystérie;
Passio puerilis (Caelius Aurelianus), à cause de la fréquence de cette maladie chez les enfants;
Morbus astralis, parce que l'on pensait que les astres intervenaient dans sa cause ;
Morbus demonaticus, maladie du diable;
Morbus divinus (Platon), maladie divine;
Mal de corazon, mal de cœur;
Mal de terre ;
Mal de Saint-Jean, parce que saint Jean était considéré comme pouvant guérir cette maladie. Portai a supposé que ce nom lui vient de ce qu'à l'époque de la Saint-Jean, 24 juin, époque des grandes chaleurs, cette maladie est plus fréquente.
Les Allemands emploient les expressions suivantes pour caractériser cette cruelle maladie :
Die fallende Sucht;
Schwere Noth, cruelle nécessité;
Die schwere oder bose Krankheit, la grave et infernale maladie.
Considérée longtemps comme une névrose, c'esl-ù-
dire comme une maladie sans lésion, l'épilepsie s'est vu dans ces derniers temps arracher une partie de son domaine : ainsi les convulsions épileptiformes de la grande hystérie, les convulsions éclampliques des femmes en couches et des enfants scarlatineux.
D'autre part, Bravais1 avait déjà signalé l'épilepsie hémiplégique, et après lui Hughlings Jackson vint montrer par ses travaux que des lésions localisées dans les circonvolutions céréhrales pouvaient provoquer des convulsions partielles ou générales des membres. Les expériences de Frilsch et Hitzig et celles de Ferrier vinrent confirmer les données de ces auteurs, et maintenant l'on décrit une épilepsie partielle qui a sa marche et son évolution et qui reconnaît pour cause une lésion anatomique. Cette variété d'épilepsie sert de trait d'union avec l'épilepsie générale ou l'épilepsie névrose, ou encore l'épilepsie idiopathique. L'expression d'épilepsie idiopathique ne veut pas dire que la maladie soit sans cause, mais bien que sa cause est inconnue, qu'elle nous échappe. Il doit y avoir des lésions ou des altérations fonctionnelles très diverses provoquées par une excitation de certaines régions encéphaliques. Cette excitation des régions encéphaliques est directe ou indirecte. Elle peut être produite, comme j'ai essayé de le démontrer, dans un mémoire publié avec mon
1. Bravais, Heclierchss sur les symptômes et le traitement de l'épilepsie hémiplégique. Thèse 1S:>".
inlerne1 M. Raymond Petit, par une substance toxique introduite dans l'économie ou créée par elle. Cette excitation réflexe ou directe des centres nerveux produit les réactions syndromiques de l'épilepsie chez les sujets qui ont surtout une prédisposition héréditaire.
En effet, l'épileptique naît épileptique, c'est-à-dire qu'il naît avec un système nerveux défectueux tout spécial, qui le fait réagir d'une manière convulsive, lipolhymique ou délirante à certains moments de son existence. Il est en quelque sorte épileptique en puissance avant de l'être en acte.
Ainsi donc, l'épilepsie ne connaît pas pour cause une lésion spécifique; elle ne doit pas être considérée comme une maladie à proprement parler, mais bien comme un syndrome clinique auquel on a donné le nom d'épilepsie.
On a divisé, comme je vous l'ai dit plus haut, ce syndrome en quatre groupes principaux, suivant la prédominance de certains symptômes.
Mais vous verrez, quand nous avancerons dans l'étude de ce syndrome, quelle variabilité dans les symptômes tant au point de vue physique qu'au point de vue intellectuel nous trouvons d'un individu à l'autre et même chez le même individu. C'est cette variabilité dans les manifestations comitiales qui a dérouté les auteurs et
1. De l'intoxication dans l'épilepsie, par MM. Jules Voisin et Raymond Petit. Archives de Neurologie, nos 98, 99, 100, 101, 102.
6 L'ÉPI LEPSIE
qui est cause que beaucoup de médecins ne connaissent pas encore l'épilepsie. Ils ne voient pas les liens qui rattachent ces symptômes entre eux, et c'est ce que j'espère vous faire toucher du doigt. Je veux vous mettre en garde contre des erreurs qui sont des plus funestes pour la famille du malade et pour le malade lui-même.
Cette maladie est extrêmement répandue. Legrand du Saulle ', dans son livre, accuse 40,000 épileptiques. Je suis convaincu que ce nombre est dépassé et que le nombre des épilepsies méconnues est presque aussi considérable que 'celui des épilepsies connues.
?sous allons nous occuper d'abord de l'épilepsie générale; nous étudierons plus tard l'épilepsie partielle et l'épilepsie hémiplégique avec la paralysie spasmodique infantile.
Vovons quelles sont les causes qui déterminent cette affection. Avec les auteurs nous diviserons ces causes en causes prédisposantes et en causes déterminantes.