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CHAPITRE VI

Les plus anciens vestiges de rétablissement des Italiptes dans la péninsule apennine sont les villages sur pilotis dont on a trouvé des traces nombreuses dans la vallée du Po(l). Leur industrie était encore à ce moment fort peu avancée. Bien que le travail du bronze leur fût déjà connu, certains objets, tels que les haches et les pointes de lances se faisaient encore en pierre; on ne forgeait pas le bronze, mais on le fondait; quant au travail du fer, il n'en est resté aucune trace. Chose importante à noter (car elle prouve bien que la technique des métaux, comme toute la civilisation, était peu avancée), c'est qu'on n'a découvert dans ces villages ni fibules de bronze (2), ni bracelets, ni colliers, ni boucles, ni garnitures de ceintures. Mais ensuite vient une phase qui dénote des progrès considérables. Les objets en pierre disparaissent; le bronze n'est plus seulement fondu, mais forgé; on voit

(1) Comp. sur ce sujet : Hclbig, Die Itnliker in der Poebene, Leipzig,

("2) Il se peut qu'il y ait eu des fibules de bronze dans les plus récents ^^llages qui constituent une transition à la phase nouvelle. (Voy. Undset dans le Dult. di pal. ital. ÏX, 1883, p. 131-135). Le sens que Studniczka, dans les Beitràge zur aUgriechischen Traeht (Abhandl. d. arch. epigr. Seminars der UniversUat Wien^ VI, l) donne à Tobservation d'Undset, d'après Schliemann {Troja, p. 55 n° 1), ne peut qu'embrouiller l'étude de cette question.

paraître quelques objets en fer; le nombre de parures et d'ustensiles augmente très sensiblement; peu à peu enfin se forme et se développe une décoration géométrique dont on ne remarque que des rudiments dans les villages sur pilotis. Les Italiotes, les Étrusques (1) et peut-être aussi les Vénètes de race illyrienne (2) ont passé par cette seconde phase. C'est alors que les deux premiers de ces peuples ont traversé TApennin et se sont installés sur le versant ouest de cette chaîne de montagnes. Il serait trop long et superflu d'énumérer les très nombreux vestiges de cette phase; Undset en a donné une excellente nomenclature (3). Nous nous bornerons à mentionner ici les localités où ont été faites les trouvailles les plus importantes. Et tout d'abord il convient de citer deux nécropoles découvertes à Test de TApennin, près de Bologne, celles de Villanova (4) et de Benacci (5); puis en Étrurie deux groupes de tombeaux trouvés à Chiusi (6), la plus ancienne partie des nécropoles de Vetulonia (7) et de Tarquinies (8), ainsi que celles de La Tolfa (près Civitavecchia) (9). Enfin, dans le La-

(1) Comp. Ann. deW Imt. 1884, p. 108 et suiv. 188o, p. 6 et suiv.

(2) Bull, deir Inst. 1881, p. 75-76. — Bull, di pal. ilal. IV, p. 78-81 ; VI, p. 81. Zannoni, Gli scavi délia Certosa^ p. 157-161. iVo/. di scavi comm. ail., ace. dei Uncei, 1882, p. 17-20. — (3) Ann. delV Inst. 1885, p. 32 et suiv.

(4) Gozzadini, Diunsepolcrelo etrusco scoperto pressa Bologna, Bol. 1885. Intomo ad alire scUantuna tombe del sepolcreto etr. scop. pressa Bologna Bologne, 188«3.

(5) Bull. dclV Inst. 1875, p. 50 et suiv., p. 177-182,209-210. Zannoni, Gli scavi délia Certasa p. 34-35, 112 et suiv.

(6) Celuide Poggio Renzo : Rev. arch. XXVII, 1874, p. 209 et suiv., XXVIII, 1874, p. 155 et suiv. (Mcm. dclV ace, di Tarina^ ser. II, t. XXVIII, p. 28, note 5. — Bull. delV Inst. 1875, p. 216. L'autre est celui de Sartcano : Bull., 1879, p. 233-236.

(7) Notizie degli scavi, 1885, p. 98-152. — Bull. deW InsL, 1885, p. 129, note 1.

(8) Bull, deir Inst. 1882, p. 11-22, 40-42, 163-176, 209-211 , 213-216. — Annal. 1884, p. 110 et suiv. — 1885, p. 6 et suiv. — \ot. di scavi comm. air ace. deiLincei, 1881, p. 342-362, 1882, p. 136 et suiv.

(9) Klitsche de la Grange, Intorna ad alcuni sepolcreti arcaici rinv. pressa Civitavecchia, Roma. \uovi ritrovamenti pa/eotnologici net territori dt

tium, la partie septentrionale, c'est-à-dire la plus ancienne de la nécropole d'Albe-la-Longue (1).

Dans cette couche, dont la formation était déjà commencée avant que les Italiotes et les Étrusques eussent occupé leurs positions définitives, il y a un fait extrêmement important à noter. On y a trouvé des ustensiles qui ont une grande analogie avec certains types découverts en Grèce (2); il est même impossible d'admettre que ces produits aient été fabriqués en Italie et en Grèc^, en dehors de toute influence commune. Nous sommes, au contraire, autorisé à penser qu'il y avait un trafic très actif entre les deux péninsules classiques et que des produits industriels étaient souvent transportés de TEst à l'Ouest. Comme quelques-uns d'entre eux ont un certain rapport avec les descriptions d'Homère, nous ne pouvons nous soustraire

Tolfaedi Allumiere, Roma, 1881. — Not. discam, 1880, p. 125-127; 1881, p. 245-247. Bull. deW Imt. 1883, p. 209-212; 1884, p. 110-112, 189-102.

(1) Helbig, Die Italiker in der Poebene, p. 82, note 3. Voy. tout ce qui a paru sur ce sujet, depuis 1879, dans les Ann. delVImt,, 1885, p. 48, note 2.

(2) On rencontre, en Italie, dans les couches préhelléniques, des spécimens de fibules pareilles à celles qu'on trouve en Grèce. La fibule simple {BulL di pal. ital., IV, p. 106-110), une des espèces les plus anciennes de ritalie, a été trouvée à Olympie (Fuiiwœngler, Die Bronze funde, p. 37), une autre, en or, à Kition, dans File de Chypre (Perrot et Chipiez, Ilist. de l'art^ m, p. 851, n^ 595). Une fibule serpentiforme, grossie vers le milieu, a été trouvée à Villanova (Gozzadini, ibid., pi. VIII, 1) et à Olympie (Furtwœngler, Die Bronche funde, -p. 38); une fibule à nœud dans la nécropole de Benacci, à San Francesco de Bologne (Bull, di pal, ital., IV, p. 53) et àMycènes (Stamatakis, n° 3141». Ce spécimen a été trouvé sous les décombres à 5 mètres de profondeur) ; enfin une fibule à sept gros nœuds dans le Polytechnion d'Athènes. Certaines fibules de Villanova, de Benacci et d'Arnoaldi sont ornées sur Tare de trois oiseaux aquatiques (peut-être des canards) : il faut les rapprocher de celle de Camiros, qui n'est décorée que d'un seul oiseau semblable (Perrot et Chipiez, IlisL de Vart, III, p. 31, n» 594). On a découvert aussi en Italie des poignards de l'époque préhellénique pareils aux poignards grecs {Bull, di pal, ital., Il, p. 44), tel un exemplaire de File d'Amorgos (Mitth. des arch. Inst. athenische Abth, XI 1886 Beil. 1 n» 6, p. 24). Parmi ces objets les plus intéressants pour nous sont les spirales servant à retenir les boucles de cheveux, les rasoirs en forme de croissant et les garnitures en bronze de larges ceintures ({x^rpai) dont il sera question en détail dans les chapitres XVI et XXI.

1(K') L'EPOPKE lIOMERIQUi:.

à la tâche délicate qui consiste à examiner comment ce rapport a pu s'établir.

L'Odyssée (1) témoigne, il est vrai, que dès le début de la colonisation hellénique, les Grecs oc<îidentaux passaient la mer pour aller sur le continent opposé. Mais ce n'était pas assez pour imprimer aux populations de Tltalie un cachet de civilisation avancée. Du reste, ces navigateurs grecs, pour d«s raisons faciles à comprendre, se rendaient sur les côtes sud-est de la péninsule apennine; or ici on n'a rien trouvé qui appartienne à la civilisation dont il vient d'être parlé.

De même les plus anciennes villes grecques fondées en Sicile ou dans la basse Italie n'ont pu exercer ici aucune influence. Il est, en efl'et, établi que les Italiotesetles Étrusques se trouvaient dans cette phase de civilisation que nous venons de décrire, avant même de passer l'Apennin, et personne n'osera, croyonsnous, soutenir que ces deux peuples n'abordèrent sur les rivages de la Méditerranée qu'après le commencement delà colonisation grecque.

Si les relations entre la péninsule des Balkans et celle des Apennins remontent à l'époque préhcllénique, il est probable qu'elles se transmettaient par la voie de terre, tout autour du golfe d'Istrie; cette hypothèse est d'ailleurs assez clairement démontrée par la légende et par les traditions historiques.

En premier lieu, il faut rappeler ici le récitquefait Diodore (2), probablement d'après Ephoros, de la manière dont Thémistocle se sauva du pays des Molosses : afin de ne pas être livré aux Lacédémoniens, le réfugié athénien se fait conduire vers l'est, au delà des montagnes, par deux jeunes Ligyens, c'est-à-dire Ligures, qui séjournaient chez les Molosses pour faire du commerce; il passe ainsi sain et sauf en Asie Mineure. Comme les anciens auteurs grecs emploient le nom de Ligyens dans un

(1) XXI, 3S3, XXIV, 211, 307, 366, 389. Comp. Mullenhoff, Deutsche Altcrthumskunde, I, p. 56-58.

(2) XI, .56. Comp. Volquardsen, Unlersuchungcn uber die Queilcn bei Diodor, p. 60.

sens très large, il est douteux que les guides de Thémistocle soient des Ligures dans Tacception ethnographique du mot; peut-être appartenaient-ils à une peuplade quelconque établie dans la haute Italie, telle que, par exemple, les Vénètes illyriens. Quoi qu'il en soit, il ressort de ce récit que des hommes venus d'Italie trafiquaient, dès la première moitié du cinquième siècle, dans la péninsule des Balkans et qu'ils en connaissaient les chemins et les sentiers.

Un second témoignage de ces relations semble résulter d'un fait (1) raconté par Aristote. Entre la presqu'île d'Istrie et le territoire des Mentores se dressait une montagne nommée Delphion; de son sommet, on voyait jusqu'à la mer Noire et, au milieu, entre les deux mers, était située une localité, centre d'un marché où se vendaient des marchandises de Lesbos, Chios et Thasos, venant du Pont-Euxin, et des amphores corcyréennes venant de l'Adriatique. Ce récit est peut-être à moitié mytliique; il nous autorise cependant à admettre que l'intérieur de la presqu'île des Balkans avait des relations commerciales avec la mer Adriatique. C'est ainsi qu'une tradition encore plus légendaire sur le chemin d'Hercule a fait tracer à certains archéologues une vieille route commerciale à travers les Alpes Grées (2).

Nous avons, en outre, à tenir compte ici de la légende hyperboréenne (3). Le chemin par lequel les présents des Hyperborécns parvinrent à Délos se dessine nettement depuis la pointe nord de l'Adriatique. De là ils furent apportés à Dodone, foyer de l'ancienne civilisation grecque le plus rapproché de l'Italie, et de Dodone à Délos par l'Eubée et l'île de Tenos. Plus tard, l'envoi se faisait par étapes, de village en village. Mais au début, les présents étaient apportés du pays hyperboréen à Délos, dit la légende, par deux jeunes filles et cinq hommes. Comme le

(1) Aristot., De incrcdibiL auscultât.^ 104 (II, p. 839, Bekkcr). Comp. MûUenhofî, Deutsche Aller Ihumskunde, p. 433. (*2) Genthe, Ueher den etruskischen Tauschhandel, p. 8-9. (3) Hérodote, IV, 33.

nom de ces envoyés, m^^ipUa ou Ttepîpspeç, a une grande analogie avec le verbe latin per ferre et que, d'autre part (bien des données 16 prouvent), les Hyperboréens étaient en relations avec les Italiotes, Niebuhr (1) en conclut qu'il faut chercher en Italie le peuple qui fit naître la légende hyperboréenne. Et si Niebuhr a raison, cette légende repose sur les transactions qui s'établirent, dès la plus haute antiquité, par voie de terre, entre la presqu'île des Balkans et celle des Apennins.

Autre remarque importante à noter à ce point de vue : le mythe des Argonautes passant du Pont dans l'Adriatique, après avoir remonte l'Istros, celui d'Ulysse traversant l'Océan {okeanos) pour entrer dans la mer occidentale (2), après avoir erré autour de l^^nsipoç, enfin quelques autres mythes se rattachant au cycle troyen indiquent qu'il existait une voie de terre au milieu de la péninsule des Balkans. Le poète de la Télégonie racontait qu'Ulysse, à son retour en Ithaque, s'étant rendu dans l'intérieur de la Thesprotie, y établit sa demeure, prit femme et devint père (3). Selon une légende, les Eubéens revenant de Troie auraient suivi un chemin à travers le continent et auraient fondé, dans le nord de la Macédoine, une ville près d'Edessa (4). D'après les Nostoi, Néoptolème serait arrivé dans le pays des Molosses, en passant par la Thrace (3). Il semble même qu'il y eut une légende d'après laquelle Ulysse serait revenu à Ithaque, non par mer, mais par terre, à travers la Macédoine (5).

Enfin il résulte de la comparaison des deux langues qu'il y eut depuis fort longtemps des relations intimes entre les ancêtres des Grecs et ceux des Italiotes; c'est pour cette raison même que les philologues admettent une époque gréco-italique. Cette

(1) Rômische Geschichte P, p. 84-85.

(2) Von Wilamowitz-Mœllendorff, Ilomerische Unterstichungen, p. 166.

(3) Epicor. grœcor, fragm., éd. Kinkel, I, p. 57. Von Wilamowitz-Mœllendorff, p. 187-189.

(4) Strabon, X, c. 449. — (3) Epicor. grœc, fragm. 1, p. 53; Von Wilamowitz-Mœllendorff, p. 173.

(5) Wilamowitz, p. 161-102, 173.

époque n'est probablement autre que celle où les ancêtres des Grecs habitaient le nord-ouest de la péninsule balkanique, dont Dodone était le centre le plus ancien, et où les ancêtres des Italiotes occupaient une région voisine de la presqu'île apennine ; les deux peuples communiquaient entre eux par la voie de terre. Cette époque comprendrait donc, quant aux peuples fixés en Italie, la civilisation des villages sur pilotis et la première phase du développement immédiatement ultérieur, cette phase que les Italiotes avaient franchie avant la dissolution de leurs liens de voisinage avec le peuple frère. Nous ne connais- ^ sons, il est vrai, actuellement qu'un seul type où la civilisation des stations sur pilotis offre des points de contact avec l'industrie de la péninsule balkanique. C'est une petite parure de bronze en forme de roue, évidemment une tête d'épingle à cheveux. Elle est la même dans les stations italiques qu'à Olympie (1). Mais, si, dans la presqu'île des Balkans, nous ne pouvons indiquer avec assurance aucune trace sérieuse de la période dite des stations sur pilotis, il ne faut pas oublier que la région nord-ouest de cette péninsule, région qui nous intéresse particulièrement ici, est presque entièrement inconnue au point de vue archéologique. Il y a cependant des traces qui témoignent que les Grecs occidentaux tout au moins ont traversé une phase qui correspond assez bien à celle qui suit chez les Italiotes les stations sur pilotis (2). Comme la civilisation dans le bassin de la Méditerranée marchait de l'est à Touest, il est tout naturel que ses progrès se soient fait sentir

( 1) Helbig, Die Italiker in der PoebenCy p. 20, 89. Furtwengler, Die Bronzefunde^ p. 41. Comp. Ann, delV Inst.y 1884, p. 121, note 2. Bull. 1885, p. 117, 124. Not. degli se, 1885, pi. IX, 29, p. 14G, 1886, p. 10. Il est hors de doute aujourd'hui que ces parures en forme de roue faisaient partie d'épingles à cheveux. On en voit une ainsi ornée plantée dans la chevelure tombante d'un portrait d'argile, qui sert de couvercle à un canopus (urne cinéraire) de Chiusi : Museo ilal, di antich. classtca^ I, pi. IX*, 14'', p. 311. On a trouvé un objet semblable dans un tombeau de Corneto, à côté du crâne du défunt (fin//., 1885, p. 117, 124. j

(2) Voy. plus haut, p. 105, note 2.

110 L'EPOPKE HOMERIQUE.

d'abord dans la presqu'île balkanique, et ensuite en Italie. Les liens qui unissaient les ancêtres des Hellènes à ceux des Italiotes furent rompus lorsqu'à la suite du mouvement des peuples dans l'Europe centrale (1), les Vénètes illyriens vinrent envahir l'Italie. Mais ce point et la question chronologique qui s'y rattache seront mieux traités dans le second volume de nos Contributions à VHistoire de la civilisation et de Vart de Vancienne Italie. Pour le moment, il nous suffit d'avoir démontré que l'industrie qui nous est révélée par les deux nécropoles de Bologne et autres semblables a subi l'influence d'une civilisation qui régnait jadis dans la péninsule des Balkans. Par conséquent, si les objets contenus dans ces nécropoles présentent quelque analogie avec la description épique, nous aurons le droit d'en tenir compte au cours de notre étude.

Comment les Italiotes et les Étrusques, une fois installés sur les bords de la Méditerranée, ont-ils pu, grâce à leurs relations avec les Phéniciens ou les Carthaginois et avec les Hellènes, s'approprier une civilisation plus avancée? C'est un problème dont la démonstration dépasserait les cadres de notre ouvrage. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de signaler les principales trouvailles, témoins de l'industrie apportée par les Hellènes lors de leur premier établissement sur les côtes de la Sicile et de la Campanie. La connaissance exacte de cette industrie serait très précieuse pour nos investigations, car nous pouvons admettre que la colonisation de l'ouest commença aussitôt après l'achèvement de la majeure partie de l'Épopée (1); par conséquent, les plus anciens vestiges de l'hellénisme qu'on rencontre en Italie et en Sicile représentent une phase qui suivit immédiatement la période homérique. Les fouilles pratiquées dans les plus anciennes parties des nécropoles de Cumes et de Syracuse sont, à ce

(1) Nous croyons avoir réfuté à la fin de ce livre Topinion erronée d'après laquelle la fondation de Cumes remonterait au delà de l'an mille avant Jésus-Christ.

LES PRINCIPALES FOIILLES DE L'OUEST. Ill

point de vue, d'une extrême importance. Malheureusement on n'a point fait de procès-verbal des fouilles de Cumes; il est donc bien difficile de déterminer avec précision les objets provenant de cette nécropole (I); on ne peut les classer chronologiquement que d'après leurs particularités de style. D'autre part, la comparaison entre les tombeaux osques, latins et étrusques, nous offre quelques points de repère. Dans les nécropoles de ces trois peuples on trouve, en effet, souvent des produits industriels qui correspondent aux types de Cumes (2) Si nous pouvons déterminer à peu près Tàge du tombeau contenant un de ces types, ce sera un critérium chronologique pour les exemplaires trouvés à Cumes. Cela posé, voici ce que contiennent les tombeaux de Cumes : un grand nombre de poteries d'argile, souvent mentionnées (3), qui sont décorées d'ornements rayés bruns ou rougeàtres et parfois d'animaux courants (4).

(1) Quelques lignes seulement dans Fiorelli, Not. dei. vasi dip rinv, a Cuma, p. viii.

(2) Comp. Bull, deir Inst. 1878 p. 152 et suiv. — Ann, deW Inst. 1880, p. 225 et suiv.

(3) Voy. plus haut. p. 38 note 4 et p. 58.

(4) Le plus connu de ces vases est un lécythe avec Tinscription de Tataié trouvé à Cumes (Bull. nap. 1843, PI. H, 2 p. 20-23). Voy. sur la technique et le style de ces vases : Helbig, Z)i> liai. inderPoebcne, p. 84-80; Furtwângler, Die Bronzefuyvde, p. 47-51 et Arch. Zeit. XLl, 1883, p. 1*54-162. On a trouvé à Tirynthe la panse d'un de ces vases : Schliemann, Tiryns^ p. 400 n'* 143. Dûmmler veut bien nous écrire que des vases de cette espèce se rencontrent dans les couches les plus profondes à Egine et à Eleusis, c Ce qui prouve, dit-il, la haute antiquité de ces vases, c'est qu'une de leurs formes principales a été trouvée à Athènes parmi des vases du Dipylon, façonnée en terre du Dipylon. Ils se rattachent donc aux types de Mycènes et sont contemporains des plus anciens types du Dipylon. » Nous connaissons trois vases de ce genre qui sont ornés de figures peintes. Ce sont : 1° celui de la Nécropole del Fuscoprcs Syracuse, (Ann. deW Inst. 1877 Tav. d'agg. pi. C D2, p. 45 n*> 7), représentant un homme nu qui s'apprête à abattre un lion ; 2" celui de Nola (Arch. Zeit. XLI, 1883, voy. notre chap. XVI), où deux lions attaquent un taureau, pendant que des bergers accourent pour le défendre ; 3° celui de C'orinthe (Arch. Zeit. XLI, PL XI, p. 145) : Hercule luttant contre les Centaures. Les sujets représentés sur les deux premiers rappellent ceux qui sont traités avant les migrations doriennes {Arch. Zeit. XLI, p. 150-101).

Le nombre des vases corinthiens paraît, au contraire, fort restreint. Raoul Rochette (1) regarde comme très ancien et même comme préhellénique un morceau de vase trouvé dans la couche la plus profonde d'une localité où étaient superposés plusieurs tombeaux et dont Tornementation consiste en raies parallèles, lignes brisées et chevrons. Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur le dessin pour se convaincre que ce vase appartient à une espèce assez récente, très fréquemment représentée dans les nécropoles grecques de la Sicile (2). La plus ancienne phase de rindustrie de Cunies est, en outre, caractérisée par les parures d'ambre (3) et de verre (4), matières dédaignées par le goût classique. Parmi les ouvrages en métal nous nous bornerons à signaler une amphore de bronze dont les anses ont la forme d'un homme qui étreint deux lions (5). Son style primitif indique que ce vase remonte au moins au commencement du septième siècle : c'est un des plus anciens bronzes grecs qu'on ait découverts dans le sol italien.

Dans les fouilles de Sicile nous devons tout particulièrement faire remarquer un groupe de tombeaux découvert sur le terrain del Fusco, près Syracuse (6). Les objets que renferment ces tombeaux ont, sous plusieurs rapports, une certaine parenté avec ceux de la plus ancienne partie de la nécropole de Cumes : on y rencontre, en effet, de nombreux vases d'argile ornés de zones et d'animaux courants, mais fort peu de vases de Corinthe. Parmi les premiers, un flacon à huile est très curieux , car il est orné d'une figure d'homme nu qui frappe un lion d'un coup d'épée (7). La technique mentionnée plus haut et à laquelle Raoul Rochette attribue une origine préhellénique, est représen-

(1) Mémoires (Varch, comparée^ I, PI. XI 9, p. 379, note 4.

(2) P. ex. à Syracuse : AnnaL 1877. Tav. d*agg. C. D. 9; à Sélinonte : Bull, délia commis, di antichità in Sicilia^ 1872. PI. IV 8, p. 14.

(3) Helbig, Ossei'vazioni sopra il commercio delV ambra (Ace. dei Lincei, Ann. CCLXXIV) p. 10, note 4.

(4) Annal. 1877, p. 56, note 2. — (5) Ann. 1880. Tav. d'agg. W. 2, 2*.

(6) Annal. delV Imt. 1877. Tav. d'agg. A D., p. 37-56.

(7) Annal. delV Inst. 1877. Tav. d'agg. C D., 2. Comp. p. 111, note 4.

tée par une boîte peinte (1). Les ornements de verre ont également quelque analogie avec ceux de Cumes (2). Mais il existe dans la nécropole de Syracuse une sorte de vase d'argile (3) à ornementation géométrique, dont on n'a pas encore trouvé d'exemples à Cumes. Les ouvrages en métal mis au jour dans les tombeaux de la propriété del Fusco sont en très petit nombre et d'un style peu caractéristique (4). Cette nécropole est sans aucun doute postérieure à l'année 731, date de la fondation de Syracuse.

Un tombeau découvert à 6 kilomètres au sud de Syracuse, sur le terrain Matrensa, est unique dans son espèce et mérite, à ce titre, une attention toute spéciale (5). La chambre sépulcrale en forme de ruche, creusée dans le rocher, et un dromos (6) qui y conduit, rappellent les anciens tombeaux à coupole (7). Dans la chambre on a trouvé deux vases d'argile rehaussés d'ornements tracés en brun (en bas zones parallèles, en haut une sorte de pampres) sur un fond lisse jaunâtre (8). Au point de vue de la forme (9), de la décoration et de l'exécution technique, ils ressemblent beaucoup aux spécimens retirés des tombeaux en puits de Mycènes et d'autres provenances analogues. Cette chambre funéraire contenait, en outre, deux vases en argile noire (10) qui, selon Loschcke, semblent également avoir beaucoup d'analogie avec la céramique mycénienne. Comme Syracuse ne comptait nullement parmi les plus anciennes colonies grecques de l'Occident et que les vestiges grecs trouvés dans les autres localités de la Sicile et de l'Italie appartiennent tous à

(1) Ann. deir InsL 18T7. Tav. CD, 9. — (2).lnw.l877, p. 56, note 2.

(3) Ann. 1877, Tav. CD. 5.

(4) Ann. 1877. Tav. AB. 23-25 p. 41,55-56.

(5) Ann. 1877. Tav. E. p. 56-58. — (6) Tav. d'agg. E. 3. — (7) Comp. plus haut, p. 86-87.

(8) Annal. 1877, Tav. d'agg. E, 6, 7. — (9) Furtwaengler et Loschcke, Mykenische Thonge fasse, PI. III, 9-11. Le spécimen qui se rapproche le plus des types siciliens est un vase de Crète qui est conservé actuellement au musée de Berlin (Furtwœngler, n® 20).

(10) Ann. 1877, Tav. d'agg. E, 4, 5.

ÉPOPÉK liOXÉRIQLB. 8

une époque relativeraent récente, nous ne saurions dire s'il faut attribuer ce tombeau aux colons corinthiens ou à la période préheilénique. On sait qu'avant l'arrivée des Grecs, les Phéniciens s'étaient installés dans les ilôts de la côte sicilienne et dans les presqu'îles faciles à défendre, afin de commercer avec les indigènes et de se livrera la pèche des mollusques à pourpre(l). Des traces non douteuses permettent de supposer qu'il existait une colonie phénicienne à Ortygie (2). Le tombeau de Matrensa pourrait bien être l'œuvre des Phéniciens ou des Sicules qui avaient subi l'influence de ces derniers et en avaient reçu ces vases d'argile.

En terminant ce chapitre, il faut que nous revenions encore sur les tombeaux découverts à Caeré (3) par Regulini et Galassi et sur ceux de Préneste (4) qui sont de la même famille; les produits qu'ils renferment nous serviront, en effet, souvent comme pièces à l'appui dans les déductions qui vont suivre. Nous les avons attribués jadis à la seconde moitié du septième ou à la première moitié du sixième siècle (5); on peut aujourd'hui déterminer leur chronologie d'une manière plus précise. Deux coupes d'argent , pourvues d'inscriptions étrusques, découvertes àCaeré (6), indiquent déjà une date moins ancienne. Les Étrusques comme les Latins empruntèrent leur alphabet aux Chalcidiens ; par conséquent, les tombeaux avec inscriptions étrusques sont tout naturellement postérieurs à la fondation des premières colonies chalcidiennes dans l'ouest, c'est-à-dire à l'année 740 ou 730 avant J.-C. (7). De plus, il n'est guère probable que les Étrusques, aussitôt que les premiers navigateurs chalcidiens eurent débarqué chez eux, se soient mis à étudier

(1) Thucyd. VI 2, G. — Movers, Die PfidnizierW, 2, p. 309 et suiv. — mein. Mus, VIII, 1853, p. 328. — Kiepert, Lehrhuch deralten Géographie ^^.AM-Af^ù,

(2) Movers. Ibid. II 2, p. 325-328.

(3) Voy. plus haut, p. 39, note 2. — (4) Voy. plus haut, p. 40, note 1. —

(5) Annal, deirinst. 1876, p. 226 et suiv.

(6) Mus. Greg. I, PI. LXII 7, 8, 10. — (7) Comp. le c!iap. l^^'des additions de ce livre.

l'alphabet de ces étrangers. Il est certain, au contraire, que rintroduction de l'alphabet en Étrurie fut le résultat de relations longuement entretenues. L'emploi de l'écriture resta d'ailleurs circonscrit tout d'abord aux textes d'un sens religieux et politique, et il s'écoula beaucoup de temps avant qu'elle devint d'un usage courant. Les données que nous possédons sur les sœcula étrusques permettent d'affirmer que les Étrusques ne fixèrent graphiquement leur chronologie que dans le troisième quart du septième siècle avant J.-C. (1). Si les objets de Caeré témoignent d'un usage courant de l'écriture, il s'en suit qu'ils sont d'une époque assez récente; ils remontent tout au plus au commencement du sixième siècle. Cette hypothèse est confirmée par les fouilles pratiquées dernièrement dans les nécropoles de Tarquinies et de Vulci. Elles ont permis de constater que le type de la tombe de CaBré a été précédé de toute une série de tombeaux qui contiennent des produits industriels grecs très anciens, notamment des vases d'argile à zones peintes (2). Et le nombre en est si grand qu'il faut y reconnaître l'œuvre d'une génération au moins. Mais ce sujet rentre plutôt dans le cadre du second volume de nos Contributions à Vhistoire de la civilisation et de VArt en Italie. En tout cas, le tombeau de Caeré révèle une situation analogue à ce que nous apprend Hérodote (3) sur la bataille d'Alalia (537 av. J.-C.) et sur les événements suivants. Les coupes d'argentdu style mixte égypto-assyrien (4) et d'autres produits artistiques trouvés dans ce tombeau prouvent que les Étrusques entretenaient de nombreuses relations commerciales avec les Phéniciens ou les Carthaginois. D'autre part, il résulte des inscriptions étrusques ci-dessus mentionnées que, avant l'époque à laquelle appartient ce tombeau.

(1) Censorin. De dienalaliy XVII, 5 et suiv. — Servius, ad VergiL ecL IX, 47. — Ann, delV Iwtt. 1876, p. 227-230.

(2) Ce sont principalement les tombe a fossa dont il a été question à la p. 38.

(4) Ann. delV Imt. 1876, p. 201-202.

les Étrusques étaient en rapports suivis avec les Grecs. Dans la bataille d'Alalia, les Étrusques et les Carthaginois étaient alliés contre les Grecs. Mais avant les événements qui suivirent cette bataille, il y eut une période où les Grecs exerçaient une grande influence sur les Étrusques. Les Phocéens faits prisonniers dans la bataille navale, furent lapidés sur le marché de Caeré. Lorsqu'une épidémie se déclara aussitôt après, les Cserétaniens demandèrent à Toracle de Delphes comment ce crime serait expié. Nous voyons par là que , même avant leur alliance avec les Carthaginois, les Étrusques avaient appris à connaître et à craindre T Apollon grec. Or, ce n'était possible qu'à la suite de longues relations avec les Grecs.

Après avoir passé en revue les principaux documents, nous allons aborder l'étude des produits d'art et d'industrie dont il est fait mention dans l'Épopée. Nous commencerons par l'architecture. Le lecteur pourra ainsi se faire une idée des constructions qui servent de fond aux conceptions des poètes.

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