‹ L'épiscopat sous le joug: scènes de la vie ecclésiastique et documentsChapitre 10 sur 47 · LE DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

LE DÉPUTÉ

Mais elle est inadmissible, impraticable.

MONSEIGNEUR

Que voulez-vous. Dura lex y sed lex.

ÉcriveZ-moi. Mille eXCUSeS (H referme la porte.) LE CURÉ, embrassant l'anneau de Tévêque.

Monseigneur, j'ai reçu votre lettre, et. . .

MONSEIGNEUR, s'asseyant à son bureau.

Et vous êtes venu.

LE CURÉ, timide.

Et je suis venu, comme dit Votre Grandeur.

MONSEIGNEUR sonne.

Asseyez-vous, monsieur le curé.

Monseigneur est bien bon.

MONSEIGNEUR

Vous avez une nièce, monsieur le curé?

LE CURÉ, à part.

Nous y voici. (Haut.) Votre Grandeur à daigné la bénir lors de sa dernière visite pastorale. Ma petite Yvonne avait offert à Votre Grandeur un beau bouquet de roses.

MONSEIGNEUR

Je m'en souviens. Avec une colombe enrubannée qui était couchée sur les fleurs.

Deuxième Chapitre 43

LE CURÉ, tout joyeux.

Monseigneur est bien bon de ne pas avoir oublié.

MONSEIGNEUR

Et votre nièce a quel âge?

LE CURÉ

Dix-neuf ans à la Saint-Jean, Monseigneur.

Elle veut être religieuse?

LE CURÉ, avec confusion.

Elle n'a pas la vocation, Monseigneur.

MONSEIGNEUR

Alors elle veut se marier ?

LE CURÉ

Je vous demande pardon, Monseigneur, elle ne veut pas se marier, car son fiancé

44 VÉpiscopat sous le joug

est mort au Tonkin. Elle est de la race de celles qui ne peuvent donner leur cœur qu'une fois. Et puis la chère petite ne veut pas quitter son vieil oncle. Elle sent que mes jours sont comptés, et elle veut me rendre dans ma vieillesse tout le bien que je lui ai fait dans son enfance.

MONSEIGNEUR

Il faut cependant prévoir l'avenir. Que ferait-elle seule dans la vie?

LE CURÉ

Je le lui ' dis tous les jours, Monseigneur,

MONSEIGNEUR

Elle a été demandée en mariage depuis la mort de son fiancé ?

Oui, Monseigneur.

Deuxième Chapitre 45

C MONSEIGNEUR

Par qui ?

LE CURÉ, embarrassé.

Je n'ose avouer à Votre Grandeur.

MONSEIGNEUR

Parlez.

LE CURÉ

Celui qui aspire à sa main est un excommunié ; il a été excommunié par Votre Grandeur lors des décrets.

MONSEIGNEUR

Je n'ai l'excommunication de personne sur la conscience.

LE CURÉ

* Le sous-préfet, lors des décrets.

MONSEIGNEUR

Oh I l'excommunication était nulle puisqu'elle s'adressait *à un juif. C'est

46 LÉpiscopat sous le joug

donc le député Abraham qui aspire à la main de votre nièce ?

LE CURÉ

Précisément,Monseigneur.(vivement.)Mais j'ai refusé.

MONSEIGNEU R

Pourquoi ?

LE CURÉ, avec étonnemont.

Mais parce qu'il est juif.

MONSEIGNEUR

Oh ! si peu #

LE CURÉ

Que serait-ce donc s'il Tétait beaucoup ?

MONSEIGNEUR

M. Abraham veut se convertir.

LE CURÉ

Pour se marier»

Deuxième Chapitre 47

MONSEIGNEUR

Peut-être. Mais il ne nous est pas permis de sonder les reins et les cœurs.

LE CURÉ

C'est que, Monseigneur, j'ai entendu dire qu'un juif converti restait toujours juif.

MONSEIGNEUR

Vous oubliez, mon cher curé, qu'Israël est la souche glorieuse et immortelle d'où le christianisme, tige divine, s'est élancé (1).

LE CURÉ

Oui, monseigneur, mais il y a si longtemps que la souche a pu pourrir.

M. Abraham a persécuté l'Eglise.

i. Paroles prononcées à Saint-Philippe-du-Roule en 1887, par M. l'abbé Prémont. Ce discours est imprimé et a valu à l'orateur les félicitations de M. Zadoc-Kahn, grand Rabbin de France.

48 UÉpiscopat sous le joug

C'est vrai. Maïs aujourd'hui il est partisan- de l'esprit nouveau qui anime le gouvernement.

LE CURÉ

Monseigneur me pardonnera ma franchise, mais je n'y crois pas beaucoup à l'esprit nouveau.

MONSEIGNEUR, sévèrement.

Pourquoi ?

LE CURÉ

Je n'ose pas dire, Monseigneur, je ne suis qu'un pauvre curé de campagne.

MONSEIGNEUR

Parlez.

LE CURÉ

Nous n'avons le droit de donner l'absolution aux voleurs que sur la promesse

Deuxième Chapitre 49

formelle qu'ils restitueront ce qu'ils ont pris, et nous n'imposons pas cette obligation à ces pénitents intéressés qui reviennent à nous après nous avoir pris toutes nos libertés les plus sacrées.

(Lévêque no an rien.) Ce n'est donc pas votre avis, Monseigneur? Ce repentir tardif me fait l'effet d'un compromis passé entre des brigands et leur victime. Quand la victime a été dépouillée de tout, le voleur dit : « Un esprit nouveau nous anime, maintenant qu'il ne vous reste plus rien, nous allons faire la paix. Nous ne vous rendons rien et vous ne nous réclamerez rien. » Ce n'est pas un esprit nouveau cela, Monseigneur, c'est un esprit très ancien. Mandrin le pratiquait avant M. Abraham.

MONSEIGNEUR

- Vous n'êtes pas de votre siècle, mon bon curé.

sous le joug

vivement.

neur.

[GNEUR

; opinions. Il y a une ;ante qui domine ce de votre nièce au ir faire jaser.

se levant.

ire, Monseigneur?

, avec embarras.

dirait on dirait

lièce est tout simple-

URÉ

, on me connaît à ite ans que j'y donne les vertus sacerdo-

~ tiià

Deuxième Chapitre 51

MONSEIGNEUR

Je ne dis pas non, mais...

LE CURE

Celui qui répéterait cette légende au plus mauvais de mes paroissiens serait traité comme il l'aurait mérité.

MONSEIGNEUR

Pour ma part> je ne croirai jamais à de semblables racontars, mais, afin de supprimer une cause éventuelle de scandale, je vous ordonne de marier votre nièce, je vous conseille de ne pas refuser sa main à M. Abraham. Mais dans tous les cas il faut vous séparer d'elle.

LE CURE, joignant les mains.

Me séparer d'Yvonne ! Monseigneur, envoyez-moi dans la paroisse la plus retirée du diocèse, donnez-moi la cure la

plus petite, l'église la plus délabrée, condamnez-moi à manger du pain noir et à boire de l'eau, mais laissez ma petite Yvonne le partager avec moi. Votre Grandeur ignore sans doute qu'elle me fut confiée par ma sœur mourante, qu'elle charme ma vie et veut consoler mes derniers instants. Je sens que le temps approche ; ne l'éloignez pas de la tombe, qu'elle embellira de ses mains virginales.

MONSEIGNEUR

Votre dernier mot, monsieur le curé ?

LE CURÉ

Monseigneur, Dieu qui est bon ne demande pas un sacrifice au-dessus des forces humaines. Ne craignez rien, si un calomniateur se levait un jour pour m'accuser, j'irais de porte en porte avec l'acte de naissance de ma petite Yvonne,

Deuxième Chapitre 53

et je dirais âmes paroissiens: « Vous .le savez, je suis prêta mourir pour vous, vous l'avez bien vu lors des dernières grèves ; vous avez le pain de ma table, le linge de ma commode, le vin de ma cave, vous pouvez disposer de mes jours et de mes nuits ; je suis le médecin de vos âmes et parfois celui de vos corps. Au nom de vos enfants que j'ai baptisés, de vos aïeux que j'ai enterrés, de vos filles et de vos fils que j'ai mariés, ne me condamnez pas à mourir de désespoir. Cela ne porte pas bonheur de faire mal à un pauvre vieillard qui a passé sa vie à vous faire du bien.

MONSEIGNEUR, à part,

Ce curé m'émeut^ et si je reste deux minutes de plus, moi, son évêque, je me prosternerai à ses pieds pour lui demander sa bénédiction-

54 VÈpiscopat sous le joug

LE CURÉ

N'est-ce pas qu'ils m'écouteront, Monseigneur ?

MONSEIGNEUR

Vous résistez?

LE CURÉ

Résister, non; mais je supplie Votre Grandeur de tout me prendre, mais de me laisser Yvonne.

MONSEIGNEUR, se levant.

C'est impossible. Je vous donne deux jours pour réfléchir, et, si vous n'obéissez pas, je serai forcé de sévir,

LE CURÉ

De sévir?

MONSEIGNEUR, gagnant la porte.

Vous serez interdit.

LE CURÉ, aveo exaltation.

Interdit! Interdit!

Deuxième Chapitre

MONSEIGNEUR

C'est mon dernier mot. Réfléchissez.

(A part.) Ce que je fais est mal. (Monseigneur tort.)

INTERDIT LE CURÉ, seuL

LE CURÉ

Interdit! Je dois donc choisir entre ma nièce et le bonheur de tenir chaque matin dans ma main tremblante l'hostie pure et sans tache, qui depuis l'âge de vingt-cinq ans soutient ma vie et inonde mon âme de joie. Interdit! Je devrai éloigner de mes lèvres la coupe mystique, qui depuis tantôt cinquante ans enivre mon cœur de prêtre, pur comme le lis de la vallée. Je devrai renoncer à distribuer le pain des anges dans mon ciboire d'or. Interdit! Je serai banni de l'autel que je baisais chaque

56 VÉpiscopat sous le joug

matin comme un enfant chéri, en balbutiant les paroles inspirées du sacrifice.

Par ma soumission, nouvel Abraham, je devrai prendre par la main ma blonde et douce Yvonne et l'immoler sur le bûcher du sacrifice. Je devrai la chasser de ce presbytère qu'elle embaume comme la rose embaume l'air, qu'elle vivifie comme le rayon du soleil ou la brise du matin.

Je devrai me passer de ses sourires, de ses caresses... Non, c'est impossible.

(Moment de silence.) Et cependant, je ne veux pas mourir en prêtre révolté. Devant mes yeux de vieillard voltigent, comme dans un songe, l'ombre mystique d'une hostie blanche et la vision idéale de mon Yvonne.

L'Hostie dit . « Choisis-moi, je suis ton Jésus! » et la jeune fille répond : « Ne m'abandonne pas je suis ton enfant. »

Oh ! que je suis malheureux, (n tombe épuisé sur

un fauteuil.)

Deuxième Chapitre 37

Page 1