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LE CAFE DE M"''^ BOU

Bonaparte et des Mazis arrivèrent à Valence en assez piteux état, ayant dû, pour des raisons sérieuses d'ordre budgétaire, faire la route à pied depuis Lyon. Ils étaient, heureusement, attendus par le frère de des Mazis, lieutenant en premier au régiment, qui les accueillit avec empressement, leur remit des billets de logement et les conduisit à sa pension.

Bonaparte fut envoyé, par billet, chez une demoiselle Bou, âgée de cinquante ans, qui tenait, à l'angle de la Grand'Rue et de la rue du Croissant, un café assez fermé et sans enseigne, où fréquentait une société choisie. L'hôtesse ayant plu au jeune officier, il loua dans la maison une chambre au premier étage, sur le devant, à côté de laquelle se trouvait la salle de billard.

Le lendemain de son arrivée, Bonaparte se présenta au colonel de sou régiment, le chevalier de Lance, au lieutenant-colonel, le vicomte d'Urtubie, et reçut avis de son affectation à une compagnie de bombardiers qui avait pour capitaine M. d'Autume, poiu' lieutenant en premier M. de Courcy et pour lieutenant en troisième M. Grosbois. D'excellents sous-oftîciers, le sergent-major Grenier, les sergents Boichard, Langevin, Pichon et Gillet, composaient le cadre subalterne de l'unité.

Ce jour-là, le jeune officier dut aussi passer chez le quartier-maitre

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trésorier, M. île Goy. pour y signer dillereiits états eu vue de sou inscription sur les contrcMes du corps et de la perception de sa solde.

La solde d'un lieutenant en second s'élevait alors à neuf cent vingt francs ; de plus, le roi servait une pension de deux cents francs aux lieutenants qui soi'taient de l'École militaire.

La digne M^'' Bon n'avait pas taidé à prendre en affection son nouveau locataire, dont la jeunesse pauvre et studieuse l'intéressait.

Bonaparte avait une existence bien remplie. Il lui fallait en effet, avant d'être reçu officier, faire pendant trois ou quatre mois le service de soldat et de bas-officier, monter des gardes dans chaque grade et assurer le service de petite et de grande semaine.

Il partait au quartier de grand matin et ne rentrait généralement que le soir, souvent très fatigué, ce qui désolait M"e Bou, avec laquelle il faisait presque toujours un brin de causette en passant.

« J'espère que vous allez vous coucher bien vite, disait la vieille tille. Hier encore il y avait de la lumière chez vous après onze heures... Il n'y a pas de bon sens, vous tomberez malade.

— Oui, faisait le jeune officier, je vous promets de me coucher plus tôt aujourd'hui. »

Mais lorsque M'Ir Bou montait dans sa chambre, après la feiiueture du café, elle apercevait encore de la lumière chez Bonaparte.

Le lendemain, c'était une nouvelle scène.

« Je finirai par brûler vos livres ! s'écriait la bonne hôtesse.

— Ne faites pas cela, répondait l'officier en souriant, ce sont mes meilleurs amis! »

En janvier 1786. Bonaparte termina le stage obligatoire dans les bas grades, et dès lors son existence changea du tout au tout, à la grande satisfaction de M"e Bou.

La vieille fille s'intéressait de plus en plus à ce jeune officier de bonne mine, modeste et bien élevé, dont la conduite ne laissait rien à désirer.

Elle voulut l'arracher un jour à ses livres, le forcer à se distk^aire, l'aider à se créer des relations dans la ville. Bonaparte essaya de résister; mais Mlle Bou était tenace, et, pour avoir la paix, l'officier se laissa présenter aux personnes qui fréquentaient le café.

Presque chaque soir, de fidèles clients se donnaient rendez- vous dans la salle close du rez-de-chaussée et oubliaient les fatigues et les tracas de la journée soit en parlant politique, soit en jouant aux cartes, aux dominos ou aux dames.

lFE de m"- rou

On leuiaïquMit paimi ces clients fidèles : le piocuieur dn n»i, M. Bérenger, magistrat aimable, à l'esprit cnltivé, qui fut, en 1789, député

Cliarles de Bonaparte, père de rempereur Napoléon.

(Tableau de Girodet, reproduit d'après une gravure de la clialcograplii

du musée du Louvre.)

aux États généraux; le juge Boveroii, qui, sous une grande froideur, cachait une admirable bonté d'âme; l'avocat Gharloii. dont la voix de basse-taille faisait tremblei- les vitres; le curé Marboz. qui fut évéque

constitutionnel; de Siiry, comniissaire des guerres, qui s'occupait fort peu de politique et passait pour être de première force aux échecs; Timprinieur Viret, grand amateur de billard; le procureur Mésangère-Gleyrac, qui ne riait jamais et qui passait ses soirées devant un damier; les frùi'es Blachette, dont Tun fut payeur général de l'armée des Alpes; le libraire Aurel, instruit et complaisant.

Bonaparte fut accueilli avec sympathie dans ce cercle d'amis, l't bientôt il s'y trouva tout à fait à l'aise.

C'était pour lui un véritable plaisir, après une journée passée à la caserne ou à l'exercice, de descendre dans la grande salle bien éclairée et bien chauffée.

Il parlait peu, mais écoutait beaucoup; et quand on lui demandait son avis, il le donnait avec une modestie charmante, en lougissant comme un collégien.

Les conversations des membres du cercle étaient fort instructives pour le jeune homme, en ce sens qu'elles lui révélaient beaucoup de choses, qu'elles le faisaient penser, (ju'elles forçaient son esprit à sortir du cadre un peu étroit où l'avait enfermé une éducation exclusivement militaire.

Bonaparte apprit, chez M'ie Bon, que l'art de la guerre n'était pas tout ici-bas. Il y entendit parler des lois qui régissaient la société, entendit critiquer ces lois et fut parfois très vivement frappé par les critiques formulées devant lui. Cela lui ouvrait des horizons nouveaux, et vi-aiment il lui semblait que, par la fenêtre de M'ie Bon, il promenait ses regards sur un inonde inconnu.

De tout cela il fit son profit, et il n'est pas douteux que certaines des règles de notre législation actuelle sont nées des critiques formulées jadis dans le petit café de Valence par le procureur Bérenger, le juge Boveron et l'avocat Charlon. Bonaparte aimait à s'entretenir avec le libraire Aurel. qui admirait comme lui les grands hommes de l'antiquité, les connaissait bien et en parlait fort agréablement.

Aurel tenait, au rez-de-chaussée des maisons Faure et Pellerin. à l'angle de la place des Clercs et de la Grand'Rue, un cabinet de lecture que fréquentaient les officiers d'artillerie.

Le locataire de M'ie Bou y passait de longues heures, et il était rare qu'il n'entrât pas serrer la main de son ami Aurel en sortant de l'hôtel des Trois- Pigeons, situé rue de la PéroUerie et tenu par Geny. où prenaient pension les lieutenants d'artillerie.

Napoléon ne devait pas oublier le libraii-e Aurel. En 1808, à Erfurt. il

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