CAFÉS
On peut compter , l'un dans l'autre , un café par chaque rue.
Us sont le rendez-vous d'hommes désœuvrés qui cherchent à tuer le temps. Un café est une arche de jNoé , où l'on voit plusieurs espèces de bêtes rassemblées. On y
parle sans rien dire , on y discute sanss'entendre , ony politique sans avoir la première idée d'un gour vernement quelconque. On y médit sans haine , on y calomnie sans aversion , on en sort , et on rentre chez soi sans en savoir davan-
tage,
Le jeu de Domino est le principal amusement qu'on trouve dans tous les cafés ; sans Domino point de café ; il est aussi indispensable dans ces sortes de maisons que la demi-tasse et le petit verre.
. Dans quelques grands cafés , on joue aussi aux dames. C'est là que des maîtres passés en ce jeu viennent tous les jours donner des leçons intéressées à quelques apprentis , qui se trouvent honorés de
payer leur dîner ou leur souper.
Au café Valois, Palais-R.oyaI , on joue aux échecs. C'est-là que, du matin au soir, on voit des amateurs s'essayer dans ce jeu , dont quelqu'un a dit avec raison , qu'il était trop savant, pour passer pour un jeu j et pas assez pour une science.
J'entrai dernièrement dans un café, où je m'occupai à envisager tous les individus qui le composaient : les uns lisaient les journaux , d'autres débitaientde fausses nouvelles , quelques-uns s'entretenaient ensemble; ceux-ci discutaient, ceux-là ne disaient rien; je m'attachai principalement à regarder ces derniers , et je crus deviner que la plupart d'entr'eux 3. id
réfléchissaient où ils pourraient manger le soir, n'ayant rien pris de toute la journée. Cette pensée m'attrista; je détournai mes regards et les portai sur un groupe de politiques qui parlaient tous à-lafois sans s'entendre. Leur entretien roulait sur les colonies , sur le parlement d'Angleterre, sur la Russie et les Indes Orientales et Occidentales. Les fautes de géographie ne furent pas ménagées , indépendamment de celles du raisonnement. Après avoir discuté longtemps et longuement les intérêts des divers cabinets de l'Europe, ils se retirèrent, chacun de leur coté , persuades que dans cette discussion ils avaient tout vu et tout prévu.
Deux hommes , parlant un peu
PARISIENNE. 2 1 l
bas , fixèrent ensuite mon attention ; c'étaient deux partisans de l'ancien régime ; ils ne trouvaient rien de bien dansie gouvernement actuel. Un rentier de leur connaissance s'approcha , embrassa leur opinon avec chaleur , et finit par conclure que sans rentiers, il ne pouvait exister de gouvernement. Cette ridicule assertion me fit sourire de pitié. Je laissai là ces mécontens , et allai m'asseoir auprès de quatre personnes qui parlaient économie politique., Comme je n'ai pas encore compris tous les systèmes des économistes , je quittai mon siège , et me plaçai vis-à-vis trois hommes qui s'exprimaient avec beaucoup de chaleur ; je croyais m'instrnire , je fus grossièrement trompé ; ils
parlaient de la pluie , du beau temps et des quartiers de la lune.
Je quittai ces diseurs de rien , et m'approchai d'un groupe de petits auteurs qui se prodiguaient réciproquement les éloges les plus outrés. Àsinus asinumfricat. Après s'être successivement passé l'encensoir y leur conversation s'établit sur les actrices du jour : mesdemoiselles Duchesnois et G. Weynierne furent pas oubliées ; on analysa leur talent physique et moral, et après quelques calembourds pitoyables , et quelques équivoques graveleuses , on tomba avec force sur le redoutable Feuilleton. Les injures ne furent pas épargnées à l'inévitable Geoffroi; la mémoire était encore récente dos coups d'étrivières qu'il avait donnés sans
PARISIENNE. 2l5
pitié à plusieurs d'entr'eux, et on ne pouvait lui pardonner d'avoir mis à nu la médiocrité de leur esprit. Cette conversation m'amusait ; je voulus placer mon mot ; on se tut , et on me regarda attentivement pour démêler dans mes traits si je n'étais pas un partisan caché du traducteur de Théocrite.
Après un mûr examen, ils me mirent dans la confidence de ce qu'ils devaient faire le soir ; il s'agissait d'aller siffler un vaudeville du bonhomme Léger. Jy consentis volontiers ; nous sortîmes du café , et je m'acheminais avec ces Messieurs au champ de bataille , lorsqu'un de mes amis, que je rencontrai, m'obligea de le suivre, et m'empêcha en conséquence d'assister à la chute d'une pièce.
2l4 PETITE MACÉDOINE