L'ÉPIRE
Le soleil de Juin se levait sur la plaine comme nous quittions Janina. Il lançait d'obliques fusées à travers les hautes herbes chargées d'eau par l'orage de la veille.
Empierrée çà et là, dans les bas-fonds, la piste que nous suivions se déroulait, humide et rouge. Quelques tentes, dressées auprès des décombres de villages incendiés, nous rappelaient seules que ce plateau venait d'être un large champ de bataille, et que des milliers d'hommes y avaient senti s'abattre sur eux la mort inévitable. Des bergers, avec des cris gutturaux, rassemblaient leurs troupeaux ; des femmes, le tonnelet ou la cruche à l'épaule, allaient faire leur provision d'eau, et des cigognes se promenaient, importantes et ridicules.
Derrière nous un brouillard monté du lac voilait la base du Mitzikéli, dont la crête se silhouettait tranchante et pure sur le ciel clair. Devant nous, au delà d'une barrière de collines, se montrait le double sommet de l'Olytzika. Autour de nous bourdonnait le scintillement immense des trèfles et des gra-
m niées.
Du col de S'-Nicolas,
ou 1 on voit encore les
« Tu e.s parvenue à la terre Jes Molosses, à la haute Dodone. où sont l'oracle et la demeure de Zeiis Thesprote, et le Châne fatidique, prodige inc)-qyable )>.
Prométhée enchaînk.
tranchées des Turcs, près de la chapelle qu'ils ont brûlée, — on découvre la vallée de Dodone.
C'est, dit Aristote, sur les bords de l'.Achélôos qu'habitaient « ceux qui se nommaient Grecs, et, dans la suite, se nommèrent Hellènes». Dodone, au centre de l'Epire, est en effet le plus vénérable des oracles grecs.
Pouqueville avait cru retrouver sur la colline de Gardiki, au nord de Janina, les ruines de son sanctuaire. M. Constantin Carapanos les a découvertes là-même où le voyageur français situait sur sa carte celles de Passaron, dans la fraîche vallée de Tcharacovista, qui se tient à l'ombre de l'Olytzika, le farouche Tomaros des anciens.
L'enceinte de la citadelle suit le contour d'un promontoire qui occupe le centre de la vallée. Le thé.âtre est construit au flanc de cette butte. Plus au sud s'étendait le téménos enfermant le temple, le trésor, des monuments votifs, le sanctuaire d'Aphrodite, et, sans doute, le bois sacré et la source miraculeuse.
Le théâtre seul apparaît encore dans sa majesté. Les chênes épineux, le chèvre-feuille, les églantiers.
les oliviers sauv;it;es ont reconquis déjà les nuirailles mises à nu par les ouvriers de M. Carapanos. Des touffes lie sainfoin, des cistes soufrés, recouvrent le terre-plein de l'acropole.
L'ànie lumineuse de la Grèce, solennellement, pour la première fois, a communié dans ce lieu avec la nature. Là, le Zeus pélnsgique, divinité informe et redoutable, à peine échappée au Cli.ios, épousa Dioné, la terre féconde. De leurs amours, celle dont la colombe est l'emblème, Aphrodite, naquit un jour.
Un double culte, de caractère austère, en rapport avec un pavsage que les orages de l'été enténèbrcnt souvent, et que l'hiver désole, desservit cette trinité primitive. Les Sfllfs en étaient les prêtres, les Pcleïudfs (colombes), les prêtresses.
Leur mission était d'expliquer au.\ fidèles les signes du langage des dieux : Zeus emplissait d'un souffle prophétique les noirs rameaux des chênes ; Dioné et Aphrodite modulaient à dessein le bruissement de la source sainte, et faisaient décrire au vol des colombes de célestes hiéroglyphes. Les Selles, en des oracles et des prophéties, interprétaient ces murmures et ces spectacles.
Sur les ruines de Dodone les chênes n'allongent plus leur ombre, et la fontaine s'est tarie. Assis au sommet du théâtre, exposé aux flèches cruelles d'Apollon, je voyais un laboureur tracer son sillon dans le stade. Il avait suspendu à un saule, près des vestiges du sanctuaire d'Aphrodite, son manteau de poil de chèvre et sa gourde de bois.
Nous avons déserté ces ruines saccagées et muettes. Sur le penchant de la vallée, un bosquet sombre nous appelait. Nous y grimpâmes. Des chênes énormes, noirs, tordus, où pendent les chevelures grises des lichens, s'y environnent d'ob.scurité. Au travers de leur ramure, on découvre le sommet auguste et nuageux du Tomaros. Entre leurs troncs encordés de lierre, on voit fuir et rosir la vallée. Ils abritent une antique chapelle à demi détruite par les Turcs. A leur lisière jaillit du rocher une source vigoureuse et glacée.
Je me suis étendu au pied d'un de ces vieux arbres. Le bruit de la source, tour à tour plus faible ou plus fort, me parvenait distinctement. Une branche sèche a craqué, une colombe a battu des ailes sur ma tête. Un peu plus tard, sur le sommet du Tomaros, le tonnerre divin a roulé sourdement ; le vent, en gémissant, est descendu de la montagne ; un chuchottement s'est fait entendre parmi le feuillage sec et dur des yeuses, écho suave et affaibli du Souffle dodonéen.
N'est-ce pas parmi les chênes fatidiques de Dodone que Minerve cluiisit le mat du beau navire Argo ? N'est-ce pas au dieu de Dodone qu'Achille taisait des libations? Comme les autres terres grecques, l'Epire est un terroir inépuisable en mythes. Le peuplier blanc qu'Hercule transplanta en Grèce pousse toujours sur les bords du gémissant Cocyte. L'Achéron, fils de la Thesprotie élevée et marécageuse, et qui plus bas s'étrangle dans les gorges, est toujours pour le peuple « le fleuve qui roule des douleurs ». Nous en avons remonté le cours pour visiter les ruines de la puissante Pandosia, et celles de Bouchétion où Thémis aborda, portée par un bœuf, lors du déluge de Deucalion. Un village, Kastri, s'élevait près de Pandosia. Une division turque l'a ravagé en fuyant Janina. Nous y avons trouvé un pappas qui .se lamentait sur les décoiubres de son église. Il nous a conduits sur l'acropole, d'où toute la plaine s'offre à la vue. Encore couverte de marais et de rivières, ombragée autrefois par des forêts épaisses, fiévreuse sans doute et malsaine, elle parut aux anciens le séjour même de la mort. Là, sur les conseils de ("ircé, Ulysse évoqua les âiues légères des trépassés, et consulta celle du devin Tiresias, le Thébain ; et là, Orphée, pour la seconde fois, perdit Eurydice. Le soleil déclinait lorsque nous regagnâmes notre barque. Les bateliers n'eurent qu'à la laisser aller au fil de l'eau. Sur le fleuve s'étalait un rougeoîment cuivré, oxydé près des bords par le reflet des roseaux. Entre les silhouettes des arbres, dorées comme les plombs d'un vitrail, glissaient des collines lointaines. A mesure que le soleil s'abaissait, il imposait sa gloire à tout le paysage. La rive même, un instant, participa de son rayonnement et sembla n'être qu'un plus dense poudroîment d'or. Puis cette grande luinière abandonna la terre et se réfugia dans le ciel, où elle empourpra un nuage aux contours monstrueux et splendides. Un à un réapparurent les buissons de la rive, et leurs feuillages se découpaient sur l'horizon avec tant de finesse qu'on les eût pu croire, coinme dans les tableaux gothiques, tracés au pinceau sur fond d'or.
La ]5roue du batcfiu coupait en bruissant la surface moirée où le ciel verdissant, les nuages enflammés et les ro.seaux entremêlaient des reflets. Au passage, nous primes le nid d'une mésange suspendu comiue une nacelle à la branche d'un tamarin. L'oiseau, quelque temps, nous poursuivit de sa plainte mélodieuse.
Quantité de chants funèbres de la Grèce contemporaine font encore allusion à Caron, aux fleuves infernaux. L'un d'eux me revint à la mémoire en entendant lamenter cet oiseau :
« Un petit oiseau sortait du monde d'en l>as ; il aviiii
les grilTes rouges et les ailes noires, les griffes à cause
du sang, les ailes à cause de la terre... Oise.iu, mange le
sucre, bois du musc et respire l'amarante pour pouvoir
nous raconter. — Pauvres femmes, qu'ai-je vu, que vous
dire et vous raconter !' J'ai vu Garon chevaucher dans les
plaines; il traîne les jeunes gens par les cheveux, les
vieillards par les mains, il traîne les petits enfants en
chapelets à sa selle. «
Si l'histoiie, les mythes, les légendes, la langue ne suffisaient pas, les pierres .seraient là, imirs helléniques ou byzantins, pour témoigner que TEpiic fait naturellement partie de la Grèce. Non loin de Parga
— célébrée par l'Archiduc Louis Salvator d'Autriche, et dont les malheurs et la constance attendrirent l'Europe entière — s'élevait l'antique Toryne. A petite distance de Philiatès, à la jonction du Kalamas et de la Cremnitza, dans un site d'une solitude et d'une gravité incomparables, les bergers font paître leurs troupeaux sur les fortes murailles de Passaron. Auprès de Delvino, sur une colline, se voient les restes de la belle Phœniké, capitale du pays des Chaones. Au sommet d'une colline prochaine, baignée par le lac Livari, se dressent les ruines illustres de Bouthrotum. Là, dans un bois sacré voisin de la ville, surles bords d'un « faux Siinoïs », Enée retrouva Andromaque. En larmes, elle sacrifiait aux mânes d'Hector. Elle accueille le héros, il apprend d'elle que ce pays se nomme Chaonie, du nom de Chaon, frère d'Hélénus, son nouvel époux.
Chaque pas, sur ce sol, soulève une poussière d'antiquité. Le christianisme même ne l'a pas respirée en vain. Et c'est ainsi que le peintre chargé de décorer une église située sur l'ilot du lac de Janina a figuré parmi les personnages qui animent les fresques du narthex : Plutarque, Solon, Thucydide et le divin Platon.
Parmi tant de couvents, — celui de Zitza, chanté par lord Byron, de Podgoriani, des Taxiarques, de la Vierge «Vassilica», séjour d'Anna Comnène, etc.,
— qui rattachent à leur tour l'Epire à l'Empire grec d'Orient, le couvent de Zalongo mérite un pèlerinage. Son église est très ancienne, mais surtout elle s'élève, comme un trait d'union, entre les ruines de Cassopé et le rocher de Stéphani. De la montagne de Zalongo, on voit toute la presqu'île de Nicopolis. Et sur une vaste console suspendue à son flanc et solidement fortifiée s'espacent, véritable plan en relief, les bases des édifices principaux de Cassopé.
Des cistes à feuilles grises, des asters, des liserons, des plantes de bonhomme ornaient ces amas
de pierres bien taillées, le matin de mai où nous vîmes ces lieux. De là-haut, la côte est une lame de faucille dont la grève semble le fil luisant. Elle se divise à son extrémité, comme la queue fourchue d'un tétras, pour former la presqu'île où Auguste, en commémoration de sa victoire d'Actium, fonda Nicopolis. A l'est, teinte de rouge, encore lavée d'ombre, la paroi où s'adosse Cassopé se prolonge, limitant le regard; une sorte de tour s'en détache : c'est le rocher de Stéphani, asile suprême et sans issue des femmes souliotes. A son pied, point blanc, se cache à demi le monastère.
Tout en foulant les herbes odorantes, je m'enivrais de cette immensité, de cette mer d'un bleu inexprimable, du contour, d'un bleu à peine moins cristallin, des montagnes de S"-Maure, des nuages qui bondissaient joyeux de l'horizon illimité, du chant d'un pinson, du bourdonnement des abeilles, du vol presque immobile de deux grands aigles, de l'air marin qu'embaumait le printemps.
Le repas, préparé par notre brave Philippe, nous attendait au monastère. Deux prêtres le partagèrent avec nous. La figure du plus âgé me rappelait le visage illuminé d'Elysée Reclus. Ses yeux bleus étincelaient tandis qu'il nous contait les péripéties de la récente bataille de Nicopolis, où il avait fait le coup de feu contre les Turcs. Tout en emplissant nos verres d'une eau délicieuse, il nous disait que la source qui goutte à goutte la distille était connue d'.Ali-Pacha; il en aimait la saveur et s'en faisait apportera Janina. L'homme chargé de ce soin devait, en témoignage de sa bonne foi, cueillir et lui remettre un rameau du cerisier voisin de la fontaine. Le pappas nous fit ensuite le récit de la fin des héroïnes souliotes : « Elles étaient soixante, de différents villages; elles s'étaient réfugiées sur le haut des rochers de Zalongo, alors environnés de forêts. Mais les Turcs les y découvrirent. Lorsqu'elles virent qu'elles allaient tomber entre leurs mains, elles firent une danse et chantèrent un chant joyeux pour leur bien montrer qu'elles étaient sans peur... Puis elles dirent adieu aux forêts de la patrie, aux sources fraîches où elles emplissaient leurs cruches, elles dirent adieu à leurs villages; puis, einbrassant leurs enfants, elles sautèrent dans le vide. » C'était en 1803. En 1897, les Turcs ravagèrent à nouveau le pays de Souli pour punir ses habitants d'avoir secouru les Grecs. Trois femmes de Kamarina, poursuivies par des soldats, renouvelèrent du haut du rocher de Stéphani l'exploit de leurs aïeules.
Ce cirque de rocher enferme, en un étroit espace, un résumé historique de l'Epire. Les ruines
de Cassopé, ses niiirailles dont l'appaieil polygon.il est d'une extrême antiquité, rappellent que l'Epire fut, eu quelque sorte, le berceau de la Grèce, et que le nom même de grcr, qui, selon Duruy, signifie l'ieitx, fut tout d'abord celui du peuple qui l'habitait. La petite église du couvent évoque, auprès, la grandeur de l'empire b\-zantin ; et le rocher rouge de Stéphani est comme teint du sang de ces femmes qui, parmi tant d'autres, fidèles à leur race, à leur foi, sacrifiaient en chantant leur vie à cette Grèce de l'Avenir, si triomphalement devenue la Grèce du Présent.
Le littoral de l'Epire s'étend du promontoire de la Chimère, que les monts Céraunicns poussent dans IWdriatique, jusqu'au golfe d'Ambracie. Orientés du N'ord-Ouest au Sud-Est, de longs bourrelets calcaires coupent son territoire dont le Pinde et les monts qui encadrent l'.Aôos (la Viôsa) forment les limites natu" relies. Epire, pour les anciens, c'était le « continent », la terre continue, opposée à cette terre isolée, bercée par Amphitrite, qu'était Corcyre.
Du Lackmon, où se noue la chaîne du Pinde, naissent cinq fleuves illustres : l'Aspro-Potamo, le vieil Achélôos avide de sacrifices, qui sépare l'Etoile de l'Acarnanie et se jette dans la mer Ionienne; le Pénée, qui traverse la Thessalie et voit les beaux platanes du %'allon de Tempe s'incliner sur sa course ; l'Haliakmon, qui arrose la Macédoine et coule au golfe Thermaïque; l'Arachtos (rivière d'Arta), qui, longeant le Pinde, gagne le golfe Ambracique; et le grand Aôos aux rives escarpées. Comme l'Arachtos et l'Aôos, le Th3-amis (le Kalamas), le Louros, et les trois fleuves infernaux : l'Achéron, le Cocyte, le Pyriphlégéton, qui mêlent leurs flots limoneux à la mer où sourit Paxos, appartiennent à l'Epire. Elle ne possède que deux lacs, le lac Livari, sur la côte, en face de Corfou, et le lac de Janina (l'ancien Pambotis), au pied du Mitzikéli.
Des côtes presque partout arides ; un enchevêtrement de montagnes boisées ; des cours d'eau larges et nombreux; des vallées étroites; quelques plaine^ d'alluvions, — telle est l'Epire. Ses vallées doivent à la barrière du Pinde qui les protège des vents du Nord un climat doux, presque chaud.
La nature l'a favorisée. Elle réunit d'excellentes conditions de fertilité.
Le commerce des peaux, de l'huile, de l'élevage des vers à soie, la culture des céréales, du riz, du tabac, de la vigne et des arbres fruitiers, la récolte des joncs irréprochables qui bruissent à l'embouchure
des fleuves, l'exploit.uion des torêts de chênes, autant de ressources qui assurent l'avenir de cette belle contrée. Celles qu'elle tirera de sa faune ne sont point négligeables non plus. Les lagunes qui sont en bordure du golfe d'Arta, et le Bouthrinto, constituent de vastes viviers naturels dont rafl"ermage doublera, triplera peut-être. Dans les torrents du Zagori pullulent des truites savoureuses. Les crevettes de Prévesa méritent la célébrité des anguilles et des écrevisses du lac de Janina. Et si les solitudes du Pinde retentissent encore du hurlement des loups et du cri aigre des chacals, les chamois, les bartavelles, n'en abondent pas moins sur les crêtes gazonneuses, les sangliers, les chevreuils, les tourterelles, dans les profondeurs des forêts.
Enfin, de quels trésors cette terre si lourde du Passé n'est-elle pas gardienne encore ? Déjà, sous la direction d'un savant archéologue et historien, M. Philadelpheus, des fouilles méthodiques sont entreprises à Nicopolis. Et bientôt, sans doute, Cassopé, Pandosia, Passaron, etc., auront aussi leurs explorateurs.
Ce terme d'explorateurs prend en ce pays tout son sens. En 19 12 encore, on ne pouvait se rendre à Dodone que sous la protection d'une forte escouade de gendarmes. L'Epire, aux portes d'Europe, était plus inconnue, plus fermée que le Congo. Deux noms représentent la grandeur passée et la déchéance contemporaine de l'Epire : Pyrrhus, Ali-Pacha.
De même que Janina est demeurée ce qu'elle était du vivant d'Ali, une cité d'aspect tout médiéval, de même l'Epire était restée ce qu'il l'avait f^iite : une proie que se disputaient les exactions des fonctionnaires, les haines de race, le brigandage, la terreur.
Ce que Pouqueville, consul de France auprès du pacha de Janina, nous raconte de l'état où il vit ce malheureux pays, on aurait pu le raconter naguère encore. Le propriétaire, de crainte d'être enlevé, rançonné par les klephtes, n'osait quitter son village, aller à une demi-lieue de sa demeure aux fenêtres solidement grillées, surveiller ses champs. Il ne se passait pas de semaine sans qu'un meurtre ensanglantât les grandes routes. Pour visiter les écoles fondées par les riches Epirotes, émigrés à l'étranger, les inspecteurs grecs n'osaient voyager que la nuit, en secret, risquant sans cesse leur vie. La maison de notre hôte, à Paramythia, avait été criblée de balles, un beau matin de Pâques.
Les habitants de Moiiodciuiion, daiis le district du Zagori, vivaient sans cesse sur le qui-vive, prêts à se réfugier, bêtes et gens, dans les profondeurs d'une grotte presque inaccessible... Aux environs même de Pliiliatès, des villages entiers, depuis des années, se trouvaient en état de siège...
Ces quelques faits, — il serait facile d'en citer quantité d'autres, — permettent de comprendre quel tremblement saisit cette terre au bruit des premières batailles : Metzovo, porte du Pinde, Grimbovo, Pente-Pigadia, Pesta, le Driscos, tombeau du poète Mabilis, Saint-Nicolas, Manoliassa, autant de coups de clairon qui annonçaient la délivrance prochaine. Enfin Bizani tomba, et le Diadoque triomphant entrait à Janina.
Il faut avoir parcouru l'Epire, peu après ces grands événements, non pas en cortège officiel, mais comme nous l'avons fait, allant à notre idée, formant nous-mêmes notre caravane, sans escorte, sans armes, conduits par des agoyates albanais, grecs, ou turcs, il faut s'être entretenu, le soir, à l'étape, avec les principaux des villes et des villages, pour comprendre la grandeur de l'œuvre civilisatrice dont M. Vénisélos est l'apôtre. « Nos biens, nos enfants, notre vie, nous n'étions sûrs de rien... aujourd'hui nous sommes dans le ciel. Nous n'osons croire encore que nous pouvons passer le seuil de notre maison sans risquer notre liberté, notre existence ».
Et ce ne sont pas les Grecs seuls qui parlent ainsi, mais les musulmans mêmes qui tous se louent de l'humanité dont les soldats du roi Constantin et ses fonctionnaires font preuve à leur égard. Les communications facilitées, la poste installée, la justice rendue, l'ordre établi, tels sont, après quelques mois, les premiers fruits de l'administration de M. Zographos. Gouverneur général, appuyé par les auto-
rités militaires. C'est ainsi que nous avons pu parcourir seuls, à pied, les immenses gorges du Vicos, immémorial repaire des klephtes. Ainsi, que nous avons vu, sur Janina, occupée par les troupes grecques, s'allumer les minarets du Ramadan, et les muezzins faire tomber leurs prières sans crainte de la moindre injure. Ainsi encore, que nous avons vu interdire au public, par le gouvernement, l'entrée du cimetière de la mosquée de Haslan-Aga, parce qu'un promeneur y avait brisé une stèle turque.
De Delvino à Metzovo, de Prévesa à Conitza, partout, nous avons eu l'impression de rencontrer une humanité tirée de la géhenne, rendue à l'espoir, à la joie, au sentiment de la conscience nationale.
La danse des jeunes filles de Delvinaki reste dans mon souvenir comme une vivante et ravissante allégorie de cette résurrection.
Elles étaient si touchantes, tandis qu'elles accomplissaient rituellement ces pas traditionnels, avançant, reculant, balancées dans un lent mouvement de houle ! Sous la monastique coiffure qui ajoute à la pureté de leurs traits, elles ont hérité de la beauté un peu mélancolique que Lord Byron admirait chez leurs aïeules. Elles souriaient avec gravité aux drapeaux bleus et blancs que le vent d'Epire déployait sur leurs têtes. Et l'une d'elles, en nous les montrant, nous dit simplement : « qu'ils viennent les prendre !» — « Rends tes armes », avait écrit Xerxès à Léonidas. «Viens les prendre», avait répondu le Spartiate. Et, dans la bouche de cette jeune Epirote, au milieu de cette fête, en ce pays à peine affranchi, encore menacé, cette évocation de l'héroïsme antique affirmait, avec une émouvante énergie, la continuité et la grandeur de la race.
D. Baud-Bovy.
Genève, septembre 191 3.