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L'épreuve du feu

Le coupé s'arrêtait à peine devant l'hôtel Grasset, avenue du Bois, lorsque Yvonne Avrey en sortit lestement. Suivie de loin par sa gouvernante, une Anglaise poussive et rousse, elle monta l'escalier de son pas vif; sa veste brodée, son tricorne accentuaient sa fière allure, cette aisance qui ne s'acquiert pas mais s'hérite de plusieurs générations affinées. Sa seule façon de poser ses pieds cambrés sur les tapis dénotait la race : une habitude séculaire de domination.

Elle traversa un grand hall aux vitraux de mauvais goût et embrassa une vieille petite daaie

dont la laideur de bossue s'adoucissait d'un sourire bon, résigné.

— Mes félicitations, mademoiselle Cécile ! Mais quelle surprise pour moi que les fiançailles d'Edmée !

La vieille fdle hocha sa longue face blême mais se tut, et suivit tristement des yeux Yvonne qui entra dans la chambre claire où sa meilleure amie Edmée Grasset se laissait coiffer.

— Ma chérie ! dit-elle avec effusion, te figurestu ma joie de ce matin? Joie et stupeur! Tu ne m'avais rien dit! Je ne le connais pas! Où le voyais-tu? Et comment cela s'est-il fait? Raconte !

Elle s'arrêta, saisie par l'air morne d'Edmée qui, d'un clignement de paupière, lui désignait le témoin gênant : la femme de chambre occupée à tordre ses superbes cheveux blonds.

Tout son entrain tombé, Yvonne attendit, le regard fixé anxieusement sur le beau profil droit de son amie. Ce visage très régulier d'une blancheur extrême, mais froid et fermé, contrastait avec le sien si mobile et dont la pâleur saine se rosait aux plus fugitives impressions. Les yeux d'Yvonne voilés de grands cils n'étaient pas grands mais, tout baignés d'une lumière charmante, ils étaient le rellet de son âme de feu. Et si, quand passaient les deux amies, c'était

Mlle Grasset qu'on remarquait, dès qu'Yvonne souriait on ne voyait plus qu'elle. On subissait l'irrésistible attirance dont la jeune fille s'étonnait en riant.

Cette coiffure ne finirait donc pas? Pendant qu'on arrangeait, non sans peine, les beaux cheveux d'une embarrassante longueur, Yvonne s'inquiétait de ce teint plus exsangue encore, de ces paupières gonflées. Elle ne s'était pas figuré ainsi la fiancée et, quoiqu'elle dût connaître ses prétentions à l'impassibilité, elle pensait à ce qu'Edmée, l'avant-veille encore, lui répétait :

— Pourquoi me marier ? Les enfants ? j'en adopterai, si je veux. Non ! c'est pour l'indépendance, l'étude et les voyages que je me sens faite. J'envie les nomades qui peuvent comparer les musées de tous les pays!...

Que s'était-il donc passé en deux jours pour changer les idées d'Edmée qui jusque-là n'avait jamais varié dans ses goûts studieux mais peu féminins, et qui, à vingt-trois ans, avait refusé déjà tant de partis ?

Yvonne se le demandait et elle était toute désorientée par la brusque décision de la froide fille à qui, avec les illusions généreuses de sa jeunesse, elle prêtait toutes les qualités. Infiniment mieux douée que son amie, vibrante, ar-

tiste, bonne, elle subissait son ascendant avec une incroyable force. Entraînée par sa nature enthousiaste, elle l'idéalisait. L'incapacité d'admirer, l'égoïsme qu'Edmée dissimulait sous une politesse doucereuse, l'ennui qui ternissait l'eau glauque de ses grands yeux devenaient pour elle la nostalgie d'un esprit noble supérieur à son entourage. Peu malléable avec ses maîtres, Yvonne obéissait aveuglément à son amie. Elle s'efforçait de la suivre dans son orgueilleux mépris de l'amour ; et c'est à peine si elle, qui ne pouvait rien lui cacher, s'étonnait d'être informée de la grande nouvelle le même jour que les indifférents, tant elle était faite à cette singulière amitié, véritable marclié de dupe où, donnant tout, elle ne recevait rien.

Enfm la coiffure laborieuse s'achevait. Edmée, de sa voix sans inflexions réservée aux subalternes, congédia la vieille Allemande qui l'avait élevée et qui répondit avec une gratitude affectueuse au gentil sourire d'Yvonne, très dépourvue, elle, de la morgue des parvenus, de leur souci de marquer les distances à ceux dont ils se sentent encore trop prés.

La porte se refermait à peine qu'Yvonne dit impatiemment :

— Eh bien?

Mais Edmée ne se décidait pas à parler. Immobile devant la glace en argent qui reflétait sa belle figure régulière à peine jaunie par le blanc cru de son peignoir, elle déplaçait les bibelots précieux étalés sur la guipure de sa table à coiffer.

Enfin, de l'air ironique qui ne la quittait guère mais qui, en un moment pareil, surprit et choqua Yvonne :

— Tu peux me féliciter, dit-elle. Je fais un très beau mariage. M. Georges Serdis, élève de l'Ecole d'Athènes, archéologue déjà connu, est tout désigné pour la chaire occupée par son père autrefois. Il me sort de mon milieu que je déteste. Il n'est pas aussi riche que moi ; c'est vrai ! mais il le sera davantage à la mort de sa mère. Enfin, de nous deux, c'est moi qui fais le meilleur marché.

Yvonne, confondue, l'écoutait dire ces choses trop pratiques posément, de sa voix basse, modulée avec une complaisance trop visible; un air de supériorité, d'assurance dogmatique assez déplaisant.

Il y eut un silence pénible. Enfin Yvonne put parler :

— Pour que je te félicite, dit-relle, il me faudrait autre chose que ces détails qui ne comptent pas pour moi. Que ton fiancé soit riche ou pauvre,

universitaire ou marchand, peu m'importe ! L'aimes-tu? Et depuis quand? Je ne l'ai jamais vu chez toi.

Edmée hésita, et sans regarder son amie :

— Mais je le connais! Rien de précipité dans cela, je t'assure ! Depuis un an je le vois presque tous les jours chez M^^e Ducasse qui s'était mis en tête de nous marier.

— Depuis un an ! répéta Yvonne. Oh ! Edmée ! pendant un an tu as pu me cacher?...

— Te cacher quoi? dit l'autre avec impatience. Puisqu'il n'y avait rien? que je ne me décidais pas? J'ai refusé d'abord et je ne crois pas que de lui-même il aurait eu l'idée d'insister. Mais cette fine mouche de M^e Ducasse qui tenait à son affaire n'a pas làclié prise. Aidée par ma tante, que mes refus désolaient, elle a continué de nous réunir et nous a donné la facilité de nous connaître sans nous engager. Je ne voulais toujours pas, et ce que je te disais l'autre jour était encore ma pensée à bien peu de chose près. Mais j'ai su hier qu'il se décourageait. Alors j'ai pesé les avantages de cette union. Avantages difficiles à trouver réunis. Toute la nuit j'ai hésité, j'ai pleuré... Quelle nuit!... Je ne l'oublierai pas!... Enfin j'ai pris mon parti. Et, ce matin, j'ai dit à tante Anna en entrant dans sa chambre : « Te

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voilà délivrée de la peur que je coiffe sainte Catherine et de tes tourments de tutelle. C'est oui ! » Elle a levé ses bras courts ; elle m'a mouillée de ses larmes et aussi de la crème de beauté qui la barbouillait. Elle a crié la chose à ma cousine Cécile qui, comme d'habitude a pleuré sans rien dire en hochant sa vieille tête. Et voilà ! Tante Anna va pouvoir jouir de sa folle quatrième jeunesse de cinquante ans! se remarier même, si cela lui plaît. Ma noce se fait à la rentrée. Nous avons tout l'été pour roucouler...

Un sourire froid découvrit ses belles dents et elle dévisagea Yvonne qui, de plus en plus suffoquée, fixait sur elle des yeux élargis.

Elle comprit le reproche muet et, ironique :

— Cela t'indigne, n'est-ce pas, que l'on se marie ainsi ? Par raison ?

— Oui ! dit Yvonne avec une franchise qui lui coûta. Comment ! tu es comme moi riche, orphehne, jeune ; tu as le droit et le temps de choisir et tu te lies à un homme que tu n'aimes pas? un homme qui ne te fait rien éprouver, n'est-ce pas?

Le sourire moqueur d'Edmée s'accentua pendant qu'elle disait posément :

— S'il faut être tout à fait franche, c'est plutôt de l'antipathie que j'éprouve. Et quand il s'appro-

che, qu'il me prend la main, cela s'aggrave. C'est ce qui m'a fait hésiter si longtemps. Mais je me dis que cette impression toute physique ne doit pas m.'arrèter; qu'elle se dissipera, puisque ce garçon bien élevé, ni mieux ni plus mal qu'un autre, n'a rien qui puisse m'éloigner, mais au contraire partage mes goûts, a la même horreur des démonstrations vives que moi. Tout bien considéré, nous sommes faits pour nous entendre et pour traverser la vie en bons compagnons. Yvonne eut un geste désolé.

— Non, Edmée! supplia-t-elle. Ce n'est pas possible que tu te maries ainsi! Tu ne le feras pas. Ce serait si mal !

— Je le ferai, dit Edmée sèchement, et je me connais, je ne le regretterai pas. Je ne suis pas une exaltée comme toi. Dieu merci! Je comprends la vie et je vois les choses telles qu'elles sont.

Elle se leva, fit quelques pas dans la chambre, de son pas lourd, presque masculin, et revenant s'asseoir près d'Yvonne qui, consternée, se taisait :

— Comprends-moi bien, dit-elle. Quelle différence vois-tu entre les mariages d'amour et les autres après trois ans? Qu'il y ait eu flambée ou non chacun s'en va de son côté. A moins que,

rare bonheur, — le nôtre, — des goûts semblables ne vous réunissent : l'automobile, les voyages,... les enfants surtout qu'il aime comme moi... Les enfants!...

Quelque chose de doux passa sur sa figure fermée et la détendit pendant qu'elle répétait, les yeux aux loin :

— Les enfants! Ce qui me tente en somme plus que les voyages, que l'étude, que tout. Le mari qui me donnera cette joie pourra bien faire après ce qu'il voudra ; son rôle sera terminé.

Elle reprit après une pause :

— Les enfants étant pour moi le but du mariage, je leur dois un père non seulement bien doué et bien portant, mais en situation de leur donner dans la société une place meilleure que la mienne qui ne me permet pas toutes les relations. Vues sous cet angle, les considérations qui dictent mon choix et te paraissent mesquines ont une importance capitale. En faisant ce qui s'appelle un bon mariage, je fais mon devoir. Je prépare une vie facile à ceux qui naîtront de moi. Je suis dans le vrai.

Yvonne soupira et ne trouva rien à répondre. Cette façon spécieuse de présenter un calcul intéressé comme un acte d'abnégation, un sacri. fice à la race, l'ébranlait sans la persuader.

Tout en admirant son amie, elle ne pouvait pas s'empêcher de croire qu'une union amoureuse aurait mieux valu, même pour les enfants... Que cela devait être doux de choisir librement, de se donner toute, corps et âme, et, dans les peines plus encore que dans les joies, de se serrer l'un contre l'autre...

Mais ce besoin de protection tendre qui la tourmentait secrètement, Edmée n'en avait jamais soulïert. Ne se suffisait-elle pas à elle-même? N'avait-elle pas une confiance absolue dans son propre sens?

— Écoute ! finit-elle par dire avec un soupir, tu es tellement autre que moi, tellement plus sérieuse, que tu fais peut-être bien d'agir ainsi. Je ne pourrai jamais, moi ! J'ai beau plaindre ce pauvre Hermann Muller et reconnaître ses qualités, l'idée de les voir répétées chez d'autres petits Ilermann ne me suffit pas... Je veux non seulement que mes enfants soient bien posés dans le monde, mais qu'ils m'enchantent par leur ressemblance avec celui que j'aimerai en eux.

— Tu as tort, dit non sans dédain Edmée, de laisser échapper un si bon parti.

Yvonne ouvrit de grands yeux :

— Mais l'autre jour encore tu m'approuvais?

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— L'autre jour, dit froidement la grande fille qui commença de s'habiller, je n'étais pas décidée encore et je ne me souciais pas de te voir mariée avant moi, ce qui nous aurait séparées, les premiers temps tout au moins. Maintenant c'est autre chose! Ta vie d'orpheline chez ton frère depuis son mariage est bien plus dépendante que la mienne chez tante Anna, qui m'agace, mais me cède en tout. Et tu n'es qu'au début de tes ennuis ! Cette jeune femme que ton frère idolâtre cherche à le détacher de toi. Elle y parviendra et tu seras reléguée au dernier plan ; tu deviendras l'être effacé, la non-valeur! Quelque chose comme la cousine Cécile, moins la bosse et la pauvreté. Non ! il te faut le plus vite possible un chez toi. Réfléchis donc ! Est-ce une existence à vingt-deux ans? Qu'attends-tu? Un héros de roman? un être chimérique? Si, comme c'est probable, tu ne le rencontres jamais, que deviendras-tu ?

— Je ne sais pas! dit Yvonne qui pâlit et détourna la tête. Les coins de sa bouche fine s'abaissaient. Sa mobile figure, faite pour exprimer toutes les tendresses, toutes les fiertés, ne reflétait plus que le découragement dont les conseils si cruellement raisonnables de son amie l'accablaient.

Edmée vit son désarroi et y trouva une raison nouvelle de se féliciter de sa décision.

— Allons! dit-elle avec une condescendance dédaigneuse teintée de satisfaction, tâche de suivre mon exemple, d'être moins romanesque, moins enfant!

— Je voudrais bien ! dit humblement Yvonne. Mais je ne peux pas...

Edmée ne répondit que par un sourire qui accrut la tristesse de son amie. Et une fois de plus la créature sèche, médiocre domina l'enfant aimante, honteuse de ses aspirations au bonheur, de cette vie intense qui sourdait en elle et voulait s'épandre, rayonner...

Yvonne, en sortant de chez son amie, avait la tête si enfiévrée qu'elle voulut marcher dans le Pré-Catelan, suivie de la voiture où miss Darrel armée de son stylographe diluait dans une de ses interminables lettres ses rares idées.

Il faisait chaud et lourd ; sous le ciel terne, les pelouses veloutées outraient leur vert cru. Des bébés prétentieusement attifés faisaient un bruit de volière. Ils se battaient et se salissaient impunément, mal surveillés par les nurses pincées et les gouvernantes trop bien mises qui chuchotaient en grand mystère, se livraient visiblement à la joie de dire du mal des « patrons. »

Jamais encore Yvonne n'avait si vivement ressenti la tristesse de ce paysage trop peigné, de ces bébés trop riches, empêtrés dans leurs atours ridicules, livrés aux subalternes; plus délaissés, les pauvres petits, que les marmots qui sous l'œil

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de leur mère se roulent dans la poussière des faubourgs. Et un retour qu'elle fit sur ellemême, sur son isolement d'orpheline, mouilla ses yeux d'une petite lainne qu'elle eut peine à retenir.

Lasse tout à coup, elle se mit en voiture et répondit avec effort aux gentillesses de son Anglaise qui lui souriait à toutes dents. Bientôt celle-ci se dépita de n'obtenir que des monosyllabes. Et elle se remit à penser au fiancé dont, avec une confiance ridicule et touchante, elle attendait le retour des Indes depuis vingt ans, et à étirer pour lui la prose insipide et sentimentale qui suffisait, croyait-elle, à entretenir cet amour trop patient...

Yvonne, libérée des banalités dont sa compagne l'excédait, put alors être triste en paix et repasser les mélancolies de sa vie si courte et si vite assombrie par la mort de ses parents.

Ah ! si elle les avait encore ! Sî la brutale catastrophe, l'accident de voiture ne lui avait pas pris les siens, comme tout aurait été autre! Doux, tiède et bon!...

Elle n'avait que sept ans lors du drame, mais elle se souvenait bien de son bonheur d'avant, de ses joies turbulentes de petit être choyé, ivre de lumière et de vie neuve.

Elle voyait encore nettement, comme des tableaux, des coins de chambre, des allées de parc. Mais surtout les balustres, si blancs sur la mer, de la terrasse où, dans l'air vif, elle courait avec des cris aigus comme ceux des hirondelles qui se pourchassaient là-haut... Et aussi elle sentait le chatouillement des herbes plus hautes qu'elle sur ses boucles toujours en désordre et toujours lissées par les mains de sa mère, ces mains qui guérissaient tous les bobos rien qu'en les touchant et dont elle regrettait encore la caresse apaisante quand elle souffrait...

Qu'elle était bonne, cette maman jolie sur laquelle elle fondait entre deux courses de petit animal fou! Mais qu'elle était devenue grave et blanche lorsque Yvonne, entrée sans permission dans la chambre éclairée de grandes bougies où, lui disait-on, elle dormait, l'avait sentie si froide sous ses baisers... changée par le bandeau qui lui cachait le front, sa fme main si gonflée que la bague brillante, V « étoile î qu'aimait Yvonne, s'enfonçait dans la chair...

D'abord l'enfant n'avait pas compris. Dans la maison bouleversée, pleine de monde qui parlait bas, elle s'étonnait que son père aussi dormît tard...

Peu à peu, par des mots maladroits des dômes-

tiques, elle comprit pourquoi son grand frère Charles pleurait. Alors ce fut un désespoir farouche, une révolte contre Dieu qui lui avait pris maman... Puis une fièvre dont on crut qu'elle mourrait et qui lui laissait un souvenir de soif atroce, de chaleur brûlant son petit corps, tandis que, d'une voix plaintive, elle appelait inlassablement : « Maman..., maman... $

Elle était sortie de là grandie, sérieuse, aussi changée que sa vie nouvelle entre son frère très bon mais absorbé par ses études d'ingénieur, et miss Darrel si nulle que, à huit ans, la petite fille sentait son infériorité et en souffrait. Et puis, c'était le dépaysement, l'exil ; le chagrin de quitter le beau jardin de lumière pour un appartement assombri par le voisinage des hautes maisons.

Plus d'espace pour courir! Plus de bleu! Un pauvre soleil sans force qui semblait la caricature du vrai! Des jours blafards! Une existence frileuse, resserrée, où la petite Provençale, poussée librement au grand air, étouffait.

Pour la consoler de partir on lui avait dit : « A Paris, tu auras presque une sœur! la fille d'amis de nos parents , une orpheline comme toi et de ton âge ; elle n'a qu'un an de plus. »

Ah ! cette première visite à Edmée ! Cette visite si impatiemment désirée et dont elle était sortie

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toute triste, elle y pensait maintenant... Et, tout au fond d'elle-même, un rapprochement se faisait entre sa déception d'alors et celle que, à douze ans de distance, elle ressentait.

Vraiment le premier contact, qui fut un choc, était bien typique. Les deux petites filles s'y étaient montrées telles que, femmes plus tard, elles seraient.

Lorsque Yvonne, toute trépidante d'émotion, s'était trouvée en face de la grande fille à superbe natte blonde qui, debout entre deux dames, l'une blême, difforme, toute noire, l'autre ronde, rouge, vêtue de clair, la regardait curieusement, elle s'était jetée à son cou.

Déconcertée par la surprise froide avec laquelle son gentil élan était reçu, elle avait balbutié :

— Je t'aime déjà, tu sais? puisque nos mamans...

— Attendez de me connaître pour savoir si vous m'aimez ! lui répondit, avec une solennité un peu prétentieuse qui la vieiUissait, la belle fille choquée d'être tutoyée dés l'abord par cette petite, sa cadette d'un an...

Yvonne, toute rouge, se tut. Elle rougit plus encore lorsque Edmée, lui montrant sa chambre lui dit orgueilleusement :

— Est-ce que vous en avez une aussi jolie? Est-ce que, quand vous serez grande, vous serez aussi riche que moi ?

— Je ne sais pas, dit Yvonne en dressant sa petite tête fière, et ça m'est bien égal! Papa et maman donnaient tant aux pauvres qu'ils ne m'ont peut-être pas gardé beaucoup d'argent. Us ont bien fait! je serai comme eux.

Edmée mordit ses lèvres et, ne trouvant rien à répondre, abandonna ce sujet pour un autre où elle pouvait mieux établir sa supériorité.

— Quel drôle d'accent vous avez, ma chère ! dit-elle de son air important. Il faut le perdre pour qu'on ne se moque pas de vous...

Se moquer ! C'était la principale fonction d'Edmée. Elle voyait tout laid, tout grotesque. Il semblait que des lunettes invisibles appliquées sur ses larges yeux lui déformaient les choses et les gens, grossissaient leurs défauts, rapetissaient, jusqu'à les rendre invisibles, leurs qualités. Yvonne s'en aperçut vite et après s'en être étonnée :

— C'est un vilain cadeau que t'a fait là la marraine Fée! Moi, j'aime bien mieux voir tout joli...

— Quand tu auras mon âge!... dit Edmée sans daigner s'exphquer...

Les discussions de ce genre se renouvelaient tous les jours. Yvonne, beaucoup plus spirituelle, y brillait. Mais c'est Edmée qui finissait par avoir l'avantage à cause de son adresse à se taire et à sourire mystérieusement quand on la mettait au pied du mur; à dire du bout des lèvres et d'un ton de haute condescendance : « Si tu veux, mettons que tu as raison et n'en parlons plus... »

Cette tactique réduisait infailliblement au silence l'ardent petit rhéteur en jupons. Elle lui faisait croire que, pour pincer les lèvres d'un air si transcendant, il fallait avoir de bonnes raisons : des raisons qu'on ne daignait même pas lui dire parce que, sans doute, elle n'aurait pas compris...

Peu à peu Edmée établit son prestige et put régenter Yvonne aussi bien que sa tante qui, ballottée entre des sévérités excessives qu'elle regrettait et rachetait par de non moins excessives gâteries, ruinait son autorité...

Les gouvernantes dont, disait ironiquement Edmée, on changeait comme de chemise, n'osaient souiller mot. La cousine Cécile trottinait sans bruit là où elle pouvait se rendre utile ; mais, doublement humiliée par sa dépendance de parente pauvre et sa difformité, elle s'elTaçait

et, doux souffre-douleur, ne répondait aux moqueries de la petite fille que par un silence de prière pendant lequel ses lèvres exsangues remuaient.

A ces moments-là il n'y avait plus de prestige qui tînt. Yvonne se révoltait :

— Tu n'as pas honte de lui faire de la peine? criait-elle, toi qu'elle soigne nuit et jour quand il le faut...

Mais elle finissait par s'apaiser et par accepter les détestables raisons de son amie qu'elle avait besoin d'admirer.

Elle l'admirait en tout : dans les études qu'elles faisaient ensemble et où leurs natures si différentes s'affirmaient.

Yvonne, merveilleusement douée, enchantait ses professeurs, bien que, à cause de sa facilité même, son travail fût capricieux et irrégulier. Toute la partie mécanique des devoirs l'ennuyait. Elle bâclait ses copies, négligeait ses gammes... Mais, dans ses griffonnages, le style et les idées étonnaient déjà, et si, au piano, elle manquait les traits perlés par son amie, elle savait faire chanter la mélodie sous ses petits doigts malhabiles, mais inspirés...

Et pas l'ombre d'amour-propre avec cela. Une surprise constante de voir qu'on la citait en

exemple à Edmée, bien meilleure élève qu'elle pourtant, attelée à sa tâche comme un bœuf à son sillon.

C'était cette application constante qu'elle lui enviait, cette intelligence plus lourde, mais réelle, dépourvue d'imagination, et que les contes bleus qui tourbillonnaient dans sa petite tête chaude ne distrayaient pas.

Ls moindres devoirs d'Edmée étaient soignés, écrits d'une belle écriture appliquée, toujours égale comme sa voix qu'elle modérait et modulait déjà avec une précoce prétention.

Cette façon lente et sûre d'avancer qui remplaçait jusqu'à un certain point des dons plus brillants, Edmée la tenait de son père, fils de ses œuvres, monté, du même pas lourd et sûr, de l'école communale d'une bourgade jusqu'à l'énorme maison de commerce fondée et accrue fantastiquement par lui.

Resté le même dans ses grandeurs qu'aux jours de misère, levé avant le dernier de ses employés, il entassait jusqu'à la fm les miUions dont il laissait à d'autres le soin de jouir. Trop sensé pour aimer le luxe dont s'entourait sa femme et où il se sentait déplacé, trop inculte pour goûter des joies intellectuelles ou artistiques, il ne se plaisait que dans le bureau

humide, somhre, le rez-de-chaussée sur une cour moisie où il était mort en faisant son bilan.

Il avait légué à sa fille son sens pratique, épais ; mais il ne lui avait donné, et c'était grand dommage, ni sa simplicité, ni sa bonté charitable, ingénieuse, ce tact du cœur qui, chez lui, suppléait à l'éducation et faisait du paysan du Danube l'égal des plus affinés. Les parents d'Yvonne, tous deux d'une exquise distinction, avaient pour lui une sympathie plus vive que pour sa femme. Très vaniteuse, affolée de snobisme, M"ie Grasset ne s'était jamais consolée de sa mésalliance et faisait durement payer à son mari l'honneur qu'elle, fille de banquier ruiné au jeu, lui avait fait en acceptant ses millions gagnés dans une boutique.

Ni l'un ni l'autre n'avait été heureux. Et sans doute leur enfant portait le stigmate de l'union sans tendresse, de l'aigre conflit : un je ne sais quoi de chagrin, de malcontent, de terne, qui faisait ressortir la vie lumineuse, l'entrain, le charme spontané d'Yvonne, née dans la plénitude de joie de deux êtres unis par l'esprit autant que par la chair.

— Eh bien! ma petite Yvonne, dit Charles Avrey qui, au sortir de table, prit le bras de sa sœur, tu as beau dire, ton Edmée n'est qu'une arri\iste ! Sa tante vient de me raconter ses fiançailles. Riche comme elle, prendre un mari qui lui déplaît pour entrer dans un cercle plus distingué, c'est plus malpropre que l'acte de ces pauvres filles qui ne se vendent que parce qu'elles meurent de faim. Mais assez là-dessus. Je te fais de la peine, n'est-ce pas?

— Beaucoup ! dit Yvonne, rougissant à ces paroles d'autant plus pénibles à entendre que, dans le coin le plus obscur de sa conscience, quelque chose les approuvait...

— Je t'assure, Charles, dit-elle avec un peu de gêne, que tu es injuste. Si elle se résout à ce mariage ce n'est pas par vulgaire ambition. Tu

sais qu'elle ne s'entend guère avec sa tante. Enfin elle aime les enfants et...

— Et, dit son frère qui haussa les épaules, il les lui faut d'un universitaire bien posé pour faire oublier son pauvre brave homme de père, venu à pied de son village avec une pacotille, et dont elle a la sottise de rougir. Elle a toutes les mesquineries des parvenus que son père, lui, n'avait pas. De plus, il faut qu'elle soit méchante pour ne pas aimer sa tante, malgré ses inoffensifs ridicules de grosse dame qui ne se voit pas vieillir. Et la cousine Cécile qu'elle malmène aussi, la pauvre et douce créature, est-ce qu'elle ne la vénérerait pas si elle avait tant soit peu de cœur? Mais elle n'en a pas. Elle est sèche, vaniteuse. Hypocrite avec ceux qu'elle cherche à embobeliner, elle n'aime, n'admire qu'une seule personne : elle! Et tu l'encourages, toi, dans ses prétentions et son pédantisme par ton culte aveugle !

« N'ai-je pas raison, Tilly? » conclut-il, en s'adressant à sa jeune femme occupée à servir le café.

Elle leva vers lui sa jolie figure rose sous un ébouriffement blond lié de noir, et avec un sourire qui creusait des fossettes dans ses joues rondes :

— Oui, mon ami. Mais tu sais bien qu'Yvonne n'entendra jamais raison et qu'il ne faut pas toucher à son idole, une idole pour laquelle elle nous sacrifierait tous!...

Cela fut dit sans aigreur, comme une chose qui n'atteignait pas sa gaieté d'heureuse enfant.

Comme elle s'avançait, tenant à deux mains la tasse trop pleine, son mari l'enveloppa d'un regard attendri et la saisit par ses deux poignets potelés qu'il baisa.

Confus tout à coup, il s'arrêta et, lissant sa longue barbe, il regarda de côté Yvonne qui, tout assombrie, se taisait.

Le cœur serré, elle pensait à ce qu'il venait de dire et ne cherchait pas à reprendre le sujet pénible que déjà, dans leur joie égoïste d'amoureux, ils oubliaient.

Elle surprit le sourire plein de choses qu'ils échangeaient et, mal à son aise, elle chercha un prétexte pour s'éloigner de ce salon où elle se sentait de trop, pour ne plus être l'intruse dans ce jeune ménage.

Elle n'était pas jalouse au sens bas et mesquin du mot. Le bonheur que la jeune femme donnait à Charles l'attendrissait, tout en la faisant souffrir un peu, à cause des aspirations qu'éveillait en elle le spectacle d'un amour qu'on ne lui

cachait pas assez. Mais elle n'aurait jamais pensé à incriminer la jeune femme du trouble vague, de la sensation de solitude, de vie incomplète qui, depuis le mariage de son frère, la tourmentait. Son peu de sympathie pour sa belle-sœur n'avait pas d'autres causes que le dénigrement d'Edmée qui, dès le début, s'était appliquée à la lui faire voir sous le plus mauvais jour, soit pour ruiner d'avance un ascendant qui risquait de contrebalancer le sien, soit sans calcul, poussée par sa malveillance invétérée, sa vision déformée, grimaçante de tout.

Sans doute, M"ie Avrey, grandie auprès d'une mère frivole, avait des excentricités de toiiette, des libertés de langage qui pouvaient choquer une jeune tille élevée rigidement. Mais ces défauts de surface ne l'empêchaient pas d'être sincère, droite, très éprise de son mari. Et Yvonne, livrée à ellemême, n'aurait pas tardé à le comprendre. Les insinuations d'Edmée l'en avaient empêchée, sa persistance à s'apitoyer sur a ce pauvre Charles, destiné à être dupé, bafoué » î

I/idée que son frère souffrirait par cette femme qu'il adorait faisait bouillir le sang d'Yvonne. Avec sa vive imagination, elle ressentait comme des griefs réels les prévisions de son amie, et ces choses, exagérées par sa nervosité de

jeune fille aimante trop proche d'un couple épris, la rendaient injuste.

Avrey que le mutisme de sa sœur préoccupait vint s'asseoir auprès d'elle et lui dit de sa bonne voix cordiale :

— Sais-tu, petite? Ces fiançailles de ta précieuse Edmée me font plaisir pour toi. Quand tu verras moins cette pécore, tu ne seras plus iniluencée par ses faux dédains du mariage, dédains qui, tu le vois, ne l'ont pas empêchée de se caser dès qu'elle a trouvé ce qu'elle cherchait. Débarrassée de ses conseils, tu t'habitueras peutêtre à ce bon MuUer. Malgré son air fruste, il ne manque ni d'intelligence, ni de culture, et il t'aime tant! Tu avais quinze ans qu'il y pensait déjà... sans espoir... Je l'entends encore: d C'est un roi qu'elle mérite !... Un roi! » Pauvre garçon ! il te rendrait si heureuse ! Il vivrait à tes pieds...

Yvonne soupira. Elle savait cela, mais elle n'arrivait pas à voir un mari dans le grand garçon connu depuis toujours et si gauche, qui ne la quittait jamais sans lui dire avec son rude accent du Nord : « Portez-vous bien... »

Étaient-ce ces petits riens qui l'empêchaient d'être touchée par cet amour, d'apprécier non seulement la valeur, mais la beauté mâle de

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l'Alsacien taillé en hercule, la franchise de cette face énergique, imberbe, haute en couleur sous la rude crinière couleur de feu ?

N'était-ce pas plutôt la facilité même de sa conquête qui la rebutait? En elle fermentait un obscur besoin de luttes... Petit être vibrant et altier, ce n'était pas d'une ferveur dévote qu'elle rêvait, mais d'une volonté supérieure, capable de la dompter, fût-ce rudement.

Son pouvoir, exercé sur Hermann quand elle avait encore des robes courtes, elle le connaissait trop. Elle l'avait trop mis à l'épreuve avec la cruauté des très jeunes filles, si contentes d'essayer leurs griffes sur le premier cœur conquis. Que de fois elle l'avait poussé, lui, si timide, à s'exposer pour son caprice aux moqueries.... Le soir où, pour obtenir une danse, il était arrivé au bal avec, à sa boutonnière, le tournesol imposé comme condition, elle s'était trouvée méchante de ne pas l'aimer... Elle avait regretté de ne pas trouver le mot ou le regard qu'il attendait. Et elle s'en était voulu de son merci trop froid quand elle avait vu se ternir les yeux francs fixés sur elle : des yeux mouillés de bon chien...

Qu'y pouvait-elle, pourtant, s'il était de ceux qui ont pour destinée de tout donner sans rien recevoir ?

— Si tu changeais de conversation ? dit Avrey, traduisant la boutade provençale avec laquelle on réveille les silencieux.

— Je t'assure, dit-elle, que je voudrais aimer Muller, mais... c'est plus fort que moi ! Et tu viens de dire toi-même que c'est mal de se marier par raison...

— Certes ! dit Charles avec véhémence, et cela, je ne te le conseillerai jamais. Ton amie n'a pas le droit de prendre, sans aimer, la vie d'un homme qui peut prétendre à bien mieux qu'elle. En ce moment, tante Anna, la marieuse, tout le monde s'entend pour berner le pauvre garçon. On lui fait prendre la froideur de sa fiancée pour de la réserve : gage de bonheur durable et profond. Mais quand il verra clair, qu'il comprendra le laid calcul si invraisemblable chez une fiile dans sa situation, qu'éprouvera-t-il ?

— Je n'en sais rien, dit Yvonne, blessée parce retour agressif. Rien ne prouve qu'Edmée, sous ses dehors froids, n'aura pas plus de vraie tendresse que tant de jeunes femmes prodigues en démonstrations et qui, au fond, n'aiment que leur petite personne, leurs succès !

Pourquoi, en disant cela, ne put-elle s'empêcher de se tourner vers Tilly, qui, piquée au vif

par l'allusion que son mari heureusement ne comprit pas, lui lança un regard courroucé.

A peine sa riposte partie, Yvonne la regretta; mais il était trop tard.

— Comme il faut que tu sois parfaite pour être si sévère! dit Tilly d'une voix pointue que sa belle-sœur ne lui connaissait pas... C'est sans doute cela qui te rend si difficile? et que tu ne trouves personne digne de toi? Tout de même, tu pourrais bien rester pour compte!... Méfie-toi...

— Et quand cela serait? dit Avrey, qui passa son bras avec une tendresse paternelle autour des épaules de sa sœur. Elle restera avec nous, voilà tout !

Tilly eut un petit rire bref.

— Oh! je ne crois pas que cela lui sourie. Je la comprends, du reste; ces choses-là ne peuvent pas durer toujours...

— Pourquoi donc pas? dit vivement son mari. N'est-ce pas, petite, que tu n'es pas malheureuse à la maison?

Yvonne, très contrite, l'embrassa:

— Non, certes! dit-elle timidement.

Elle regardait sa belle-sœur, mais elle ne put rencontrer les yeux de la jeune femme qui, sérieusement froissée, se taisait, les lèvres pincées.

Yvonne sentit que quelque chose venait de les

séparer et que, par sa faute, il n'y aurait plus entre elles ni confiance ni intimité.

Elle sortit du salon. Elle se faisait d'amers reproches sur sa pointe méchante venue si mal à propos, au moment même où, très affectueusement, on s'inquiétait d'elle, de son avenir...

« Pourquoi suis-je si mauvaise? » se répétaitelle, désolée.

Pas une minute l'idée ne lui vint d'incriminer la vraie coupable, Edmée, qui lui avait communiqué son humeur chagrine, suggéré des idées indignes de sa générosité et qui, tôt ou tard, devaient se traduire en paroles, prendre corps.

Non. Plutôt que de reconnaître la néfaste influence, elle s'accusait! Et rien ne lui démasquait encore la personnalité véritable de cette Edmée qu'elle voyait toute lumineuse dans son propre rayonnement. Mais pourraient-elles durer bien longtemps, ces illusions, restes de son enfance, de la période sotte et charmante où, pour employer un cœur tout neuf, les petites filles s'attendrissent sur les mérites de leur poupée de bois?...

Edmée et son fiancé sortaient, escortés de l'institutrice, quand Yvonne vint leur apporter son cadeau. C'est sur l'escalier qu'elle se trouva pour la première fois en présence de Thomme énigmatique, — naïf ou roué? — qui acceptait d'être pris sans amour... Certainement Edmée ne le lui avait pas caché. Ne l'avait-elle pas tenu en suspens une année entière avec ses peu flatteuses hésitations ?

« Est-il donc si épris qu'il se plie à tout? » se demandait Yvonne. Ou bien supporte-t-il cette situation humihante par intérêt? »

Elle y pensa lorsqu'on le lui présenta; c'est avec une curiosité méfiante, hostile même, qu'elle dévisagea le héros de ce bizarre roman.

Il soutint ce regard dont le sens ne dut pas lui échapper avec un calme imperturbable, une

expression glaciale qui frappa désagréablement Yvonne, comme elle s'étonnait de l'extrême jeunesse de ce visage à la moustache naissante, aux traits fms, qu'elle ne se figurait pas ainsi.

Très grand, très mince, les épaules voûtées par un travail qu'on disait acharné, un je ne sais quoi de gauche, de raide dans l'attitude, reste d'une jeunesse provinciale, Georges Serdis portait un peu en avant sa tête sérieuse aux cheveux drus qui aurait paru insignifiante sans l'énergie du menton carré, la beauté du front, l'acuité spirituelle des yeux bruns, pas grands mais bien fendus.

Malgré ses vingt-huit ans, il semblait le cadet de la grande fille blonde mise en valeur par sa robe et son chapeau des grands faiseurs ; vraiment très belle, mais d'une beauté de femme faite.

« Gomme il est moins bien qu'elle! G'est presque un collégien ! se dit Yvonne. Je comprends sa peine à se décider... Pauvre Edmée!... »

Pleine de tendresse pour sa chère sacrifiée, elle lui présenta à elle seule, avec un gentil élan, le plateau ancien si passionnément cherché, et découvert enfin, après bien des courses exténuantes dans les quartiers les plus lointains.

— Tu es gentille ! dit Edmée en regardant

avec une indifférence trop visible l'écrin qu'elle referma aussitôt sur les ciselures de vermeil pâli.

Yvonne en fut toute contristée ; elle s'était donné tant de mal pour trouver ce qui pouvait faire le plus de plaisir...

Georges Serdis vit le changement subit d'expression, l'air humilié, déçu de la petite personne qui venait de le toiser si dédaigneusement et montrait une telle tendresse pour son amie.

Il eut un sourire amusé et pitoyable à la fois, un air très bon qui, pendant un instant, mit sur sa figure sérieuse et froide beaucoup de charme et de douceur.

Il retint sa fiancée qui, le pied sur la première marche, s'excusait tranquillement :

— Tu comprends, Yvonne? impossible de rentrer te recevoir. Nous avons tant de courses !...

— Nos courses peuvent attendre, dit-il. Laissez-moi d'abord admirer ces ciselures. Quelle délicatesse et quelle imagination ! Nos orfèvres modernes en sont bien incapables...

Yvonne, un peu consolée, lui sourit :

« Il comprend la beauté des choses, pensa-

t-elle, et il sait remercier. Mais s'il a du tact

comment accepte-t-il cette situation si pénible

de fiancé non choisi, mais subi? de pis-aller? »

Très perplexe, elle le regarda de nouveau.

Redevenu flegmatique, il aidait sa fiancée à remonter son écharpe. Et ce geste qui les rapprochait laissait à Edmée le même air distrait, la résignation correcte, un peu rogue qu'elle avait pour subir les corvées mondaines.

Quel contraste avec les fiancés qu'avaient été Charles et Tilly!...

Le soir, quand son frère et sa belle-sœur lui demandèrent son impression, Yvonne hésita :

— Ni beau ni laid ! Correct, bien élevé, finitelle par dire... Je ne sais pas ce que je lui reproche, vraiment ! mais il ne me plaît pas. Et je regrette qu'Edmée ait cru devoir surmonter son aversion.

— Je le regrette aussi, dit Georges, mais pour M. Serdis. Tout ce que je sais de lui est à son avantage. Remarquablement doué, assuré d'une brillante carrière, dévoué aux siens, charitable, désintéressé, puisqu'il a refusé de superbes partis, il méritait mieux.

— Mais qu'est-ce qui le forçait à rechercher Edmée si longtemps? dit Yvonne avec dépit. Un homme comme lui a bien plus la facilité de choisir qu'une jeune fille cantonnée, malgré sa fortune, dans un cercle très limité. S'il se marie sans entraînement, ce ne peut être que pour

jouir du luxe qu'il n'aura, lui, qu'après la mort de sa mère... Eh bien ! s'il fait cela... c'est lui qui est vénal, arriviste!

Le souvenir de l'affabilité délicate du jeune homme lui revint et la rendit confuse. Mais elle l'écarta et nia résolument tout ce qui pouvait témoigner en faveur de Georges Serdis, infirmer la supposition si commode de sa cupidité... Après tout, ces partis plus riches qu'Edmée les avait-il refusés vraiment ? On le disait. Mais quelle preuve?...

— Enfin ! conclut-elle avec un geste énergique de sa petite tête, je persiste à croire que, si ce n'est pas un vilain calcul qui le décide, sa conduite ne s'explique pas.

Cette première impression ne se modifia pas pendant ces fiançailles déconcertantes, cérémonieuses, mornes, qui faisaient perdre contenance aux visiteurs et donnaient aux félicitations un air vague de condoléance, de deuil discret. Le ton bas qu'on prenait pour parler au futur ménage de ses projets, les regards étonnés, moqueurs, dénigrants, tout ce qui peinait Yvonne, c'est lui qu'elle en rendit responsable; c'est son amie qu'elle en plaignit.

Jamais elle ne put admettre que, en dehors de tout calcul, il pouvait y avoir en cet homme im-

passible, en cette tête carrée de Lorrain, un désir sincère accru par la froideur même de la belle fille et que, plus elle le rebutait, plus il s'entêtait à vouloir gagner son amour.

Elle était trop jeune pour pénétrer cette nature riche, complexe, toute en profondeur ; pour deviner ce goût de la difficulté, de l'obstacle à vaincre qui tourmente et égare tant d'obstinés.

Il lui fallut longtemps pour comprendre que, comme elle, par d'autres raisons, il s'était mépris sur Edmée. Très tendre et très passionné, mais silencieux, timide, malhabile à s'extérioriser, Georges Serdis était porté à voir sous la froideur concentrée de la jeune fille le même feu qui couvait en lui.

L'ardeur secrète et d'autant plus vive qu'il savait mal l'exprimer, il la lui supposait et, patient, il attendait l'éveil, en elle, d'une sensibilité qu'elle ne devait jamais avoir.

Yvonne se sentit émue en entrant dans l'appartement tout neuf, tout blanc, presque vide encore, où Edmée, à peine rentrée de son voyage, l'avait mandée.

Gomment allaient-elles se retrouver? Y aurait-il entre elles les mêmes silences gênés qui les avaient éloignées de leurs amies mariées déjà? Leur intimité serait-elle relâchée ? Non ! C'est avec une chaleur insolite que la nouvelle M""^ Serdis s'écria en la voyant entrer :

— Enfin ! J'avais peur de ne pas te voir !

Un peu hàlée, amincie et très à son avantage dans la robe empire claire qui allait bien à sa blonde et robuste beauté, elle souriait.

Yvonne en l'embrassant sentit venir une petite larme qu'elle retint par peur des moqueries.

— C'est joli chez toi 1 dit-elle en essayant d'af-

fermir sa voix, et, pour se remettre, elle fit le tour du salon, riche de soixante porte-bouquets et de quatre fauteuils seulement.

— Oui! dit Edmée, je crois que ce ne sera pas mal... Un seul défaut, le voisinage immédiat de ma tante. Je n'en voulais à aucun prix. Mais Georges s'est laissé entortiller et a même, bien malgré moi, laissé construire un passage nous reliant à l'hôtel, ce qui fait que nous ne sommes plus chez nous!... Enfm!...

Rien que sa façon de prononcer le nom de Georges fut une révélation pour Yvonne . . . L'amour n'était pas venu. . .

Attristée, elle regarda Edmée qui passait avec flegme son aiguille dans son carré de filet tout en causant. Comme elle avait l'air peu gênée par ce qui avait métamorphosé sa vie depuis leur dernière entrevue ! Comme, malgré sa belle robe de nouvelle mariée, elle restait pareille à l'Edmée d'avant!... C'était à croire que le mari n'existait pas! Après cette première phrase où elle l'avait nommé d'un ton si particulier, Edmée semblait l'oublier et, tranquillement, elle racontait son superbe voyage en Egypte comme si elle l'avait accompli seule ! « J'ai fait... J'ai vu... »

Yvonne était interdite... Sans attendre des confidences, elle prévoyait ce je ne sais quoi de

triomphant, d'épanoui, d'autre, cette transfiguration remarquée chez les jeunes mariées. Rien de tel ! Pauvre Edmée ! Comme elle devait regretter son acte de haute raison en regardant l'étendue monotone et plate de sa vie que l'amour n'ensoleillerait jamais ! Quel avenir!... Mais ce calme exagéré jusqu'à l'invraisemblance n'était peutêtre qu'une attitude? De tout son cœur elle le souhaita et elle sentit qu'elle aurait bien mieux aimé voir son amie refroidie pour elle que si peu attachée à celui dont dépendait son bonheur.

— A quoi penses-tu? lui dit Edmée dont la voix plus élevée la fit sursauter. Tu ne m'entends donc pas? Réponds franchement! Ta maladie le jour de mon mariage n'était qu'une excuse, n'estce pas? C'est ton frère, poussé par sa femme, qui ne t'a pas permis d'assister à une union civile ?

— Tu sais bien, dit Yvonne un peu vivement, que je ne mens pas. S'il y avait eu autre chose que mon rhume, je te l'aurais dit. Charles est la tolérance même. Il ne m'a rien défendu quoique cette décision, venue de toi, paraît-il, l'ait surpris. Nous ne sommes guère occupés de religion, pas assez peut-être ; mais nous ne penserions pas plus à nous marier sans prières qu'à nous faire jeter à la voirie sans un mot, comme

des chiens. Je te croyais dans les mêmes idées jusqu'ici !

— Ma chère ! dit dogmatiquement Edmée, j'estime que quand on n'a plus la foi, il est absurde de continuer des pratiques qui ne répondent plus à rien et peuvent nuire à toute une carrière d'homme par le temps qui court... Mon mari m'a étonnée par son illogisme. Comme moi, il ne croit à rien; mais il voulait la bénédiction pour ne pas chagriner sa mère qui est au diapason de la cousine Cécile... J'ai tenu bon et les derniers jours, pendant ton rhume, nous avons été à deux doigts de la rupture. Quand il s'y met, il est aussi entêté que moi. C'est sa mère qui, en cédant, non sans beaucoup de larmes, a tout arrangé. Elle a même bien voulu, par charité chrétienne, dire qu'elle me recevrait comme H j'étais mariée en attendant la fm de mon égarement... Charmant! n'est-ce pas?

— Pauvre femme ! dit Yvonne apitoyée. Quel gros sacrifice elle t'a fait là et comme cela doit t'attacher à elle !

Edmée ne répondit que par un mauvais sourire et revenant au sujet qui lui tenait à cœur :

— Enfin, tu peux dire à ton frère que je ne suis pas dévote comme sa femme, mais que je ne

ferai pas parler de moi un an après mon mariage. C'est une compensation.

— Que veux-tu dire? fit Yvonne qui sentit tout son sang bouillonner.

— Oh ! simplement qu'on s'étonne du nombre de répétitions qu'il faut à Tilly et au séduisant de Bray pour apprendre leur scène d'amour dans la revue qu'ils préparent! dit Edmée en détachant chaque mot avec une satisfaction méchante.

Après une pause, elle reprit du même ton :

— C'est gentil, n'est-ce pas. de préparer cette surprise à ton frère?... Mais tu as l'air de n'en pas plus savoir que lui! Faut-il vraiment que j'arrive d'Afrique pour t'apprendre ce qui amuse tout Paris?

— Non! dit aussi fermement qu'elle put Yvonne. Je connais cette très anodine revue et je suis certaine que Charles n'y attachera pas plus d'importance que moi et tous nos vrais amis.

— Tu as raison de le dire et même de le croire, si tu peux, dit Edmée avec son sourire froid. Il vaut mieux ne voir certaines choses que quand on y est forcé. On est plus heureux. Parlons d'autre chose! Et ton mariage à toi? Muller?

— Ah! soupira Yvonne! je voudrais tant! tant!...

— Elle allait dire : quitter cette maison... Mais elle s'arrêta et, pétrissant un coussin, elle murmura tristement :

— On me pousse! On m'assure que l'amour vient après. Mais... je n'ai pas le courage! Ce serait si terrible de me sentir liée et...

Edmée, accoudée à la table, cherchait un modèle de guipure dans son album qu'elle feuilletait... Sans lever la tête, elle dit d'une voix autre, non plus ironique, mais assourdie, voilée :

— Tu as raison... Ne les écoute pas! Un éloignement physique est plus impossible à vaincre que tout. Reste plutôt seule. Gela vaut mieux...

Un silence consterné fut la seule réponse d'Yvonne à cette courte phrase qui en disait si long...

Mais Edmée, comme si elle regrettait son involontaire aveu, s'agitait, sonnait :

— Servez le thé, dit-elle de sa voix dure à sa vieille bonne, et prévenez monsieur.

— Il est ici et tu n'es pas auprès de lui? ne put s'empêcher de crier Yvonne très surprise.

— Il travaille, fit posément Edmée. Que feraitil de moi?

Georges entra, aussi guindé et froid que pendant ses bizarres fiançailles, mais plus triste, semblait-il, les traits tirés comme s'il souffrait.

Il se dérida pourtant lorsqu'il vit l'expressive figure de la jeune fille lui sourire avec une timidité gentille, et le même air très bon, très jeune, qui l'avait frappée la première fois qu'elle l'avait vu, éclaira un instant son visage soucieux.

— Eh bien, Edmée, dit-il avec une affabilité cérémonieuse teintée d'ironie, vous devez être contente? Seule chez vous avec votre amie qui vous manquait tant?

— Pensait-elle tant à moi? dit Yvonne en riant pour cacher sa gêne à ce discret reproche dont elle était l'occasion.

— Elle n'est pas expansive, vous devez le savoir, dit Georges avec le même mélange de tristesse et de sarcasme, mais vous pouvez être certaine qu'elle vous aime... autant qu'elle est capable d'aimer...

— Est-ce vrai, Edmée? dit Yvonne, pour dire quelque chose et cacher son embarras.

— Oh! je t'en prie! ne conjuguons pas : « Je t'aime, tu m'aimes! » s'écria la jeune femme avec humeur. Nous ne sommes plus à l'âge où l'on eiïeuille des marguerites... Je trouve agréable d'échanger des impressions avec toi et cela m'ennuyait de ne pouvoir le faire là-bas. Rien de ton sentimentalisme enfantin là-dedans! Rien qui ressemble à tes tendres lettres qui m'ont fait un

peu rire, mais ont ébloui mon époux par leur rhétorique.

— Je ne t'en écrirai plus, sois tranquille! fit Yronne froissée. A ce moment, elle surprit un regard singulier que Georges attachait sur sa femme, puis sur elle. Un regard très profond, très découragé.

Quand il se détourna sans rien dire, d'un air triste et las, elle sentit une chaude pitié pour ce qu'il devait éprouver devant cette sécheresse. Presque aussitôt elle s'étonna de son sentiment :

Comment ! Edmée venait de lui laisser entendre qu'elle n'était pas heureuse et c'était l'autre, l'inconnu d'hier qu'elle plaignait?

De toutes ses forces elle voulut retrouver sa tendresse aveugle ; mais elle avait beau faire, le charme se rompait et l'idole lui apparaissait sous un autre jour... terriblement cru...

Edmée, levée pour servir le thé, remuait avec un plaisir vaniteux l'argenterie trop neuve, les accessoires inutiles, incommodes, cadeaux de gens qui cherchent non à faire plaisir mais de l'effet. Yvonne distraite ne pensait pas à admirer. Elle touchait à peine aux sandvviches qu'Edmée avalait deux par deux. Lorsque celle-ci se fut rassasiée enfin, elle dit :

— Allons marcher au Bois?... Viendrez-vous, Georges?

Cette invitation à son mari, elle ne la fit qu'après une hésitation et de la même voix qu'elle aurait pu prendre avec un étranger.

Et c'est sur le même ton glacial et cérémonieux qu'il répondit :

— Je regrette! mais j'ai un travail à finir et... vous oubliez que ma mère vient nous voir.

— Eh bien ! fit Edmée avec une tranquille désinvolture, c'est vous qui la recevrez! Croyez qu'elle ne s'en plaindra pas.

— Non ! non ! s'écria Yvonne. Tu ne peux pas faire cela. Restons.

Edmée, très contrariée, haussa les épaules :

— Je t'assure, dit-elle sèchement, que Mn^^Serdis comprendra mon besoin de respirer. Pourquoi venir à l'heure de ma promenade?

— Mais parce que vous lui avez désigné vousmême cette heure qui change ses habitudes, dit Georges dont la courtoisie ne dissimulait qu'à peine une sérieuse irritation.

« Du reste, reprit-il en se maîtrisant, vous êtes libre; ie vous crois assez raisonnable pour savoir ce que vous devez faire.

— Eh bien, je sors! dit délibérément Edmée.

r.xcusez-moi auprès de votre mère. Au revoir, Georges.

— Au revoir, Edmée !

Ils ne se regardaient même pas, ces deux êtres qui vivaient sous le même toit, dormaient dans le même lit et restaient étrangers... peut-être même ennemis...

— Écoute, dit brusquement Yvonne dès qu'elles furent seules dans la chambre, tu as tort. Très tort... Tu sais son culte pour sa mère et tu te permets un pareil manque d'égards?

— Ma chère, dit Edmée tout en s'habillant, c'est précisément parce qu'il est bon fils, trop bon! que j'agis ainsi. La promenade, je m'en moque; mais c'est le principe que je défends, le pli que j'entends donner dès le début. Pendant les fiançailles j'ai compris la nécessité de trancher dans le vif. wSi tu savais le risible programme de réunions de famille qu'il me faisait : Et « ma mère a dit!... » Et « ma tante trouve!... » Jusqu'à mon alUance que je voulais mince et qui est énorme parce que « ma mère » l'a choisie... Je n'ai rien dit. Je ne me suis occupée que d'avoir le dessus dans l'affaire du mariage civil. Et là encore j'ai vu combien l'influence de la vieille dame dépassait la mienne. Il importe donc d'établir tout de suite notre vie comme elle doit être.

l'épreuve du seu 49

Je ne lui impose pas ma famille, n'est-ce pas? S'il lui plaît d'avoir avec tante Anna et même avec la vieille Cécile des prévenances ridicules, si bien qu'on le préfère à moi déjà, ce n'est pas ma faute.

« Je lui ai dit sur tous les tons que je ne me suis pas mariée pour rester en tutelle ; qu'il peut négliger mes tantes sans crainte de me blesser; que je ne demande qu'à me libérer des corvées familiales. C'est clair, n'est-ce pas? Donnant, donnant! Il a fait la sourde oreille. Il pousse le fétichisme de la famille jusqu'à vénérer celle des autres. Libre à lui! Mais moi qui ne lui impose rien, je ne me laisserai rien imposer et je suis dans mon droit.

— Dans ton droit, peut-être! reprit Yvonne avec une froideur qui la surprit elle-même. Mais certainement pas dans la vérité.

— Tu es une enfant! dit Edmée en haussant les épaules. Tu ne vois rien au delà de l'heure présente. Moi, c'est l'avenir qui m'occupe. Et je sais les suites des moindres concessions, les premiers temps.

Cette fois, son air supérieur ne produisit pas d'effet et Yvonne resta soucieuse.

— Autre chose ! dit-elle au bout d'un instant.

50 l'fpreuve du feu

Pourquoi ce c: vous » entre mari et femme? Très distingué mais si peu naturel !

Edmée qui, avant de sortir, enlevait de son doigt mouillé la poudre restée aux sourcils, se mit à rire.

— Je m'y attendais! Que veux-tu? Nous ne serons pas le ménage qui s'embrasse dans les portes et régale tout le monde du spectacle de ses intimités. Je ne suis pas comme ta belle-sœur, et...

— Je t'en prie, dit Yvonne avec une pénible émotion, ne me parle plus d'elle et de ce que tu sais ou plutôt crois savoir ; car on t'a certainement exagéré...

— Mettons qu'on a tout inventé, même la revue ! dit Edmée sardoniquement, et n'en parlons plus. Pour rien au monde je ne voudrais troubler ta sérénité.

Avant de quitter la chambre en désordre, jonchée de vêtements qu'Edmée n'avait pas daigné ramasser, Yvonne s'arrêta et, très gênée par son audace, elle murmura sans regarder son amie :

— Naturellement l'intimité n'est pas encore entre vous ce qu'elle sera plus tard, mais... tu crois pouvoir t'habituer? être heureuse? Il a l'air bon.

— Très bon ! dit Edmée du même air qu'elle

aurait eu pour complimenter une maîtresse de maison, et, je suis heureuse. Pourquoi me demandes-tu cela?

Sans lui laisser le temps de répondre, elle s'écria :

— Sortons vite ! La vieille dame va être là !

Comme elles descendaient, elles entendirent l'ascenseur. Edmée, avec un « chut ! » impérieux, poussa son amie entre deux étages, hors de la vue de celle qui montait, s'arrêtait chez elle.

Dès que la porte se referma elle dit en riant de bon cœur :

— Quelle chance! Trois marches descendues plus tôt et nous étions vues !

Yvonne ne put pas s'égayer de cette gaminerie méchante qui avait dû faire tant de peine à la pauvre femme si, comme c'était probable, elle s'en était aperçue.

Et quand elle quitta Edmée, ce n'est pas à son amie qu'elle pensa, mais au bon fils à qui on faisait un grief d'aimer sa mère et qui cachait mal une grande tristesse sous un air gourmé, ironique et froid...

Quand Charles lui demanda en riant des nouvelles de l'idole, elle dit brièvement :

— Elle va bien... Mais, tu sais, je reviens sur

mon opinion défavorable : Georges Serdis mérite d'être heureux !

— Il ne le sera pas ! dit tranquillement Charles en bourrant sa pipe.

Cette fois, elle ne le contredit pas.

De cette visite, Yvonne garda une impressiontrès pénible. Edmée avait justifié les sévérités de Charles... Qu'aurait-il dit de cet abandon des pratiques religieuses par calcul d ambition; de cette insolence systématique pour une pauvre mère qui, très croyante, avait fait la plus douloureuse des concessions et devait tant souffrir de ce conflit entre la chrétienne et la mère trop tendre pour savoir résister à son fils? Que dire aussi de cette hâte à informer Yvonne de choses qu'elle aurait dû taire à tout prix?

C'est à cela, à l'avenir si sombre de Charles qu'elle pensait un jour en quittant miss Darrel pour remonter chez elle. Et son souci l'absorbait à un tel point qu'ehe ne vit pas, sous la voûte, les jeunes femmes, actrices de la malencontreuse

revue, lui sourire en passant. C'est seulement dans l'escalier qu'elle reconnut le jeune homme qui les suivait et la salua... De Bray! Elle se troubla.

De Bray seul chez Tilly et pas à son jour. Mais alors...

Une palpitation violente l'immobilisa.

Pour elle qui n'avait pas reconnu les partenaires du jeune homme sorties en même temps et qui ne savait pas que la répétition avait eu lieu cette fois chez Tilly, cette visite était la confirmation de tout.

L'idée que la jeune femme recevait à son foyer l'homme qui la compromettait troublait ses yeux d'une colère violente, faisait bouillir son sang de méridionale et d'enfant très droite qui ne savait pas mentir.

Elle alla droit au salon où les meubles dérangés par la répétition, les tasses à thé nombreuses auraient dû l'éclairer. Mais elle ne vit rien... Sans être entendue par sa belle-sœur qui devant la glace rajustait ses cheveux, elle arriva près d'elle et, d'une voix sourde qui la saisit et la fit tressaillir :

— Tu n'as pas de chance que je rentre avant l'heure!... Je viens de rencontrer de Bray, ton de Bray...

— Ton de Bray? répéta la jeune femme abasourdie, que veux-tu dire?

Yvonne ne vit dans sa naturelle stupeur que le trouble de la coupable.

— Oh! rien, scanda- t-elle... J'en dirais trop!

11 y eut un silence. Frémissantes, elles se toisaient. Peu à peu, l'irréparable injure pénétrait l'esprit de la jeune femme qui était trop loin de s'y attendre pour la comprendre tout de suite, et ses traits se convulsaient, sa figure de poupée rose devenait un masque tragique d'une impressionnante blancheur.

Enfin, elle put dire en suffoquant :

— Tu oses!... Tu oses croire de telles abominations?

— Je ne crois pas! dit Yvonne avec un mépris flagellant. Je constate que tu fais ce qu'il faut pour te perdre aux yeux du monde, pour ridicuhser ton mari, et que ce qu'on m'a dit est vrai ! Il n'y a pas un an que tu es mariée à un homme qui t'adore et... on parle de toi...

— Oh ! c'est trop fort, c'est trop fort ! sanglota la jeune femme. Mais qui t'a dit? Cette vipère d'Edmée? C'est elle, n'est-ce pas, qui me traîne dans la boue, t'éloigne de moi, et qui sait? va parler à Charles?... Oui! Elle en serait capable. Elle le fera.

Elle pleurait convulsivement et, dans son indignation affolée, elle ne comprenait pas que son trouble devant des yeux prévenus pouvait justifier des soupçons. L'idée ne lui venait pas de se disculper en appelant sa mère passée dans la bibliothèque et témoin de la répétition.

A ce coup si imprévu, elle perdait la tête. Elle qui, enfant gâtée, ne connaissait de la vie que ses caresses, elle s'anéantissait sous la première injustice du sort.

Elle finit par s'abattre sur le divan, secouée par une crise de nerfs.

Yvonne effrayée s'avança; mais, d'un geste vif comme ceux de la chatte blanche à laquelle Charles en riant la comparait, elle la repoussa en criant :

— Ne me touche pas! Sors d'ici! Je te chasse.

— Tu n'as pas besoin de me chasser, dit Yvonne hautainement. Ma place n'est plus ici, puisque je n'entends être ni ta complice, ni ton délateur! Je pars demain.

Et maintenant, renfermée dans sa chambre, elle essayait de respirer, de soulever la masse écrasante qui venait de s'abattre sur sa poitrine et l'étouffait. Sa souffrance dépassait tout ce que, lors des tourments causés par Edmée, elle se

figurait. C'était une rancœur devant ce qu'elle croyait être la plus lâche des trahisons.

Trahison dont son imagination pure ne lui présentait aucune image précise... Rien que l'horreur du répugnant mensonge. « Gomment, se disait-elle les dents serrées, peut-elle être cette trompeuse et garder son rire d'enfant? »

Un instant, sa colère fut telle que l'idée de la crier à Charles lui vint. Mais le souvenir des regards dont le pauvre garçon couvait sa femme l'arrêta. Quel coup pour lui! Le supporterait-il?

Non! le devoir c'était de se taire et, laissant la faute impunie, de s'en aller! Mais où?...

Le sourire triste et patient de Muller, ses yeux de bon chien lui revinrent; mais l'idée de sa figure imberbe et haute en couleur s'approchant de la sienne pour le baiser des fiançailles lui fut si insupportable qu'elle oublia ce qu'elle croyait être le malheur de Charles pour pleurer sur sa propre misère : la nécessité de choisir entre un exil, une vie déracinée, solitaire, ou bien un mariage sans amour, une morne cohabitation comme celle dont Edmée venait de lui montrer le stagnant ennui...

Le temps passa. Au domestique qui lui disait qu'on l'attendait pour diner, elle prétexta une migraine. A côté, elle percevait un chuchotement

o8 l'épreuve du feu

plaintif, coupé de brèves paroles de Charles. Puis le murmure dolent reprenait, s'élevait parfois sans qu'elle pût saisir aucun mot. . .

« Qu'invente-t-elle pour se disculper et me noircir? » pensait-elle tristement. Mais elle ne s'approcha pas de la porte derrière laquelle, sans qu'elle pût se défendre, on l'accusait.

Gela dura longtemps, très longtemps. Une heure sonnait à sa pendule de voyage avec un joli timbre de carillon lointain lorsque le pas bien connu de Charles lui donna une émotion si cruelle qu'il lui sembla que son cœur s'arrêtait.

Lui aussi devait souftrir derrière cette porte qu'il n'osait pas ouvrir...

Enfin, si bas qu'elle devina plutôt qu'elle n'entendit, il murmura :

— Dors-tu?

Et sans avoir la force de lui répondre, elle glissa vers la porte, l'ouvrit, puis, presque défaillante, retomba sur son lit.

Il s'assit les bras croisés auprès d'elle, se recueillit un moment, puis, avec une colère mal contenue qui changeait sa voix :

— Qu'est-ce que j'apprends?... Gomment croire que tu pouvais être aussi méchante? Et pour qui, mon Dieu! pour une enfant qui ne demandait qu'à t'aimer, à faire ton bonheur comme le mien..*

Il attendit une réponse. Rien ne vint qu'un sanglot étouffé.

— Sans doute, reprit-il, j'aurais dû comprendre ce qui se passait en toi... Cette jalousie pour celle qui te supplantait dans mon cœur, croyaistu? Mais est-ce que tu ne sentais pas, petite sotte, que des sentiments aussi différents ne peuvent se nuire et que je t'aimais toujours?

Sa colère tombait à mesure que, tout en parlant, il voyait Yvonne, « sa petite, » presque son enfant, pelotonnée sur elle-même, diminuée, tassée par le froid de son grand chagrin, le fixer de ses yeux pitoyables. Des yeux de biche traquée.

Cette détresse muette qui ne se défendait pas effaça pour un temps la rancune légitime qui groncait en lui. Il se pencha sur Yvonne, frôla ses jcues de la grande barbe où si souvent elle était venue cacher sa petite figure en pleurs pour se fa.re pardonner, et la baisant comme autrefois, cet autrefois dont la douceur abolie leur revenait en même temps et les attendrissait, il lui dt avec bonté :

— Allons, c'est fini, n'est-ce pas, cette lubie de mauvaise tête? et il n'est plus question de départ? Tilly se calme déjà. Elle ne demande quâ oublier. Tu vas lui dire que tu regrettes...

Brusquement, dans une invincible révolte, elle se dégagea :

— Lui demander pardon? Jamais!

Quelque chose dans son accent le fit pâlir.

— Que veux-tu dire? fit-il avec une angoisse si poignante qu'elle trembla de l'avoir éclairé...

Alors, elle n'eut plus qu'une idée : lui cacher l'abominable chose dont un seul reflet venait de faire chavirer ses yeux francs.

— Charles, pardon ! murmura-t-elle en posant la tête sur son épaule pour éviter son regard. C'est vrai que je suis méchante... par jalousie... Je ferai des excuses à ta femme... mais pas pour rester avec vous. Il faut que je m'en aille... Il le faut! Il le faut! répéta-t-elle en mettant sa main sur sa bouche pour l'empêcher de parler... Si je restais, la vie serait impossible ! Je recommencerais!

— Partir... Mais où? dit-il sans insister davantage, visiblement soulagé par l'aveu de sa sœur.

— Je ne sais pas... Je chercherai, dit-el.e en pleurant sans bruit sur son épaule... Mais je t'en supphe... Va-t'en et... et ne me parle jamais plus de cela...

Il l'écarta de lui pour la dévisager. De rouveau un soupçon creusait un pli sombre ertre ses sourcils.

Elle osi le regarder bien en face pour lui dire :

— Tu comprends que cette jalousie m'humilie... Je croyais ne jamais la laisser voir... Demain je demanderai pardon à ta femme. Mais quand même, après, cela me gênera... d'être

Ce mensonge, dit péniblement, rendit si heureux le pauvre garçon que sa gorge à elle fut moins étranglée d'angoisse, se détendit un peu.

— Ah ! dit-il en reprenant sa bonne voix sonore, ce que c'est que d'avoir été trop gâtée, considérée comme le centre de tout! Mais tu vas guérir de cette triste maladie, ma pauvre petite? Et après un voyage où il te plaira, tu nous rendras la gentille Yvonne? La vraie? Celle que, tous les deux, nous aimons?

— Je tâcherai ! dit-elle en s'efforçant de sourire...

Elle savait bien qu'elle ne reviendrait pas et que c'était pour toujours qu'elle se séparait de ce frère si dévoué, si paternel...

Mais quelque chose adoucissait son chagrin. L'idée qu'elle avait su taire le triste secret, fait ce qu'elle devait, et que, pour le moment, toujours, peut-être, elle serait la seule à souffrir...

— Où allons-nous, Darling? dit miss Darrel, surprise de voir son élève, si décidée d'habitude, hésiter avant de se mettre en route, l'air désorienté, presque hagard.

Il fallut un rhoment pour que le sens des mots parvînt à Yvonne encore bouleversée par son bref entretien avec Charles et Tilly. Le baiser dont la jeune femme l'avait arrêtée aux premiers mots d'excuses, ce baiser qu'elle n'avait pu éviter lui brûlait le front...

Elle se ressaisit enfin et vit le large sourire de celle qui devait être sa seule compagne d'exil... Un instant, elle resta immobile encore, essayant de penser, malgré la cruelle névralgie qui martelait son front. Enfin elle arrêta un fiacre, y monta, et se tournant vers l'Anglaise :

b4 L EPREUVE DU FEU

— Je vous rends votre liberté, dit-elle. Je vais avenue du Bois, chez Edmée.

— Mais, Daiiing, seule?... Est-ce convenable? dit la vieille fille scandalisée.

— Oh ! fit Yvonne tristement, cela n'a plus grande importance, puisque bientôt...

Elle partit sans finir sa phrase et, avec une impatience fébrile, elle attendit la fm de ce trajet très court qui lui semblait interminable, tant était impérieuse sa hâte de voir Edmée, Edmée, dont les cruelles paroles n'étaient, hélas ! que la vérité...

Si elle était sortie déjà?

Elle respira quand on lui dit que Madame était au grand salon... Mais sur la porte elle s'arrêta, déçue. Edmée n'était pas seule; M^^e Grasset, Mlle Cécile, Georges Serdis étaient là aussi et mesuraient la vaste pièce sans rideaux, sans lustre et dont une superbe bergère, un vieux divan oriental, quelques chaises, une poudreuse empire étaient tout le meuble provisoire et incohérent.

On se détourna au bruit léger que fit son approche et on eut l'air étonné de la voir.

— Tiens ! dit Edmée de son air froid, je vois qu'on exécute bien mes ordres quand je défends ma porte ! Heureusement que ce n'est que toi.

Elle n'avait pas sa belle robe crème, mais un peignoir bourru indigne d'une jeune mariée ; ses beaux cheveux dépeignés l'enlaidissaient et elle traînait dans des mules ses pieds grands et plats.

Yvonne, décontenancée par cet accueil, balbutiait vaguement :

— Je... J'avais peur de ne pas te trouver. Je me suis dépêchée.

— Tu n'as pas eu tort. Je devrais être dehors. Le tapissier m'attend. Viens-y, tu feras ta visite en voiture.

Sans plus s'occuper d'elle, elle se tourna vers Mme Grasset en train de poudrer devant la glace sa figure poupine et très rouge et, du ton acerbe qu'elle ne quittait guère avec elle :

— Oui ! tu es toute jeune, toute mince, toute jolie... Mais attends pour t'admirer que nous ayons conclu. Je suis pressée. Tout dépend de la somme que tu comptes ajouter. Suffira-t-elle à meubler non seulement la bibliothèque, mais le salon qui est immense et où je ne veux rien que de très beau? Je t'ai donné les devis hier, que décides-tu ?

Georges, qui se tenait à l'écart, debout contre la fenêtre, eut un geste d'impatience et s'avançant :

— Je vous en prie, Edmée ! dit-il un peu sèchement, ne mettez donc pas votre tante en demeure de se décider. Rien ne nous force à choisir aujourd'hui et surtout à exiger le couteau sur la gorge de nouvelles et très inutiles générosités. Pourquoi revenir sur ce qui a été dit? Si Mme Grasset veut, en plus de la bibliothèque, vous offrir quelque chose pour ce salon, elle le fera en son temps, après que nous aurons, nous, décidé le principal. Ne pensezvous pas?

— Je pense, dit Edmée en rougissant de colère, que je vous sais gré de cette nouvelle leçon de désintéressement et de tact.

Georges, sans se déconcerter, sourit tranquillement et s'approchant de M"ie Grasset qui, prête à pleurer aux moqueries de sa nièce, reprenait en le regardant son sourire de gros bébé :

— Vous avez entendu, tante Anna? pas de folies. Elles nous humilieraient. Quant aux taquineries de votre irrévérencieuse nièce, n'en tenez pas compte. Répondez-lui qu'on a l'âge de ses artères et de son cœur... Le vôtre est celui d'un enfant... x\u lieu de nous payer des meubles dont nous n'avons pas besoin, commandez-vous beaucoup de robes très chères puisque cela

vous amuse. Ne vous poudrez seulement pas trop, parce que cela vous va mal! Regardez!

Gaiement il lui montrait dans la glace le blanc cru qui plaquait ses joues trop rouges et les bleuissait.

Il conclut en riant :

— C'est entendu, n'est-ce pas? Allez chez votre modiste au lieu de nous suivre chez le tapissier. Pensez à vous ! Je ne vous demande qu'une chose : de garder votre bonne humeur.

— Comment ne pas la garder avec vous? dit tante Anna, si épanouie qu'elle rajeunissait. Quand je pense que, après avoir fait des pieds et des mains pour décider votre mariage, je le regrettais! Que je devenais presque belle-mère! Mais c'est un frère!... un frère que j'ai trouvé en vous!

— Un frère aîné, n'est-ce pas? dit Edmée de sa voix mordante.

— Tiens! dit M'^^e Grasset en changeant de figure, il y avait longtemps que tu ne m'avais pas rappelé mon âge!... Ma chère, je ne te souhaite qu'une chose : c'est, à cinquante ans, car tu les auras comme les autres, d'être aussi bien conservée que moi.

Edmée allait lancer quelque nouveau sarcasme mais son mari l'arrêta du regard et, se

•8 l'épreuvk du peu

tournant vers la cousine Cécile qui, enfoncée dans le divan, muette, recroquevillée, se faisait oublier, il lui dit :

— Eh bien! matante, cette migraine?

Elle aussi fut transfigurée par l'insolite contentement qui mit un soupçon de couleur sur son blême et long visage, tandis qu'elle lui répondait :

— Mieux, mon fils ! et merci d'avoir pour les tieilles femmes des égards auxquels on ne pense guère à votre âge... Que Dieu...

— Bénis-le vite, je t'en prie ! dit Edmée en haussant les épaules, pour qu'il puisse être prêt en même temps que moi. Nous ne sommes que trop en retard.

— Ouf! dit-elle, dès que la porte se referma sur les deux femmes. Si ce voisinage doit nous les faire subir à toute heure, je le regretterais joliment! Je les ai plus sur le dos qu'avant mon mariage. Yvonne, je vais m'habiller. Viens-tu?

— Un instant, dit Georges, en regardant la jeune fille qui, d'abord gênée par cette scène de famille, avait bientôt cessé d'entendre et, toute pâlie, absorbée, se taisait. Un instant ! Votre amie a, je crois, quelque chose qui la tourmente. Confessez-la et si je peux lui être bon à quelque chose, la conseiller, appelez-moi.

— Restez ! restez ! dit Yvonne surprise et touchée que cet étranger compatît au désarroi que les autres n'avaient même pas remarqué. C'est vrai : je viens demander un conseil pour quelque chose de grave...

Intriguée, Edmée la regarda tandis que, la gorge trop serrée pour parler, elle baissait la tête... cherchant le moyen d'annoncer la séparation sans accuser Tilly...

Enfm elle dit très bas en détournant les yeux :

— Voilà! je n'avais jamais voulu te l'avouer Edmée, mais je ne m'entends pas du tout avec ma belle-sœur... Mon frère en est très affligé, il me trouve trop jeune pour vivre seule. Il lui serait très pénible de me voir les quitter définitivement, soit pour me mettre en pension chez un professeur, soit pour m'installer avec une compagne moins insutfisante que miss Darrel. Je ne sais que faire... L'idée d'un voyage avec mon Anglaise, c'est-à-dire plus seule que si je l'étais tout à fait, ne me sourit guère. D'un autre côté, j'hésite à chagriner par un acte d'indépendance mon frère si bon... Je sais bien ce que tu vas me répondre, Edmée! Que la meilleure solution serait le mariage... Muller... J'y ai bien pensé, mais décidément... je ne peux pas...

70 l'kpreuve du feu

Georges, apitoyé, la regardait en silence et comprenait tout ce que la pauvre petite ne disait pas... Il se rembrunit lorsque Edmée s'écria d'un air de triomphe :

— Allons ! Tu as donc vu ce que tu ne voulais pas croire l'autre jour?

Avant qu'Yvonne très pâle eût pu parler, Georges s'interposa, et d'un ton si sévère que sa femme interloquée ne dit pas la méchanceté pour laquelle déjà ses lèvres s'ouvraient :

— Je veux croire qu'Edmée n'a pas eu la maladresse de vous répéter les propos que ses venimeuses cousines colportent sur votre bellesœur comme sur toutes les femmes qu'elles envient? Si, malgré moi, elle vous a indisposée contre votre seule famille, elle assume une bien lourde responsabilité.

— Je l'ai, cette responsabiUté, dit sèchement Edmée en le bravant du regard, et elle ne rue pèse pas! Du reste, Yvonne ne m'a pas crue. Si elle se décide à partir, c'est qu'elle a sans doute une preuve de ce qu'elle se refusait à admettre hier.

— Il y a bien peu de preuves évidentes, répondit-il en haussant les épaules. Mais les moindres coïncidences deviennent des charges pour un esprit prévenu. J'aime à croire que tôt

ou tard votre amie jugera les choses plus sainement et qu'elle reprendra chez les siens la place que je regrette de lui voir perdre. Il ne faut donc rien brusquer et se garder d'un éclat, d'un acte d'indépendance toujours préjudiciable à une jeune fille. Je trouve que votre frère a parfaitement raison de s'y opposer de tout son pouvoir.

Il regarda avec une douceur attristée la jeune fille qui avait tant de peine à ne pas pleurer, et plus lentement :

— Mais je comprends votre répugnance, mademoiselle, à voyager seule avec cette insuffisante compagne...

— Pourquoi donc? interrompit Edmée; mais je l'envie, moi! c'est la vie rêvée! un chaperon qui ne compte pas ! l'indépendance absolue ! Tout le monde voudrait être à sa place I...

— Les égoïstes, peut-être! dit-il de sa voix précise. Mais je crois que votre amie mérite mieux que ce genre de bonheur. Ce qui serait le plus simple...

Il s'arrêta un instant, puis répondant par un bon sourire à la question des yeux humides qu'Yvonne attachait sur lui :

— Je connais, pas loin d'ici, lui dit-il avec sa douceur tranquille, persuasive, deux pauvres

femmes bien seules, bien désemparées depuis le mariage de leur nièce, deux femmes qui vous aiment tout autant qu'elle : maternellement ! et qui seraient heureuses de voir sa place vide occupée par vous... Ce séjour, qu'on dirait d'abord provisoire, à titre de consolation, pourrait s'éterniser sans surprendre personne à cause de l'amitié qui depuis toujours unit vos familles, amitié qui vaut une parenté. On trouverait même que, pour vous chaperonner jusqu'à votre mariage, M"!'^ Grasset qui est seule, libre, ne demande qu'à sortir, est tout indiquée. Sans doute, ajouta-t-il avec un sourire indulgent, je sais que ni tante Anna ni tante Cécile ne seront de grande ressource pour vous. Mais elles sont si bonnes ! Auprès d'elles vous vous croiriez un peu chez vos parents qu'elles ont aimés. Enfin vous vivriez presque avec votre amie qui se réconcilierait avec le voisinage, et aurait, de plus la pensée réconfortante qu'en vous recueillant elle répare jusqu'à un certain point le mal fait par cette brouille où je lui crois une responsabilité. Que pensez-vous de ma combinaison, Edmée? Ne trouv-ez-vous pas qu'elle arrange tout?

— Je trouve, dit Edmée, si contente qu'elle ne pensa ni à relever le reproche de son mari, ni

à modérer sa voix par souci de distinction, je trouve que c'est tout à fait bien ! Mes tantes adorent Yvonne. Elles la gâteront à qui mieux mieux. Grâce à ce dérivatif, j'aurai la paix. De plus, ce sera tout à fait commode d'être aussi voisines pour les sorties ensemble, les courses qu'elle fera pour moi ou avec moi... Tu acceptes, n'est-ce pas? dit^elle avec une impétuosité surprenante chez elle. Tu verras qu'elles ne t'ennuieront pas ! Toi et Georges, vous vous accommodez de leurs manies qui m'horripilent. Vous ferez un excellent ménage ! C'est oui, n'est-ce pas? Je cours le leur dire ! Georges, un bon point pour votre idée. Je ne vous aurais pas cru si ingénieux.

— Ni vous si passionnée, dit-il en constatant non sans tristesse l'exubérance que ce contentement très égoïste lui donnait.

Mais Edmée était déjà loin. Presque aussitôt Yvonne, confondue par la soudaineté de tout cela, était dans les bras de tante Anna, qui riait et pleurait en lui criant dans l'oreille :

— Voilà que je retrouve une fille ! Comme je vais te gâter ! Tout ce que ta chère maman aurait fait, je le ferai...

Plus calme, la cousine Céline exprima sa joie au moins aussi grande par un embrassement

74 l'épheuve du feu

silencieux, très long... Yvonne, émue, regardait avec une tendresse nouvelle les excellentes femmes qui lui rendaient une famille, un foyer...

Puis sa reconnaissance affectueuse se porta vers celui qui la sauvait de l'isolement et venait de s'occuper d'elle avec une si délicate et prévoyante bonté.

Confuse de l'avoir méconnu jusque-là, elle se dégagea pour aller à lui et, gentiment, avec un de ses charmants sourires qui, sans qu'elle le sût, attiraient et même troublaient :

— Que vous êtes bon ! dit- elle avec élan. Jamais je n'oublierai que, me connaissant à peine vous avez a^i en frère.

C'est à peine s'il serra la petite main offerte dans un involontaire élan et, d'un ton guindé qui tomba sur l'enthousiasme d'Yvonne comme une vague froide :

La meilleure amie de ma femme n'est pas une inconnue pour moi, dit-il. Et cette combinaison a des avantages bien plus grands pour elle et pour nos tantes que pour vous.

Yvonne, toute déconcertée, se tut. Cette phrase polie dite si froidement la peinait... Pourquoi après s'être montré si simple et bon, reprendre cet air cérémonieux, distant, comme si, dans

l'kpreuve du feu 75

l'intimité voulue par lui-même, il entendait rester à part ?

«, Il est décidément bien difficile à connaître, se dit-elle avec un soupir. Ce doit être pour réparer la maladresse d'Edmée qu'il a fait cela. Mais sans doute, c'est un sacrifice... il n'a pas de sympathie pour moi...»

Avant de s'endormir dans la chambre claire, l'ancienne chambre d'Edmée témoin de leurs jeux d'enfants, c'est à cela qu'elle pensait... Et elle s'en tourmentait encore le lendemain lorsque Martha, la vieille bonne allemande, vint lui apporter son déjeuner avec un sourire d'adoration qui fendait d'une oreille à l'autre sa face rouge brique, luisante sous les cheveux tirés jaunes et nlats.

Cette impression complexe, mélange de gratitude envers Serdis et de crainte de lui déplaire, continua de préoccuper Yvonne, Habituée à voir tout le monde subir son charme, elle s'étonnait d'une froideur qui semblait parfois exagérée à dessein, surtout après d'involontaires expansions : des éclairs de gaîté qui faisaient de lui un autre homme mais que, visiblement, il regrettait aussitôt.

Cette réserve singulière n'empêchait pas la jeune fille de reconnaître les hautes quahtés du mari d'Edmée, sa bonté surtout, ses prévenances pour les deux tantes touchées par des égards auxquels on ne les avait guère habituées.

Grâce au tact de Serdis, à son esprit cultivé, à son humeur concihante, toujours égale, une atmosphère^ nouvelle^ apportait le calme à cette

maison où Yvonne avait toujours vu les discordes de femmes, les aigres conflits à propos de tout et de rien. Edmée n'osait plus devant son mari cribler de mots blessants tante Anna, ridiculiser ses prétentions à la jeunesse, ses caprices de vieux bébé. Et celle-ci, depuis qu'elle n'était plus liérissée, toujours en défense, se détendait, révélait des qualités inconnues de gaîté franche, expansive, de surprenante candeur. Yvonne comprenait ce qu'il y avait de touchant dans cette enfance attardée qui témoignait d'une vie très pure, si pure que Mi"« Grasset restait, à son âge, incapable de croire aux laideurs de la vie, à des fautes où sa pensée ne s'était jamais arrêtée.

Même tante Cécile sortait parfois du mutisme craintif où depuis longtemps elle s'était réfugiée pour éviter les rebuffades. Il lui arrivait de sourire aux rares plaisanteries à froid de Georges; et quand elle le regardait en l'appelant « mon fils y>, une reconnaissance émue la transfigurait, disait mieux que des mots ce qu'elle éprouvait pour celui qui, le premier, s'intéressait à elle, ne se moquait pas de son excessive piété, de sa laideur, lui faisait oublier sa dépendance de parente pauvre, — une dépendance qui était aggravée par sa timilité, sa discrétion humble, sa façon de se faire oublier, annihiler.

l'i^pretjye du feu 79

— Il faut absolument que vous deveniez nnoins bonne, tante Cécile ! lui disait Georges en riant.

Et Yvonne souffrait d'un petit remords en pensant à la désinvolture avec laquelle, à l'exemple d'Edmée, elle avait accepté jusqu'alors les soins de la vieille fille sans lui donner autre cliose qu'une distraite et un peu dédaigneuse amitié. Jamais elle n'avait cherché quelles pouvaient être les pensées tristes que, seule pendant de longues heures, elle suivait en hochant sa longue face blême. Maintenant Yvonne s'étonnait de découvrir en elle une immatérielle beauté faite de résignation, d'espoir: l'espoir de sa foi sans doute qui, quand elle récitait ses prières, mettait dans ses pauvres yeux lavés, déteints par les larmes, une telle douceur...

C'était une joie pour la jeune fille que ce développement de pitié, dû à Georges, et mieux en accord avec ses véritables aspirations que les sèches et incompréhensives moqueries d'Edmée. A le voir si bon, lui, un homme, elle prenait le courage de se montrer meilleure. Et c'était en elle une montée de chaleur douce, une joie de pouvoir satisfaire le plus impérieux besoin de sa nature généreuse et ardente : se dévouer, donner du bonheur.

Edmée et tante Anna abusaient bien un peu

de son inlassable complaisance et lui prenaient tout son temps. Mais Yvonne ne s'en plaignait pas. Si longtemps elle avait souffert d'être inutile que l'accaparement tyrannique de ces deux femmes la touchait. Sans trop s'en rendre compte, elle se laissait absorber, non pas à la laçon de la cousine Cécile, elle était bien trop vivante et gaie pour cela ! mais enfm elle perdait tout de même quelque chose de sa personnahté avec des amies si au-dessous de sa valeur.

Dans de telles associations, ce n'est pas la meilleure qui domine, mais la plus attachée à son moi. Et Mnic Grasset comme Edmée étaient foncièrement égoïstes, l'une en enfant gâtée dont l'inconscience désarme, l'autre àprement, sèchement, sans grâce, mais si concentrée dans la préoccupation exclusive d'elle-même qu'elle s'imposait.

Les journées d'Yvonne étaient encombrées de courses fastidieuses, soit avec son amie pour son installation, soit avec tante Anna chez les grands couturiers, à la recherche de modes seyantes faisant paraître les grosses dames minces et jolies... Jamais plus de ces flâneries artistiques qu'elle préférait à tout ; furetages sur les quais pleins de vieux livres dans lesquels se réveillait le passé; courses lointaines pour revoir un effet

de soleil dans des verrières, un reste du Paris féodal oublié par les démolisseurs entre de hautes bâtisses grouillantes de vie pauvre et de travail fiévreux. Finies surtout les heures de féconde solitude pendant lesquelles son jeune esprit s'était mûri déjà, qui lui avaient permis non seulement de lire mais de s'assimiler ses lectures, de se faire une vie intérieure grâce à laquelle, même quand elle souffrait de sa solitude morale, jamais elle n'avait senti le mal des cerveaux vides: l'ennui.

M™e Grasset qui ne pouvait pas rester une minute seule et sans parler, Edmée qui depuis son mariage cherchait à oublier les pensées qui la rendaient morose et irritable, mais qu'elle ne disait jamais, ne lui permettaient pas un seul instant d'être elle-même, de se ressaisir. Et tout en lui donnant, croyait-elle, du bonheur par leur affection, en réalité elles la comprimaient. Yvonne, habituée à des horizons plus larges, ressentait moralement la courbature de ceux qui se baissent pour suivre dans des galeries étouffées des compagnons plus petits qu'eux. C'est seulement le soir qu'elle respirait, lorsque Georges était là. Il ne parlait pourtant guère. Il écrivait, baissant sur ses notes sa tête sérieuse vivement éclairée par le double quinquet voilé de vert. Mais par moment

82 l'jïpreuve du feu

il s'arrêtait et, en quelques mots toujours sobres et nets, il suggérait des idées intéressantes, conseillait des lectures, mettait au point les choses, lucidement, irréfutablemeiit. Bien longtemps après qu'il s'était tu, la causerie ranimée donnait à la jeune fille une sensation d'air renouvelé, plus fort et plus pur.

Mais de cela aussi elle ne se rendait pas compte et l'idée ne lui venait pas d'attribuer à cet homme réservé le bien-être qu'elle éprouvait entre ses amies et lui. Aucune inquiétude ne gâtait sa joie de voir arriver le bon moment : la fin du jour, quand, après les gaspillages d'heures, les aiguilles rythmaient la marche de ces veillées toujours trop courtes. Les veillées de la communauté conmie elle les appelait en riant.

Et vraiment c'était bien une communauté que cet étrange groupement autour de Georges, de quatre femmes dont une, la sienne, était celle qui le traitait le plus froidement. El'e ne levait même pas la tête pour répondre du bout des lèvres à son bonjour souriant lorsqu'il arrivait.

Cette attitude qui aurait révélé tant de choses à un observateur averti, Yvonne n'y voyait plus qu'une réserve pudique, une crainte de la troubler par un spectacle d'amour. Les deux inno-

centes vieilles dames pensaient de même et souriaient de ce qu'elles croyaient une feintise des jeunes mariés. Comment douter du bonheur d'Edmée avec un homme si délicat, supérieur et bon?

Au fond, Yvonne était contente de cette réserve. Sans qu'elle sût trop pourquoi, leur intimité lui aurait été d'une vue bien plus pénible que celle de Charles et de Tilly. Mais dans cette situation anormale, elle perdait la notion des choses. Ce mariage auquel elle n'avait pas assisté et qui, même vu, ne lui aurait pas laissé le sentiment ému d'une fusion de deux vies devant Dieu, elle l'oubhait; si bien qu'elle aurait été choquée si Georges s'était permis une familiarité avec celle qui, légalement, lui appartenait et qui, à chaque échange d'idées, se montrait la plus étrangère à lui, la plus rebelle à son ascendant.

— Oh! non! plus d'entrevues, n'est-ce pas? dit Yvonne un peu vivement. Cela m'humilie d'être ainsi sur le marché ; ce monsieur est peut-être très bien, mais je l'ai pris en grippe dès que j'ai compris pourquoi il venait. Quand vous avez tous discuté la robe que je devais mettre et que tante Anna m'a fait recoiiïer trois fois ! Alors je suis devenue laide, empruntée; je n'ai dit que des niaiseries et...

— Et, dit Georges de son air de pince-sansrire, vous avez été si différente de vous-même que vous avez plu !

Yvonne rit de bon cœur à ce mauvais compliment. Les rares taquineries de Georges l'amusaient. Mais, au lieu d'y répondre, elle revint à son idée :

86 l'kpreuve du feu

— Qu'est-ce qui presse ? Ne suis-je pas heureuse ici? Quand je rencontrerai celui avec qui je ne craindrai pas de vivre, je saurai me décider. Mais je ne ferai rien pour hâter une heure grave qui m'apportera peut-être moins de joies que de soucis...

— Tu as raison ! dit Edmée. Si tu ne désires pas d'enfants je te conseille même de rester toujours libre et seule comme tu es.

— J'en serais désolée ! dit Yvonne qui rougit en voyant le brusque geste de Georges debout devant sa table, en train de ranger nerveusement ses papiers.

il y eut Un petit froid. Après quelques minutes où l'on n'entendit que le bruissement des feuillets il sortit de la bibliothèque sans un mot.

— Je suis sûre que tu lui as fait de la peine ! dit Yvonne fâchée. Tu lui en as fait hier aussi quand tu as remis cette laide robe qui lui déplaît et qu'il t'avait priée de donner. Ah! si je me marie, ce n'est pas ainsi que je ferai !

— Merci de la leçon conjugale ! dit Edmée avec son sourire froid. Vu ta grande expérience, elle est précieuse. Mais permets une question : je ne t'ai jamais rien confié, (jue je sache? Georges non plus. Sur quoi te fondes-tu pour

nous juger? Sur notre extérieur? C'est un peu léger.

Yvonne interloquée, regarda son amie qui, les sourcils froncés, finissait avec une sourde colère cette phrase commencée ironiquement. Que croire ? Se pouvait-il que Georges eût des torts ? Quelles déceptions mystérieuses aigrissaient Edmée ?

La tactique habituelle de réticences produisit encore son etlfet. Yvonne se rapprocha et très airectueusement :

— C'est vrai ! Je parle de ce que je ne sais pas... Aie confiance et... dis-moi... serais- tu malheureuse?

Edmée hésita :

— Malheureuse, non! dit-elle d'un ton qui démentait ses paroles. Mais je ne me suis mariée que pour avoir un enfant... et il ne vient pas...

Yvonne soupira. Elle ne croyait pas qu'après des mois d'intimité conjugale, Edmée ne verrait encore dans le mariage que cela. A qui la faute? Attristée, elle songeait et elle sursauta lorsque Edmée cria presque à son oreille :

— Me répondras-tu enfin? Veux-tu, oui ou non, aller m'excuser auprès de ma très chrétienne belle-mère de ne pas lui rendre la visite obligatoire, paraît-il? Invente ce que tu voudras. Tu

trouveras Georges, tu l'empêcheras d'oublier l'heure avec sa chère maman comme d'habitude et de me faire attendre chez Ritz, ce qui me met hors de moi. Soyez-y tous deux à cinq heures. Je compte sur toi pour l'arracher, s'il le faut.

— Comme tu as tort, dit Yvonne en secouant la tête, de traiter en ennemie cette excellente femme si peu encombrante, si discrète, qui ne cherche qu'à se faire aimer de toi et que ton mari vénère ! Tu le froisses. Et qui sait si lu ne dois pas chercher en ceci la cause de malentendus?...

— Est-ce que le cours de morale n'est pas fini? dit froidement Edmée en reg^ardant sa montre. Il y a bien une heure que je le subis...

Yvonne haussa les épaules et se tut. Quelle erreur, pensait-elle, de ne pas entrer franchement dans la famille de son mari ! Pour elle, orpheline, ce serait tellement facile... facile et bon !

Mme Serdis reçut Yvonne avec une véritable effusion. Mais elle s'attrista lorsque la jeune lille lui fit sa commission de son mieux, tout en regardant avec pitié le changement subit de la maigre fi ^ure aux grands bandeaux plats. C'était ifti vieillissement soudain; un fléchissement des grands traits amaigris ; un creusement des rides,

qui allaient du nez à la bouche, plis douloureux tracé par les sacrifices d'une vie dévouée à son fils, ce fils dont le culte pour la veuve courageuse se comprenait si bien.

— Parlez-moi de Georges, dit M^e Serdis en prenant les mains de la jeune fille. Ne trouvezvous pas quil maigrit? Mange-t-il assez? Dans ses périodes de fort travail, de veillées, je lui faisais un régime spécial. Je n'ose pas en parler à ma belle-fille , me mêler de ce qui ne me regarde plus; mais...

— Je le dirai, moi! fit Yvonne avec chaleur, et non comme si l'idée venait de vous, mais de moi!

— Que vous êtes bonne et gentille ! dit Mn^e Serdis, en regardant avec une vraie tendresse le fin visage tout animé de compassion. Je suis bien heureuse, reprit-elle, de vous savoir auprès d'eux. Votre charmante gaîté met de la vie dans cette maison en attendant la venue de l'enfant si désiré...

Elle n'ajouta rien, mais Yvonne saisit ce qu'elle sous-entendait. Après un silence un peu embarrassé, la jeune fille reprit :

— Vous savez, madame, dans quel beau vieux château nous passerons désormais Tété?

— Je sais, dit M^e Serdis, et je vous remercie

90 l'épreuve du pI';u

d'avoir, comme M"™« Grasset, oublié vos préférences pour tâcher de décider Edmée à choisir l'autre maison, moins belle m;iis plus accessible, et qui aurait épargné à mon pauvre garçon de longs trajets quotidiens si fatigants... Il n'a rien voulu dire, pour ne pas contrarier sa femme... Gomme d'habitude, il s'est oublié lui-même. J'espère qu'il supportera bien ces vacances qui sont le contraire d'un repos pour lui.

Graignant d'en avoir trop dit, elle s'interrompit et, pour changer de sujet, prit sur la table à côté d'elle la photographie passée, jaunie d'un petit garçon.

— Regardez ! dit-elle, d'un ton de fierté touchant. Est-ce qu'il n'est pas toujours le même? Avec ses beaux yeux, son sourire ! Dans ce temps-là déjà il se dépouillait pour ses camarades. Il ne se plaignait pas. Et pas plus que maintenant il ne laissait voir ce qu'il y avait de bon, de tendre dans son cher petit cœur. Il cachait ses qualités plus que d'autres ne cachent leurs défauts.

— On dit du mal de moi? lit une voix gaie, assurée, qu'Yvonne eut peine à reconnaître pour celle de Georges. Son air aussi était tout autre, et le grand garçon qui mettait des baisers bruyants sur les joues de la vieille dame qu'il

appelait Maman ne ressemblait guère à l'homme compassé qui, chez lui, gardait la tenue distante et cérémonieuse d'un visiteur.

Il sourit à Yvonne avec cette gaîté jeune qui éclairait par instants ses traits fins, énergiques et froids.

— Edmée n'est pas encore ici?...

— Non ! dit sa mère avec un peu de précipitation. Elle a tant à faire, tu comprends? Ce départ! Votre premier dîner! C'est vous qui devez la rejoindre... Je crois même qu'il est l'heure... Tu viens trop tard, mon enfant.

— Eh bien! dit tranquillement Georges, elle nous attendra en goûtant. Maman, c'est ici que je veux prendre mon thé, comme c'était convenu, avec les gâteaux promis par la vieille Marianne et que je vois là.

— Je serais bien contente de te garder, dit Mn^e Serdis un peu inquiète. Mais, faire attendre ta femme...

Gaiement, il lui mit devant la bouche son gros rouleau de papier :

— Des prétextes pour manger seule les bonnes choses ! Donnez-m'en vite, amie de ma femme !

Yvonne en riant s'approcha de la table à thé et, sans plus penser à l'heure qu'elle devait rap-

92 l'éprel've du feu

peler, elle commença de gracieuses allées et venues sous les yeux attendris de la vieille dame qui, en l'admirant, s'attristait.

— Dites-moi, mon enfant, demanda-t-elle tout à coup : n'est-ce pas vous qui deviez, il y a trois ans, faire vos débuts dans le monde chez ma sœur?

— Oui, madame ! dit Yvonne, mais j'ai dû suivre mon frère dans un voyage. Des deuils m'ont ensuite cloîtrée et c'est seulement au dîner d'Edmée que je me décolleté pour la première fois ! A vingt-trois ans !

— C'est donc pour cela, dit M^e Serdis avec un soupir, que mon fils ne vous a jamais rencontrée depuis qu'il habite Paris, quoique nous ayons tant d'amis communs... Voilà!...

Que de choses dans ce « voilà ! y> Yvonne comprit le regret de la pauvre femme qu'il ne l'eût pas connue et choisie... Et comme, distrait lui aussi, il effleurait ses doigts en prenant la tasse qu'elle lui présentait, sans savoir pourquoi, elle rougit.

Prête avant l'heure du grand dîner d'Edmée, Yvonne se regarda et fut contente. Sa svelte personne était grandie par la gaine souple. Le large nœud de corsage aux ailes de papillon de nuit avivait les blancheurs du crêpe et de la peau dont les matités laiteuses se confondaient. Noir aussi, le velours passé avec une apparente négligence dans les cheveux faisait par contraste leurs ondes lustrées plus claires. Cette coiffure à la Vigée-Lebrun était bien dans le style de la petite tête aristocratique et fine.

Ce qui la gênait c'était de sentir le froid sur ses épaules découvertes pour la première fois, et elle ne savait pas si ce qui dominait en elle était le plaisir de se trouver jolie ou l'ennui de devoir paraître ainsi dévêtue.

Ce trouble joyeux l'animait, donnait encore plus d'éclat à ses yeux pers qui, bien plus que le diamant de la superbe bague de sa mère, son seul bijou, éblouissaient.

Lorsqu'elle entra, Edmée et Georges qui, assis face à face, attendaient le premier invité avec l'air désœuvré et maussade des maîtres de maison prêts à entrer en fonction, s'appliquèrent en hâte un masque d'affabilité qui se disloqua dans un rire à la vue d'Yvonne.

— Ce n'est que toi? Quelle peur tu nous a faite ! dit Edmée en un soupir soulagé. Le dernier raseur ne sera pas là avant neuf heures! Qu'aurions-nous fait jusque-là?

— Si vos amis vous ennuient, pourquoi les inviter? dit Yvonne en donnant de l'air et de la grâce à des fleurs trop massées dans un calice. Satisfaite, elle regarda les tiges plus longues, plus souples et, s'adressant non à Edmée, mais à Georges, dont elle savait le goût affiné :

— N'est-ce pas mieux ainsi ?

Il ne répondit pas , et Yvonne, en sentant son regard sombre peser sur ses épaules, se redressa vivement, remonta d'un geste peureux son corsage sur la nudité qui tout d'un coup la gênait.

Mme Grasset parut, piaffante, radieuse, ronde et

L EPREUVE DU FEU Vo

pourpre dans sa belle robe au plastron blindé de colliers, de chaînes, de plaques, de perles d'une inestimable valeur. Un diadème €;crasait de son poids ses cheveux rares, soufflés et frisoLtés avec soin et donnait un air de reine de féerie à sa bonne figure poupine congestionnée par le corset trop serré.

Elle parada devant eux de son pas lourd de grosse dame, puis, essoufflée déjà, tomba sur la rare et fragile bergère, ce qui fit froncer les sourcils à Edmée.

— Eh bien ! dit-elle tout épanouie de joie naïve, comment me trouvez-vous?

— Vos bijoux sont beaux et votre robe riche ! dit Georges cherchant à contenter l'inoffensive manie de l'excellente femme sans trop mentir.

— N'est-ce pas? dit-elle très flattée par cet éloge dont elle ne comprit pas la restriction.

Edmée se taisait, l'air revêche, et surveillait sa précieuse bergère que le fard des épaules pouvait tacher. M^e Grasset attribua son mutisme boudeur à l'attente d'un compliment.

— Que tu es belle, ma grande! s'empressat-elle de dire. Lève-toi pour que je puisse t'admirer.

Edmée ne daigna ni répondre ni bouger. Tante

Anna avec sa bonhomie habituelle ne se vexa pas et reprit :

— Il est superbe, ce damas rose, quoiqu'il te pâlisse un peu... Georges, vous êtes fier de votre femme?... Mais toi, Yvonne, ta robe est par trop simple; et puis, pourquoi ce diamant juste au doigt qui ne doit rien avoir jusqu'à l'anneau de fiançailles ?

— J'aime cette bague de maman, dit Yvonne, et vous savez bien, petite tante, que je me moque de ce qui se fait ou ne se fait pas.

— Tu as tort, dit sentencieusement M^*^ Grasset. Tant qu'on est à marier on n'a pas le droit d'être originale. C'est après qu'on s'émancipe si cela plaît au mari... et même si ça ne lui plaît pas. Mais regardez donc ces épaules! Et cette taille! J'étais juste aussi mince qu'elle à vingt ans.

Edmée eut un sourire incrédule que la grosse petite dame ne vit pas, heureusement. Elle s'adressait à Georges, mais il ne regarda pas la jeune fille, gênée d'être ainsi proposée à son admiration et pas une fois de la soirée il n'arrêta ses yeux sur la svelte et gracieuse forme dont la vue semblait vraiment lui être pénible.

Malgré son ailabilité impeccable avec tous, Yvonne lui trouva quelque chose de soucieux, de

distant, qui déconcertait. Edmée était plus incapable que lui de rompre la glace de cette première réception. Ses phrases apprêtées, doucereuses, laissaient percer son indifférence pour ceux qui remplissaient son salon. Les conversations restaient pénibles malgré les efforts de tante Anna qui, pleine d'aisance et de rondeur, courait d'un silence ennuyé à un autre.

Le dîner fut lamentablement terne. Autour des orchidées lumineuses, du surtout historique, des sèvres blancs, le murmure de banalités, de colloques brefs, en sourdine, isolés, continua. Ces gens de castes différentes ne voulaient pas fusionner et Yvonne devinait le dédain de l'Université pour un luxe tapageur, tandis que la Finance critiquait les coiffures plates, les bijoux sans valeur marchande, mais enviés pourtant à cause de ce que ces choses très anciennes disaient d'un loDg passé aisé.

Toutes les femmes se dénigraient.

Même hostilité entre les hommes. Tandis que les uns plastronnaient, péroraient, semblaient croire que les milhons donnent des lumières sur tout, les autres, un sourire fronçant leurs rides spirituelles se taisaient et notaient les balourdises pour les placer dans leurs charges d'acerbes causeurs.

98 l'éi'iieuve du feu

Enfin on put se lever. Rien n'avait manqué à ce lugubre diner pour être splendide, — rien que ce que les magasins les plus cliers ne vendent pas...

Aux salons, ce fut la grande détresse des femmes échouées loin des hommes dont on entendait les rires au fumoir, où ils se dégelaient et s'éternisaient.

Yvonne ne trouvait rien plus à dire à ces créatures sombrement résolues à s'ennuyer, qui opposaient une terrible force d'inerLie à tout effort pour animer et généraliser la conversation. Rien n'y fit : ni les projets de voyage, ni les exigences des nourrices, des chauffeurs, ni les études des enfants, les aéroplanes, le nouveau couturier. Même un projet de bridge échoua. Tout ce qu'Yvonne et M'"e Grasset énonçaient avec un embarras grandissant tombait à plat, pendant qu'Edmée, accaparée par les plus importantes invitées qui faisaient bande à part obstinément, parlait sans presque ouvrir la bouche, d'une voix plus basse encore que d'habitude et, à force d'être distinguée, descendait aux susurrements qui s'échangent sous les voiles de crêpe avant le départ d'un convoi...

A peine les messieurs rentrés, ralliés de force par tante Anna qui, toute rouge, se démenait

bravement, les coups d'œil furtifs sur les montres, les regards d'intelligence entre les couples commencèrent.

— Vous nous excusez? Nous avons deux soirées encore.

— Désolée! mais un bridge chez ma fille...

— Ma mère souffrante...

— Mon fils à peine guéri dont je veux surveiller le sommeil...

Plus vexée à chaque nouvelle défection, Edmée gardait tant bien que mal son sourire forcé, grimaçant. On n'était plus que huit quand les laquais apportèrent sur de merveilleux plateaux les boissons glacées où le Champagne et les fruits se mêlaient.

Dix heures trois quarts sonnaient au cartel Louis XIV lorsque les verdures de Flandre de la galerie s'ouvrirent devant la dernière pelisse de vison, le dernier manteau de zibeline pressés de s'engouiïrer dans la dernière auto avec un ouf! de soulagement.

Ce même ouf! Yvonne, tante Anna, Edmée et Georges l'exhalèrent ensemble dans la salle à manger où les friandises dédaignées des fugitifs calmèrent leur faim vorace creusée par ces heures d'insupportable ennui.

— Eh bien ! dit tante Anna, la bouche pleine,

c'a été encore plus assommant que de raison. Qu'avaient-ils tous? Ils arrivaient à peine qu'ils ne pensaient qu'à partir. Impossible de tirer un mot de ces pimbêches!... Et pourtant nous nous sommes donné assez de mal, Yvonne et moi... Prends exemple sur elle, Edmée ! Toi et ton mari vous manquez un peu de liant, de gaieté, de... comment dirais-je?... enfin de ce qui fait réussir un dîner... Ce n'est pas tout, tu sais, de sortir son argenterie, de fleurir, de truffer son monde! il faut le mettre à l'aise !...

— Il faut surtout ne réunir que des gens qui, s'ils ne se connaissent pas peuvent au moins trouver du plaisir à se voir! dit tranquillement Georges en se versant une seconde tasse de thé. Du reste, ajouta-t-il gaiement, dans ce four noir, nous avons bien Edmée et moi quelque responsabilité. Le don d'hospitaUté fait de bonne grâce, de rayonnement nous manque.

Pensait-il à Yvonne en disant ces choses qui définissaient le charme que tous lui reconnaissaient? Elle le crut en voyant ses yeux se poser sur elle.

Mais non! Il ajouta :

— Tante Anna nous communiquera peut-être ses rares qualités de maîtresse de maison ; mais, si vous voulez me croire, nous ne recommence-

rons pas de longtemps cet essai malheureux. Les pauvres gens ! se sont-ils assez ennuyés !

— Eh bien! et nous, donc? dit en riant Yvonne. A la fm j'aurais étranglé ces empaillées que je n'arrivais pas à faire causer.

— Je reconnais là votre douceur et votre pondération ! dit Georges avec son air de moquerie flegmatique ; et il éteignait les apphques, ce qui déplut à Yvonne.

<( Serait-il avare? » pensa-t-elle.

Mais comme la jeune femme sortait de son mutisme boudeur pour dire d'un ton qui voulait être gai :

— Nous voilà approvisionnés pour longtemps ! il répondit un peu sèchement :

— Je suppose que vous n'allez pas, en utilisant les restes, priver l'office de ce qui lui revient?

Non, il n'était pas avare ! Raisonnable seulement. Opposé à ce qu'il jugeait inutile.

« Et c'est cela, se dit Yvonne, qui me déplaît en lui! Cette raison tranquille, froide, qui le domine toujours... »

Toujours?... Non certes, ce n'était pas de la froideur qui rendait si ardents, si sombres les yeux que par hasard elle rencontra quand elle lui offrit des fruits. Si vite qu'il se détournât, elle sentit sur elle la brûlure de cet étrange regard...

Et ce fut cela qui revint à l'esprit d'Yvonne toutes les fois qu'on parla du légendaire dîner raté.

L'ennui de la corvée, son succès de beauté, l'admiration exprimée aussi bien par les rires sensuels des gros banquiers que par les investigations sournoisement curieuses des intellectuels, avaient effleuré, sans y laisser d'empreinte, le satin laiteux de ses épaules. Mais ce qui l'avait troublée d'une façon inoubliable, émue jusqu'à la la douleur, c'étaient ces yeux d'homme qui semblaient ne pas lavoir d'habitude et qui, en s'appuyant sur sa chair déhcate, l'avaient gênée comme un contact matériel.

XT

— Comme il fait lourd! dit Yvonne qui jeta son ouvrage et s'approcha du balcon. Il me tarde d'être à la campagne ! Ces maisons qui m'enlèvent l'espace m'étouffent.

Edmée ne répondit pas. Allongée dans son fauteuil, les mains inertes, elle avait une expression sereine, très inaccoutumée, qui l'embellissait. En tout autre moment, la jeune fille aurait vu cet air de bonheur et s'en serait réjouie. Mais elle souffrait d'un tel énervement que le calme de son entourage l'irritait presque et lui rendait plus sensible par le contraste son inquiétude vague, cette inconsciente recherche d'autre chose, ce besoin de s'agiter toujours, d'être ailleurs.

Elle alla chercher un livre dans la bibliothèque, en prit un, puis un autre encore qu'elle laissa

comme le premier après l'avoir feuilleté. Et, humiliée par une envie de pleurer sans cause, elle s'étendit en travers d'un large fauteuil anglais. Son corps souple s'abandonna dans une lassitude infinie, sa tête enfouie dans les larges manches de sa robe japonaise qui découvraient ses bras repliés sous son front.

Le grincement de la plume de Georges, retranché derrière sa grande table encombrée de papiers, s'arrêta. Et Yvonne sentit sur ses bras nus le poids de ce regard qu'elle craignait, qu'elle ne saisissait jamais, mais qui, dès qu'elle détournait la tète, revenait, l'intriguait, l'inquiétait. Depuis le diner chez Edmée, elle subissait cette obsession silencieuse coïncidant avec le trouble qui la tourmentait. Brusquement elle se redressa, si vite cette fois qu'elle reçut en pleine figure la ilamme sombre des yeux aussitôt baissés. Georges avait pris un journal et, de sa voix nette, tranquille, il lisait à sa femme un très insignifiant fait-divers.

Le changement avait été si subit qu'Yvonne en éprouva un véritable malaise. « Pourquoi ne me regarde-t-il jamais plus en face? se demandaitelle. Pourquoi, lorsqu'il me parle, y a-t-il si souvent discordance entre ses mots et l'air dont il les dit? Il ne m'exprime jamais rien que d'ai-

l'épreuve du feu i05

mable..., et quand il ne se croit pas observé je lui trouve quelque chose de bizarre et même de cruel. »

Cette perplexité l'attristait outre mesure. Elle s'en rendit compte et s'étonna de la place prise dans sa pensée par Georges, qui certainement occupait moins l'esprit de sa femme, ce Je m'exagère tout, pensa-t-elle. Cela tient à mon désœuvrement. On ne me laisse plus la liberté de faire rien de ce qui m'intéresse. Quand je serai mariée, cela changera ! ï>

L'idée que son esclavage d'amitié n'était que provisoire, au lieu de la consoler, l'effraya. Mais pourquoi cette peur de l'avenir? Pourquoi ne plus rêver comme autrefois d'un amour partagé, d'un intérieur à elle ? Cette vie, anormale en somme, n'aurait pas du lui suffire et voilà qu'elle en redoutait la fin?... Que c'était fatigant ces questions sans réponse ! Oui, vraiment ! elle devenait énigme pour elle ! Elle ne se comprenait plus.

Elle soupira.

— Tu es triste? dit la voix éteinte de tante Cécile, entrée sans qu'on l'entendît.

Debout devant elle, une main sur son épaule, la vieille femme la regardait. Et sur sa longue figure blême que tant de larmes secrètes avaient

sillonnée, Yvonne lisait une pitié profonde qui la déconcerta. Ce n'était pas la première fois qu'elle remarquait cette sollicitude plus émue chez la timide créature. Et parfois il lui semblait qu'elle voyait plus clair qu'elle-même dans son esprit tourmenté; que tante Cécile distinguait mieux les choses confuses qui la troublaient sans sortir de leur obscur brouillard.

— Je ne suis pas triste, dit-elle, sans oser regarder en face les yeux pâles, effacés et doux. J'ai seulement besoin d'air, de mouvement! Après la campagne, nous voyagerons, n'est-ce pas, Edmée? Nous finirons l'été aux lacs italiens?

— Non, dit Edmée, qui s'étira avec son sourire heureux, si nouveau. Non ! ce ne serait pas prudent !...

Une joie triomphante la rendit vraiment très belle tandis que, appuyant sur chaque mot, elle disait :

— Dans ma situation...

Yvonne, surprise, ne comprit pas tout de suite. Alors Edmée riant tout à fait, se leva et, montrant son ampleur déjà visible dans la robe vague qu'elle inaugurait :

— Eh bien! tu ne me félicites pas?

— Oh ! ma chérie ! ma chérie ! balbutia Yvonne^

Une rougeur violente l'incendia, tandis que, cachée sur l'épaule de son amie, émue jusqu'au tremblement, elle essayait de s'habituer à cette extraordinaire chose ! à cet enfant qui naissait d'eux deux ! à cette douce et vivante preuve d'une intimité si oubliée d'elle jusque-là!... Elle avait si bien pris l'habitude de voir seulement entre eux une calme parenté, que les choses évoquées par cette naissance, choses auxquelles sa pensée très pure ne s'était jamais arrêtée, lui semblaient coupables, monstrueuses même, et qu'elle ne vit d'abord dans la grande nouvelle que cela.

— Ton enfant! Votre enfant! répétait-elle l'air un peu égaré.

Enfin elle vit le fait, la mignonne créature, le paquet de chair rose et tendre qu'on allait pouvoir caresser, enrubanner. Et dans un élan très sincère :

— Edmée ! comme je vais l'aimer, votre enfant!...

— Le vôtre aussi ! dit Georges qui remplissait son stylographe. Il vous ressemblera peut-être ! Nous vous avons tant regardée !

Il se leva et partit aussitôt comme s il regrettait sa phrase singulière, qui fit rire Edmée et rendit à Yvonne son trouble obscur, douloureux...

Une main timide se posa sur son bras :

— Viens chez moi. J ai un livre à te donner.

Yvonne suivit tante Cécile dans sa vaste chambre à vitraux, sombre, recueillie comme une chapelle avec son grand christ, son autel à la Vierge, ses rosaires usés par les doigts osseux, du même ivoire jauni que leurs grains.

Tante Cécile la fit asseoir sur une chaise basse à dossier haut, une sorte de prie-Dieu. Puis, de son pas fatigué de vieille, elle alla ouvrir une armoire d'où sortit une odeur d'encens. Après quelques recherches tâtonnantes, nerveuses, elle trouva enfin ce qu'elle voulait : un très ancien petit livre dont les fines dorures en dentelles ne mettaient plus qu'une ombre à peine visible sur le maroquin rouge terni.

— L'Imitation! dit-elle d'une voix plus hésitante encore, suffoquée par une singulière émotion. Tu ne l'as pas, n'est-ce pas?

Sur un signe négatif de la jeune fille, elle reprit avec un réel chagrin :

— Il y a si longtemps que j'aurais dû te la donner, te supplier d'en lire au moin une page chaque soir... Toujours cette peur d'ennuyer qui me paralyse et m'empêche de faire mon devoir... Oui ! mon devoir!...

Avec cette même inexplicable pitié, elle posa sa main très chaude sur les cheveux d'Yvonne :

— Tu es si jeune! si confiante!... Toutes les heures difficiles que j'ai passées, tu les as devant toi! Et d'autres bien plus terribles peut-être... Car Dieu m'avait fait la grâce d'être laide. Je n'ai eu qu'à lutter contre moi-même, tandis que toi,... toi,... ma pauvre enfant!...

Elle s'arrêta et ses yeux pâles fixés dans le vide semblèrent agrandis par une terrible vision. Vraiment elle avait l'air de lire la destinée d'Yvonne qui sentit le frisson du mystère passer dans ses cheveux. Mais tante Cécile, retournée vers elle avec son expression de tous les jours, n'était plus que l'humble bossue que tous, sauf Georges, traitaient en non-valeur. Et c'est de sa voix timide qui semblait toujours demander grâce qu'elle dit très bas :

— Je n'ai pas su te dire ce qu'il fallait sur la religion qui, seule, peut te défendre contre les dangers de ta vie... De tels dangers ! Tu n'es pas pieuse, n'est-ce pas ?

— Je voudrais l'être ! dit Yvonne pensive. Quand je vous vois si sereine après vos oraisons, je vous envie. Et si je ne vous l'ai jamais dit c'est que moi non plus je n'osais pas...

- Ah ! voilà ! dit tante Cécile en levant ses

110 l'épheuve du feu

maigres bras tremblotants. Je t'aurais fait du bien si je n'avais pas craint la lutte... et, maintenant, c'est trop tard... Cette faiblesse sera mon grand remords en m'en allant ! Ce n'est pas tout d'aimer Dieu. Il faut le faire connaître aux autres, les soutenir, les défendre !... Et moi je me tais!

Un accès de toux l'arrêta. Deux taches marquèrent de rouge sa face blême et ne s'elTacèrent pas, la quinte passée.

— Êtes-vous malade, tante Cécile? dit Yvonne inquiète,

— Ne t'occupe pas de ça, dit la vieille liile avec son sourire triste. Promets-moi seulement deux choses... De lire, ne fût-ce que pour l'amour de moi, ce livre qui m'a fait tant de bien dans mes mauvais jours... Et aussi de ne plus être si difficile dans ton choix. Marie-toi le plus tôt possible, ma fille! Marie-toi! il le faut... Que fais-tu ici? Pourquoi n'être que l'ombre des autres? C'est bon pour des disgraciées comme moi... Crois-moi : j'ai vu tant, tant de choses depuis que je suis dans ce triste monde ! dit-elle en hochant sa tête lasse... Des choses dont tu ne te fais même pas' une idée. Plus tard ^tu me comprendras ! A temps ! je veux le croire. Mais comme ce sera dur pour moi de mourir sans te

l'épreuve du I"EU 111

savoir en sécurité ! sans avoir attaché ton voile de mariée comme tant d'autres!... Je les mets très bien, tu sais?

— Mais pourquoi pensez-vous à la mort, tante Cécile? dit Yvonne très impressionnée par la gravité de cette causerie intime comme jamais elles n'en avaient eu et qui ressemblait à un testament. Que ressentez-vous?

— Mais rien 1 rien ! dit tante Cécile en forçant ses lèvres décolorées à sourire, et, du reste, quelle importance? ajouta-t-elle avec son résigné hochement de tète. Un jour plus tôt, un jour plus tard... Va-t'en maintenant, j'ai à faire. Mais non! avant, embrasse-moi bien fort ! Même quand je ne serai plus là, tu penseras à ce que je t'ai dit, mon enfant?... Et... ce que je n'ai pas osé dire, peu à peu, tu le comprendras...

Yvonne, envahie par une émotion profonde, ne put que pleurer en em.brassant la douce méconnue dont la maternelle sollicitude, la tendresse cachées sous une gaucherie craintive, un besoin d'ombre, une sorte de pudeur dame, se dévoilaient à elle trop tard, au moment même où elle comprenait la fragilité lamentable de ce corps miné dont le souffle court, oppressé, faisait mal.

Oh ! l'affreux rêve ! Cette foule qui pressait Yvonne, l'étouffait, lempèchait de rejoindre tante Cécile et Georges, de les aider à enfoncer cette porte impossible à ouvrir, ce qui était un grand, un très grand malheur... Pourquoi?

Brusquement, elle se réveilla dans un sursaut, mais sans être délivré de l'angoisse oppressante, sans distinguer encore le rêve de la réalité. Dressée à demi, effrayée, elle continuait à entendre des coups de plus en plus forts et le nom de tante Cécile.

Mais on frappait donc vraiment? Et on l'appelait? Une voix émue, la voix de Georges, disait :

— Venez vite, Yvonne ! Tante Cécile vous demande ! Elle est très mal.

— Oh! mon Dieu! balbutia la jeune fille.

Levée d'un bond et à peine couverte, elle ne pensait même pas à s'éclairer et elle cherchait avec des gestes tâtonnants la porte que, comme dans le rêve, elle n'arrivait pas à ouvrir.

C'est dans les ténèbres qu'elle courut jusqu'à la chambre pleine d'une violente odeur d'éther où tante Cécile, blanche comme ses draps, haletait.

C'était donc ça, le malheur qu'elle avait senti venir! Contractée par des pleurs qui ne pouvaient pas couler, elle tomba à genoux, les lèvres sur la pauvre main froide et humide, cherchant son souffle comme la mourante qui semblait ne plus voir s'agiter autour d'elle ceux qui essayaient en vain de la soulager. Enfin la faible voix si changée murmura :

— Tu me fais du bien, mon fils ! et Yvonne reconnut Georges qui, écartant les domestiques aflolés, soulevait tendrement la tête lléchissante, lui faisait respirer un flacon...

— Yvonne?... reprit la voix qui semblait venir de si loin déjà...

— Je suis là, bien-aimée... balbutia-t-elle en se penchant sur le pauvre et cher visage pincé par la terrible sulTocation.

— Ma pauvre petite... Et toi, Georges...

Ce qu'elle dit ensuite, ni lui ni elle, courbés

avidement pour saisir les mots confus, ne le comprirent. Et ils eurent cette douleur de voir ses yeux se fermer à jamais sans connaître sa pensée dernière. Ses mains frémirent dans les leurs, puis s'alourdirent en un grand repos.

Yvonne entendit le nerveux sanglot de Georges et comprit. Mais elle ne pleura pas !

Les yeux dilatés, elle contemplait cette sérénité plus qu'humaine, cette lumineuse blancheur, cette noblesse apparaissant sur l'humble visage comme si l'àme de la martyre se laissait voir avant de s'envoler...

Et ce miracle de transfiguration, ce demi-sourire, cet air auguste de ceux qui sont de l'autre côté et qui savent, était si frappant après les affres de la fin que, oubliant sa douleur, Yvonne se prosterna devant la sainte évadée enfin de la vie dont elle n'avait eu que le fiel .

Jamais elle n'avait vu mourir et ce n'était pas de la terreur qu'elle éprouvait, mais la sensation d'une vérité apparue, d'un rideau tiré sur l'au-delà...

Gomment ne pas croire aux joies éternelles dont la splendeur illuminait celle qui s'était immolée à tous? Comment ne pas comprendre que la voie douloureuse où, sans se plaindre, elle avait saigné, montait aux sommets glorieux?

Oh! ne pas oublier ce moment! Vivre comme elle ! S'en aller comme elle ! avec le sourire ineffable de ceux qui ont souffert mais n'ont jamais fait soutïrir...

Immobile, anesthésiée par une extase mystique, Yvonne adorait le pur visage qui resplendissait maintenant sous les grands flambeaux allumés comme pour une fête... Mais on la repoussait doucement et Georges fermait d'un geste pieux les yeux entr'ouverts, attachait un bandeau monastique à la face, mettait entre les mains jointes le crucifix et le rosaire d'ivoire moins blanc que les doigts frêles qui l'avaient tant égrené...

Alors elle ne vit plus la sainte, mais seulement la morte qu'on allait mettre en terre et dont la faible voix un peu cassée ne dirait plus : « Voyons, mes enfants... :» tandis qu'un bon sourire indulgent atténuerait encore le reproclie trop doux... Oh! comme on avait abusé de cette douceur!... Maintenant c'était fini! fini!

Désespérée, Yvonne suffoquait.

On la soulevait par les bras ; on retendait sur un fauteuil.

— Contenez-vous, lui dit Georges très ému. Elle qui aurait tout fait pour vous épargner une peine, elle ne voudrait pas vous voir ainsi.

l'éi'Reuve du feu 117

— Oui... elle ne pensait qu'aux autres et moi j'étais si égoïste, n'est-ce pas? dit Yvonne incapable de taire son tourment.

— Certes non! puisqu'elle vous préférait à tous! dit-il avec bonté. Mais c'était son désir, vous le savez, de rester dans l'ombre, de ne faire sentir sa présence que par du bien. Quel vide elle va laisser dans cette maison où elle semblait tenir si peu de place et où elle mettait tant de douceur...

Il détourna la tête pour ne pas laisser voir qu'il pleurait.

Yvonne, dans un volontaire élan, lui tendit les deux mains. Elle aurait voulu faire plus, pleurer sur l'épaule de cet homme de cœur qui, seul, avait embelli les derniers jours de la délaissée, lui avait appris à sourire... à dire : Mon fils.

Il prit les deux pauvres petites mains frémissantes dans les siennes et les pressa doucement, comme un oiseau qu'on réchauffe en ayant peur de lui faire du mal. Mais presque aussitôt il les lâcha, revint au lit déjà couvert d'orchidées prises aux gerbes des salons.

— Tout est prêt, dit-il de sa voix calme habituelle : je peux les faire venir.

Alors seulement Yvonne s'aperçut de l'absence de tante Anna et d'Edmée.

118 l'épreuvk nu feu

Seules, les femmes de chambre à genoux priaient et pleuraient.

— G'est-elle qui l'a voulu ainsi, expliqua- t-il. Occupée des autres jusqu'à la fin, elle a voulu épargner, à ma femme une émotion dangereuse dans son état, à tante Anna le spectacle de la mort dont elle a si peur... Vous-même elle ne vous a demandée que quand les plus atroces douleurs ont cessé.

<( Trop tard ! pensa Yvonne, puisqu'elle n'a pu me dire ce qu'elle voulait... Sans doute son désir que je me marie!... Oh! je lui obéirai!...

Maintenant que Georges, redevenu maître de lui, allait, venait sans plus s'occuper d'elle, elle se sentait misérablement seule dans cette maison dont l'âme de pureté s'en allait...

Elle se sentit plus isolée encore lorsque tante Anna, gémissante, dans le désarroi de son égoïste et enfantine douleur, cria sans oser s'approcher du lit :

— Pauvre moi ! qu'est-ce que je vais devenir sans elle? et qu'Edmée, les yeux secs, regarda sans plier les genoux la sainte endormie et dit d'un ton qui fit à Yvonne l'effet d'une horrible discordance :

— A-t-elle beaucoup souffert, la pauvre femme ? Yvonne, ses pleurs arrêtés par une pénible

lucidité, regarda son amie trier soigneusement les fleurs rouges laissées par mégarde dans la jonchée du lit... faire apporter d'autres flambeaux, ouvrir les fenêtres pour changer l'air.

Après un froid baiser à tante Anna qui, tournant le dos au lit d'épouvante, sanglotait à faire pitié, soutenue par Georges, elle demandait des coussins et s'installait le plus commodément possible pour la veillée mortuaire dans un grand fauteuil, en étouffant un bâillement.

Yvonne la regarda sévèrement, puis se détourna et surprit Georges qui observait sa femme. Jugeait-il, lui aussi, celle qui, après avoir méconnu la sacrifiée, n'était pas davantage capable de comprendre le mystère de sa bienheureuse mort?

Par les larges baies une chaleur suffocante entrait dans la bibliothèque du château pourtant si haute, si sombre, où, aux heures de braise, on se réfugiait.

Edmée, alourdie par sa grossesse avancée, somnolait. Tante Anna allait d'un fauteuil à l'autre, soufflait, s'épongeait et geignait. (Georges, courbé comme à Paris sur une grande table encombrée de papiers, écrivait.

Yvonne jeta la mignonne brassière où elle découvrait avec dépit une erreur qui la forçait à défaire tout son travail du matin. Gagnée par la torpeur de cette journée de juillet, elle paressa, allongée dans son fauteuil, les yeux amusés par le plafond à poutres apparentes, le cuir de Cor-

122 l'épreu\-e du feu

doue des murs, les vénérables volumes qu'elle ne se lassait pas de feuilleter. Tout lui plaisait en eux! Leur patine fauve, leurs beaux grands caractères si nets sur le papier fort, jauni ; leurs gravures du xviie siècle aux fastueux et lourds encadi'ements de Heurs et de fruits, où des amours rebondis, des muses bien musclées couronnaient des hommes qui, sous leurs perrruques, avaient des sourires fms, des regards profonds et complexes, tout comme ceux d'aujourd'hui.

Ces hommes, Yvonne, avec une ardente curiosité, apprenait à les connaître, non plus pai' leurs œuvres, mais par leur vie. Elle entrait dans leur intimité. Ils avaient été vraiment précieux pour elle, ces mémoires où la vie d'autrefois encore toute vibrante et chaude demeurait. Ils l'avaient sortie d'elle-même, de son deuil et de son vague énervement. Ils lui avaient fait comprendre le charme suranné du parc; les ifs taillés encadrant de leurs murs sombres des nymphes de pierre moussue; la terrasse qui découpait ses balustres sur un fond de tapisserie ancienne : des forêts lointaines, bleuâtres, et des plaines nuancées, piquées de clochers.

Elle s'y attachait tous les jours plus, à cette ancienne France et, le soir, quand les autres dormaient déjà, elle venait rejoindre ses amis

des livres dont les vies si intenses la remplissaient d'émoi et aussi de pitié.

Avoir tant aimé, souffert, prié ! et n'être plus qu'un nom sur des ouvrages dont on parlait toujours, mais qu'on ne lisait plus...

Pas même ! A côté de ceux qu'un talent rare sauvait de l'oubli, combien d'hommes, peut-être aussi vaillants et lettrés, de femmes aussi aimantes et belles dormaient sous une dalle d'église, ignorés de tous !... Rien ne survivait des heures de beauté, d'angoisse, de fièvre qui avaient fait s'ouvrir leurs lèvres de pierre si solennellement closes ; frémir leurs mains rigides croisées sur un missel... « Combien peu sait-on du passé, se disait-elle, à côté de tout ce qu'on n'en saura jamais ?... Et comment s'en étonner puisque nous, les vivants, nous marchons côte à côte sans nous connaître jamais?... j>

Savait-elle ce qui se cachait sous le front sérieux, impassible de cet homme qui, auprès d'elle, travaillait? Depuis près d'un an de vie commune, le pénétrait-elle mieux que le premier jour? Non ! Il lui restait plus étranger que les morts en poussière depuis des siècles, ou que ces derniers châtelains dont elle occupait la place.

Elle pensait beaucoup à eux, depuis qu'elle avait appris leur gêne qui les forçait à faire argent

d'un domaine plein de souvenirs glorieux ou chers. Elle les aimait parce qu'elle les savait jeunes, qu'elle se les figurait intelligents et tendres à cause de rharmonie qu'ils avaient su mettre autour d'eux, de la grâce subtile dans laquelle se fondaient les reliques des ancêtres et les choses modernes.

Parfois elle croyait les voir, accoudés à la grande table, souriant ensemble aux mêmes passages du livre qu'ils feuilletaient. Ou bien lui écrivait sur ce haut fauteuil, tandis que sa jeune femme le regardait, contente d'être là, si près!... de pouvoir serrer la chère main lorsque, lasse, elle retombait... Elle devait être souple, gracieuse, avoir ce pas discret qui ne chasse pas les pensées lorsque, les bras pleins d'herbes folles, de feuilles dorées par l'automne, de chrysanthèmes, ou bien de branches d'arbres en fleurs, elle mettait dans les urnes de faïence italienne les sourires du dehors toujours si beaux, soit qu'ils aient la splendeur touchante de ce qui meurt, soit qu'ils aient la grâce candide de ce qui s'épanouira demain...

Puis il l'enlaçait et l'entraînait dans la chambre aux ogives de pierre, aux somptueux damas couleur d'or : le sanctuaire d'amour...

Yvonne n'y entrait jamais sans un malaise de

l'épreuvb du feu 425

profanation. Elle détournait la tête lorsqu'elle voyait, seule dans le large lit, Edmée très enlaidie par sa grossesse, bouffie, terreuse, les lèvres violacées, disant des choses quelconques avec importance ou maussaderie.

Oh ! la dernière soirée des exilés ! lorsque blottis l'un contre l'autre, se cachant leur chagrin par tendresse, ils disaient adieu au cher cadre de leur bonheur !...

Mais elle, l'entourant de ses bras, lui avait dit à l'oreille :

— Tu sais bien que là où tu seras, j'aurai tout...

Et sur le visage sérieux du grand jeune homme un éclair de passion effaçait le pli sombre d'un chagrin profond, concentré... Oh! connaître un amour pareil !

Brusquement elle eut conscience d'une étrange ressemblance et elle rougit de honte comme si les tendresses imaginées et presque ressenties par elle l'unissaient à Georges dans un rêve coupable...

Toute troublée, le cœur battant, le frond chaud, elle alla vers la fenêtre pour tâcher de respirer autre chose que cet air lourd, suffocant.

— C'est insupportable 1 dit Edmée en s'étirant

avec humeur. Voilà trois fois qu'on me réveille. Je monte ! Je serai plus tranquille là-haut !

— Moi aussi, dit tante Anna, en bâillant. Yvonne, tu viendras après ma sieste me voir essayer ma robe et décider pour les ruches.

Elle trottina dans le sillage d'Edmée dont la lourde masse auprès de sa courte personne faisait penser à une frégate suivie par un caboteur.

Dès qu'elles furent parties, Yvonne, gênée d'être seule avec Georges, alla s'étendre à côté sur le divan de cuir du billard. Les persiennes fermées, la nuit fraîche lui donnèrent une exquise sensation de repos.

Bientôt elle s'assoupit, mais elle fut réveillée par le jour sur ses yeux et elle vit Georges qui, debout devant elle, la regardait. Détourné aussitôt, il se remit à ses exercices de billard avec l'application tranquille qu'il mettait à tout.

Elle refusa d'être sa partenaire. Mais elle suivit son jeu avec intérêt, comptant les séries, se faisant toute petite et rencognée quand il le fallait pour ne pas le gêner. Elle fut surprise lorsque, après un coup sec sur sa bille, il lui dit en prenant de la craie :

— Poiurquoi refusez-vous de voir mon ami

Vernier? Est-ce parce qu'il habite la province? Ou bien avez-vous fait vœu de célibat?

Jamais il ne lui avait parlé directement de ces choses. Cette question, ce ton d'ironie et d'autorité lui déplurent. Elle dit sèchement :

— Je n'ai fait aucun vœu. Mais je ne me marierai pas comme tant d'autres, sans goût, pour augmenter ma situation. Mes fiançailles seront, suivant le vieux mot si joh, des accordailles. Je ne me donnerai qu'à celui que j'aurai bien appris à connaître... Gomment voulez- vous qu'avec ces idées j'accepte des entrevues arrangées? Trois ou quatre dîners après lesquels on vous demande si c'est oui ou non?

Il vint s'asseoir sur le haut divan près d'elle, et tristement :

— Vos fiançailles pourront être très longues, dit-il, durer un an, et vous ne vous connaîtrez pas mieux ! Avant le mariage, que voit-on ? Je sais des unions bâclées qui ont réussi. Mes amis avaient trouvé en celles qu'on avait choisies pour eux des trésors de sensibilité, de tendresse ; et c'était le bonheur...

a Je sais d'autres hommes, reprit-il plus bas, qui ont cru aimer et qui, certes, n'ont été guidés par aucun calcul... Ces naïfs prêtaient tout ce qui était en eux à leur froide fiancée. Ils s'enflam-

niaient à l'idée d'éveiller la passion dans un cœur si neuf... Mais il n'y avait pas de cœur. Le beau mannequin était vide ! et quand ils le savent, il est trop tard ! Ils ne peuvent s'en prendre à personne. Ils ont fait ce que vous rêvez de faire : un mariage d'inclination !

Yvonne, très apitoyée, le regarda, mais il reprit plus gaiement :

— Croyez-moi, n'ayez ni trop d'illusions romanesques, ni surtout trop de mépris de l'amour. Quoi qu'on vous dise, toute la vie en est faite. Et il est facile à trouver pour celles qui comme vous y sont prédestinées. Vous ne le savez pas ! Mais vous ne commencerez à vivre votre vie que quand vous serez aimée... Et vous le serez tellement...

Quelle chaleur pouvait prendre cette voix habituellement si froide, quel enveloppement de douce persuasion ! Comme il ressemblait peu à l'homme qui, tout à l'heure, auprès de sa femme maussade, commentait de barbares textes.

— Vous êtes bon, dit-elle en baissant la tête, de vous préoccuper de mon avenir. Vous me donnez les mêmes conseils que tante Cécile à qui j'ai promis de me marier au plus tôt... A la rentrée, je veux bien faire la connaissance de votre ami... Comment est-il ?

l'épbeuvk du feu 129

— Il est, dit Georges en riant avec une gaieté un peu forcée, aussi brillant que je suis terne, aussi petit et gros que moi maigre et long. II a une grande barbe, un soupçon de calvitie, beaucoup de faconde. C'était le meilleur de mes camarades d'école.

— Oh ! dit Yvonne désenchantée, je suis presque sûre qu'il me déplaira... Mais... si vous voulez quand même que je le voie...

Il ne répondit pas. Et sous son regard pénétrant, dominateur, elle sentit une gêne si intolérable qu'elle pensa aux oiseaux fascinés par l'œil fixe qui les guette. Mais déjà, sans plus s'occuper d'elle, il se remettait au billard et, comme toujours, elle s'étonnait du bizarre instinct qui, par moments, lui faisait éprouver devant Georges cette peur obscure que rien ne légitimait...

Ce matin-là, après une discussion très animée à propos d'un livre et où tous avaient pris un égal intérêt, Yvonne était contente d'elle ; fière de s'être bien défendue, d'avoir réfuté les objections nettes, positives de Georges, avec une éloquence enthousiaste que, d'un mot bref, il avait reconnue pour finir.

Elle aimait ces joutes qui excitaient sa verve, précisaient, enflammaient ses convictions. Et les petits triomphes qu'elle y avait lui faisaient chaque jour plus de plaisir. Dans l'intimité constante des vacances, Georges qui se livrait mieux, se dégelait, cessait de l'effaroucher. Maintenant elle regardait sans gêne et traitait en bon cama-

rade ce causeur humoristique et profond qui savait si bien provoquer par des taquineries ses vives ripostes, la faire briller, la mettre en valeur.

Auprès de lui elle se sentait plus vivante, plus spirituelle, plus jolie. Et le gré qu'elle lui en avait, elle le montrait innocemment par ses lumineux sourires dont elle ne connaissait pas le pouvoir. Elle s'enhardissait à le taquiner aussi, à répondre à ses ironies sans fiel par des malices gentilles très inconsciemment coquettes, qui faisaient beaucoup rire Edmée et M"ie Grasset.

Celles-ci bénéficiaient de la tendresse expansive qu'Yvonne, depuis quelque temps, épandait sur tout et sur tous. Ses illusions revenaient, se mêlaient de gratitude. Elle se disait que le sens positif de son amie lui avait été bon ; que si, dès l'enfance, elle n'avait pas eu l'esprit aiguisé par tant de luttes opiniâtres, elle n'aurait pas pu tenir tête à un adversaire de si haute valeur, ni résumer lumineusement des idées que bien d'autres jeunes filles à sa place auraient eues sans savoir les exprimer.

A cause de la chaleur on prenait le café loin du château, dans une salle de verdure où le vent de la plaine arrivait lourd de l'odeur des foins ensoleillés.

Edmée faisait du filet. Georges lisait son journal, étalé dans un immense fauteuil américain à courbes savantes, plus confortable qu'un lit. Yvonne, dans un hamac, étendue, se balançait en tirant nonchalamment une corde attachée à l'arbre voisin.

Au milieu de sa courbe, des taches de soleil traversaient sa robe claire à fichu blanc, ses cheveux qui se pailletaient d'or, sa figure si rose, si fraîche, enfouie dans une charlotte de dentelles, surannée, drôle et jolie. Sur ce fond de verdure, sa beauté fine, aristocratique, un peu altière, son costume de style, qui dessinait son corps svelte, faisaient penser aux chefs-d'œuvre de l'école anglaise, aux Reynolds et aux Raeburn.

— Comme tu es jolie ! dit Edmée avec cette absence complète de jalousie féminine qui était sa plus grande qualité. C'est aujourd'hui qu'il devrait venir.

Yvonne eut son rire frais. Depuis sa promesse d'être moins dédaigneuse, l'entrevue du prétendant était un grand sujet de plaisanteries. Mais, chaque fois qu'il était question de la fixer, la jeune fille se dérobait avec une finesse ondoyante, subtile, une gaieté qui les désarmait.

On entendit le souffle court, le pas pesant de Mme Grasset et bientôt sa boulotte personne

134 l'épreuve du FED

apparut, surmontée d'un cocasse abat-jour, copie et caricature de la légère coilTure d'Yvonne.

Elle allait se mettre dans le fauteuil vide. Mais la jeune fille, prise d'une fantaisie taquine, s'écria:

— Pas celui-ci, tante Anna! Acceptez celui que votre neveu vous offre avec plaisir! Il est bien meilleur!

Elle savait le goût du jeune homme pour le siège où il se prélassait et ses yeux pétillèrent lorsque, avec une politesse un peu forcée, il dut se résigner à l'abandonner. Il vit son air de malice triomphante et, s'approchant d'elle, moitié riant, moitié fâché :

— Eh bien! puisque vous m'avez pris la place que j'aime, vous allez me donner votre hamac !

— Ah ! mais non ! dit Yvonne de son petit air décidé.

Elle le toisa crânement :

— Vous êtes un homme! dit-elle. C'est bien juste que vous soyez plus mal que nous!

Il la regardait, si jolie sous ses dentelles blanches et ses cheveux fous où tremblait du soleil. Et tout à coup, pris d'une sorte de rage, il empoigna le hamac par un côté qu'il souleva.

— Si vous ne descendez pas, je vous verse I

— Essayez ! dit Yvonne amusée en accrochant ses doigts fins dans le filet.

Résolument elle se cramponna, tint bon pendant que, presque brutal, il secouait le lit souple, sans parvenir à la déloger. Il leva un peu le côté des pieds, si bien que, emprisonnée dans les mailles qu'il refermait sur elle, elle sentit sa tête s'abaisser et que ses lourds cheveux se défirent, entraînant le chapeau. Alors, seulement, comme elle se sentait tout étourdie et rouge, elle eut peur et cria merci.

Lentement, comme à regret, par égard pour l'intercession charitable de M""e Grasset qui riait jusqu'à en glousser, il la redressa et, courbé sur elle, la touchant presque de son visage sombre et ardent, il lui dit si bas qu'elle seule entendit :

— Comme pour mon repos, je ferais bien de vous jeter à la rivière pendant que je vous tiens... petit démon tentateur!...

Ce souffle chaud sur elle!... Ces paroles énigmatiques qui étaient de la haine... ou...

Dans un vertige d'épouvante, elle cacha ses yeux de ses deux poings.

Alors il lâcha le hamac et, de sa voix habituelle, si différente du chuchotement passionné :

— Eh bien, restez! je vous fais grâce! dit-il en reprenant son journal.

Plus une fois il ne se tourna vers elle qui, plus morte que vive, cherchait à rassembler ses idées. Mais elle n'y réussissait pas et c'est dans une confusion de mauvais rêve qu'elle sentait que quelque chose de terrible, quelque chose qui menaçait le bonheur de tous s'approchait.

Oh! mon Dieu! c'était donc cela que tante Cécile, avec ses yeux clairs de mourante, avait vu sans oser l'exprimer?

Pourquoi n'avait-elle pas eu la force de parler avant de partir... avant qu'Yvonne devienne coupable sans le savoir! Oui! coupable! puisqu'une rougeur de honte l'empourprait lorsque Edmée levait les yeux de son ouvrage et, surprise de son insolite mutisme, la regardait...

Mais lui, qui était-il donc? Oser voir une femme dans l'amie qui était presque une sœur! Le lui dire ! Et, après avoir à jamais détruit sa quiétude, reprendre cet air de placide mari!...

Elle darda des yeux étincelants sur l'homme à double visage, mais elle le vit si défait, les traits si creusés, crispés et amers tandis qu'affectant le calme, il tenait le journal qui tremblait dans ses doigts, que, pour lui comme pour elle-même, elle n'éprouva qu'une infinie pitié.

Et c'est à la destinée qu'elle adressa sa plainte indignée; sa révolte! A la fatalité mauvaise qui, sournoisement, creuse devant de pauvres êtres le gouffre où ils vont s'abîmer !

Voilà qu'il fallait quitter cette famille devenue la sienne, fuir comme une coupable... partir...

— Darling ! quel splendide coucher de soleil ! dit miss Darrel en montrant à son élève le rouge intense du ciel où se découpaient en sombre les tours du vieux Cannes et l'Estérel.

Yvonne, assise près de la fenêtre avec un livre qu'elle ne lisait pas, regarda d'un air morne le décor de féerie qui ne lui faisait rien éprouver.,. Était-ce à cause des incessantes et banales admirations de sa compagne qu'elle perdait le sens de la beauté? Ou bien cette limpidité de l'air, cette netteté des contours les plus lointains s'accordaient-elles mal avec la brume morale où, depuis dix-huit longs mois, douloureusement, elle tâtonnait?

Mais non! En Bretagne où les ciels lourds diffusaient une lumière si nuancée sur les bruyères

140 l'épreuve nu fbu

violettes et les arbres roux; en Touraine, en Anjou dans des paysages harmonieux; partout où elle avait traîné sa nostalgie, c'était la même sécheresse, la même impossibilité de communier avec la nature. Elle ne savait plus jouir d'un effet de lumière, d'un horizon vaste. Rien ne vibrait en elle quand une silhouette crénelée coupait fièrement le ciel et que les petits toits blottis dans sa grande ombre échelonnaient jusqu'au fleuve leurs ardoises et leurs pierres sculptées.

Les ruines les plus évocatrices ne dressaient plus devant elle le passé. L'avenir ne l'intéressait pas davantage. Finis les rêves juvéniles et charmants qu'une volute de nuage doré sur le bleu profond, un lointain idéalisé de brume suffisaient à exalter ! A Dinan comme à Angers, à Chinon tout autant qu'ici, à Cannes, Yvonne, la pauvre fugitive n'avait pu sortir d'elle-même, se délivrer de l'obsession, du mystérieux trouble qui, — remords ou désir? — en tout cas, peine amère, lui crispait le cœur jour et nuit.

Sans doute sa souffrance était moins aiguë que les premiers temps lorsque, dans ces mortelles soirées auprès de la fade Anglaise, elle regrettait jusqu'aux larmes le foyer qu'elle avait cru sien.

Quelle force alors il lui avait fallu pour s'obstiner dans son exil, malgré les supplications de tante Anna, les ordres d'Edmée, suffoquée de voir son autorité méconnue! Elle avait tenu bon.

Aidée par les ordonnances des médecins qui attribuaient à la neurasthénie son dépérissement, elle avait fini par convaincre ses amies que ce n'était pas un caprice qui la guidait dans ses voyages dont, toujours, elle reculait la fm.

Elle se disait : « Peu à peu elles ne penseront plus à moi. L'enfant grandira, comblera le vide que j'ai laissé, cet enfant que j'aurais tant aimé... » Et quelque chose l'étranglait, ses yeux se mouillaient à la pensée du bébé qu'elle ne connaîtrait pas.

Elle soupira profondément.

— Qu'avez- vous, darling? dit la massive rousse en prenant entre ses molles mains moites la main glacée, amaigrie et nerveuse d'Yvonne qui se dégagea brusquement.

Elle s'en voulut de cette aversion involontaire. Cette pauvre Darrel avait beau être niaise et bornée, ne cacher sous ses fausses frisettes couleur orange que de petites idées puériles, elle était bonne, droite ! Et l'éternelle fiancée de cinquante ans qui thésaurisait, se privait de tout

pour adoucir un jour la quinteuse vieillesse du colonel au petit nez enluminé d'alcool ne manquait pas de grandeur. Jamais un découragement dans cette vie d'attente où, le sourire aux lèvres, elle s'usait ! Rien n'altérait la certitude que celui dont, rituellement, trois fois par jour, aux heures du thé, elle contemplait l'image, saurait compenser toutes les fringales d'amour où ses longues dents jaunissaient à vide.

Le soupçon d'un calcul intéressé, de l'attrait de ses économies rondelettes ne lui venait pas... Et enfin elle avait ce qui rend les pires épreuves supportables : le calme de la conscience, la fierté que donne un amour même sans espoir lorsqu'il est loyal, avoué.

Le sentiment de sa faute involontaire et si grave revint à Yvonne avec une telle force qu'elle rougit jusqu'aux cheveux. Plus que l'isolement, plus que le regret du foyer perdu, c'était cela qui la torturait, l'idée de sa déchéance morale. Le prêtre à qui, un jour d'insupportable détresse, elle s'était confiée l'avait pourtant relevée à ses propres yeux. Il lui avait dit que les mauvais désirs, lors- .qu'on ne s'y abandonne pas, peuvent être par leur cruauté même un acheminement vers la perfection ; les plus purs ont connu ces épreuves ; mais il faut se mettre en garde contre des

remords obsédants qui sont une façon détournée de se complaire dans la pensée de ce qu'on doit oublier.

— Puisque vous avez fait votre devoir en partant, répétait-il, et que lui par son aveu et ensuite par son abstention de tout effort pour vous revoir s'est conduit en honnête homme, pourquoi vous tourmenter? Remerciez Dieu d'avoir démasqué à temps la ruse du tentateur. Pas plus pour vous que pour lui, il n'y a eu de faute consentie. Ce vertige doit passer ! Et il faut, par votre confiance en vous, rendre possible la reprise d'une intimité, non avec le jeune ménage, ce serait dangereux! mais avec une parente âgée qui a besoin de vous, qui vous aime et qui vous est bien utile dans votre isolement.

Gomme elle était sortie heureuse du confessionnal !

Avec quelle ferveur attendrie, quel sentiment de blancheur retrouvée, elle avait prié longtemps, longtemps !

Frôlée par des femmes qui, après s'être effondrées dans une supplication, se relevaient plus fermes, elle pensait aux joies qui suivent les épreuves et se sentait forte, elle aussi. Il lui semblait que la voix du consolateur dont, à travers le grillage, elle n'avait distingué que les rides

vénérables et les cheveux blancs, avait exorcisé le démon à jamais et qu'elle entrait dans la paix dont le livre mystique de tante Cécile lui donnait le désir. Oh! la connaître enfin, cette quiétude des âmes à qui pas un nuage impur ne voile la chaude lumière de l'amour vrai, de la tendresse infinie, de Dieu!...

Pendant quelques semaines, elle s'était crue délivrée. Et puis, insidieusement, l'amertume mauvaise était revenue, provoquée par un des arguments mêmes dont le prêtre s'était servi pour la rassurer, et elle n'avait pas osé retourner à lui.

Le mutisme de Georges qui ne se faisait jamais mentionner dans les lettres, fût-ce par un mot banal de souvenir la blessait sans qu'elle se l'avouât.

« Pour lui, pensait-elle avec une âpre rancune, rien n'est changé ; sa vie continue telle qu'avant ! Pendant que, toute seule, je me ronge de remords et d'ennui, là-bas, il continue à écrire sous la lampe verte. 11 parle de choses intelligentes!... Il est aussi tranquille, plus heureux, puisque sa vie est égayée par le fils qu'il désirait tant... Le bébé qui commence à parler... Mais moi! moi! Ma vie saccagée! Y pense-t-il? Se dit-il que ce

trouble qu'il n'a peut-êb'e éprouvé qu'à la minute où il le disait a été un désastre pour moi? »

— On n'y voit plus, darling ! dit plaintivement l'Anglaise. Préférez-vous rester ainsi? Ou puisje allumer?

— Mais oui, de la lumière! tant qu'il vous plaira! dit Yvonne qui tourna avec une impatience nerveuse tous les commutateurs.

Depuis l'automne, elle avait remué tant de pensées désolantes dans ce banal petit salon d'hôtel qu'il lui en semblait imprégné, et qu'elle préférait ne pas voir ses meubles modern-style, ses tentures pâles à très larges frises où des enfants verdàtres se poursuivaient dans des roseaux citron.

Miss Darrel, satisfaite, avait repris son ouvrage : une broderie de soie aux vives et laides couleurs. Yvonne suivait les allées et venues, toujours plus courtes à mesure que l'aiguillée diminuait, de la main grasse au petit doigt très en l'air:

« Ce sera ainsi demain! après-demain! et toujours ! pensait-elle avec amertume. Tout à l'heure, elle se lèvera pour préparer le thé avec son même éternel sourire, ses mêmes gestes maniaques et précieux. En le buvant, elle aura un ronron

satisfait, elle tirera son médaillon et, les yeux mi-clos, contemplera le sweethart le temps voulu. Le soir, elle me dira avec son même sourire d'ogresse tendre : ce Dormez ! ma chère ! Je vais lui écrire ! » Et nous recommencerons jusqu'à la fin... Est-ce vivre? »

■ — Chérie, dit tout à coup miss Darrel, pourquoi avez-vous refusé de dîner dans cette famille amie de votre frère? Le jeune homme est si charmant, si occupé de vous?

— Ou de ma dot? dit Yvonne en haussant les épaules.

— Comment pouvez-vous croire des sottises pareilles? dit miss Darrel en riant de bon cœur. N'êtes-vous pas assez jolie pour plaire? Mais, savez-vous? Quand je pense à tous les délicieux jeunes gens que vous refusez sans raison, je me demande... vraiment si... comme moi... vous n'avez pas un roman ?

— Pourquoi pas? dit Yvonne avec ses nouvelles intonations d'ironie froide qui, à son insu, la faisaient tous les jours plus pareille à celui qui l'obsédait jusqu'à vivre en elle, à parler dans sa voix. Pourquoi pas? S'il faut tout dire, celui que j'aime est loin, très loin ! dit-elle avec un petit rire sans gaîté. Et j'attends qu'il ait trouvé dans les glaces du Pôle les lichens qu'il me faut pour un

philtre..., un philtre bien plus précieux que ceux qui font être aimée puisqu'il donne la puissance de ne désirer que ce qu'on a le droit de désirer!.,, de ne penser que ce que l'on veut!...

Elle regarda la figure béante de sa naïve compagne et, satisfaite de l'avoir réduite au silence, elle retomba dans sa morne songerie.

Deux coups secs et forts frappés à sa porte la firent sursauter comme un appel du mauvais destin. Qui pouvait venir?

Avant qu'elle ait eu le temps de se remettre et de dire d'entrer, on ouvrait ! Edmée s'approchait, tenant avec une maladresse toute masculine un paquet de dentelles blanches qu'elle posa dans le bras de son amie en lui disant de son ton sans réplique :

— Voici mon fils qui vient te chercher! Tante Anna, mal guérie de sa bronchite, est condamnée à la réclusion pour longtemps encore. Elle pleure d'ennui. Elle te réclame. Elle nous met tous sur les dents. Si tu ne reviens pas cette fois, si tu refuses encore de nous venir en aide, c'est que tu n'as pas de cœur...

Yvonne, saisie par une étrange émotion, regardait le petit être ; ses yeux surtout qui, dans leur candeur étonnée, étaient tout de même ses yeux

148 l'épreuve du teu

à lui, tandis que la mignonne bouche était celle d'Edmée...

Cet enfant, leur enfant ! qui fondait leurs traits, témoignait leur union et la sanctifiait, comme d'un seul geste de ses petits bras courts il repoussait dans l'ombre des cauchemars les troubles pensées !...

Elle pleura en baisant la chair tiède et douce du bébé qui, comme s'il l'avait toujours vue, s'accrochait à ses cheveux et, regardant en face Edmée qui, détendue, très embellie par sa maternité heureuse, souriait :

— Tu as bien fait de venir me chercher ! ditelle chaleureusement. Je suis guérie ! bien guérie ! et lasse de cette vie de déracinée dont je n'ai plus besoin.

Longtemps elles bavardèrent autour de la petite créature qu'Yvonne ne se lassait pas d'admirer. La bouilhe qu'on prépara dans la chambre fut une grande affaire et lorsque, plus tard, Georges Serdis très pâle s'avança d'un pas hésitant, Yvonne lui sourit franchement et lui dit avec une cordiale poignée de main :

— Vous savez ? votre fils me préfère à vous déjà !

Elle ne vit pas l'éclair qui, dans les yeux du jeune père, démentait la banale réponse.

Déjà retournée vers le bébé, elle maniait, comme un joujou très fragile, la toute petite main ronde aux minuscules ongles d'agate rose et une joie pure la soulevait au-dessus de ses craintes qu'elle ne comprenait même plus.

C'était en elle l'éveil d'une maternité plus suave et moins égoïste que la vraie,... l'entrée dans une atmosphère lumineuse, un cercle radieux infranchissable à tout ce qui n'est pas pur.

Cette transformation de tout son être, ce coup de foudre de la grâce apaisait à jamais, lui semblait-il, son cœur tendre, avide de dévouement.

Et vraiment, dans les deux femmes heureuses et calmes qui souriaient à l'enfant, on n'aurait pu distinguer celle qui reconnaissait la chair de sa chair de celle qui retrouvait l'âme de son âme, toutes ses tendresses mêlées : amitié d'enfance, et attrait trouble, maintenant épuré, pour celui dont les yeux sombres, parfois trop passionnés, avaient mis leur plus douce lumière dans les nouveaux yeux sans pensée encore et si étrangement pareils...

Paresseusement affalée sur sa chaise longue, ses beaux cheveux encore nattés pour la nuit et s'échappant en mèches désordonnées, Edmée observait Yvonne qui, fraîche et bien drapée par un kimono du vert des pousses nouvelles, jouait avec son fils.

Dans les deux années qui s'étaient écoulées, la beauté de la jeune fille s'était parfaite sing-uhèrement, tandis que M"^^ Serdis très grossie, ses traits de médaille empâtés, avait changé d'une façon anormale et, dans le peignoir lâche qui la faisait plus massive encore, semblait la mère de son amie dont un an la séparait.

Yvonne, accroupie par terre comme les vraies Japonaises dont elle portait si gentiment le cos-

tume, lutinait le bébé qui riait aux éclats et finit par se fâcher tout rouge quand, taquine, elle lui prit son grand clown et se mit à l'embrasser en disant :

— Oh ! qu'il est joli ! Que je l'aime ! C'est mon fils, à moi !

— Non ! non ! tu es ma maman à moi tout seul ! cria Boubie au comble de la rage. Il lui arracha l'innocent pantin, le mit en pénitence dans la corbeille à papier de son père qui écrivait, et courant frotter contre elle sa petite frimousse où restaient des traces du chocolat du matin, il l'entoura de ses petits bras, la serra bien fort :

— 11 est vilain ! Moi je suis joh ! Je suis ton petit Boubie !

— Pas quand tu es barbouillé ! dit Yvonne qui prit son mouchoir pour essuyer les bonnes joues fermes si rebondies que, de profil, elles cachaient le drôle de petit nez tout plat.

Boubie, pas très content, se laissait faire en fermant sa bouche presque toujours entr 'ouverte et dont la lèvre supérieure avait encore le pli retroussé que lui donnent les tout petits en tétant.

Malgré ses trois ans, il gardait son air très bébé qui ravissait Yvonne. Elle l'embrassa à

l'épreuve eu PEU 153

pleines lèvres, prit les boucles couleur de pain brûlé qui retombaient sur les yeux du petit bonhomme et, détachant le velours qui liait ses propres cheveux, les serra tout au-dessus de sa tête, en fit un amusant plumet de Peau-Rouge :

— Viens te voir en sauvage ! Elle porta sur son épaule devant la glace Boubie enchanté, qui la battait avec ses petits talons d'une marche triomphale, signe d'intense jubilation,

A eux deux ils faisaient un bien joli tableau et, pas plus l'un que l'autre, ils ne le savaient.

Yvonne^, toute rose, riait à son joujou vivant, sans voir la contemplation ardente du jeune père qui oubliait d'écrire, ni le regard lourd, scrutateur, bizarre qu'Edmée promenait d eux à lui. Dans sa tenue peu soignée, celle-ci faisait ressortir l'élégance native d'Yvonne coifiée d'un coup de peigne comme pour le bal à cause des ondes lustrées de ses cheveux, et sur qui le crépon vert pâle drapé d'une seule agrafe avait des plis superbes qu'un grand couturier aurait malaisément copiés.

Mais Boubie très entêté suivait son idée et, à peine assis au milieu des jouets ou plutôt de débris de jouets qui avaient ses préférences :

— N'est-ce pas, il est vilain le clown ? Et c'est moi ton petit garçon ? Tu es ma maman ?

d54 l'épreuve du feu

— Eh bien ! et ta vraie ? dit Yvonne d'un ton de reproche en lui montrant Edmée.

— Elle aussi ! dit Boubie sans se déconcerter. J'ai un seul papa, mais j'ai deux mamans ! Voilà! conclut-il avec décision.

— Voilà 1 répéta Edmée en riant avec une pointe d'aigreur... Heureusement que je ne suis pas jalouse;... sans cela...

Elle appuya sur Yvonne, qui rattachait les souliers toujours défaits de Boubie, un étrange regard et s'adressant à Tenfant :

— Tu fais bien de te munir de deux mamans ! dit-elle. C'est plus sûr!... Si celle que tu me préfères, parce qu'elle sait mieux jouer, a une nouvelle lubie et recommence à courir le monde, tu seras bien heureux de m'avoir !

— Je ne courrai plus le monde, dit Yvonne en faisant avec docilité la tour de dominos commandée... Si, peut-être! reprit-elle : quand Boubie fera son voyage de noce. Pour me désennuyer !

« Dire que cette petite chose deviendra un homme comme les autres! s'écria-t-elle en un soupir de regret... Qu'il aura de grands gestes brusques, de la barbe!... qu'il fera souiîrir ! . . . qu'il souiîrira ! »

Et la fougue avec laquelle elle le serra dans ses

bras comme pour le défendre contre la vie qui marchait et l'emportait loin, avait quelque chose de si maternel qu'Edmée, oubliant sa complexe jalousie, lui sourit et que toutes deux communièrent dans leur amour pareil et inquiet du tout petit.

Georges continuait à ne pas écrire et à les regarder. Mais elles ne s'en aperçurent pas. Pleinement heureuses par l'enfant, elles oubliaient également le père.

Maintenant, c'était l'heure de la farine lactée ,

— Avec Yvonne ! dit impérieusement Boubie qui repoussa l'Allemande détestée.

Et dans les bras de sa japonaise petite maman, il se mit à engloutir avec religion les grandes cuillerées bien pleines, sans même se rebiffer quand, de la serviette, elle effaçait les empiétements de la bouillie sur le rose des bonnes joues.

Puis, bien repu, Boubie consentit à rester tranquille sur les genoux d'Yvonne qui chantait de plus en plus bas des airs anciens populaires, mineurs, monotones et naïfs.

Tout en modérant sa voix douce, elle regardait les yeux larges et neufs clignoter, s'alourdir, la petite tête vacillante chercher au creux de son épaule le coin habituel pour s'y

cacher, tandis qu'un souffle de plus en plus régulier sortait des lèvres roses drôlement retroussées sur des grains nacrés qui étaient des dents.

Il dormait. Yvonne se tut et regarda avec son beau sourire de vierge mère l'enfant qui trompait tous ses besoins d'amour.

Lorsqu'elle l'eut porté doucement sur son lit et qu'embellie par le même sourire apaisé, elle revint auprès d'Edmée et prit son ouvrage, celle-ci la dévisagea sournoisement, tout en lui disant de ce ton moqueur, hostile, réservé jusqu'ici à tante Anna :

— Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais bien savoir comment, toi qui aimes les enfants jusqu'à devenir bébé pour leur plaire, tu as pu pendant près de deux ans te priver du pouponnage qui t'amuse si fort?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Si tu trouvais notre vie monotone, elle l'est tout autant, et tu ne parles plus de nous quitter... Alors?

— Alors ! dit Yvonne qui, laissant son ouvrage, se mit à rire de bon cœur, j'étais bête, tout simplement. Et j'aurais d'autant plus de peine à t'expliquer ;ma conduite que, moi-même je ne la comprends pas et que je m'en veux de m'être privée des premiers progrès du cher petit.

Dans ses yeux clairs qui ne se baissaient pas, sur tout son pur visage, pas un frisson ne passa tandis qu'elle disait ce qu'elle croyait la vérité. Le trouble vertige était si loin qu'elle l'oubliait. Devenue mère avant d'être femme, elle ne rêvait plus jamais d'amour. Elle ne voyait rien au delà des courts petits bras, des mains rondes et griffantes qui, le matin, ouvraient tyranniquement ses yeux endormis.

Et en ce moment même où Edmée, avec une insistance singulière, la forçait à se souvenir, elle haussait les épaules. EUe riait. Elle ne sentait pas la force aimantée des yeux de Georges toujours inactif, amaigri, les traits tirés et tristes; Georges qui, lui, n'oubliait pas, luttait...

— Pourquoi ne veux -tu pas accompagner Georges à Valfontaine? dit Edmée à Yvonne avec humeur. Tu l'empêcherais d'accepter, pour avoir la paix, tout ce que voudra l'architecte.

— Votre confiance me flatte, dit paisiblement Georges. Mais n'insistez donc pas. Votre amie ne se séparera pas de son Boubie jusqu'au soir !

— Elle le fera ! dit Edmée, et quelque chose de très acerbe perçait sous la douceur voulue de sa voix modulée avec l'habituelle prétention. Elle comprendra, je l'espère, qu'une mère et une gouvernante suffisent amplement ! Enfin, ditelle tandis qu'un sourire nerveux crispait ses traits, trop est trop ! et ton adoration simili-

maternelle, Yvonne, prend quelque chose d'excessif qui sent sa vieille fille d'une lieue !

— C'est bien ! dit Yvonne très froissée. J'irai, puisque tu y tiens. Mais vraiment, ton mari peut bien défendre seul nos intérêts.

Comme elle sortait, elle s'arrêta, tout émue par un furtif regard de Georges : un regard si indéfinissable que son cœur se mit à battre à grands coups. Deux fois seulement, dans cette longue période depuis son retour, elle avait eu cette sensation de contact matériel ; de quelque chose qui, partant de ces yeux d'homme, pénétrait en elle, y touchait des cordes intimes, tout un inconnu vibrant !

Le jour où, ne se croyant pas vu, il avait prolongé l'intense contemplation, son malaise fut tel qu'elle avait pensé encore aux pauvres bestioles qui chancellent avant d'être forcées, par les prunelles fixes, à tomber, à ne plus être qu'une proie palpitante. Mais, à la réflexion, elle avait ri de ces peurs nerveuses. Ne s'était-il pas montré, depuis son retour, impeccable ? plus froid même que de raison? Pourtant, cette fois, elle avait peur vraiment. Elle revint sur ses pas et malgré l'embarras qui la rougissait, elle dit :

— Eh bien, non ! toute réflexion faite, je reste!... H fait trop chaud, et.,,

— Et, interrompit Edmée avec une doucereuse mais très mauvaise ironie, le tête-à-tête avec mon mari t'effraye, n'est-ce pas?

Avant qu'Yvonne, saisie, eût repris contenance elle ajouta, sans élever sa voix toujours aussi lente et précieuse, mais où vibrait un je ne sais quoi de discordant :

— Ma chère ! il faut te marier au plus vite. Il n'est que temps. Quoi de plus vieille fille encore que ce nouveau scrupule, cette crainte perverse en somme, à propos de tout et de tous? Ce qui t'occupe tant ne tient pas une si grande place dans la vie des autres ! Et personne, ici, je t'assure, ne pense à te compromettre !

Yvonne, violemment irritée l'arrêta :

— Assez là-dessus ! dit-elle avec hauteur. Tes plaisanteries, sont trop lourdes, vraiment !

— Mais rien n'est plus sérieux ! dit Edmée affectant toujours un calme moqueur, tandis que ses yeux glauques devenaient plus clairs et plus saillants. Je vois très bien tes airs de colombe effarouchée ; je savais que tu refuserais cette promenade. Eh bien, que veux-tu ? à ton âge, je trouve cela comique. Sans nier ta séduction, je crois qu'elle est moins dangereuse que tu ne te le figures et qu'elle ne suffirait pas à faire d'un

162 l'épbeuve du feu

honnête homme un scélérat. Mais rassurez-la donc, Georges ! aidez-moi !

Très pâle, il dit sourdement, sans lever la tête du papier qu'il barbouillait au hasard :

— Que répondre à des plaisanteries qui dénotent un pareil manque de tact ?

— Vous trouvez? dit froidement Edmée en le toisant. Eh bien, savez-vous ce que je trouve, moi ? Que vous prenez bien au sérieux un mot dit en l'air.

Elle se retourna vers Yvonne qui, désemparée, nattait machinalement la frange de son fauteuil et, la dévisageant avec une insistance presque cruelle :

— Mais, j'y pense, dit-elle toujours ironique et mielleuse : que vas-tu dire de ta nouvelle installation d'été ? J'avais cru te faire plaisir en te donnant l'appartement de la tour. Tu vas avoir une peur effroyable ? Le jardinier borgne dort tout près de ton escalier dérobé qui mène au billard. Te trouveras-tu assez gardée par mon mari, ton seul voisin, et pourras-tu voir en lui non plus un danger, mais un protecteur ? Dis-le franchement. S'il le faut, je ferai mettre la serrure qui manque... Même un secret de coffre-fort au besoin ?

— Ne pourrais-tu pas trouver quelque chose

de plus nouveau pour faire de l'esprit ? dit Yvonne en s'efforçant de garder son calme. En tout cas, peu importe que cette chambre me plaise puisque je n'y resterai pas et que, pour fêter notre réconciliation, j'ai promis à mon frère de passer l'été chez lui.

— Seconde fuite, alors? dit Edmée qui ricana. Mais... tu sais que, avec tes petits airs de franchise naïve, tu es très mystérieuse?

— C'est toi qui l'es ! dit Yvonne en se contenant à grand'peine. Et, ce que je ne m'exphque pas, c'est que, faisant tout ce que tu peux pour me blesser, tu t'étonnes que je pense à partir. Admettons que, à vingt-six ans, je ne compte plus! Que mes préjugés sont ridicules, tout ce qu'il te plaira ! Mais, s'il ne me convient pas de répondre aux remarques malveillantes de tes cousines par des bravades, je suis libre. Et tes moqueries me feront fuir ta maison ; tu as dit le mot : fuir ! mais non pas céder.

— Comme tu prends les choses ! dit Edmée, qui saisit par force et secoua la main d'Yvonne. Allons, je me tais ! Je serais bien trop attrapée si tu nous quittais. Pour Boubie, je me passerais facilement de toi, mais que ferais-je de tante Anna qui s'affaiblit, dont la vue baisse et qui...

— Qu'est-ce qu'on dit de moi ? fit la bonne voix essoufflée de M™e Grasset, qui tomba lourdement sur un fauteuil.

— Peu de chose, dit froidement Edmée. Je rassurais Yvonne sur l'isolement de sa tourelle à Valfontaine en lui disant que mon mari sera tout près, puisque je fais de sa chambre mon boudoir.

— Est-ce possible ? dit tante Anna, en écarquillant les yeux. Mais, ma fille, elle est absurde, ta nouvelle installation! Que diront les domestiques ? Et, pour ton mari, pour toi, quelle incommodité que ce couloir interminable !

— Nous n'en serons pas souvent gênés, dit Edmée avec un désagréable sourire plein de sous-entendus. Je dormirai plus tranquille ; Georges travaille trop tard pour mon goût.

Mme Grasset leva dans un geste de tragédie ses gros bras dont les bracelets multiples firent un bruit de ferraille.

— Eh bien ! dit-elle avec un soupir, ton oncle et moi nous n'étions pas si distingués. Nous n'avons jamais eu qu'un lit ; non pas, je t'assure, faute de place, mais. . .

— Cela prouve, dit Edmée d'un ton cassant, qu'en ceci comme en la plupart des choses, nous ne nous ressemblons pas.

La porte se ferma brusquement sur Georges. Dès que ses pas se furent éloignés, Mme Grasset, rouge d'indignation, cria avec une hardiesse que jamais elle n'avait eue devant sa nièce :

— Enfin, qu'est-ce qui te prend ? Tu dis des choses !... Je ne savais où me mettre hier lorsque, devant ta vipère de cousine, ton mari et Yvonne, tu as fait cette inconvenante sortie au sujet des femmes qui prennent un amant. Tu disais : (( Je les admire ! quand on a [déjà une corvée chez soi, recommencer dehors !...)> Corvée ! tu l'as dit ! tu l'as dit ! corvée ! Mais, malheureuse, que ferais-tu s'il te prenait au mot et s'il...

— Mais qu'il fasse donc ce qu'il voudra ! dit Edmée avec une irritation qui ne se trahit que par le subit éclaircissement de ses yeux. Est-ce que je suis femme à être jalouse ?

Elle se leva et après avoir arpenté la bibhothèque, elle revint se planter devant la grosse dame qui, stupéfaite de son éclair de courage, le regrettait et aurait voulu rattraper ses mots :

— En tout cas, dit-elle en laissant déborder pour la première fois sa haineuse rancune, c'est bien toi qui devrais être la dernière à me reprocher ma froideur. T'ai-je caché mes sentiments quand tu t'es donné tant de mal pour me décider ? A ce moment, tu trouvais qu'on doit se

166 l'épbbuve du feu

marier par raison. Tu disais : « On a un soutien. On vit en bons camarades, les enfants viennent... Ji> Eh bien! je t'ai écoutée. Du reste, je ne m'en plains pas, s'empressa-t-elle d'ajouter de son air le plus hautain. Mon fils et ceux que j'aurai encore me suffiront. Mais, je t'en prie, ne te mêle pas de ce qui ne regarde que nous deux et que tu ne sais pas, car je n'ai pas l'habitude de prendre des confidentes.

— Elle peut, en tout cas, dit Yvonne avec une involontaire véhémence, être choquée par tes torts apparents, te dire que si, à force de blesser ton mari, tu l'éloignés, tu n'auras pas le droit de te plaindre.

— Aussi ne me plaindrai-je pas, dit Edmée, avec un pénible rire saccadé. Mais qu'elle vienne donc, la remplaçante que tout le monde semble attendre autour de moi ! Je lui dirai : Grand bien vous fasse I Et... amusez- vous... si vous le pouvez!...

Après avoir piétiné sans but, en attendant une réponse qu'aucune des deux femmes consternées ne pensait à faire, elle sortit de son pas lourd.

— Ce qu'il faut entendre! ce qu'il faut entendre! gémit M™e Grasset en cachant sa figure marbrée dans ses mains, dont les bagues s'enfonçaient entre des bourrelets trop blancs.

Elle n'était plus la même depuis sa bronchite, et ses yeux pochés, bouffis, clignotaient, tandis qu'essuyant les larmes défendues par l'oculiste et qu'elle regrettait, elle confiait à Yvonne :

— Je t'assure qu'elle m'effraie tant je la trouve bizarre!... Serait-elle malade sans le dire? Elle est si cachottière! Cela expliquerait son irascibiHté. En tout cas, je déplore bien plus qu'elle ce mariage qu'elle me doit et qu'elle a le triste courage de me reprocher... Ai-je assez fait de mensonges pour replâtrer ces fiançailles qui craquaient à chaque instant! Pauvre garçon! Il méritait vraiment mieux! Et au lieu d'être si gentil pour moi, il aurait bien le droit de me garder rancune du mauvais tour que je lui ai joué en lui faisant croire des choses qui n'étaient pas, pour l'empêcher de se retirer!.,. Mais, enfin! elle a tout pour être heureuse! Que lui faut-il? La comprends-tu, toi?

— Pas du tout! dit Yvonne très soucieuse. « Ce qui est certain, pensait-elle, c'est qu'elle me prend en grippe ! qu'elle ne veut pas en convenir. Mais pourquoi?...

Tante Anna, qui se poudrait avec soin pour effacer les traces de larmes et regardait avec inquiétude ses pauvres yeux menacés, entraîna Yvonne dans sa chambre :

i68 l'épreuve du feu

— Vois-tu! dit-elle en marchant, cela m'ennuie bien de vieillir! Mais j'aime encore mieux avoir mon âge que d'être jeune à la façon de maintenant! Au moins j'ai connu de bonnes heures qui m'ont laissé des souvenirs!...

« Ah ! soupira-t-elle, tout en s'afïalant dans une bergère, je n'étais pas un aigle comme Edmée! Non ! j'aurais été bien embarrassée de tenir tête à mon mari dans des discussions savantes. Mais quand il rentrait le soir, au lieu de rester empaillée sur ma chaise longue, sans même lever les yeux, je courais me jeter à son cou ! Je riais ! Je disais des choses sottes, peut-être, mais gentilles! Et lui, il m'aimait bien mieux ainsi que si j'avais péroré comme un pion. Les hommes, ce qu'ils nous demandent, ce n'est pas d'être pédantes, mais bonnes ! Et rien qu'en aimant mon mari de tout mon cœur, en me faisant belle pour lui, en tâchant de l'égayer, de le distraire de ses fatigues du dehors, j'ai mieux rempU mon rôle que bien d'autres! Tâche de faire ainsi! Crois-moi!...

Longtemps elle bavarda et une buée attendrie rendait encore plus troubles ses yeux pochés, tandis qu'elle remuait les cendres de sa jeunesse qui, depuis sa maladie, l'occupait constamment, lui faisait regarder en arrière avec regret la route parcourue, si longue et, hélas! si près de finir...

l'épreuve du fbu 169

Yvonne, absorbée par ses pensées, l'écoutait à peine; elle tressaillit en saisissant cette phrase venant à la suite d'elle ne sayait quoi :

— Elle fait la fière, mais tout de même, s'il en aimait une autre, elle souffrirait!

— Madame, la nouvelle masseuse est là! dit très respectueusement une jolie femme de chambre en dissimulant un sourire narquois.

— Qu'elle entre ! Tu sais, Yvonne, il paraît qu'elle supprime les doubles mentons. Tu ne vas pas te moquer comme Edmée et me dire : « Pour plaire à qui? » Mais à moi ! Aux miens ! Et ma foi, dit-elle toute hérissée par le sarcasme si habituel qu'elle croyait l'entendre et y répondait aigrement, je suis plus dans le vrai que ces jeunes femmes qui, elles, ont le devoir de plaire à leurs maris et qui se négligent; passent la moitié du jour dépeignées : en souillons ! Enfin, oubhent si bien leur sexe, que les autres l'oublient aussi !...

« Cela leur sert à grand'chose ! dit-elle en haussant les épaules, de prendre des airs importants de garçons ratés !... Femmes, elles le restent par leurs tracasseries méchantes ! Par leur nervosités ! Et tout ce qu'elles gagnent à vouloir se mettre au-dessus des autres, c'est de s'isoler dans leur coin où, pour peu qu'elles s'en donnent la peine, personne n'ira les déranger !

170 l'épreuve du peu

Mais la masseuse entrait, et, en la questionnant sur ses cures, elle s'égaya. L'accès de clairvoyance était fini. Dans ce cerveau léger les idées puériles reprenaient leur bruit de grelot. Ce qu'elle avait entrevu : l'inquiétante fissure de l'union cimentée par elle si inconsidérément, cessait de la tourmenter. Elle ne s'effrayait pas de sa responsabilité si grave dans tout ce qui pouvait arriver...

Mais Yvonne, elle, ne se calmait pas. Elle ne put dormir de la nuit. Cruellement agitée, elle se tournait, se retournait en cherchant à comprendre ce que pensait Edmée... Dans l'ombre elle crut sentir encore l'indéfinissable regard de Georges, et, chose terrible, des sensations d'avant son exil se réveillaient, se mêlaient au présent; le frisson qu'un contact involontaire de leurs mains sur une tasse de thé lui avait donné chez sa mère, un jour!... La défaillance, enfin ! Le redoutable vertige trop oublié... Le hamac où, presque dans ses bras, elle l'avait entendu en un souffle ardent lui avouer sa peur d'elle I... son envie de la jeter au loin!...

Gomme dans la chambre noire toutes ces choses vagues s'éclairaient violemment ! se coordonnaient. , . montraient leur nature véritable ; leur figure de péché... Et l'acrimonie d'Edmée s'ex-

pliquait aussi!... Jalousie! Jalousie d'autant plus mordante que, par orgueil, elle s'entêtait à la nier ! A feindre une confiance qui, si elle avait été sincère, aurait eu quelque chose de moins outré et de moins agressif...

« Mais pourquoi rester ici? se dit-elle. Tante Anna va mieux et maintenant que je sais combien, à cause d'Edmée, j'ai été injuste pour Tilly, ma place est chez mon frère. Demain je lui télégraphie et je pars !... »

Demain Boubie avait une très forte fièvre et toussait rauque, et rien n'exista plus chez tous que la peur angoissée du plus grand des malheurs.

Pendant des jours et des nuits, Yvonne ne pensa qu'aux bottes d'ouate, aux potions qui n'étaient acceptées que de sa main. Boubie ne se laissait approcher que par elle et, sans s'apercevoir de la fatigue, sans presque dormir, elle le regardait douloureusement.

Quelle joie lorsque le cher petit, si pâle encore, s'endormit paisiblement pour la première fois, son pantin manchot dans les bras, cachant à moitié dans le coussin sa lèvre drôlement retroussée et son petit nez que les joues dégonflées laissaient voir...

Tous trois ils écoutaient, penchés, le souffle

enfin égal et, les larmes aux yeux, ils se souriaient... Qu'elles étaient loin, les chimères qui avaient fait passer à Yvonne une si mauvaise nuit! Comment aurait-elle vu autre chose qu'un père dans cet homme courbé si tendrement sur le petit lit? Et Edmée, radieuse, n'était-elle pas l'amie de toujours? Elle souriait même quand Boubie l'écartait en disant :

— Pas toi, maman, Elle ! et que, cramponné à la main de la jeune fille pour être bien sûr qu'elle ne se sauverait pas, il ouvrait ses yeux devenus trop grands pour sa toute petite figure et disait tyranniquement :

— Qu'est-ce qu'a fait encore le crapaud au collier d'or? Alors?...

— Alors... répétait docilement Yvonne. Et tant qu'il voulait, elle égrenait d'originales légendes, promenait son chéri émerveillé dans les landes des fées où toujours la même Sylphina capricieuse, le même crapaud si bon que miss Darrel lui avait fait connaître, revenaient plus fantasques et plus brillants.

Elle ne se taisait que lorsque, assoupi, il ouvrait encore plus sa chère petite bouche, jamais bien fermée, d'innocent.

« Gomment ai-je pu croire qu'il me serait possible de le quitter? pensait-elle en posant ses

lèvres sur les boucles moites. Mais je ne vivrais pas, loin de lui!... »

Elle n'eut pas un mot de protestation lorsque Edmée, de son ton sans réplique, lui dit :

— Je viens d'écrire à ton frère que tu ne peux pas tenir ta promesse à cause de Boubie qui a besoin de toi, et que tu ne quitteras pas Valfontaine.

Pourtant la première nuit là-bas, elle dormit très mal. Cet immédiat voisinage la troublait... Avant le jour elle crut entendre un pas assourdi dans le couloir. Est-ce que quelqu'un ne s'arrêtait pas à sa porte longtemps?... puis rentrait dans la chambre de Georges... Mais non, qu'aurait-il fait là ? A cette heure ?

Cependant lorsque, au matin, elle se retrouva en sa présence et qu'on lui demanda si elle avait bien reposé, elle se troubla. Et, chose étrange, lui, l'homme pondéré, froid, ne se détourna pas assez vite pour qu'elle ne vît pas la couleur de brique qui couvrit subitement son visage jusqu'à la racine des cheveux drus et droits...

— Mais qu'a donc Yvonne? disait M^e Grasset, sans se décider à servir le premier déjeuner, elle qui est toujours descendue la première? Yvonne, ma chérie! cria-t-elle, voilà trois fois qu'on sonne pour toi.

— Je viens ! dit de loin une voix rauque qu'ils eurent peine à reconnaître. Et elle parut enfin, mais si décomposée que M^e Grasset eut un cri en la voyant :

— Tu es malade?

Elle ne parut pas entendre. Égarée, chancelante, elle fixait ses yeux agrandis par un tragique halo sur le coin d'ombre où Georges Serdis semblait vouloir se cacher...

Enfin elle dit avec effort :

— Très malade... une grosse fièvre... Qu'on prépare l'auto. Je vais consulter... et rester à Paris si j'ai quelque chose de contagieux pour Boubie.

— Mais c'est insensé ! dit Edmée avec une vraie colère. Il était hier soir encore sur toi ! Ne pouvais-tu pas dire plus tôt que tu te sentais malade? Si tu as quelque chose de mauvais, il l'a pris.

— Je ne crois pas!... dit péniblement Yvonne, sans même remarquer le féroce égoïsme maternel de son amie qui la brusquait en la voyant prête à défaillir. C'est seulement dans la nuit que...

— Faites avancer l'auto ! commanda M^e Grasset avec agitation. Et vite! Mon Dieu, mon Dieu! Elle ne peut pas faire une maladie ici, loin de tout secours... Et puis Boubie,... nous-mêmes... Mais on ne peut pas non plus la laisser s'en aller seule dans cet état... Que faire? Moi, je le dis franchement, j'ai peur!... Je me sens si fragile encore, si accessible à toutes les contagions... Vous irez, Georges?

— Je ne veux personne! dit Yvonne si farouchement que les deux femmes, effrayées, se regardèrent.

l'épreuve du feu i77

— Elle a certainemet le délire ! murmura tante Anna. Elle a une autre voix, une autre figure ! Qu'est-ce qui va se déclarer, Seigneur? En l'absence de sa famille, quelle responsabilité pour nous...

Désolée, elle s'agitait sans but, cherchait des sels qu'elle avait sous la main, faisait du bruit pour s'étourdir, pour oublier sa peine de se sentir si lâche devant le mal de l'enfant dévouée qui avait passé tant de nuits à son chevet et près de Boubie.

« Je n'aurais pas été ainsi avant!,.. » pensaitelle. Et c'était vrai; c'était la misère de son pauvre être en voie de destruction qui lui donnait cet égoïsme féroce, cette peur de la mort spéciale à ceux qui la sentent sur eux déjà...

Edmée, elle, ne pensait qu'à son fils et donnait des ordres pour l'envoyer au fond du parc et l'y retenir jusqu'au départ de l'auto qu'on entendait sortir lourdement du garage.

Yvonne, prostrée dans un fauteuil, regardait le vide sans pouvoir répondre aux deux femmes qui bientôt prirent des prétextes pour s'éloigner, affolées par la peur du microbe qui rend impitoyable.

Seule !.., elles la laissaient seule !

Mais non!... Craintivement, celui qui lui faisait horreur s'avança...

Elle eut un terrible regard et, les dents serrées, elle scanda :

— Sortez!... je vous méprise ! Que je ne vous voie plus jamais!

— Ah! s'écria-t-il, vous ne pouvez pas me mépriser plus que je ne le fais moi-même. Je me serais tué cette nuit, si je n'avais pas dû vous dire avant... ce qu'il faut que vous sachiez...

Il y avait une telle sincérité dans son désespoir que quelque chose en elle s'émut un instant. Mais aussitôt elle eut honte de sa faiblesse ; sans lui répondre, elle sortit d'un pas vacillant et s'enfonça dans les massifs du parc.

Il osa la suivre et lorsque, à bout de forces, elle se laissa tomber sur un siège et répéta durement :

— Hors d'ici! il répondit avec une fermeté telle que, dominée, elle le laissa parler :

— Non! pas avant de vous avoir dit que... mon ivresse a été dissipée par votre évanouissement et que je ne vous ai fait aucun mal !

« Je ne m'en juge pas moins coupable ! dit-il douloureusement. Le réveil tardif de ma conscience ne me rend pas moins vil à mes propres

yeux. Mais, enfin, il vous a sauvée, et vous sortez d'ici... sans rien avoir à avouer à votre futur mari. »

— Mon mari ! répéta Yvonne hors d'elle. Vous osez me parler de mon mari? Lâche I cria-elle au paroxysme de la fureur. Vous savez bien que je ne peux plus me marier! Que...

— Vous êtes folle! dit-il avec une énergique violence qui, malgré tout, lui imposa. En quoi mon désir criminel repoussé par vous, peut-il vous déshonorer? Dites-moi toutes les insultes, je mérite les pires! Mais ne dites pas que vous êtes perdue ! Non. Sur la vie de mon fils, je vous jure...

— Votre fils ! s'écria-t-elle, et ses larmes coulèrent enfin. Boubie que je ne verrai plus... Dites! est-ce que ce n'est pas perdu, cela? Estce que ce n'est pas le meilleur de ma vie que vous me volez ?

Désespérément, elle sanglotait, toute secouée par des sursauts convulsifs, et lui, la tête cachée dans ses mains, il pleurait aussi...

Pendant un moment, le silence se fit entre ces deux êtres torturés. Un oiseau chantait. Les feuilles dont le soleil faisait des émeraudes vivantes remuaient soyeuse ment. Une brise

mêlait la sauvité des héliotropes à la senteur fraîche de l'herbe arrosée. Tout restait calme autour de ces détresses qui haletaient... Il reprit enfin très bas, sans la regarder :

— Est-ce bien moi qui ai pu?... moi qui, deux minutes avant, m'en croyait incapable?... Une enfant qui m'était confiée !

<r Mais pourquoi aussi, dit-il avec une fureur subite, êtes-vous revenue après que je vous avais dit ma peur de vous ? pourquoi me tourmentiezvous par votre charme, embrasiez-vous mes jours et mes nuits ? Je ne voulais pas vous aimer. Ce que j'ai lutté, soufiert dans ces insomnies, qui le saura jamais?

Il eut un grand frisson.

— Et rien pour me défendre de vous! dit-il avec une croissante excitation. Les plaisirs où d'autres hommes, à ma place, auraient cherché une diversion me répugnaient!...

« Je voulais vous éloigner par un mariage et, quand vous nous écoutiez, j'avais peur! peur que vous donniez à un homme ce que personne ne me semblait digne de posséder. Comme je vous ai détestée ! maudite ! dit-il violemment, toujours les yeux au loin..., maudite pour votre emprise sur ma volonté..., votre ignorance hautaine de mon mal... Quand vous vous

vous étendiez devant moi et que, si inconsciemment provocante, vous souriiez, j'avais envie de briser ce corps fait pour les délices d'un autre ! d'éteindre ces yeux qui me brûlaient, me donnaient la fièvre, faisaient de moi un pauvre être impulsif, un criminel, un fou !

« Et j'aurais toujours résisté, peut-être, dit-il après une pause, avec un geste désolé. Il a fallu ce mauvais hasard, cette fatalité ! la porte du billard sur votre escalier restée ouverte... Je vous croyais endormie encore. J'ai voulu vous regarder seulement! rien qu'une minute et me sauver !... Mais vous étiez là, debout..., toute blanche dans la lumière!... Vous avez eu peur. Et pendant que vous m'ordonniez, puis que, affolée, vous m'adjuriez de sortir, vous me parliez d'honneur, je me taisais, et... moi qui me croyais un homme, je devenais une brute !

« Quelle misère! Quelle honte, dit-il plus calme, pensivement, que l'éducation, les principes ne tuent pas l'être d'instinct !... qu'il puisse se réveiller, détruire tout en nous!...

Ce n'était plus à elle qu'il parlait, mais à lui ! C'était toute sa conscience d'homme probe et civilisé qui se soulevait devant l'acte odieux, sauvage, incompréhensible pour celui môme qui l'avait commis. Et, malgré tout, elle sentait ce

182 l'épreuve du peu

qu'il y avait de tragique dans cette déchéance d'un homme dont elle ne pouvait méconnaître la loyauté passée.

En l'entendant, quelque chose commençait à la tourmenter.

— Dites 1 fit-elle, non plus méprisante, mais angoissée, dites : est-ce que vraiment j'ai été coquette ? coupable envers vous ?

Attendri, il la contempla dans une sorte d'extase.

— Non ! dit-il. Vous n'avez rien à vous reprocher. Votre pureté qui vous rendait si confiante aurait dû me désarmer... Mais comprenez donc! Dans ma vie si morne, vous étiez là..., avec votre esprit, votre gaîté d'enfant, votre bonté expansive, franche!... Quand vous jouiez avec Boubie, mon cœur sautait... je ne savais plus si vous étiez sa mère ou sa sœur, mais je vous sentais à moi...

— Boubie... mon Boubie... répéta-t-elle sans plus l'entendre, et ses larmes amères, intarissables, recommencèrent à l'aveugler.

L'auto s'avançait. On cherchait Yvonne. D'un effort douloureux, elle se mit debout.

Mais il l'arrêta en se mettant devant elle, et anxieusement :

— Que décidez-vous? Le mal que je vous ai

l'épreuvk du feu 183

fait et que vous dites vous-même inoubliable, je peux le réparer... Edmée, qui ne m'a jamais aimé, acceptera facilement un divorce où je lui abandonnerai tout : mon fils, ma fortune, pour pouvoir vous donner mon nom.

— Vous épouser!... dit-elle avec une si insultante révolte qu'il blêmit et, baissant sa tête humiliée, se tut.

Après un instant, il reprit très amer :

— Puisque je vous fais horreur, je peux m'éloigner, prétexter une maladie, vous laisser près de mon fils que, tout comme Edmée, vous aimez uniquement. De cette façon, ce qui est pour vous le meilleur de votre vie : mon enfant vous restera...

Elle pleura plus désespérément.

— Vous savez bien que cela ne se peut pas... Après ce qui s'est passé, je n'oserai plus regarder sa mère... C'est seulement ma vie à moi qui est finie, puisque je ne me vengerai pas, que je me tairai... Allez! vous pourrez garder votre masque d'honnête homme, et, qui sait? recommencer avec d'autres amies de votre femme...

— Comme vous êtes cruelle ! impitoyable ! injuste ! Comme vous me haïssez ! dit-il en se reculant.

— Oh ! oui, je vous hais ! dit-elle avec une

184 l'épreuve du fbu

véhémence exaltée. Et jamais, jamais, je ne vous pardonnerai I

Ce qu'elle ne pouvait pas lui pardonner, c'était, bien plus que son acte, le retentissement qu'il avait en elle..., l'empreinte de feu dont elle restait marquée...

L'intime défaillance qui avait précédé l'évanouissement, lors'que des lèvres chaudes pressaient les siennes et que, soulevée par des bras puissants, elle avait perdu pied, elle la ressentait encore rien qu'en le regardant. Et elle frémissait à l'idée que, entre elle et cet homme qu'elle croyait haïr, il restait cela!... C'était cela qui était la souillure indélébile, l'indestructible, le honteux lien...

— Viendras-tu enfin ? cria prudemment de très loin Edmée, qui conduisait à l'auto la femme de chambre chargée d'accompagner Yvonne et tout empêtrée de couvertures, de coussins, de flacons de sels.

Elle remonta sur le perron pour regarder son amie monter péniblement dans la voiture et s'y affaisser.

— Réponds à tante Anna qui te dit adieu par la fenêtre, dit-elle avec son accoutumée et si froide correction. A bientôt. J'espère que ce ne sera rien.

— A bientôt ! put encore répondre la malheureuse. Et après un dernier regard désolé vers la petite tache blanche que faisait Boubie sur les prés, elle se laissa emporter dans la poussière et le fracas.

Elle ne pensait plus, ne souffrait même plus. Elle ne sentait que le brusque battement d'aile de l'oiseau de sa toque qui semblait vivre et vouloir se sauver de cette tête qui le brûlait...

— Est-ce que les portes sont bien fermées? dit Yvonne en réprimant un frisson.

C'était ainsi chaque soir. Elle qui n'avait jamais connu la peur vivait dans une angoisse constante à cause de l'ébranlement de ses nerfs qui ne se remettaient pas du terrible choc.

La nuit elle avait des sursauts, des cris d'épouvante. Oppressée, elle croyait sentir encore son souffle coupé par l'enlacement brutal. D'autres fois, et c'était pire encore, lorsque, après une longue et pénible veille, l'engourdissement du sommeil la gagnait, c'était dans une douceur confuse pareille à celle qui l'avait paralysée le tragique matin qu'elle s'enfonçait. Et comme elle perdait conscience, elle sentait les mêmes caresses

effleurantes qui continuaient dans son rêve; l'enveloppaient d'une volupté mystérieuse dont, au réveil, la honte la brûlait...

— Tout est bien fermé, ma chère ! dit miss Darrel du ton de condescendance qu'elle prenait avec son élève redevenue, disait-elle, si « enfant. »

— Et j'ai même barricadé trop tôt ! ajoutât-elle en riant puisque j'entends qu'on vient.

— Qui donc, si tard? dit Yvonne, dont le cœur tout de suite s'affola.

— Entrez ! dit-elle pourtant, de la voix étouffée que lui rendait chaque émotion :

— Encore toi?

Livide, elle lixait des yeux élargis sur Edmée qui, sans se déconcerter, prit la main qu'on ne lui tendait pas.

— Encore moi ! J'avais espéré, dit-elle, de sa voix la plus étudiée en regardant d'un air significatif l'Anglaise, que, si tard, je te trouverais seule et que nous pourrions causer librement.

Déjà miss Darrel refermait la porte.

— Mais pourquoi ce mystère ? dit Yvonne dont les lèvres décolorées tremblaient. Elle est au courant ; elle sait que rien ne me fera quitter ce pays où je trouve le calme nécessaire à mes nerfs surmenés. A quoi bon revenir là-dessus?

Je t'ai dit combien ces luttes me font mal. Par quelles nuits d'insomnies et de fièvre je les paie, et j'aurais cru...

— Tu as mal cru, dit froidement Edmée. Quel que soit mon regret de t'énerver, j'ai décidé, puisque, en somme, tu n'a rien qui mette ta vie en danger, de ne pas quitter Cannes sans avoir tiré les choses au clair et su les véritables raisons pour lesquelles tu nous traites en pestiférés. Tu me dois une explication.

— Je ne t'en dois aucune ! dit Yvonne, après avoir essayé de reprendre le soutfle qui lui manquait. Mon départ ne devrait pas te surprendre puisqu'il était décidé avant l'été et que, sans la maladie de Boubie, de mon petit...

Elle lutta contre son attendrissement et d'une voix affermie :

— Que veux-tu? Tout a une fm... J'ai été tout à vous, bien que souvent blessée par tes sarcasmes... Je suis désolée que tante Anna ait une rechute. Mais qu'y faire ? Je me sens incapable de la veiller... je ne peux pas!... Non, je ne peux pas!

— Tu pourras cependant, dit Edmée, en appuyant sur chaque syllabe, puisqu'il le faut.

Yvonne, à bout de force, ne répondit pas et, détournée, elle attendit, en frappant des coups

sur la table, la fin de cette bizarre persécution.

Après un silence, Edmée reprit :

— Puisque décidément, tu ne veux rien comprendre, je vais mettre les choses au point : que cela te convienne ou non, j'exige que, pour un temps tout au moins, tu reprennes en apparence l'intimité avec nous tous.

— Tu exiges ! dit Yvonne dans un sursaut de révolte. Et de quel droit, s'il te plaît?

— Du droit qu'a toute femme de défendre la réputation de son ménage ! Pas autre chose ! dit Edmée avec son désagréable rire forcé. On commençait à parler de ton séjour chez moi. On parle encore plus de ta fuite romanesque. J'entends enrayer cela.

Comme Yvonne, atterrée, ne trouvait rien à répondre, elle reprit :

— Comprends-moi bien ! Je ne suis pas assez sotte pour être jalouse.

De nouveau, elle eut son rire nerveux.

— Il ressemble si peu à un héros de roman ! dit-elle. Et il sait si bien qu'il est libre de faire tout ce qui lui plaît... Mais hors de chez moi... Enfin, j'ai tort, peut-être ! Mais je n'arrive pas à voir en lui un Lovelace malgré tous tes airs mélodramatiques, tes fuites de toquée...

« Mais ce que tu n'as pas pu me faire croire à moi, reprit-elle avec une sourde colère, le monde le croit. Et je n'entends pas être, à cause de tes incohérences, un sujet de risées! Cela, non! Je ne le veux pas.

Elle s'arrêta pour dominer l'irritation violente qui faisait trembler ses mains ; changeait la couleur de ses yeux. Puis, de son air le plus dogmatique, le plus hautain et détaché :

— Je me suis clairement exphquée, je crois? De ce qu'a pu faire ou dire mon mari il n'est même pas question. Et ce n'est pas, je t'assure, une confession que je suis venue demander. Une seule chose importe pour moi : mon fils et ce qui touche à son avenir.

« Note bien, s'empressa-t-elle d'ajouter en voyant la colère d'Yvonne, que l'effort que je te demande n'est que temporaire. Pas plus que toi, je ne tiens à prolonger cette situation. Le temps de calmer les on-dit et notre simulacre d'intimité cesse. Quant à mon mari, — une nouvelle crise de son bizarre petit rire presque convulsif la secouait, — quant à mon mari, que, pour je ne sais quelle vétille, il m'importe! tu as pris en grippe, il ne te gênera pas. Il ne mettra pas les pieds chez tante Anna où tu demeures. Tu ne le subiras qu'aux dîners que je donnerai pour affi-

cher notre bonne entente, aux promenades que nous ferons ensemble pour la même raison. Tes précieux nerfs si fragiles seront, comme tu vois, ménagés.

« Il me semble, dit-elle en exagérant sa froideur et son ironie, que tu ne peux pas me refuser cela?... A moins que ce ne soit le scandale que tu cherches ?

— Je ne cherche rien! dit Yvonne qui, plus blanche que sa robe, la regarda dans les yeux; rien que la paix que je n'ai pas trouvée chez toi, qui me détestes et me veux tout de même, parce que mon départ te blesse dans ton seul point sensible : ta vanité !

« Sois satisfaite ! dit-elle avec mépris. Je consens. Bien que je n'aie pas ton incroyable force de dissimulation, je jouerai la comédie le temps qu'il faudra pour que le monde pense à autre chose... ce monde dont je ne me soucie pas, moi... Maintenant, plus un mot. Laisse-moi.

— Fais faire les malles, dit Edmée imperturbablement. Nous prendrons le train ensemble ; ce sera mieux.

Lorsque son pas pesant de statue vengeresse ne s'entendit plus, Yvonne se tordit les mains :

« Elle devine ce qui m'a fait fuir et elle me force à ce supplice qui devrait être aussi terrible

pour elle que pour moi!... Elle ne pense qu'aux apparences... au ridicule... Mais quelle femme est-elle donc?

c: Ah ! se dit-elle avec désespoir. C'est elle, c'est son manque de cœur, sa vanité, son hypocrisie qui ont fait tout le mal !... Oui ! tout le mal ! »

— Bonjour, Yvonne.

— Bonjour, Edmée.

Avec une répugnance profonde, la jeune fille répondit au sourire faux de son énigmatique tortionnaire et, sur ses instances, dut se rasseoir auprès de M^e Grasset qu'elle se disposait à quitter.

— On dirait vraiment que je te fais peur, ma chère ? disait de sa voix la plus douce et la plus étudiée M"^^ Serdis. Tu serais encore à Cannes que je ne te verrais guère moins.

Après avoir joué à sa satisfaction la comédie de cordialité qu'elle avait projetée, elle reprit un ton moins affecté et avec humeur :

— Je n'en finis pas avec les ennuis. Après ce

changement de domestiques qui m'a fait remettre mes dîners, après la petite opération qui m'a immobilisée deux semaines, voilà ma belle-mère au plus mal. Il était dit que je ne recevrais pas !

— Ta belle-mère ! dit Yvonne avec un réel chagrin. Mais l'autre jour encore elle était ici...

— Et tu refusais de la recevoir, ce qui l'a peinée outre mesure et n'était pas dans nos conventions, dit Edmée avec un regard glacial. Elle est sortie de chez moi très congestionnée, et, dans la nuit, s'est déclarée la pneumonie double qui va l'emporter.

Yvonne, douloureusement émue, baissa la tête. Elle se souvenait de l'expansion si affectueuse de la pauvre mère avec elle, de son insistance pour la revoir les derniers temps. « Si vraiment elle s'est doutée de quelque chose, pensait-elle, et si j'ai attristé ses derniers jours,... qui sait? causé sa maladie, je ne me le pardonnerai pas... »

Elle revit dans le salon bien en ordre l'excellente femme regardant avec une tendresse presque maternelle la compagne qu'elle aurait rêvée pour le grand garçon qui, auprès de sa mère, redevenait si gai, si enfant, et qui était tombé si bas... Et le sentiment de son involontaire responsabilité lui donnait contre elle-même de la rancune, presque du dégoût.

l'épreuve du feu Vol

(c Quel malheur pour tous que je me sois trouvée sur leur route! y> pensait-elle.

j\|me Grasset sincèrement désolée s'agitait, demandait des détails.

— Il me serait difficile de t'en donner! dit Edmée avec acrimonie. Georges ne bouge pas de là. Hier, il n'est rentré qu'à onze heures du soir : il avait attendu la consultation, en oubUant de me prévenir. Il m'a laissé me morfondre sans un coup de téléphone. Depuis que la maladie s'aggrave, il est dans un tel état que je ne lui demande rien. A quoi bon? Elle ne peut pas guérir. La seule chose qu'il m'importerait de connaître, la durée de l'agonie, personne ne peut la prévoir.

Yvonne, le cœur agité, les tempes douloureuses, écoutait le triste récit fait si sèchement. « Comment, se disait-elle, n'éprouve-t-elle pas, elle, la mère de son enfant, la pitié que moi, sa victime, je ressens à l'idée de ce qu'il doit souffrir? Comme il va se trouver seul quand il n'aura plus le réconfort de ces visites quotidiennes dans la maison où il était toujours l'enfant choyé... Que lui restera-t-il? Tante Anna est bien malade... et Boubie si jeune encore... ï>

— Edmée ! dit tante Anna qui essuyait ses bons yeux gonflés, attends-moi; je m'hnbille.

Quoique ça me fasse mal de pleurer, je t'accompagne là-bas.

— Je n'y retourne pas, dit Edmée tranquillement. J'y ai passé ce matin. Je téléphonerai après la consultation. Cela suffit bien.

— Mais, ma chère, tu ne devrais pas laisser ton mari dans un pareil moment...

— Je t'assure, dit Edmée avec un sourir aigre, qu'il ne se soucie guère de ma présence et que les siens lui suffisent amplement. Ils sont là tous, serrés les uns contre les autres, affolés, larmoyants, et quand j'arrive, que je donne des conseils raisonnables, ils me regardent comme un être extraordinaire. Évidemment, je ne sais pas me mettre à leur diapason. Je n'ai qu'à rester chez moi. Mais vas-y, toi, avec Yvonne. Ou plutôt, non : envoie-la seule. Puisque je dois renoncer aux réceptions projetées, je tiens à ce qu'on la voie là-bas.

« Je ne crois pas, ajouta-t-elle après un silence, qu'il puisse rien survenir aujourd'hui. Cependant, si cela se précipitait, Yvonne, tu enverrais l'auto me prendre au Pré-Catelan où je suis loin du monde, pai' convenance. Tu connais mou coin?

ce Ah ! autre chose ! dit-elle encore en revenant sur ses pas. Ton répertoire est-il à jour? J'aurai besoin de toi pour beaucoup d'adresses et de

courses. Inutile de venir me donner toi-même les nouvelles si l'état est stationnaire. Fais-moi savoir seulement si mon mari passe la nuit, bien que je laie prévenu que cela me contrarie. Je préfère que Boubie te voie le moins possible, puisqu'il doit se déshabituer de toi.

— Cest bien ! dit Yvonne qui lutta contre une vraie répulsion pour prendre la main froide que, avec le même sourire faux de l'arrivée, on lui tendait.

<î: Elle est odieuse! odieuse! y> pensait-elle dehors. Et dans son indignation elle marchait si vite qu'on la regardait.

Elle s'en aperçut, modéra son allure, et s'étonna.

Était-ce bien elle qui, prise de pitié, courait voir la mère de celui qui avait brisé sa vie?

Elle hésita. Mais elle crut revoir le triste et si bon visage de la pauvre femme. Et une singulière douleur lui vint à la pensée que, en suffoquant comme tante Cécile, elle pensait peut-être à la faute du iils chéri qui pleurait seul pendant que sa femme, indifférente, hostile même, promenait son bébé...

« Oui vraiment, j'irai, même si ce n'est pas ma place. Les malheureux!... »

Elle monta d'un trait les cinq étages de la

vieille et simple maison où Georges était né, avait grandi, et que sa mère avait préférée à d'autres plus en rapport avec sa fortune accrue, à cause des souvenirs qu'elle y retrouvait.

La porte de l'escalier était grande ouverte et une odeur d'étlier qui fit passer devant ses yeux la blanche figure de tante Cécile mourante l'émut péniblement.

Une garde en blouse passa en courant sans la voir. Puis vint une jolie femme, les yeux très rouges. Une nièce. Elle ne reconnut pas d'abord Yvonne, dans son trouble, puis elle dit tristement, sévèrement :

— Edmée fera bien de ne pas s'éloigner... Tout à l'heure nous avons cru que c'était fini et on ne savait où l'envoyer chercher. Si vous aviez vu le fils!... Le malheureux... si seul...

Elle eut un geste qui en disait long, puis très bas :

— Voulez-vous me rendre un service ? Allez congédier les cousines d'Edmée qui sont au salon. Je ne peux pas voir ces mauvaises femmes qui ont fait tant de mal à ma tante. Les néfastes créatures ! Sans elles, sans le tourment qu'elles lui ont donné, cette pneumonie ne se déclarait peut-être pas

C'était donc vrai, une émotion terrible à cause d'Yvonne avait pu...?

Le cœur bondissant, elle alla dire aux commères les mots qu'il fallait pour s'en débarrasser.

Et, tout en parlant, elle regardait de loin les deux vieilles filles vulgaires, courtaudes, taillées à coups de hache comme des poupées à deux sous. La cadette défraîchie, noire, la face plate, sournoise, les yeux bridés, son trop petit nez perdu dans des joues carrées et trop près de cette bouche pincée, mauvaise, qu'elles avaient toutes les deux.

Mais l'aînée était la plus repoussante, la plus jaunie par le fiel des malheurs dont elle rendait le monde entier responsable : sa fortune perdue d'abord, puis les échecs successifs dans la chasse éhontée au mari. Tout cela avait fini par s'inscrire sur sa longue face coupante où un grand nez busqué descendait sur des lèvres rentrées, invisibles à force de s'être pincées rageusement.

Elles regardaient avec le même sourire envieux, la même curiosité malveillante Yvonne, qui, avec dédain, les mit poliment mais très vite hors de cette maison atteinte comme tant d'autres par leur venin.

202 l'épeedye du rr.r

Maintenant elle était seule dans le grand salon presque obscur dont les meubles bousculés, poussiéreux disaient l'absence de la bonne maîtresse de maison, si méticuleuse, qui tout en parlant promenait son doigt sur les meubles dans la recherche machinale des taches dont elle avait l'horreur... Une horreur moins grande que celle de son âme droite devant les salissures du péché...

« Qu'a-t-elle éprouvé, si elle a su ? se dit Yvonne avec un frisson de pitié. Quelle fm de vie...! y>

Pour ne plus penser elle s'approcha de la table à jeu ouverte où une grande feuille quadrillée s'étalait.

La courbe de température que les médecins en arrivant consultaient... comme elle montait haut...! toujours plus haut !

Un bruit léger la fit retourner. Georges était devant elle ! Georges qu'elle n'avait pas vu depuis le terrible jour ! Georges si changé, si défiguré, les paupières si gonflées, si rougies qu'elle ne vit plus que le fils désespéré.

Elle murmura en baissant les yeux :

— Edmée, restée auprès de Boubie, m'envoie à sa place pour...

— Elle devait venir elle-même ! dit-il avec amertume. Elle n'aurait fait que son plus élé-

mentaire devoir, et elle vous aurait épargné une bien pénible corvée... A moins que vous aimiez à voir combien vous êtes vengée et à quel point je suis malheureux !

— Oh! vous pouvez!... dit Yvonne enjoignant les mains, vous pouvez me croire des sentiments si bas ?

Il ne fut pas touché par sa timide mais ardente protestation :

— Retournez auprès de votre chère amie ! ditil àprement. Laissez-la jouer avec Boubie comme elle le faisait encore ce matin même... Mais priez-la de suspendre ses belles promenades. Il m'est impossible de lui fixer, comme elle me le demande l'heure exacte de... (sa voix s'étrangla,..) Mais c'est bien proche,... elle ne respire plus qu'avec l'oxygène...

Il tourna brusquement la tète pour qu'elle ne le vit pas pleurer. Sa douleur était si poignante qu'Yvonne, suffoquée, n'y tint plus.

Poussée par une irrésistible force, elle s'approcha et passionnément :

— Je vous en supplie! s'écria-t-elle, laissez-moi vous dire mon chagrin,... mon remords d'avoir refusé de voir la pauvre chère femme que j'aimais toujours.

— Vous le pouvez, dit-il très bas,... elle vous

204 l'éi'RELve Di: fei'

aimait tant... Dans cette maladie, elle parle si souvent de vous ! de votre froideur qui la tourmente,... comme... comme si je ne sais quelle intuition... Si vous étiez arrivée plus tôt, je vous aurais fait entrer pour la tranquilliser, mais il est trop tard... Elle ne vous reconnaîtrait plus...

« Merci d'être venue ! dit-il après avoir d'un pénible effort réprimé le sanglot nerveux qui lui nouait la gorge... Mais partez; votre place n'est pas ici !

Bouleversée, confuse, en larmes, elle s'enfuit sans oser lui tendre la main, sans voir le long regard qu'il attacha sur elle. Un complexe regard où la passion réveillée se durcissait d'une rancune pour celle qui était son tourment et qui, à l'heure dramatique, venait encore le distraire de ses devoirs de fils, l'éloigner de la sainte femme, de la mère qui s'en allait... le laissait seul..., misérablement seul...

— Est-il vraiment si mal? dit Yvonne, en s'efforçant de paraître calme, an docteur qui écrivait l'ordonnance, pendant que M^c Grasset se mouchait bruyamment.

Il tourna vers elle sa belle figure mince, presque trop régulière, dont la barbe fauve filetée d'argent reposait sur un col irréprochable et, avec une amabilité un peu précieuse, il dit en tournant dans ses mains son lorgnon d'or :

— Très mal serait beaucoup dire. Mais l'état de M. Serdis est grave... Moins par la maladie elle-même, — une congestion pulmonaire d'arthritique, — que par la complète atonie du malade. Il ne réagit pas ; il ne se défend pas.

Il se remit à écrire, puis s'adossant à la cheminée dans une attitude de beau docteur pour riches, que ses succès ont rendu un peu fat, il dit en caressant sa barbe brillante d'un geste qui mettait en évidence sa main fine et très soignée :

— M. Serdis vient de subir un terrible choc. La mort de sa mère l'a profondément atteint. Sans doute,- il a pris froid. Mais le grand malheur, c'est cette dépression... Quand un malade ne tient pas à vivre... et, positivement, il n'y tient pas!...

— Ah! le pauvre garçon, je le comprends! dit Mme Grasset, qui pleurait sans penser plus qu'Yvonne à se débarrasser des vêtements d'auto endossés sur des robes légères pour ce voyage précipité de Valfontaine à Paris, où une dépêche du docteur les avait mandées.

Yvonne, muette, ne trahissait son agitation que par un balancement de pied et des petits coups frappés sur la table où se crispaient ses doigts froids et nerveux.

Il y eut un silence pendant lequel tante Anna, toute congestionnée par son chagrin, épongea ses yeux. Le docteur, toujours figé dans son avantageuse attitude, observait curieusement la jeune fille pour laquelle il sentait inutiles ses frais d'amabilité.

l'épreuve dj feu 207

— Pourquoi nous avoir prévenues, plutôt que sa femme à Luchon? dit brusquement Yvonne. Sa place est ici.

— Je ne le crois pas ! dit le docteur avec un sourire ambigu.

Il se tourna vers Mme Grasset dont la masse éplorée emplissait les trois quarts d'un petit canapé et, s'écoutant avec une visible complaisance :

— Vous n'avez pas oublié, madame, la fièvre qu'a eue M. Serdis l'été passé? Peu de jours, si je ne me trompe, après le départ de Mademoiselle... J'ai gardé un souvenir très net de la fâcheuse influence qu'avait M"ie Serdis sur l'état nerveux de son mari. Ses soins éclairés, la stricte autorité avec laquelle elle veillait à ce que le traitement fût suivi dans toute sa rigueur avaient un effet désastreux. C'est ainsi ! Les parents les plus dévoués sont ceux qui ont le moins d'influence et que le malade supporte avec le plus d'irritation... Si Mine Serdis avait été ici, je me serais fait scrupule de l'empêcher de remplir son devoir. Mais puisqu'un autre devoir la retient aux eaux, près de son enfant dont je n'aimerais pas interrompre la cure, j'estime que, tant qu'il n'y a pas de danger immédiat, on doit tout lui cacher.

208 l'épr cuve du feu

— J'y tiens d' autant plus, dit-il finement, que, en l'éloignant, je ne fais que suivre le vif désir de mon malade, dont l'intérêt prime tout pour moi ; s'il veut, non seulement épargner à sa femme des angoisses, mais s'épargner les luttes pénibles, où, dans une bonne intention, mais avec une rigidité un peu maladroite, elle avait enrayé sa guérison l'été dernier, il est dans son droit.

— C'est vrai! dit Mi"^ Grasset dans un soupir. Elle qui est si intelligente ne sait pas s'y prendre avec lui. Elle le brusque, le régente, s'énerve et n'obtient rien. Une simple garde vaudra mieux, dirigée par Yvonne, qui ne refusera pas...

— Certes! dit vivement Yvonne, je le veillerai aussi.

A peine sa phrase partie, elle s'étonna de l'avoir dite et rougit.

Elle rougit encore plus en sentant sur elle le regard fm, presque amusé du docteur, tandis qu'avec sa trop irréprochable élégance de parole et de geste, il disait :

— Je n'osais pas vous demander ce nouvel effort, mademoiselle. Miiis c'est la meilleure des solutions. Allons! tout ira bien comme pour Boubie qui vous doit tant. Je vais vous envoyer une garde. Et lorsque M'"'' Serdis reviendra, elle vous saura gré de lui avoir épargné des émotions

L'ÉrREUVE DU FEU 209

pénibles et permis de mener à bien la cure de son enfant.

— Dieu vous entende, docteur! dit tante Anna, en joignant tant bien que mal les pelotes de graisse blafarde qui lui servaient de mains. Mais... si elle prend mal la chose?

— Elle la prendra bien de moi! dit avec une autorité un peu cassante le docteur, qui oublia d'être agréable pour redevenir ce qu'il était en réalité : un très grand et très sérieux praticien.

— C'est moi, ajouta-t-il en se dirigeant vers la porte, qui prends toute la responsabilité. Si Mnie Serdis se trouve blessée par le silence que, dans l'intérêt de mes deux malades, j'exige, c'est à moi seul qu'elle en pourra faire grief.

— Que tu es bonne, ma chérie dit tante Anna après avoir reconduit le docteur. Qu'est-ce que je deviendrais si tu n'étais pas là? Mais il va guérir, dis?

Sa figure poupine, encore plus bouffie par les larmes, implorait une bonne réponse.

— Il guérira ! Il ne peut pas ne pas guérir! dit la jeune fille avec une volonté concentrée qui agit comme un baume réconfortant sur la pauvre lemme.

— Que la Vierge t'entende ! dit-elle en se signant.

Elle était toujours dévote aux heures difficiles, et, péniblement, elle chercha les mots d'une prière que, dans ces occasions, Cécile disait.

Un peu remontée, elle embrassa tendrement Yvonne et avec un bon sourire malicieux :

— Tout de même, quelle chance que sa femme soit loin! Elle est si autoritaire et dure... Toi, il t'écoutera.

Yvonne ne répondit pas, tout absorbée par le trouble de sa pauvre tête : le chaos où elle ne démêlait rien que son insupportable angoisse à l'idée que celui qui lui avait fait tant de mal pouvait mourir.

« Non! non ! je ne veux pas qu'il meure ! y> se répétait-elle les yeux dilatés.

Elle n'était pas encore entrée chez lui, mais elle croyait le voir sans force dans ce lit qu'il ne quitterait peut-être que pour le cercueil.

Cette image lui fut si épouvantable qu'elle eut peine à retenir un cri d'horreur.

Mourir! lui qui, sans qu'elle le sût jusqu'alors, tenait à elle, par des fibres dont la rupture serait la plus profonde des amputations...

Peu à peu une lumière trouble se faisait. Elle entrevoyait ce qui, sous sa sympathie fraternelle

l'épreuve du feu 2il

coupée d'instinctives peurs, puis sous ce qu'elle croyait sa haine après l'attentat, avait obscurément grandi...

« Mais je deviens folle ! se dit-elle avec égarement. Pourrais-je oublier son crime? Non! non! Seulement, à le voir si seul depuis la mort de sa mère, il me fait pitié. Voilà tout. »

« Voilà tout! )) se répétait-elle avec l'obstination des enfants qui se bouchent les yeux pour ne pas voir ce qui fait peur. Et malgré ses efforts, un frisson courait dans ses cheveux.

« N'est-ce pas ma faute s'il a perdu le goût de vivre? N'ai-je pas aggravé la maladie de sa mère? Oh! s'il mourait, quel remords! Quel inguérissable remords!... »

Des moT;s! des mots! Des phrases hypocrites qu'elle répétait pour cacher la vérité redoutable. Hélas! celui qui avait voulu lui prendre son honneur; qui avait souillé sa mémoire d'un tel souvenir; qui l'avait brisée d'émotions trop fortes, privée à jamais de la douceur de vivre, il la tenait rivée à lui... Elle ressentait dans sa chair la souffrance de l'homme qui, pour l'amour d'elle, avait déchu et qui souhaitait peutêtre la mort où il ne serait pas plus seul qu'entre sa femme, la froide associée, et celle dont il se croyait haï...

Dès que Georges eut fini de manger, Yvonne enleva le plateau qui, tout léger qu'il fût, aurait fatigué le malade encore si faible. Elle arrangea ses oreillers sans presque le soulever, alla de son pas ailé, silencieux, tirer les rideaux, mit la chambre dans une pénombre très douce; puis elle revint à lui, et avec ce sourire qui, par sa seule grâce, obtenait tout :

— Maintenant, vous allez vous reposer sans penser à rien, mais sans dormir tout à fait... Le docteur le veut.

— Comme c'est facile! dit-il, avec l'air radieux, rajeuni, candide, que donne la conva-

lescence à ceux qui reviennent de très loin. Je resterai tranquille si vous vous asseyez là, tout près, sans bouger... Mais si vous me laissez, je penserai à des choses tourmentantes...

Elle eut un soupir, une hésitation, puis elle s'assit sur la chaise au pied du lit et prit son ouvrage. Ses longs cils faisaient ombre sur ses joues amincies, pâlies par tant de fatigues, d'angoisses surtout... Lui, la contemplait, et son air heureux, son sourire si jeune, si tendre le rendaient, malgré sa barbe non faite, ses yeux battus, ses traits creusés, presque beau.

Gênée par l'attention qu'elle sentait sur elle, Yvonne leva la tête. Mais il semblait assoupi, les yeux fermés.

Alors, elle osa le regarder avec un attendrissement profond ; une joie grave, haute ; la conscience de l'avoir, à force de volonté ardente, d'inlassables soins, arraché à la mort qui le tenait déjà.

« J'ai fait mon devoir ! se dit-elle. J'ai rendu le bien pour le mal. Et c'est cela qui me fait l'âme si légère. »

Il avait recommencé à la regarder et il essayait de saisir sur sa figure expressive les pensées qui l'éclairaient si doucement.

l'épreuve du feu 2J5

— Yvonne !... Pourquoi continuez-vous à être si bonne ? dit-il très bas, à rester, quand je vous le demande ? à vous priver de sommeil pour moi ? Quand j'étais à la mort, votre miséricorde s'expliquait... Mais maintenant V Vous devez me mépriser ?...

— Non ! dit-elle de sa voix harmonieuse... J'ai beaucoup pensé et j ai compris qu'il faut plaindre ceux qui font le mal, parce que, à moins d'être endurcis, et vous ne l'êtes pas, ils doivent tant souffrir... Et puis je pense à votre mère qui n'est plus là pour vous soigner,... et... je voudrais avoir pour vous la même indulgence...

Penchée sur son filet, elle ne vit pas les yeux de Georges s'ouvrir tout grands dans une sorte d'extase.

— Ah ! votre douceur! murmura-t-il . Comme plus que des reproches elle me touche et augmente mes remords !... Mais dites !... est-ce que vraiment... non par devoir de chrétienne, mais du fond du cœur, vous me pardonnez ?

— Ne parlons jamais plus de cela! implorat-elle, jamais ! Laissez-moi oublier, croire que tout reviendra comme avant ; que je serai pour vous une sœur, pour Boubie une petite mère...

— Mais cela ne se peut pas ! dit-il avec douleur.

— Pourquoi ? pourquoi ? dit-elle en joignant les mains, puisque j'ai pardonné.

Il soupira profondément et avec une tristesse attendrie :

— Pauvre petite ! murmura-t-il. Si je pouvais rester toujours ainsi, faible comme un enfant, ce serait possible et... ce serait le bonheur... Mais je vais guérir ! De nouveau j'aurai peur de moi ! de vous ! Et alors il faudra vous sauver,... vous marier ! trouver le bonheur pour lequel vous êtes faite...

— Je ne me marierai jamais ! dit-elle d'une voix si émue que, surpris, il se pencha pour mieux la voir.

— Et pourquoi ? vous qui êtes digne de toutes les tendresses, de tous les respects ?

— J'ai tant souffert ! dit-elle en s'efforçant de paraître calme, tandis que ses lèvres tremblaient; tant de luttes douloureuses m'ont brisée, que je ne sens plus en moi la force de me faire une vie, un foyer. Si vous aviez pu devenir raisonnable et me laisser rester dans un coin chez vous,... élever Boubie, vieillir comme tante Cécile à l'ombre du bonheur des autres, j'aurais trouvé cela si bon... Mais vous dites que vous ne pouvez pas?

— Non ! non ! dit-il très exalté, non ! Yvonne.

L'ÉPnEUVE DU FEU 217

Dès que je serai mieux, il faudra partir ! Mais avant... dites ? — les larmes aux yeux, il suppliait : — laissez-moi, laissez-moi jouir de ces heures qui ne reviendront jamais î ne me quittez pas. Dites-moi que vous ne voyez plus en moi la brute malfaisante, mais l'homme infiniment malheureux qui n'a cessé d'être honnête que parce que, depuis trop longtemps, il vous aimait...

— Taisez-vous, dit-elle, — et sa tendresse involontaire faisait une musique de sa voix, — je ne sais plus qu'une chose... que vous êtes sauvé !... Jusqu'au retour d'Edmée, je vous soignerai... L'avenir... oublions-le comme le passé...

— Oui... oublions tout ! dit-il faiblement en contemplant la jeune fille avec adoration J'ai soif. Faites-moi boire... Voulez-vous ?

Il aimait à la voir se pencher sur lui, tandis que, comme un enfant, elle le soutenait.

— Êtes-vous bien, maintenant ?

— Très bien ! dit-il, retombé sur ses coussins en prenant la petite main devenue si frêle et en l'effleurant d'un timide, un dévot baiser.

Elle rougit, mais elle ne se retira pas ; ne détourna même pas ses yeux tendres qui se mouillaient, comme les siens. Et cette minute qui unissait leurs deux êtres épurés par le frôlement de

]a visiteuse noire : de la Mort, cette minute où rien n'existait plus pour eux que leur presque immatérielle tendresse fut telle que, dans tout l'orage que devait être leur jeunesse, ils ne connurent jamais une pareille suavité.

Mais quel réveil à cette période de rêve où, presque toujours seuls dans la chambre aux persiennes mi-closes, ils pouvaient se croire époux !

Après ces heures d'intimité chaste, de causeries, de silences plus expressifs que des mots ; après ces lectures à haute voix où les mêmes passages les émouvaient; après ce paradis sur la terre qu'est l'union spirituelle de deux êtres faits pour s'accorder, vibrant aux mêmes impressions avec la môme sensibilité délicate et délivrés momentanément de l'aiguillon de la chair, c'était le retour d'Edmée ! Edmée, furieuse de l'ignorance où on l'avait tenue et accablant son mari

encore si faible et sa tante de reproches pleins d'acrimonie et, hélas ! justifiés... C'était pour Georges et pour Yvonne le supplice de mériter tout ce qu'elle disait, et pire encore !

Yvonne connut le fond de la souffrance lorsque son amie dit en se tournant vers elle :

— Toi, au moins, tu n'as pas voulu mentir comme les autres ! Plutôt que de m'écrire ces hypocrites lettres, tu t'es tue. Et je te mets hors de cette histoire qui m'enlève à jamais toute confiance dans les miens !

Yvonne courba douloureusement sa pauvre tête humiliée. Hélas! comme elle méritait peu cette estime, elle qui ne pouvait plus être, même par ses silences, que mensonge... Ne fallait-il pas cacher sa révolte devant les duretés qui faisaient blêmir le convalescent? Elle tremblait quand elle le voyait, rendu humble par la conscience de sa morale culpabilité, se taire, subir les plus blessants reproches ; détourner ses pauvres yeux cernés, si éteints dans une face de cire lorsque la joie de regarder Yvonne cessait de les éclairer.

Cette résignation silencieuse ne faisait qu'attiser l'âpre rancune d'Edmée, blessée par la mainmise sur le mari qui était sa chose à elle ! sa propriété !

— C'est moi qui devais être là, moi qui devais

l'épreuve du feu 2'Jl

choisir les consultants! répétait-elle. Et on m'a traitée comme une quantité négligeable. On m'a trompée.

— On ne t'a pas assez éloignée ! cria un jour tante Anna, exaspérée par ces scènes renouvelées à chaque repas et si acerbes que tout le monde sortait de table sans avoir pu manger. Non vraiment ! puisque tu es un danger pour ton mari !... Je m'exphque que le docteur qui t'avait vue à l'œuvre l'année dernière ait eu peur de toi. Il connaissait ta dureté, ton égoïsrne ! Ne penser qu'à soi au lieu de remercier Dieu qui te conserve ton mari ! ton mari si faible encore, le pauvre garçon, qu'en ce moment même il est prêt à s'évanouir!... Mais tu es un monstre, tu sais?

Cette véhémente sortie de la bonne dame, si craintive d'habitude devant ses colères, stupéfia Edmée et, du coup, la calma.

Elle se tut, pinça ses lèvres blanches et, depuis lors, ne fit plus que des allusions mesurées mais toujours venimeuses, à l'usurpation de ses droits quelle ne pardonnait pas...

Le calme revint en apparence. Et il ne resta de ce très pénible incident qu'une froideur hostile entre le mari et la femme, froideur mal dissimulée par la politesse cérémonieuse de Georges, par les intonations douces çt qui sonnaient si faux

d'Edmée lorsque, sans jamais le regarder, elle s'adressait à lui.

Georges, taciturne, jugeait cette femme qui parlait de ses droits, de l'opinion du monde, mais jamais du regret de n'avoir pu à l'heure mauvaise le veiller..., essayer de le soulager par la tendresse que, seule, une autre qui ne lui devait que du mépris lui avait donnée... Oh ! cette tendresse miséricordieuse, profonde, comme elle éclatait maintenant dans les beaux yeux navrés d'Yvonne lorsqu'elle regardait Edmée le malmener!

Les regards de triste intelligence que, malgré eux, ils échangeaient parfois, Edmée ne semblait pas les voir... Mais à leur première visite les cousines pauvres surent exciter la jalousie dont leurs insinuations perfides avaient causé le premier éveil.

— Ah ! disait fielleusement l'aînée, ton mari était bien gardé par ta jolie remplaçante ! On la trouvait toujours seule auprès de lui!... Tu peux lui avoir de la gratitude, vraiment!...

— C'est ce que je fais ! dit Edmée d'un ton si sec que la vipère partit la tête assez basse.

Mais le mal était fait. Yvonne de ce jour connut la souiTrance intolérable du regard scrutateur, sévère d'Edmée, qui constamment la dévisageait,

l'épreuve du Futî 223

épiait ses moindres gestes, ses sourires, ses tristesses... tout!...

Oh! cette Edmée, comme elle la dominait maintenant ! Devant elle, Yvonne se sentait humiliée, amoindrie, incapable de la regarder en face en lui répondant.

Ce fut un drame muet qui commença sous les yeux naïfs de tante Anna bien incapable de soupçonner quoi que ce fût.

Edmée qui ne sortait presque plus d'un méprisant mutisme, les observait tous les deux, et dans ses yeux clairs passaient des brouillards froids. Quelque chose de terne, de trouble, qu'elle dissimulait en détournant sa face dont le teint brouillé de bile, décelait les pensées tourmentantes, le lent travail de suspicion qui mine et détruit plus qu'une maladie.

Yvonne, elle, se fondait comme un cierge au feu du remords qui la consumait. Tous les matins, on la trouvait plus blanche, plus fluette, son corps gracieux réduit encore. Georges qui gardait son air minable de convalescent, dissimulait mal son angoisse devant un pareil dépérissement.

Ils avaient beau se surveiller, toujours quelque chose en eux révélait l'invincible attraction.

Cependant la vie continuait, toute unie en apparence. On jouait avec l'enfant. On échangeait

des idées intelligentes. Le soir, on se réunissait autour de la table où le bridge permettait d'échapper pour quelques heures aux cruelles obsessions, aux silences gênés, lourds de choses qu'on voudrait taire et qu'on dit sans mots.

A la longue, ce calme menaçant précurseur de l'orage, cette attente oppressante de la raftale qui devait abattre comme un château de cartes cette maison que rien ne cimentait plus, devenait une angoisse plus difficile à supporter que la pire catastrophe. «. Qu'arrivera-t-il ? Que va-t-elle me dire? pensait Yvonne nuit et jour. Qu'attend-elle? Et pourquoi n'ai-je pas le courage de partir? Il le faut! Lui-même Ta dit!... Mais... Boubie?... Et puis, que dirai-je, moi qui me sens si coupable dans mon cœur? »

Gela se passa très simplement et fut, dans sa modération, plus terrible que tout ce que la jeune fille avait imaginé.

Un jour qu'elle n'avait pu s'empêcher de répondre par un sourire tendre à un reproche de Georges sur son dégoût de tout aliment et que, gêné par le regard terne et fixe de sa femme, il se tut et sortit, Yvonne sentit un frisson dans ses cheveux... Edmée la regardait avec une rage froide, concentrée, infinie. Plus de doute,.. Elle allait parler..,

Pendant quelques interminables minutes, un silence de désastre plana sur les deux femmes. Yvonne, tremblante, baissait la tête et sentait son cœur battre tantôt très vite, tantôt si lentement qu'il semblait près de s'arrêter.

Et le regard trouble, le regard de l'ancienne amie qui n'était plus que le juge pesait sur elle, si lourd, si froid qu'elle n'avait plus qu'une idée : s'enfuir sans relever la tête, très loin pour ne plus jamais voir ces yeux...

Enfin Edmée parla ! Très bas, d'une voix blanche, étouffée, sans timbre et si changée que cela, seul, était effrayant, faisait prévoir les choses infiniment graves qui se préparaient...

— Qu'une jeune fille, dit-elle lentement, une jeune fille ignorante de la vie, romanesque, s'éprenne d'un homme marié, cela peut jusqu'à un certain point se comprendre, sinon se pardonner... Mais l'homme ! L'homme qui sait, lui, vers quelles abominables misères il entraîne celle qu'il prétend aimer et qu'il abandonnera quand elle aura perdu sa fraîcheur,... l'homme qui, ayant un honneur à défendre, une famille, pense à faire d'une jeune fille amie de sa femme sa maîtresse et qui, sournoisement, guette l'heure propice ! quel être vil ! lâche ! bas ! Et comme, malgré ^ mon horreur du divorce, je comprends qu'on se

demande s'il n'est pas la seule solution? Dans l'intérêt du fils même. Ce fils qui a déjà riiérédité du mensonge, la tare morale, et qu'il faut préserver du détestable exemple, du contact de la vilenie...

— Je ne le pense pas ! dit Yvonne qui, livide mais résolue, releva la tête et put, pour la première fois depuis si longtemps, regarder l'amie qu'elle ne trompait plus... Non, je ne le pense pas !... L'homme le meilleur peut avoir une défaillance lorsqu'il n'a pas trouvé chez sa femme l'affection à laquelle il avait droit... Mais si... celle qu'il aime et qui... ne peut pas s'empêcher de l'aimer... n'est pas de celles qui volent le bonheur du foyer où on les a recueillies, le rôle de la femme est de se taire, de penser à ses propres torts, de se dire que la famille ne peut pas être dissoute par un vertige ! Qu'il y a pour retenir le coupable le hen le plus fort qui existe : l'enfant.

— Enfin, dit Edmée avec une cinglante ironie, il faut attendre que cela passe ! Tranquillement...! Tenir le ménage, soigner le petit, assumer tous les tracas de la vie terre à terre pendant que le mari cherche auprès d'une autre des joies éthérées, je veux le croire ! qu'on n'a pas été capable, pauvre créature positive, de lui donner ?

« Charmante et flatteuse perspective! continua-t-elle amèrement. Tout savoir et tout tolérer!... Non, mais connais-tu des femmes qui acceptent ce métier de dupe et d'esclave ?

— Yvonne, es-tu prête? cria de loin M^e Grasset qui entra joyeusement, toute fière des panaches qui, à cinquante centimètres de sa tête, flottaient, prêts à éborgner ou à épousseter les passants. Je t'emmène au Bois.

— Impossible, balbutia Yvonne en se levant. Je pars.

— Qu'est-ce qui?... commençait la grosse dame en écarquillant des yeux efl'arés...

— Ne lui dis rien, fit durement Edmée. Je sais ses raisons, elles sont sérieuses.

— Quoi ? Un secret? un mariage? des entrevues au loin ? dit tante Anna avec son rire incompréhensif de vieux bébé.

Personne ne lui répondit. Yvonne s'enfuyait et Edmée avait une figure si terrible que sa tante, après l'avoir regardée peureusement, ne demanda plus rien et s'en alla.

Dans les galeries de l'Exposition universelle où une foule bourdonnante se bousculait, Yvonne très émue, tâchait de se maintenir, malgré les poussées, près des jouets allemands où elle devait rencontrer Georges.

Elle avait beau se dire qu'il avait bien fallu accepter de lui parler pour savoir où en étaient les choses et si le silence farouche d'Edmée pendant les quelques heures qui avaient précédé son départ cachait la résolution prise, la demande de divorce que, à tout prix, il fallait éviter, elle restait troublée.

« Pourtant je ne pouvais pas le recevoir chez mon frère après cette brouille qu'il est convenu d'attribuer à un futile motif, se répétait-elle. Ici,

230 l'épreive du fku

OÙ le hasard explique une rencontre, je ne risque rien... »

Mais non ! Elle n'arrivait pas à s'étourdir de mauvaises raisons. Son remords persistait. Elle sentait bien que le seul fait de revoir cet homme pour qui, ne fût-ce qu'en pensée, elle avait mortellement offensé son amie, c'était un degré descendu et le plus ardu. C'était la première chose qu'on cache, suivie fatalement par tant d'autres !... Elle était franchie, la ligne de démarcation fme, mais très nette, qui sépare les honnêtes femmes des coupables.

« Je sais cela ! Je sais que, à mes propres yeux je m'abaisse, et pourtant je suis venue ! » se disait-elle avec douleur.

Et elle détestait la domination de cet homme en qui elle voyait tantôt un monstre, tantôt un homme bon, malheureux par elle et dont, en tout cas, la pensée ne la quittait pas, la tenait dans la fièvre, dans la douleur !

A la honte de l'involontaire complicité qu'elle se reconnaissait dans cette passion, se mêlait l'obscure fierté d'être aimée ainsi,... d'avoir conduit presque au crime un homme loyal et droit. Sa passion à elle, elle ne se l'avouait pas encore ; elle s'obstinait à la prendre pour de la pitié.

Elle savait seulement que, de tout ce qui s'était

passé, elle restait troublée à jamais,... qu'elle ne pouvait plus appartenir à un autre homme, se faire une vie, avoir des enfants! Et lorsqu'elle voyait le néant de son avenir, c'était de la haine qu'elle éprouvait pour le maitre de ses pensées.

«: Mais qu'est-ce que je suis venue faire ici? se dit-elle. Ce qui se passe, ne le saurai-je pas, et sans rien pouvoir y ohanger ? Puisqu'il est en retard, je m'en vais ! »

Dans une rageuse révolte, elle quitta la barre d'appui séparant les poupées du public et elle essaya de se frayer un passage parmi les curieux qui s'exclamaient dans toutes les langues.

Elle était sortie du groupe compact, libre enfin de s'éloigner, quand elle s'arrêta, retenue là comme si un aimant rivait ses pieds au parquet luisant. Ne pas l'attendre!... impossible... Elle regarda sa montre. Déjà cinq minutes de retard, « S'il ne venait pas? » se dit-elle avec une insupportable angoisse. Et elle fouilla de son regard avide les galeries, tandis que son sang battait à coups rapides dans tout son corps, jusqu'au bout de ses doigts.

Cette attente qui lui parut interminable, ne fut en réalité que de quelques minutes ; mais si alïreuse !

Enfin elle reconnut de très loin sa haute sta-

ture. Alors elle ne sentit plus qu'une joie folle, irraisonnée, violente, qui, comme un grand flot, emportait tout... la joie de le revoir !...

Il l'aborda cérémonieusement avec une phrase banale sur l'heureux hasard, puis plus bas :

— Il y a trop de monde ici... Suivez-moi sans avoir l'air de me connaître.

Horriblement froissée, furieuse contre ellemême, contre sa faiblesse, elle lui obéit, marcha dans son sillage, parcourut des galeries interminables... d'autres encore.

Elle ne voyait rien... De temps à autre seulement un objet frappait son regard : une jarre gigantesque, enrubannée, une statue de chocolat, une épinette peinte... Mais l'incohérence de ces images ne la distrayait pas de son trouble absorbant, de son humiliation, de sa peur.

Enfin il se rapprocha d'elle comme ils étaient dans une galerie déserte où s'alignaient à perte de vue des cigares.

— Ici nous serons bien pour causer ! dit-il en se penchant sur elle avec le sourire heureux, confiant, tendre que, plus que tout, elle craignait.

— A quoi bon tant de mystère? dit-elle, moins oppressée par sa marche rapide que par son émotion. Vous m'avez écrit qu'il fallait nous voir.

Pourquoi? Edmée a-t-elle fait une nouvelle allusion au divorce ?

— Non, dit-il en la conduisant à un banc dissimulé derrière une vitrine. Non; pour rien au monde elle ne conviendrait de sa jalousie ; elle n'a que des mots d'affection pour vous... Que cache cette attitude? Elle joue si bien son rôle que je crois parfois qu'elle vous demandera de revenir.

— Après ce qu'elle m'a dit! s'écria Yvonne. Mais pour qui me prenez-vous si vous croyez que j'accepte une si impossible réconciliation? Vousmême, ne m'avez-vous pas dit de partir? Que ne Fai-je fait alors? Enfin, peut-être Edmée pourrat-elle se rassurer. ]\Iais quand même elle chercherait à me revoir, j'aimerais mieux mourir! Ne le comprenez-vous pas?

Il ne répondit pas. La tête baissée, il promenait sur le parquet luisant sa canne et traçait distraitement des signes confus.

Enfin, sourdement, sans la regarder :

— Quand je vous disais de partir, je ne savais pas qu'il m'était impossible de vivre sans vous... Maintenant, je le sais! Et si vous m'enlevez tout espoir de retour..., si ma femme recule devant un éclat, c'est moi qui le provoquerai. Je lui avouerai tout!... J'en finirai!

— Avouer tout ! s'écria-t-elle, sufToquée.

— Tout! dit-il ardemment. Pas seulement ma passion, mais la vôtre! Car, ne vous faites pas illusion!... Pour vous comme pour moi, la chute est inévitable ! Peut-être si ces mauvaises femmes n'avaient pas aigri Edmée, ne l'avaient pas rendue injurieuse et mauvaise, j'aurais pu, par honte de trahir sa confiance, me dominer... Mais vous savez ce qu'elles ont fait. Alors pourquoi rester à ce foyer détruit? continuer ces silences haineux, ces insupportables promiscuités? La croyez-vous capable d'oubli, de pardon? J'aurais tout fait pour épargner une peine imméritée. Mais elle souiTre peut-être plus par ma présence... Pour qui jouerais-je cette inutile comédie? Pour le monde que je méprise, qui n'existe pas pour moi?

— Pour votre enfant! dit sévèrement Yvonne, pour votre fils à qui vous vous devez; pour vousmême et plus encore pour les vôtres qui vous ont quitté, pour leur souvenir respecté. Osez-vous penser à ce qu'éprouverait votre mère si elle vous entendait? Et elle vous entend! dit-elle dans une exaltation de foi. Tante Cécile, qui vous aimait, vous entend aussi !

— Ah! soupira-t-il accablé, ce que vous me dites, combien de fois me le suis-je répété... Oui, j'aime mon fils. Ce sera pour moi une souffrance

abominable de m'en séparer, de salir mon nom par un scandale.

« Je sais tout cela, dit-il de plus en plus sombre et, pire encore! je sais que je fais votre malheur ! Tant que j'aurai la force je lutterai... Je résisterai à ma tentation de lui crier la vérité pour qu'elle s'en aille... Mais vous venez de me le dire, vous ne voulez plus me voir. Cette entrevue est la dernière. Eh bien ! cela, non ! Et je ferai quelque folie qui nous perdra tous. Voilà!

Il ne dit plus rien, ne chercha pas à se rapprocher d'elle, ni même à rencontrer son regard. Perdu dans ses pensées, il fixait dans le vide ses yeux sombres, tandis qu'Yvonne, terrifiée, se répétait les paroles qui lui dévoilaient la profondeur de l'inguérissable mal, ce mal que jusqu'ici elle ne voulait pas reconnaître en elle et qui» bientôt peut-être, la conduirait à la même défaillance de son honneur et de sa volonté...

Cette fois, lorsqu'il l'aborda dans un coin de la section de la Russie d'Asie où, debout, elle l'attendait, elle eut une telle expression de détresse sur sa pauvre figure au narine pincées, aux yeux trop brillants et cernés; elle fit un si Yisible effort pour se maintenir sur ses jambes fléchissantes, que toute l'ardente joie qu'éprouvait Georges de l'avoir contrainte à venir s'effaça, et que ce ne fut plus qu'une tendresse apitoyée, infinie, qui mouilla ses yeux tandis qu'il la regardait.

Prête à se trouver mal, elle s'assit, courbée, tassée, amoindrie, dans une pose de lamentable elïondrement et, fixant une icône qu'elle ne voyait pas, elle dit lorsqu'elle put retrouver un peu de voix :

— Je ne voulais pas répondre à vos lettres. Mais la dernière m'a fait peur... Je vous ai vu prêt à faire le mal irréparable, à détruire votre foyer... Et... me voici.

— Merci, murmura -t-il. Je savais bien que vous deviez comprendre que, au point où nous sommes, il faut une solution..., que le divorce...

Brusquement elle se redressa :

— Je vous arrête : il ne faut pas d'équivoque entre nous. Le divorce serait à mes yeux l'action la plus odieuse, celle qui me donnerait la force de vous arracher de mon cœur !

— Alors, dit-il avec une fureur concentrée, qu'ètes-vous venue faire ici? Vous amuser des espérances que par votre maudite coquetterie vous me donniez encore une fois ?

Sans lui répondre, elle le regarda et ses beaux yeux si navrés le rendirent honteux de son inutile violence.

Il se tut et attendit.

— Croyez, dit-elle avec une tristesse profonde, que ce que vous m'avez écrit, je lai médité jour et nuit... Vos sophismes ont même risqué de m'égarer... Je me disais : « Qui sait?... Pour une chrétienne, le mariage que Dieu n'a pas béni n'est en effet qu'un contrat..., un contrat qu'on a le droit de rompre lorsque les clauses n'ont pas

été respectées... Sa femme, en ne l'aimant pas comme elle devait, ne l'a-t-elle pas libéré? Ce que les hommes ont lié en prévoyant la rupture dans leurs lois, ne peut-il pas être délié ? »

(( Tout cela, soupira-t-elle, j'ai essayé de le croire... mais je n'ai pas pu ! Non, ce n'est pas un contrat qu'on annule comme un autre, l'acte qui vous a livré la jeunesse d'une femme, qui a fait naître un enfant. Pour Boubie, vous n'êtes pas deux êtres distincts qui peuvent se séparer impunément!... Tous deux vous lui êtes nécessaire ! Pour lui vous n'êtes qu'un même seul mot : les parents. Pouvez- vous empêcher cela? »

Accablé, il fit un signe de tète et, se détournant, passa sa main sur ses yeux...

Elle le regarda, prise de l'envie éperdue de pleurer avec lui, de le consoler... mais elle se domina,

— Il y a autre chose ! dit-elle d'une voix aussi ferme, mais moins sévère. Il y a mon aiïection de toujours pour Edmée, ma presque sœur... Prendre la place de celle qui, lorsque j'étais seule et triste, m'a recueillie, vous sentez bien, n'est-ce pas, que tout vaudrait mieux? Vous ne me demanderiez pas de descendre si bas? Vous savez que j'en mourrais?

— Mais alors, dit-il exaspéré, pourquoi êtes-

VOUS venue? Laissez-moi! Allez-vous-en!... Je souffre trop !

— Attendez, dit-elle, — et de nouveau le souffle lui manquait, — ce que j'ai à vous dire... je ne vous l'ai pas encore dit! Attendez...

Des visiteurs s'arrêtaient près d'eux ; elle se tut. Un bébé vint en riant se jeter contre elle. Il avait des boucles fauves, une petite lèvre drôlement retroussée... Il ressemblait à Bouljie... Et il rappelait à Yvonne non seulement le cher petit être, mais ceux qui auraient dû naître d'elle; qu'elle aurait tant aimés... Ce fut une telle révolte de toutes ses instinctives tendresses à l'idée de ce renoncement qu'elle sentit sa gorge nouée comme si une main brutale la tenait et, durement, l'étranglait...

Pendant quelques minutes, la tête très basse, elle médita la douloureuse immolation et, toute son amertume, elle la ressentit... Tout ce dur calvaire, par avance, elle le gravit...

Puis elle se redressa et, pâle comme une morte, mais résolue :

— Vous m'avez dit, lit-elle, que ce qui vous empêche de rester dans le devoir, de rester le père que vous devez être, c'est la privation de moi, l'angoisse qui vous alTole, vous rend méchant! Est-ce bien vrai?... Si je ne vous

l'épreuve du fku 241

fuyais plus?... Si... je consentais à... être à vous..., retrouveriez-vous la force de ne pas faire de mal aux vôtres? Et ce divorce abominable, vous engageriez-vous, sur votre parole d'homme... qui a été honnête, à ne plus jamais en parler, à ne plus jamais y penser?

— Que voulez-vous dire? fit-il confondu, je ne comprends pas.

— C'est cependant très simple ! dit-elle avec amertume. Plutôt que de vous voir perdre, non seulement vous, mais d'autres qui, eux, ne sont pas coupables et ne doivent rien supporter, je vous propose la seule solution possible ! Vous atteignez votre but.

— Mon but! dit-il révolté. Avez-vous cru que je peux vouloir cela? Vouloir, rivé à une autre, faire de vous ma maîtresse, vous avilir?

— Ne m'aviliriez-vous pas plus, dit-elle durement, si je vous écoutais et si, voleuse, traîtresse, je prenais à mon amie la place que, pour son fils, elle défend avec une telle force d'endurance, une si pénible dissimulation? D'après vous, je pourrais la déposséder et croire que le maire, ses formules, son écharpe suffisent à laver un tel crime? Eh bien, non ! tout plutôt que cela !

<r Votre femme, dit-elle après avoir repris un peu de calme, n'est pas sans reproche. Si elle

avait su vous aimer, nous n'en serions pas là ! Elle doit le comprendre et c'est pourquoi elle pardonnera. Mais cette bonne mère a droit à votre respect. Et puisqu'elle tient aux apparences, à la façade du bon ménage, tout cela, vous le lui devez ! Si pour cette vie, très triste, je le reconnais, murmura-t-elle en baissant la tête, les forces vous manquent, je...

Elle respira profondément et les narines pincées, les yeux dilatés, prête à défaillir :

— Je serai là! dit-elle courageusement... Je serai l'autre femme. Peut-être la vraie ! Celle à qui l'on confie ses tristesses ; qui les calme rien qu'en vous aimant ; qui laisse à l'autre le nom, la considération..., prend la honte pour elle et qui, donnant du bonheur, ne se plaint pas!... ne regrette rien.

— Vous ne savez pas ce que vous dites ! fit-il hors de lui. Taisez- vous! Je serais un misérable si je vous écoutais! Je vous en supplie, Yvonne! ne me répétez jamais ces choses!... Ne me tentez pas!

— Non, je me tairai pas ! dit-elle tristement. Et vous m'écouterez. La peur de me faire du mal, il fallait l'avoir plus tôt!... Quand il était temps encore! Quand je n'étais pas... où j'en suis.

l'épreitve du feu 243

« Je souffrirai? Tant mieux ! dit-elle avec une sombre exaltation. Coupable plus que vous, puisque femme, il est juste que je prenne la peine pour moi.

« La souffrance est nécessaire, reprit-elle, tandis qu'elle croyait voir le livre donné par tante Cécile s'ouvrir à ces mots soulignés par un doigt plus blanc que les grains du rosaire, ces mots que, avec lenteur, elle répétait : « La souffrance est nécessaire... Elle purifie... Elle rétablit l'ordre que le péché avait troublé... »

« Mais c'est cela qui me relèvera à mes yeux ! s'écria-t-elle, l'expiation... Le monde dira : « C'est une misérable ! » Moi je dirai à Dieu : « J'ai mieux aimé souffrir que faire souffrir. » Et Dieu, qui sait, me comprendra!

— Quelle sublime folie vous pousse ! balbutia-t-il. Une folie dont je serais criminel de profiter!...

— Je ne suis ni sublime, ni folle, dit-elle douloureusement. Je ne suis qu'une pauvre femme qui aime... et qui ne peut plus s'empêcher de se donner...

Il eut un soupir profond comme ceux qui vont mourir ou que trop de joie plonge dans un néant qui ressemble à la mort.

Assis près d'elle, sans oser la toucher ni la

regarder, il essayait de s'habituer à l'éblouissement que la porte de fer, la porte lourde entr'ouverte par la frêle main, lui laissait voir... si près...

Elle aussi se taisait. Et ceux qui, en passant, regardaient ces deux êtres si graves ne se doutaient pas vers quelles étranges noces ils allaient..., vers quelles étreintes rendues tragiques par la révolte invincible de tout ce qu'il y avait de loyal en eux... tout ce qui, meurtri sous le joug d'une passion plus forte que l'honneur, devait ne jamais cesser sa clameur et empoisonner les coupables et si précaires joies de leur amour...

— Veux-tu que je te dise ce que tu ne comprends pas toi-même? dit violemment Georges en se penchant sur la table où Yvonne, la tête cachée dans ses mains, pleurait. Depuis cinq ans que tu t'es donnée, tu ne m'as jamais aimé vraiment! Tu n'as pas cessé de m'en vouloir! Et j'étais bien naïf de courir ici, de croire que tu m'apporterais du réconfort dans ce nouveau deuil. Toi me consoler ? Allons donc ! Tu n'as pensé qu'à toi ! Pas même ! Aux miens, comme toujours ! Je te dis que tu ne m'aimes pas !

— Quelle femme serais-je donc si, sans t'aimer, je faisais... ce que je fais? dit Yvonne qui leva vers lui son visage douloureux. Mais ne comprends-tu pas ce que j'éprouve ?

De nouveau elle fondit en pleurs.

iC,

246 l'épreumî du feu

— Tu sais, balbutia-t-elle, ce qu'il m'a coûté d'affliger cette pauvre tante Anna en m'éloignant; en feignant une rancune obstinée pour le plus futile motif. Il le fallait bien puisque je n'étais plus digne de la voir. Mais l'idée qu'elle est morte en m'appelant peut-être, en me trouvant ingrate... C'est horrible!... Et toi pour qui j'ai fait tout ce mal, toi qui m'as séparée de mes affections, que vois-tu en moi maintenant ? Une maîtresse ! Un jouet bon pour les heures d'amour!... Ne vienstu pas de me dire : « Ne compte pas me voir ces jours-ci, ce n'est pas le moment. » Ce n'est donc pas pour te consoler mais simplement pour te distraire que j'ai brisé ma vie, que je tai tout donné sans rien te demander? Le mépris, je le mérite et je l'accepte de tous, sauf d'un seul : de toi! Toi par qui je suis avilie, par qui j'ai cette douleur de ne pas embrasser à son lit de mort celle qui m'a servi de mère !

— Je ne t'ai pas avilie ! se récria-t-il. Après cette crise de passion folle, arrêtée à temps, ne t'ai-je pas offert le mariage ? Ne t'ai-je pas fuie tant que je l'ai pu? Je ne voulais pas de la vie terrible hors la loi que je prévoyais. Je ne voulais pas faire de toi ma maîtresse, et c'est toi ! c'est toi!...

— Moi, qui, quand je t'ai vu désespéré par la

mort de ta mère et, je le croyais, ta passion, à bout de forces, malade, me suis donnée, c'est vrai ! dit-elle en le bravant d'un regard indigné. Mais, moralement, ne m'avais-tu pas déjà prise? Non par ta brutale violence qui, seule, m'aurait éloignée à jamais, mais par l'influence dissolvante de ton désir constant ! Ah ! tu peux rejeter la responsabilité sur moi, mais tu sais bien ce qui en est ! dit-elle avec une grandissante amertume. Et l'autre jour, au lieu d'admirer le beau réquisitoire de ton ami sur le viol moral, tu aurais pu faire un retour sur toi-même, te reconnaître dans ceux qu'on flétrissait ? Ceux qui sèment le trouble en une pauvre âme, l'aflblent, la paralysent dans une attente peureuse de la chute. Si bien qu'elle finit par se jeter efle-même au gouffre dont ils ont su lui donner le vertige!.., — Quel bon procureur tu ferais! dit-il, révolté. Et avec quel art tu dénatures mes actes les plus droits, mes luttes si douloureuses d'honnête homme, ma sincère peur de ton amour ! J'ai voulu te fasciner, te séduire ? J'ai préparé de longue main cette haison, en tartufe, en être vil? ^loi qui aurais fui au bout du monde si j'avais cru devoir tomber là ! devenir ton esclave à tel point que, au mom.ent même où tu m'accables de ton si injuste mépris, je n'ai pas la force de se-

couer ton joug, de m'arracher, ne fût-ce qu'un instant, à la fatale séduction qui m'a perdu, à ce charme que tu m'en veux de subir !

Sa voix, d'abord irritée, s'était attendrie peu à peu. C'est avec passion maintenant qu'il la regardait, si défaite et si belle dans sa douleur, les yeux fixes, ardents d'un sombre feu. Il dit les derniers mots très bas et, comme elle gardait un silence farouche, il lui prit la main, l'attira dans ses bras :

— Yvonne ! Ma pauvre chérie ! supplia-t-il, pourquoi me torturer? Nous torturer?

Elle éclata en sanglots et cachant la tête sur son épaule :

— Je souffre tant! tant! balbutia-t-elle. C'est si dur de ne le voir qu'aux heures d'amour... De me sentir si seule au milieu des autres... Je ne vis que quelques heures par semaine! Le reste du temps je me ronge de honte et d'ennui. Je pleure ! Je pense à cette bibliothèque où, en te regardant travailler, j'ai connu mes meilleurs moments..., à cette chambre où, si tu étais malade, je n'aurais pas le droit de te soigner. Je vois Boubie ! Mon Boubie que tu m'as enlevé... Je vois Edmée qui se doute peut-être de ce que je suis. Une traîtresse... Et ce n'est pas tout encore! Il y a l'humiliation insupportable de ce

mensonge dans lequel je vis... De ces ruses de sauvage pour arriver à nous voir si peu et si mal. L'estime même qu'on me témoigne et qui ne m'est pas due m'humilie ! Je souffre de tromper mon frère et tous ceux qui me croient ce que je ne suis pas...

« Je souffre tant! tant! L'expiation est si dure, dit-elle avec exaltation, que je n'ai pas peur de Dieu... Il doit avoir pitié!

— Ma pauvre, ma pauvre chérie ! murmurat-il très ému, en la pressant contre lui. Quel mal je t'ai fait! Et comme je voudrais te voir comprendre enfin la place chaque jour plus grande que tu tiens dans ma vie ! Une place telle que j'ai peur de devenir méchant... de faire ce que tu ne me permets pas : de quitter les miens... Jusqu'ici je t'ai écoutée et, pour mon fils, je ne le regrette pas. Mais comme il te serait facile, rien que par un mot... C'est toi qui es ma vraie femme ! Toi qui m'as tout donné sans rien vouloir que ma tendresse et qui l'as sans partage... Veuxtu plus ? dis-le !

— Tu sais bien, dit tristement Yvonne en secouant la tète, que je ne peux pas accepter cela... Seule je suis, seule je dois rester! Mais... comme c'est dur !

— Ce ne serait pas si dur, dit-il en baisant

250 l'épreu\'E du fec

avec une tendresse infinie ses yeux mouillés, si tu me connaissais mieux, si tu sentais combien, près ou loin, je reste de cœur avec toi, ma seule joie! ma jeunesse, mon soleil, mon tout...

Yvonne soupira profondément sans répondre et resta blottie contre son épaule qu'elle mouillait de ses pleurs.

Elle aurait tant voulu le croire ! Mais elle ne pouvait pas. En dépit d'elle-même, une âpre rancune lui gâtait toutes les joies de leur amour.

Quand elle le quittait, elle regrettait d'avoir empoisonné les instants si courts, si difficiles à retrouver, par des paroles amères, des susceptibilités sans raison. Mais la fois suivante elle recommençait. Tant de choses saignaient dans son pauvre cœur ! Et puis une singulière illusion causée par ses remords lui faisait voir une Edmée idéalisée, douloureuse, magnanime, très différente de la vraie qui, à cause de sa froideur d'épouse, de sa maternité passionnée, s'accommodait peut-être d'un délaissement qui ne l'aurait blessée que si, atliché avec scandale, il l'avait atteinte dans son orgueil.

Tout cela, qu'Yvonne aurait démêlé chez d'autres, elle ne le percevait pas. Et elle s'exagérait encore sa culpabilité envers la femme qui symbolisait pour elle la vie loyale, l'amour mater-

l'épreuve du feu 25i

nel dominant tout, la douleur subie dignement, et qui, pourtant, par son égoïste sécheresse, était le véritable auteur du désastre...

Tandis que, dans les ténèbres où elle se débattait, elle voyait Edmée toute lumineuse, auréolée de vertu, elle ne voyait pas à côté d'elle la peine lamentable de son involontaire séducteur qui était maintenant la proie de sa victime et, par un retour des choses si fréquent, endurait ce qu'il avait fait endurer...

— Ne me dis plus rien ! murmura-t-il les lèvres perdues dans ses beaux cheveux. Laissemoi croire que tu m'aimes... Restons ainsi... sans parler..,

Attendrie, elle voulut l'embrasser et, sentant sous son baiser ces larmes d'homme, elle eut pitié tout à fait.

Alors, dans une détresse très grande mais non sans douceur puisqu'elle les unissait, ils regardèrent le paysage triste et mouillé, les arbres du Luxembourg nus et noirs sur le brouillard blême...

Et la nuit vint ainsi dans la chambre où ils cachaient leur tragique, amère et pourtant toujours grandissante passion...

— Comme tu rentres tard! dit à Yvonne sa belle-sœur avec l'affection sincère qui, depuis la réconciliation survenue peu avant la rupture d'Yvonne avec Edmée, ne cessait d'augmenter. Comme tu as l'air fatiguée et triste ! D'où viens-tu ?

Yvonne soupira, chercha une réponse et, ne trouvant rien, eut une expression de pénible embarras qui fit rire la jeune femme toujours aussi fraîche, blonde et jolie dans la robe claire qui découvrait son cou potelé.

— Quelle mine de coupable, ma pauvre chérie ! dit-elle. Mais on sait bien ce que cachent ces airs ténébreux, mademoiselle, et à quel rendezvous dans des quartiers impossibles vous allez retrouver et soigner vos loqueteux... Tout de

même, tu sais, tu en fais trop..! Tu t'exténues ; tu ne penses pas assez à toi !

— Si je pouvais n'y penser jamais...! dit Yvonne d'une voix basse et triste...

C'était sa plus grande souffrance, ces illusions qu'il lui fallait entretenir, ce mensonge constant qui pesait sur ses épaules et l'accablait. Parfois, l'ironie des éloges immérités lui était si odieuse que, comme en ce moment, elle était sur le point de crier la vérité, de dire : « Moi que tu crois trop bonne, j'ai fait cette chose monstrueuse de prendre un amant ! Et qui ? Le mari de mon amie ! Voilà ce que j'ai fait ! »

Ce qui lui fermait la bouche, c'était la crainte des conséquences pour celui dont elle n'avait pas le droit de briser la vie... Et aussi le scrupule de devenir pour la jeune femme un sujet de scandale, de démoralisation, un encouragement au mal. Elle croyait entendre la jolie blonde si adulée et jusqu'alors si forte contre toutes les tentations dii-e : ce Si les meilleures ne résistent pas... 3> Et elle retrouvait le courage de garder le masque qui l'étouffait. Pour s'étourdir, pour se remettre en paix avec elle-même, elle multipliait les actes de dévouement. Et, sans le savoir, elle devenait, en dehors des heures de péché, la femme de bien dont la charité ardente édiliait.

l'épreu\"E du feu i255

Dans cette sombre et brûlante vie, dans le creuset qu'est une passion coupable pour des êtres loyaux, quelque chose de grand s'accompliî^sait : la consomption de toutes les scories, de tout ce qui n'est pas pur... Et, peu à peu, par la faute même, par ses humiliations, ses méditations douloureuses, se développait une femme qui, dans un bonheur facile et calme, n'aurait peut-être pas atteint son parfait accomplissement...

Mais cette lente rédemption, cette naissance par les flammes de rayonnantes beautés, Yvonne n'en avait pas conscience. Elle ne sentait que la honte de l'hypocrisie si contraire à sa nature haute, franche, faite pour le grand jour.

Lorsque, après des actions vraiment belles qui lui apportaient une paix passagère, après des lectures sérieuses, mystiques, qui, depuis sa chute, remplaçaient les romans dont elle avait pris l'horreur, elle revoyait Georges, c'était un enfer de révoltes, d'amertumes, de soupçons, de rancœur...

Tantôt, comme ce jour-là, elle éclatait en reproches, sur un mot inconsidéré qui la blessait comme ce malheureux : « Ce n'est pas le moment de se voir » ; tantôt, elle était cruellement jalouse. Toujours à tort, du reste. Et de n'importe quelle

femme du monde vue dans sa loge, ou près de lui à un dîner. Un mauvais esprit l'animait alors, la rendait ingénieuse à se déchirer, à faire souffrir son complice, à gâter tout ce qui aurait pu la réconcilier avec son destin.

Et lui aussi devenait à ses heures jaloux, injuste et cruel. Autant qu'amants et plus, peutêtre, ils étaient ennemis passionnés.

Ils pouvaient compter les fois où dans ces cinq années ils avaient oublié leur tourment, cueilli ces minutes qui étoilaient la voie brûlante et obscure où, douloureusement, ils tâtonnaient...

— Yvonne, dit Tilly après un silence pensif, pourquoi t'obstines-tu à refuser d'être heureuse, toi qui mérites tous les bonheurs ? Tu as trentedeux ans et les partis restent aussi nombreux et brillants, tant on sait quelle compagne et quelle mère tu ferais ! Tu es chaque année plus charmante, plus belle...!

— Si, au lieu de parler de moi, nous allions voir ta fille ? dit avec un sourire forcé Yvonne qui, chaque jour, devait subir les mêmes tendres' persécutions.

Auprès du bébé joufflu et blond qui criait en ouvrant toute grande sa bouche où une petite dent perlait, et qui tordait, dans des grimaces comiques, sa petite figure, la jeune femme oublia

tout. Très fière d'avoir pu mieux que la nourrice consoler l'enfant qui brusquement s'apaisait, elle l'admira, fit mille drôleries pour provoquer ses jolis rires, si bien qu'elle n'entendit pas entrer son mari et cria de peur lorsque, lui plantant un baiser sur la nuque, il lui vola le poupon.

Yvonne, oubliée par eux, les regardait tristement. Losqu'ils s'en allèrent enlacés, joyeux, elle ne les suivit pas, ne resta pas non plus avec sa nièce. Elle avait beau faire, elle ne retrouvait pas auprès de ce bébé florissant qui jamais n'avait donné une inquiétude les joies profondes, tourmentées, la maternité passionnée que Boubie, si délicat, lui avait fait connaître... Boubie qu'elle croyait toujours à elle et à qui elle ne pensait qu'en pleurant...

Ce bonheur si facile, que rien n'avait traversé, diiïérait trop de sa destinée pour l'intéresser...

« Comme la vie est douce aux uns, pensai 1elle, et terrible à d'autres! Qu'ai-je fait pour être seule comme une maudite, en marge de la vie, jamais épouse, jamais mère?... J'ai eu pitié! Et celui à qui j'ai tout sacrifié pour qu'il ne souffre pas rejette sur moi la faute!... Il cessera un jour de me désirer, et comme il n'y a sans doute que désir dans sa passion, ce sera l'abandon... A moins que, pire encore, il ne survienne avant.

258 l'épreuve du fet'

l'éclat que je crains toujours... La découverte de la faute rendue si infâme par mon raffinement d'hypocrisie... Cette simulation de verlu où je m'entête, moi, si indigne! Moi, tellement audessous de celles dont on me dit : « Tu ne peux pas fréquenter cette femme-là ! »

« Un jour, ma belle-sœur, mon frère, tout le monde saura qui je suis! Une voleuse de considération!... »

— Regardez la sombre figure d'Yvonne! dit en riant Tilly revenue la chercher pour dîner. Comme on voit qu'elle combine un de ses mauvais coups ! Est-ce un galeux ou un teigneux que tu projettes d'aller nettoyer? Je ne te demande qu'une chose : désinfecte -toi avant de toucher Bébé.

— Sois tranquille ! dit Yvonne avec le pauvre sourire aussi diiïérent de celui d'autrefois qu'un soleil de décembre de la splendeur où baignent les arbres en fleurs; sois tranquille! Tout ce qui est malpropre, dangereux, je le garde pour moi !...

Elle revit la chambre si triste sur le jardin dépouillé où, les yeux brouillés de larmes, elle avait secoué la chaîne de sa liaison et n'avait fait que se meurtrir davantage à ce qui la rivait.

« Pourquoi ne puis-je le fuir? se dit-elle. Revenir au devoir, à la vérité? Pourquoi suis-je condamnée à cette vie abominable, pourquoi? »

Et une rancune amère l'agita comme elle pensait que lui qui la séparait de tout, qui prenait sa vie entière, avait dans sa tranquille existence tant de bonheurs où elle n'était pour rien. Après les brefs rendez-vous ne retrouvait-il pas la vie occupée, intelligente qu'il aimait? Son enfant? Sa femme qu'il savait tromper et que peut-être il aimait aussi? Sans cela, aurait- il pu soutenir nuit et jour un rôle pareil?

(( Qui aime-t-il au fond? se dit-elle. Celle qui lui donne la volupté ou celle qui est la mère de son enfant?

« Égoïste ! murmura-t-elle les dents serrées. C'est par lui que nous souffrons toutes deux. Lui qui esquive toutes les responsabilités, qui ne prend des choses que l'agrément! Quoi qu'il en dise, il se trouve bien de cette vie double!... D'un côté, la passion violente ; de l'autre, la quiétude, les joies de père, les plaisirs doux, reposants!... Il est heureux, lui! »

Elle revit la face crispée, amère de Georges, torturé par ses reproches passionnés...

Non, vraiment, il n'était pas heureux! Et ce n'était pas un plaisir, l'attraction violente qui, en dépit d'eux-mêmes, les poussait l'un contre l'autre si rudement!...

— Déjà sept heures! s'écria Georges, et j'ai du monde à dîner! Dépêche-toi, ma chérie.

Yvonne, dont les doigts tremblaient de hâte en épinglant son chapeau, s'agita encore plus fiévreusement.

Sans même finir d'endosser sa fourrure, ses gants à la main, elle sortit de cette chambre qui, de n'être habitée qu'aux heures de passion, prenait pour elle un air de péché, malgré ses bibelots bien choisis, ses livres, tous les efforts de Georges pour la rendre digne de celle qu'il adorait.

Tous deux las d'une lassitude que les reproches de leur conscience rendaient plus lourde, ils descendirent très vite l'escalier.

Pour passer devant la concierge obséquieuse à

262 L'hPKELVE DU FEU

cause des pourboires royaux, Yvonne cacha sa figure humiliée avec son manchon.

Jamais elle n'avait pu se faire à l'idée d'être pour cette pauvre femme la personnification du vice riche, confortable, impuni.

Dans ses courses de charité, lorsqu'une de ses protégées arrêtait le chapelet de ses misères pour dire en changeant les langes grisâtres de l'avorton mal nourri :

— Et dire que pendant qu'on a tant de mal, des créatures n'ont qu'à faire la vie ! Et qu'elles nous éclaboussent par-dessus le marché!... y> Elle croyait entendre les dures paroles dites par celle qui, pour un peu d'or, mettait de l'ordre dans la chambre d'amour, et elle pâlissait. Pour cette matrone courageuse qui suppléait' son mari malade dans leurs durs travaux de l'escalier, n'était-elle pas le scandale, l'exemple déprimant?

C'est à cela qu'elle pensait en se gantant, toute frissonnante, dans le fiacre mal suspendu, cahotant, dont les vitres disjointes claquaient, toutes sahes de brouillard, laissaient pénétrer par les fentes un froid aigre, humide, une mortelle haleine de nuit d'hiver.

Dans ce noir glacé, le souvenir de la tendresse que Georges venait de lui témoigner s'eiïaçait. Elle oubhait sa sollicitude inquiète pour son léger

rhume, qui l'avait touchée. Au contraire, toutes les violences d'un amour plus ardent que le premier jour l'irritaient par leur contraste avec le masque correct qu'il reprenait depuis que, inquiet de son retard, il pensait à ses invités, déjà loin d'elle, repris par sa vie véritable où elle n'était que l'accident...

Elle compara son retour à lui, accueilli par les cris de joie de son fils, avec son retour à elle dans la maison pleine d'un bonheur où elle n'était pour rien. Qu'elle rentrât ou non, qu'elle fût triste, malade, la vie n'en continuait pas moins pour ces deux époux qui se suffisaient et dont l'affection sincère mais distraite ne pouvait remplir son cœur...

Ah ! qu'elle se sentait seule partout ! Gênée de sa position fausse, équivoque ! Femme traitée en jeune fille! pécheresse respectée! Qu'il était lourd le rôle qu'il lui fallait soutenir! Et que c'était peu pour consoler ses peines de solitaire que les joies des sens qui, au moment même, grisent, mais laissent si peu et de si médiocres souvenirs...

Comme elle avait manqué sa destinée ! Et cette désharmonie si pénible entre ses aspirations véritables et ses actes ne ferait sans doute que grandir...

Tout cela, qu'elle ne voulait pas dire à Georges,

perça dans le ton âpre qu'elle eut pour lui demander :

— Qui reçois-tu ce soir?

Il eut un geste vague.

— Comme l'autre semaine... une fournée de bridge. Deux collègues que tu ne connais pas. Le conseiller Davrant...

— Tu oublies sans doute la brillante M^^ de Chan, Chan tout court pour ceux qui l'ont connue dans la boutique de son père où elle savait si bien attirer les clients. Elle est tout le temps chez toi maintenant ! dit Yvonne avec une involontaire amertume.

— Tiens ! j'oubliais en effet ! dit-il. Et sa feinte reprise de mémoire dont Yvonne ne fut pas dupe la frappa péniblement.

— C'est une jolie recrue pour ton intimité, dit-elle ironiquement, que cette intrigante qui sait si bien faire avancer son mari en jouant au bridge, en montrant à tous les personnages influents ses épaules jusqu'à la taille.

— Elle se décolleté beaucoup, c'est vrai ! dit-il avec un bon rire, peut-être pour qu'on regarde autre chose que sa figure fripée. Je la crois capable de tout pour faire avancer son mari. Mais on la reçoit parce qu'elle est forte bridgeuse. Elle nous accable de politesses qu'il faut bien rendre.

Quel mal à cela ? Pourquoi prendre ombrage de quelques parties faites en face d'une vieille pas grand'chose dont tu sais la laideur?

— Pourquoi? dit Yvonne frémissante. Parce que je trouve incroyable que, forcé de me mettre à l'écart, ce soit de pareilles créatures que tu reçoives! Quand j'ai su que Boubie que je n'ai pas vu depuis cinq ans était allé chez elle à la campagne, cela m'a fait un coup au cœur.

— Voyons I dit-il, touché et amusé par cette tendresse si persistante pour son enfant. Entendons-nous. De qui es-tu jalouse en ce moment? De moi ou de Boubie?

— Je... je ne sais pas... dit Yvonne, après un silence.

— Pauvre chère petite folle ! dit-il en se penchant sur elle et en baisant ses beaux cheveux. Par quelles extravagances tu peux te tourmenter ! Quand donc comprendras-tu l'influence toujours plus grande que tu prends sur moi? La mère Chan est affreuse, mais serait-elle joHe à miracle, est-ce qu'une autre femme que toi peut, je ne dirai pas me plaire, mais seulement être vue par moi?... Ne sais-tu pas que, à peine je t'ai quittée, je te veux encore?...

— Oh ! dit-elle tristement, je sais que tu me désires toujours... Mais d'autres femmes t'inté-

ressent, et comme celle-ci par son esprit mordant, hardi, t'amusent, te reposent de ma tristesse que je ne sais pas te cacher... Si j'étais adroite, je ne devrais te dire que des choses gaies, moi aussi. Mais c'est plus fort que moi... Quand je pense que je vais te quitter et rentrer dans mon désert noir où toi tu es toujours pressé de me renvoyer pour retrouver ta vie tranquille, ton chez toi, je denens folle! Folle de jalousie injuste, de méchanceté.

— Non ! dit-il pensivement. Pas méchante, mais malheureuse... Ma pauvre aimée! comme, quoi que je fasse, tu souffres par moi ! Et c'est cela qui gâte ma vie, bien plus que mes propres peines, si lourdes, et dont je ne te parle pas pour ne pas t'attrister encore plus...

— Lesquelles? Lesquelles? dit-elle inquiètement en lui prenant la main avec cette tendresse ardente qui revenait dès qu'elle le croyait malheureux.

Il haussa les épaules.

— Mais toujours les mêmes ! Tu me reproches déjouer au bridge, de recevoir... Je cherche à fuir la gêne d'un tête-à-tête avec la femme dont l'acrimonie me prouve que, là aussi, j'ai créé de la souffrance et que je n'ai qu'à m'humilier, à baisser la tête devant un mutisme qui, plus que

l'épreuve ov peu 267

des reproches, m'irrite... me rend mauvais... Tu penses toujours à tes propres sacrifices, dit-il, s'excitant peu à peu. Mais te figures-tu les miens? Cette cohabitation est si pénible avec, entre nous, tout ce que nous ne disons pas, que j'envie ton droit de vivre seule... de dormir sans te sentir épiée... de n'avoir pas à craindre qu'un nom t'échappe en rêvant... C'est toujours de toi que je rêve... Est-ce que je parle ? Un jour elle m'a dit que non. Mais si tu avais vu son regard... Ce jour-là, j'ai lutté contre l'envie folle de tout lui avouer pour en finir ! . . .

— C'est horrible! horrible! dit Yvonne avec un frisson. Mais crois-tu vraiment qu'elle sait?.., que depuis si longtemps que je me suis éloignée elle soupçonne encore?

— Qui peut dire ce qui se passe en elle ? dit-il avec un haussement d'épaules. Tu connais cet esprit secret... Soufïre-t-elle ? Sait-elle? N'a-t-elle qu'un doute que, par peur de devoir agir, elle aime mieux ne pas préciser? Elle m'accapare, me prend mon temps libre comme si elle m'aimait, et dans tout ce qu'elle me dit, quelque chose de haineux, de méprisant perce... De toi elle ne parle qu'en termes attendris. Elle regrette une amitié rompue par toi seule, dit-elle. Il y a des moments où elle finit par me faire croire qu'elle

268 l'épreuve du fku

t'aime toujours, que si je n'étais plus là, elle te rappellerait. Et puis une seule intonation, en te nommant, exprime la même haineuse rancune qu'elle a contre moi... Peut-être ne ressent-elle rien... Elle est si froide! Te souviens-tu de ce que disait tante Anna? « C'est parce qu'elle est née avant terme ! Dans ce grand beau corps on n'a pas eu le temps de mettre un cœur... »

— Non ! dit Yvonne. Certainement, si elle le sait, elle soufYre ! Comme moi! Comme toi...

Elle s'amollissait dans cette misère commune. Elle redevenait bonne. Elle avait honte de ses méchantes idées dont elle allait demander pardon...

Mais le fiacre s'arrêtait devant la maison de Georges, dont toutes les vitres étaient éclairées... Il la laissa brusquement avec un rapide « à demain ! » et, seule dans la mauvaise voiture froide, cahotante et dure, elle retrouva sa morne désespérance, son dégoût de tout et de tous...

Yvonne et sa belle-sœur entrèrent dans les salons déjà pleins et surchauffés où la lumière diffuse des guirlandes d'électricité adoucissait les traits trop accentués, effaçait les rides, les cernes livides, tous les stigmates de vie surchauffée. Leurs beautés brunes et blondes, qui n'avaient pas besoin de ce secours, y prirent un éclat nouveau et firent sensation.

— Regardez-les ! dit un homme entre deux âges que sa cravate de commandeur mettait moins en évidence que sa façon de se carrer et cette voix assurée de l'homme qui a réussi. Se font-elles assez bien valoir toutes deux ?

— Superbes ! La petite blonde, surtout. Quel

270 LÉPRELVE DU FEU

morceau de roi 1 dit un grand sec bilieux, dont les yeux durs, dans une face aiguë barrée d'une moustache d'encre, perdirent un instant leur rageuse colère d'arriviste qui n'arrive pas.

— Mon cher, vous n'y entendez rien ! dit avec un rire gras l'homme très décoré. Mais regardezmoi donc l'autre ! Cette ligne admirable de la nuque aux pieds... L'ondulation de ce fourreau à reflets d'émail de Limoges, de plumes de paon !... Et cette pâleur mate... ce grain de peau... Ah! elle a beau faire l'indifférente, la belle-fille, elle n'empêche pas ses lèvres et ses yeux de raconter tout ce qu'elle cache si soigneusement!

— Vous croyez? dit l'autre très intéressé. Elle passe pour inaccessible, pourtant !

— Allons donc! dit le gros homme, en haussant les épaules! Les femmes seules penvent s'y tromper. Mais, mon cher, voyez donc ce splendide épanouissement. Ces extraordinaires yeux clairs et sombres à la fois, tragiques, intenses et langoureux ! Des yeux de blonde qui serait brune!... Il faut être naïf pour croire qu'une vieille fille possède ce charme-là !

— Sait-on qui? dit l'autre avec l'air alléché, avide d'un chien qui attend la curée.

— Ça, c'est un mystère ! dit en riant le groîJ homme. Elle cache très bien son jeu. Sa froideur

dédaigneuse est, du reste, un piment de plus. Ce qu'elle affole d'hommes avec son air de ne tenir à rien, vous ne vous en faites pas une idée ! Depuis trente ans que je fais de la médecine, il m'a passé des jolies femmes dans les mains ! J'ai le droit de me croire blasé. Eh bien ! celle-là, s'il lui en prenait la fantaisie, me ferait faire les même folies qu'à un étudiant de première année. J'irais jusqu'à l'épouser !

— Il est certain qu'elle est irritante ! dit un jeune homme blême et glabre aux cheveux plats qui se donnait une peine visible pour avoir l'air artiste et pervers. Quand elle vous écoute avec un calme insolent, on voudrait lui faire du mal, ouvrir avec un glaive ce front pâle pour y saisir la pensée qu'il cache... Je ferai un sonnet làdessus.

— Vous le lui enverrez et elle se moquera de vous comme des autres ! dit le gros docteur avec son rire sonore de chef. Mais patience ! Elle n'a pas trente-cinq ans. Il viendra bien, le petit jeune homme sans scrupules qui la compromettra, vengera tous les braves gens. Il y a une justice : c'est elle qui donne aux femmes leur goût pour les canailles.

— Ce jour-là on s'amusera ! dit le raté avec un sourire de travers, et on lui fera payer ses ma-

272 L'ÉPREirVE DU FEU

nières de sainte nitouche. On lui offrira un scandale numéro un!... Tiens! Serdis!... Je croyais que vous n'alliez pas dans le monde...

— Une exception, dit Georges en faisant sortir avec peine les mots de ses dents serrées par une atroce émotion. Il avait entendu la conversation des trois hommes et, livide, contracté, il s'efforçait de ne pas regarder sa maîtresse trop belle qu'il aurait voulu étreindre et meurtrir durement.

Debout dans un coin, les bras croisés, il la surveilla jalousement. Et cette cour d'adorateurs où il n'avait pas le droit de se mêler le faisait souffrir une vraie passion. Tandis que, impassible l'air indifférent, moqueur et las, il disait des mots quelconques, les soupçons les plus abominables et les plus absurdes le torturaient. Qu'est-ce qu'Os lui disent? et qu'est-ce qu'elle leur répond? Pourquoi ce vieux docteur a-t-il l'air de la si bien connaître et parle-t-il de l'épouser? Il faut vraiment que, sous son air impeccable, elle cache une diabolique coquetterie... La même qui m'a perdu... Si jamais elle me quittait, je verrais rouge... Je la tuerais !... Puisqu'elle m'a dévoré le cœur, qu'elle a fait de moi sa chose, qu'elle me garde! ou bien...

A ce moment, Yvonne l'aperçut, et quelque

chose de lumineux, d'infiniment jeune rayonna dans ses beaux yeux surpris. Mais déjà redevenue froide et blanche, elle répondait au gros docteur très décoré qui venait de dire son admiration en termes si grossiers, et elle lui accordait le même sourire banal qu'aux autres, ce sourire des mondaines pareil aux jetons qui simulent l'argent qu'on ne veut pas risquer...

Georges frémissait. Que son aimée fût si proche du Hbertin qui la désirait, il ne pouvait le supporter. Malgré la convention de ne jamais s'aborder dans le monde puisque, officiellement, ils étaient en froid, il s'avança vers elle d'un air si menaçant qu'elle pâlit. Elle ouvrit et ferma nerveusement son éventail ; puis, prétextant un mot à dire à un des bridgeurs au sujet d'une charité, elle se leva traversa des salons où des palmiers groupés ménageaient des coins de flirt, des refuges d'où des chuchotements mêlés de rires s'échappaient.

Il la suivait. Elle ne s'arrêta pas là, mais alla plus loin, dans la salle aux tentures sombres pleine de tables de jeu.

Après un mot à un vieillard qui lui répondit avec un sourire empressé, elle alla tout au fond et feignit d'admirer une merveilleuse tapisserie.

Presque aussitôt elle sentit contre sa nuque le souffle chaud de Georges, et elle entendit sa voix des mauvais jours, basse, saccadée, sifflante :

— Continue à exciter tous les hommes par tes sourires, tes robes pires qu'une nudité !... Mais ne t'étonne pas si un jour je te tue... Je souffre trop!...

— Georges, c'est fou ! balbutia-t-elle, oubliant le danger de cet entretien, affolée par la détresse du malheureux, cette jalousie qui revenait par crise et dont elle connaissait la morsure brûlante pour l'éprouver si souvent elle aussi...

— C'est trop ! trop ! dit-il hors de lui. Je ne peux plus... Ne pas t'approcher et voir ces regards d'hommes sur toi ! C'est trop afireux I Mais ne comprends-tu pas que certains hommages salissent? Sais-tu de quoi il te traitait, le gros médecin à qui tu souriais? De coquette rouée qui cache son jeu, mais ne le trompe pas, lui!... Voilà! voilà ce qu'il me faut entendre ! Et cette robe qui te livre à tout le monde ! Quelle abomination !

Il touchait l'étofle souple aux beaux tons d'émail et il souffrait tant, sa figure était si décomposée qu'efle ne sentit pas l'injure, mais rien que la misère de cet éternel malentendu, de

cette nuit à travers laquelle ils se cherchaient et, voulant s'étreindre, ne pouvaient que se meurtrir, se déchirer...

— Voilà... dit-elle en baissant la tête. Parce que je me suis abaissée pour toi, tu me juges capable de tout... Jamais tu ne me connaîtras! Jamais tu ne sauras combien je suis différente de celle que tu crois aimer... C'est ainsi ! Et de quoi me plaindrais-je? N'ai-je pas ce que je mérite?

Au lieu de rentrer dans les salles de fête, elle s'en alla très vite vers l'escalier, sans répondre aux excuses passionnées que, confus, désolé, il murmurait en la suivant :

— Chérie, dit-elle avec un sourire triste à la maîtresse de maison, excuse-moi'; préviens ma belle-sœur qu'une migraine me force à rentrer. . .

Déjà couverte de l'ample manteau doublé d'hermine, elle descendait. Sous la voûte, pendant qu'elle attendait sa voiture, il la rejoignit :

— Quelle brute je suis ! dit-il humblement. Tu finiras par me prendre en horreur...

— Mon pauvre ami ! dit-elle avec une profonde tristesse, est-ce que je n'ai pas des torts, moi aussi? Est-ce que la même force mauvaise ne me contraint pas souvent à te méconnaître? A te faire du mal? C'est ainsi... Nous ne pouvons être

que malheureux l'un par l'autre et nous ne pouvons pas ne pas nous aimer. Acceptons ces souffrances comme une expiation...

— Mon adorée, que tu es douce ! dit-il les larmes dans les yeux. Tu me pardonnes vraiment de t'avoir gâté encore cette soirée où, pauvre chérie, tu avais eu l'air si heureuse de me voir quand tu ne t'y attendais pas ?

Montée en voiture, elle n'eut le temps de lui répondre que par un triste et très tendre sourire, mais, dès qu'elle fut seule, elle pleura...

c Que pourrai -je subir de plus en enfer? pensait-elle... Ne sommes-nous pas déjà lavés par tant de misères et de douleurs ? »

Dans la grande salle de fête, la vente de charité battait son plein, et Yvonne, pensive, regardait ces brillantes jeunes femmes si loin par l'esprit des misères qu'elles secouraient. Rieuses, coquettes, portant sur leurs frivoles personnes de quoi nourrir tant de mioches affamés pendant des mois et des ans. . .

Quel contraste entre ces créatures de luxe et celles qui, à force de misère, n'étaient plus que des machines à souffrir!... Presque indifférentes aux maladies qui les tenaient sur leurs sordides grabats, tourmentées seulement par le chômage forcé, l'idée des petits qui n'auraient pas à manger demain...

Yvonne revoyait de noirs tableaux, des détails navrants. Un bébé pleurant sur un sein flasque,

tandis que les yeux creusés de la mère la fixaient dans une muette supplication. L'air vieillot d'une toute petite fille blafarde qui, femme déjà par l'endurance, attendait, raisonnablement coucbée, que son papa, un veuf, eût fini de repriser sa seule robe...

A tous ceux-là cette vente allait apporter un peu de répit. Pour Noël, autour du sapin dont les lumières et le clinquant feraient crier de joie les petits, des vêtements bien chauds, des provisions, des bons de soupe mettraient un sourire sur les pauvres figures tirées des mères tenant au bras le dernier né.

Et pourtant Yvonne, mécontente des autres et d'elle-même, fronçait le sourcil, et elle éprouvait de cette charité faite ainsi une sorte de honte; une rancune contre les écervelées qui la forçaient à cette comédie mondaine; qui, au lieu d'aller comme elle dans les cités sombres, n'ouvraient leurs bourses d'or qu'en échange de leurs plaisirs habituels : thés ruineux, tlirts. emplettes de choses inutiles et baroques...

Cet étalage de luxe banal, vilain, antiartistique, sauvage, cette émulation à se couvrir non de ce qui peut parer une femme, mais coûter cher, écœurait Yvonne,

Dans l'air chaud, lourd de parfums trop forts,

L'ÉPRBUVE DU FEU 279

c'était toute une fièvre d'intrigues intéressées ou grossièrement sensuelles, un fauve et musqué relent de vice, d'autant plus laid qu'il s'étalait plus impunément...

« Tout se démocratise ! se dit Yvonne. Les scandales qui, aux autres siècles ne gangrenaient que la cour, ont gagné la bourgeoisie si saine et si haute jadis ! Autour de beaucoup de rois et de tyranneaux grouillent les favorites! Et du haut en bas de l'échelle, le mal se propage. La « petite main » qui ne refuse rien au patron ne fait que suivre l'exemple de la belle dame très fière de plaire au ministre dont dépend l'avancement du mari...

Elle fit un retour sur sa propre vie et, amèrement, elle pensa :

« Quoi qu'elles fassent, le monde les absout à cause de leur porte-respect, le mari, l'homme trahi qui rend leur faute plus vile que la mienne ! . . . Tandis que moi qui ne fais de tort qu'à moi-même, si on savait!... »

Elle pâlit. Au loin la face trop pâle d'Edmée, la femme de Georges, apparaissait ! Elle était très vieiUie, méconnaissable, le teint plombé, les yeux boursouflés. Et une longue souffrance était si clairement écrite sur ses beaux traits affaissés, dans sa démarche lasse, traînante, qu'Yvonne,

horriblement émue, baissa la tête pour ne plus voir cette vivante preuve du mal qu'elle faisait et que, à ce moment même où elle jugeait les autres, elle oubliait...

Edmée arriva jusqu'au comptoir d'Yvonne sans la voir. Ce ne fut que lorsqu'elle la touchait qu'elle l'aperçut et s'arrêta net. Une teinte cendrée la fit pareille à une statue de pierre. Une seconde, elle hésita. Puis, presque aussitôt, d'une voix calme, incroyablemont maîtresse d'ellemême, elle put dire à Yvcnne dont le cœur bondissait :

— Bonjour!... Ce n'est pas toi que je cherchais, mais tu peux aussi bien recevoir mon offrande. Que vas-tu me donner? Des livres pour Boubie ?

Yvonne, dont les mains frémissantes laissaient tout échapper, chercha pour Boubie un livre qui lui avait coûté quarante francs et qu'elle remit en échange du louis qu'on lui tendait du bout des doigts.

— Comme il doit être grand ! ne put-elle s'empêcher de murmurer, sans oser lever les yeux..

— Très grand ! dit la calme, ironique et si méprisante voix. Tu ne le reconnaîtrais pas. Lui non plus! Il t'a oubliée... Il ne sait même plus ton nom!... C'est justice, n'est-ce pas?

A cette question faite d'un ton si singulier, Yvonne releva sa tête humblement courbée jusque-là devant la victime qui était aussi la rivale triomphante!... celle qui gardait l'enfant!...

Alors elle vit le regard terne, glauque, brouillé de haine, ce même terrible regard qui l'avait chassée cinq ans auparavant. Et le rouge au front, l'amertume au cœur, torturée par une atroce humiliation, elle laissa s'éloigner celle à qui elle avait fait tant de mal... celle qui, vieillie avant l'âge par... ce qu'elle savait, se taisait, et dont le silence n'était que du mépris...

— Ma petite Yvonne, tu vas bien me faire un rabais sur ce coussin? dit tout près d'elle une voix gaie. En même temps, on lui tirait le bras pour lui faire étiqueter un autre brimborion pailleté. Le secrétaire de l'œuvre survint et d'autorité l'entraîna vers une aigre dispute qu'il fallait arrêter. Deux directrices de comptoir s'arrachant l'argent d'une acheteuse interloquée. Hors d'elles, elles montraient à nu l'âme vaniteuse et puérile des dames de charité, prêtes à n'importe quelle incorrection, pour défendre la caisse de leur comptoir, pour pouvoir dire en se rengorgeant : « C'est nous qui avons « fait » le plus!.. i>

Yvonne, les yeux troublés, l'air absent, dut répondre à tous, aller de l'une à l'autre, jouer son

rôle de mondaine aiïable, heureuse du succès de son appel à la charité.

Lorsque, dans la salie enfin désertée où l'on n'entendait plus que le bruit d'or sur les tables où se comptait le butin, elle s'aiïaissa, terrassée par la défaillance que depuis deux heures elle surmontait, sa voisine dit en la secourant :

— Voilà ! La même chose vient de m'arriver après sept jours de bal et de tennis. Cette vie nous éreinte !

— Certainement ! Je ne vaux guère mieux, dit une autre. Elle a dû comme moi mener tout de front, sa vente, le monde. Trop est trop !

— Moi aussi ! moi aussi ! disaient en chœur les autres. Je n'en peux plus et je ressers ce soir!

Aucune des folles empressées autour d'elle pour la dégrafer et la conduire à sa voiture ne se douta de ce qui l'anéantissait.

Le regard haineux, méprisant de la femme qui savait l'offense et ne se défendait pas!... Oh! ce regard ! . . .

En lisant son courrier, Yvonne eut un geste de vif mécontentement. Cette demande si touchante d'une de ses protégées, elle ne pouvait y répondre ce jour-là... Lui envoyer de l'argent, cela oui. Tout de suite ! Mais la visite qu'implorait la désespérée, les bonnes paroles plus nécessaires qu'un secours matériel à la pauvre créature qui n'avait plus le courage de vivre, impossible!... Comment aller rue Mouffetard et au rendez-vous convenu? Une fois de plus, il y avait conflit entre la vie de devoir et la vie de péché... Conflit cruellement douloureux...

Ils étaient pourtant bien courts, les moments que tous deux volaient à leur entourage et, libre, Yvonne n'aurait peut-être pas fait autant de

besogne utile que celle que, pour compenser sa honte, elle s'imposait. Mais elle ne le voyait pas. Elle ne sentait que la peine d'être si souvent arrêtée dans ses meilleurs élans.

Elle pâlit lorsque sa belle-sœur prit la lettre qu'elle rejetait d'un geste nerveux, et la voyant préparer un mandat lui dit :

— Tu n'y vas pas ? Alors, viens avec moi chez maman. J'ai oublié de te dire de sa part que ses rhumatismes la reprennent et que tu es la seule à les lui faire oublier.

— Je ne peux pas non plus ! dit Yvonne avec une pénible gêne. Si je ne vais pas rue Mouffetard, c'est précisément parce que je suis attendue ailleurs.

La petite blonde n'insista pas et, plantée devant la glace, se mit à énumérer avec volubilité ses griefs contre son chapeau neuf et surtout contre la modiste par trop baroque avec ses platesbandes de légumes, ses volatiles hideusement hérissés sur des marmites, des soupières, des corbeilles à papier, toutes les choses disparates et laides qu'on trouve dans un grenier de débarras... Yvonne ne l'écoutait pas. Absorbée, sombre, muette, elle regardait furtivement l'heure et craignait d'être en retard.

Enfin la jeune femme partit et Yvonne, le cœur

agité comme toujours, prit un fiacre qu'elle laissa à l'entrée du Luxembourg.

Il était trop tôt. Désœuvrée, elle parcourut les belles allées tristes, descendit les degrés et, près de la pièce d'eau, regarda les enfants se bousculer et rire autour de leurs bateaux.

Que tout ce joli monde était gai et comme les mères très simplement mises riaient d'aise en admirant leurs petits!...

Elle soupira et s'en alla plus loin. Alors, dans le brouillard, apparut, vague encore, la haute silhouette bien connue, et elle pressa le pas. En le voyant ainsi de loin, elle était frappée par son air las, ses épaules plus voûtées... Lui aussi, sous le poids de la faute, il faibhssait. . . Et maintenant qu'il était tout près, cette ride triste du nez à la bouche qu'elle ne lui connaissait pas...

Avec une ardente sollicitude, elle demanda, sans même répondre au salut cérémonieux dont, pour la forme, il l'abordait toujours :

— Qu'est-ce qu'il y a? Es-tu malade? inquiet de quelque chose? quoi?

— Rien, dit-il avec un sourire forcé. Rien de plus que d'habitude... Mais toi, comme tu es pâle! Et quelle figure malheureuse tu avais tout à l'heure près du bassin avant de me voir ! A quoi pensais-tu ?

286 L'ÉPREUrE DU FEU

— Je... je ne sais plus! dit-elle en secouant la tête avec un pénible embarras. C'est fini. Je ne suis plus malheureuse puisque tu es là. . .

— Mais je suis si peu là, dit-il avec une profonde tristesse. Tu es si seule, pauvre petite ! Comme tu as raison de m'en vouloir...

— Je ne regrette rien ! rien ! dit-elle avec feu. Je t'aime !

Elle s'arrêta, pâlit et, baissant la tête :

— C'est à elle que nous faisons du mal, murmura-t-elle, c'est elle qui est à plaindrel... Gomme elle a changé!.,.

Elle pétrit nerveusement son manchon et, d'une voix saccadée :

— T'a-t-elle dit que nous nous sommes vues?

— Oui, dit-il sans la regarder. Elle a parlé devant moi d'une vente où tu as donné pour Boubie quelque chose de beaucoup trop beau, paraît-il.

— Comment... Comment a-t-elle dit cela?

Quel air a-t-elle quand elle parle de moi? ditelle fiévreusement. Elle sait, n'est-ce pas? elle sait?

— Toujours la même question ! fit-il gêné, que veux-tu que je te réponde? Je crois qu'elle a des doutes, rien de plus. En tout cas, si elle souffre la moitié de ce que me fait subir cette paix

armée, elle doit comprendre que tout serait préférable à cela!... Mais c'est toi qui ne veux pas ! Tu sais que je n'attends qu'un mot pour casser tout, pour sortir de cette situation fausse, intolérable, de ces inutiles mensonges qui ne trompent personne et m'étouffent depuis si longtemps. Mais ce mot, tu ne le diras jamais!... Et sais-tu pourquoi? dit-il très amer après une courte pose, parce que tu ne m'aimes pas comme je t'aime, moi qui voudrais crier à tous ce qui est I Regarde comme tu as peur dès que tu entrevois les conséquences de nos actes. Comme la possibilité de vivre ensemble te bouleverse !... Ah oui ! tu as peur !...

— Mais comment, dit-elle toute tremblante, n'avoir pas peur en pensant à ce que, en ce moment, tu oublies et que plus tard tu me reprocherais?... Ton fils? Puis-je t'en séparer? Ma famille? Puis-je lui donner ce chagrin? Non, vois-tu, quelle que soit mon horreur du mensonge, je sens bien qu'il est moins coupable que la franchise dans notre cas.

« Enfin, dit-elle en détournant la tête, si ta femme qui souffre, tu le dis toi-même, s'obstine à se taire pour éviter un scandale, pour ne pas être ostensiblement la délaissée, ne serions nous pas odieux de lui causer après ce long martyre

l'humiliation publique que, à tout prix, elle a voulu éviter?

— Tu as raison, toujours raison, dit-il avec accablement. Mais que veux-tu? Je vieillis. Chaque jour qui passe rend mon fardeau plus pesant. Chaque jour je trouve plus pénible de vivre en face d'une ennemie dont, c'est triste à dire, la magnanimité même m'irrite, m'humilie autant que le mépris que parfois elle montre et qu'elle a le droit de montrer. Quoi qu'elle fasse, je lui en veux ! Je lui en veux de n'être pas toi! Toi dont j'ai de plus en plus besoin à toute heure, toi, ma douce, qui, à cause d'elle, es toujours loin...

Il eut un soupir profond et se tut. Elle non plus ne parlait pas. A la dérobée, elle regardait le visage triste, ravagé, vieiUi de celui qu'elle aimait et à qui elle faisait encore plus de mal qu'il ne lui en avait fait. Et une profonde pitié l'attendrissait, un désir de calmer cette détresse d'homme jamais avouée encore si nettement, de se serrer contre l'isolé qui, par sa faute, avait mis un mur de glace entre lui et les siens...

D'un même mouvement ils s'arrêtèrent dans l'allée déserte. Et ce qui saignait et palpitait en eux s'unit dans le regard si triste où ils mirent tout leur pauvre amour humilié...

— Est-ce que tu n'aimes pas mieux les arbres nus et si fins sur le ciel que touffus, verts et lourds? dit Yvonne qui accompagnait de ses menus pas pressés les pas lents de son ami.

Joyeuse comme une enfant de cette équipée hors de la ville qu'ils s'accordaient en l'absence d'Edmée, elle enfonçait ses pieds dans les feuilles rousses, moelleuses de pluie récente, elle aspirait largement avec délice l'air pur et froid,

— Que j'aime l'hiver à la campagne ! dit-elle avec son communicatif enthousiasme et que c'est bon d'être loin ensemble, tout seuls ! Ici, je suis vraiment ta femme, tu es vraiment mon mari!...

Il sourit, mais sans qu'une expression mélan-

colique quittât ses traits fatigués et il la regarda avec cette tendresse infinie, indulgente, qui, en dehors des heures de passion où il devenait si violent, lui donnait quelque chose de paternel.

— Enfant î dit-il, que tu es heureuse de rester si jeune, si vibrante, de ne rien perdre des miettes de bonheur qui sont notre pauvre lot ! Moi, je ne sais plus... Près de toi en commençant cette belle journée, je pense à sa fm, au retour dans ma maison vide et morne où, privé de ta jeunesse qui m'éclaire, je me sentirai redevenir vieux...

— N'y pense pas ! Ne pensons à rien de triste ! supplia-t-elle en se serrant contre lui. Figuronsnous que rien ne nous sépare... que, sans remords, nous pourrons vieillir ensemble, avoir ce qui doit être le meilleiu' de l'amour, l'intimité tendre !... Plus de mauvaises querelles, de malentendus, de jalousies ; l'apaisement ! Avec des yeux calmes nous regarderons nos souvenirs, et les plus mauvais nous sembleront beaux quand, très vieux, nous en parlerons dans la chambre tranquille, en tisonnant. Je t'en prie, je t'en prie, dit-elle passionnément, ne gâte pas mon plaisir ! Tout aujourd'hui je veux croire que ce bon moment durera, que nous serons toujours ainsi,

l'un près de l'autre... N'est-ce pas notre destin?

— Ce serait notre destin, dit-il avec reproche, si tu ne t'y dérobais pas... si le souci de garder ta situation mondaine...

— Moi ! dit-elle offensée. Peux-tu vraiment le croire? Mais sans la peur de faire souffrir qui me retient, je quitterais tout pour te suivre et avec toi, loin des miens, dans la misère je serais heureuse ! Ah ! si heureuse !...

Très sombre ; il se taisait. Avec une timide inquiétude elle leva la tête pour le regarder et attendit,

Enfm il se pencha vers elle et ardemment :

— Est-ce bien vrai, dit-il, que je suis tout pour toi et que, quoi qu'il arrive, tu ne regretteras rien ?

— Rien ! rien ! répéta-t-elle en baisant la chère main forte qu'elle eut peine à sentir si froide et frémissante. Après tant d'années, mon pauvre aimé, dit-elle tendrement, ne me connais-tu pas?

— Que veux-tu, fit-il d'une voix brisée, j'ai peur... du mal que je t'ai fait et... de celui que je peux te faire encore. Vois, je vieiUis... je deviens morose, jaloux ! Je souffre en pensant à ceux que tu fascines, qui sont libres de t'aimer,

de t'épouser!... S'il survient quelque chose... si Edmée, qui devient de plus en plus bizarre, irascible, fait quelque éclat, que devient ta vie ? cette vie qu'il te serait si facile de refaire encore maintenant ? Je pense à ce que tu m'as raconté : la déclaration si franche de ce grand docteur qui, prévenant ton refus, t'a dit : « Vous n'auriez pas d'aveu à me faire. Je sais que, tendre et séduisante, vous n'êtes pas arrivée à votre âge sans connaître l'amour, mais je sais aussi que vous êtes loyale et que si vous acceptez mon nom, ce sera sans arrière-pensée, sans aucun regret du passé! » Les paroles de cet honnête homme me hantent. Je me dis que, si je t'aimais sans égoïsme, je te jetterais dans ses bras... Mais je ne peux pas!... Vivre sans toi, ma chérie, dis, n'est-ce pas que cela ne se peut pas?

— Fou ! fou chéri ! dit-elle, émue jusqu'aux larmes.

Après Hin regard sur la route déserte et les champs dépouillés, elle se blottit contre lui et lui offrant son tendre visage mouillé de pleurs qui séchèrent sous ses baisers passionnés :

— Jamais plus, dit-elle d'une voix suffoquée, ne me parle de séparation. C'est mal! Ne sais-tu pas que plus il y aura de dangers, de tristesses, plus je serai tienne? Qu'un mariage comme le

nôtre est le plus indissoluble ? Que tant d'angoisses communes, tant de sacrifices, sont un lien que rien ne peut rompre? Dis? ne sens-tu pas tout cela? Malheureuse, je le suis souvent, c'est vrai, reprit-elle pensivement. Et je le serai peut-être plus encore... Mais je suis prête à touti Quoi qu'il arrive, je l'accepte d'avance comme une expiation voulue par Dieu.

— Dieu a de la chance, dit-il avec un persiflage teinté de jalousie, que tu acceptes pour lui ce que pour moi...

Vivement elle posa sur sa bouche sa main qu'il baisa.

— Ne te moque pas! implora-t-elle. N'abuse pas de ton ascendant. Laisse-moi mes croyances, elles me font tant de bien...

Il sourit, se tut, et ils reprirent leur lente promenade, attendris, graves, enlacés.

La joie enfantine d'Yvonne était loin. Le cœur serré, elle pensait aux allusions de plus en plus fréquentes qu'il faisait à un éclat possible, à tout ce que ses réticences, ses craintes pouvaient cacher.

Elle s'arrêta et, le regardant bien en face :

— Je t'en conjure, dit-elle fermement, ne me cache rien. Qu'y a-t-il de nouveau entre toi et ta femme? En quels termes êtes-vous?...

— Mais, à peu de chose près... dans les mêmes, dit-il en fuyant son regard. Sauf peutêtre des nuances difficiles à définir... Un regain d'acrimonie qui peut venir d'une délation, mais peut n'être aussi que la conséquence de son irritabilité morbide, de son très mauvais état de santé .

Yvonne soupira et, la tête basse, marcha près de lui en pensant à cette souffrance dont ils étaient peut-être les auteurs.

Après un silence assez long, elle reprit :

— Non ! il y a plus ! Ce départ sans toi ! malgré toi! Comment l'expliques-tu?

— Les docteurs l'ont approuvé, dit-il un peu nerveusement. Pour sa neurasthénie, la solitude est ce qu'il y a de mieux. Ils n'auraient même pas voulu lui laisser Boubie. Et je déplore que son terrible entêtement ait eu raison de nous tous sur ce point. Cet enfant si sensible, si tendre et délicat, elle qui l'aime tant le brusque sans raison, le surmène d'études continuées même à la promenade!... Ou bien elle l'énervé de sollicitudes outrées... Tout chez elle s'exagère, à plus forte raison sa maternité, sa seule passion... Pauvre petit Boubie!... Il n'est pas heureux là-bas!... Sa dernière lettre m'a navré par ce que j'y sentais d'ennui, de regret de moi... J'au-

rais dû tenir bon, le garder... Mais tu sais combien le sentiment de mes torts me rend faible avec elle? Plutôt que de lui faire une peine de plus, je lui cède en tout... J'ai eu tort cette fois ! Mon fils ne doit pas être la victime de ceci, et si elle ne va pas mieux, il faudra bien qu'elle comprenne que, dans l'état où elle est, elle ne peut que lui faire du mal !

— Oui, certes ! dit Yvonne, les larmes aux yeux. Prends un congé et va le chercher tout de suite. Il ne faut pas qu'il soit malheureux, le pauvre chéri! Nous faisons déjà bien assez de mal-. Mais à lui! à lui! Dis! répéta-t-elle avec une impatience fébrile, tu vas aller le prendre tout de suite ? Demain?

Il hocha la tête.

— Crois-tu, dit-il, qu'on peut quitter son travail ainsi? Du reste, comment serais-je reçu làbas? Et qu'obtiendrais-je ? Il me faut l'appui d'autres médecins, de consultants que je réunirai dès son retour... Mais assez sur ces tristes choses ! supplia-t-il. Tu venais de le dire toimême... Trêve aux soucis... Ne perdons pas un moment si bon et si court.

— Tu as raison, dit-elle, confuse. Ne pensons plus à rien...

Ils parcoururent la campagne dénudée, gaie

quand même sous le grand ciel clair. Yvonne, avec un peu d'effort, plaisantait, riait. Ils finirent pourtant par se remettre et ils eurent une heure de vraie gaieté à déjeuner quand, attablés, amusés par la nappe grossière, les assiettes enluminées, les verres épais, ils mangèrent avec un appétit de chasseurs les bons plats à l'oignon servis par la grosse fille au parler normand.

Tout les faisait rire. Les chromos des murs où Jeanne d'Arc, le dernier satyre, Carnot et la belle Fatma fraternisaient cocassement ; le chien aux poils bourrus, aux yeux doux, qui venait poser sa grosse tête malpropre sur leurs genoux ; le chat partagé entre sa méfiance et son amour de la crème. Et cette vieille aussi effarée que les poules dont elle avait le bec pointu, fureteur, qui, de la cuisine entr'ouverte, les regardait de loin, hostilement.

Ils eurent vraiment l'illusion là d'être mari et femme, heureux du bonheur de tous ! Et, joyeusement, ils échangèrent un bon sourire calme, confiant...

Mais, en haut, une petite voix enfantine, une voix malade geignait doucement : « J'ai mal... »

Yvonne blêmit comme si cette plainte venait, à travers l'espace, du pauvre petit, loin de son père, là-bas.,.

— Écoute ! dit-elle, prise d'une peur superstitieuse. Est-ce qu'on ne dirait pas la voix de Boubie?

Il haussa les épaules sans répondre; mais il était impressionné lui aussi et, distrait, taciturne, il regardait les champs par la fenêtre, sans penser à finir son mauvais café.

— Tu es sûr qu'il va bien ? Qu'il n'est pas malade? dit Yvonne tout à coup.

— Très sûr ! dit-il vivement. S'il avait la moindre des choses, je ne serais pas ici. Je ne le laisserais pas seul avec sa mère qui le soigne bien mal, à cause de son absurde confiance en elle, de son mépris de tout avis éclairé, de toute ordonnance des plus grands médecins... A moins que, par une nouvelle fantaisie, elle n'en exagère la rigueur... Pauvre petit! Dans sa dernière bronchite, elle lui aurait maintenu les cataplasmes sinapisés le temps prescrit quand il se trouvait mal de souffrance si je n'avais pas été là. Dure et sèche, même pour elle, elle l'est aussi pour cet enfant qu'elle aime comme une partie d'ellemême, exclusivement, égoïstement, sans douceur...

Après un silence méditatif, il reprit :

— On croit bien agir, et je me demande si ce n'est pas une faiblesse coupable de sacrifier des

vies saines et gaies aux caprices morbides d'une femme qui, quoi qu'on fasse, n'aura jamais le bonheur que son misérable organisme est inapte à ressentir?...

— L'écrasement des faibles et des mal armés, essaya-t-elle de sourire. La morale nouvelle... En es-tu là?...

Il ne répondit pas. Triste, gênée, elle roula des mies de pain sous ses doigts sans plus parler.

— Allons ! il faut rentrer ! dit-il tout à coup. Docile, elle le suivit et, dans le fracas de l'auto

qui favorisait leur silence, tous deux suivirent leur pensée sans voir les champs bariolés qui se déployaient, si vite effacés par d'autres. Ce qu'ils croyaient voir tous les deux, c'étaient les yeux tristes de l'enfant exilé là-bas... Et un gros chagrin leur serrait la gorge à l'idée de ce retentissement imprévu de leur faute sur l'innocent.

Lorsqu'ils approchèrent de Paris, Yvonne timidement lui dit à l'oreille :

— Je t'en prie ! Au lieu de me retrouver ici demain, pars! Tu peux te faire suppléer à ton cours et... je serai plus tranquille... Va voir le petit chéri qui s'ennuie. Si tu ne peux pas le ramener, ne le laisse pas seul là-bas. Reste ! C'est lui qui l'embrassera pour moi !...

— Pauvre chérie ! dit- il attendri. Quelle mère tu aurais été... toi!...

— Je le suis! Je le suis! dit-elle, les lèvres tremblantes. Je suis vraiment la mère de ton petit...

Il l'étreignit en silence, longuement, tristement, et ils ne dirent plus rien jusqu'à la séparation toujours si pénible, lorsque, après un dernier regard, il fallait par les routes bifurquantes aller retrouver les jougs de mensonge, les solitudes qui étaient la dure rançon de leur péché...

(( Boubie très malade. Venez.»

Atterrée, Yvonne lisait et relisait la dépêche, tandis que Georges, les yeux fous, s'agitait dans la chambre claire que le crépuscule envahissait. Après beaucoup d'allées et venues sans but, il s'arrêta devant elle et machinalement, l'air ailleurs :

— Voilà ! voilà ! je pars dans une heure ! fit-il.

— Moi aussi ! dit-elle simplement.

Il ne répondit pas. L'entendit-il et trouva-t-il la chose naturelle, ou bien, dans son immense détresse, ne la comprit-il même pas ?

Yvonne, livide, tremblait, gagnée par ce froid glacial que connaissent ceux qu'une aussi brutale catastrophe a terrassés. Elle avait beau faire

pourtant, l'idée que Boubie était mourant, mort peut-être, n'arrivait pas encore à la pénétrer. Quelque chose en elle se révoltait contre ce malheur trop grand, ce II y a tant de ressources dans un enfant, se répétait-elle... On le sauvera...! Ce chéri à qui, tous, nous avons immolé nos vies, il ne peut pas ! non ! il ne peut pas nous être enlevé ! »

Par un eiïort violent, elle reprit possession d'elle-même, écrivit un rapide mot aux siens, expliqua par la maladie d'une amie son brusque départ pour Nice. Puis elle mit son chapeau et, posant sa main sur l'épaule du malheureux qui, accablé maintenant, pleurait, la tête dans ses poings :

— Allons ! du courage ! dit-elle avec une douceur ferme. Viens !

Il la regarda d'un air de supplication désespérée et, mendiant l'espoir :

— Ne crois-tu pas qu'elle exagère ? Qu'elle s'afïole ? balbutia-t-il. J'ai reçu une lettre de lui hier encore ! Que peut-il avoir de si subit...? On ne dit rien, rien ! pas un détail...

— Peu de chose peut-être... une fausse alerte... Tu sauras tout là-bas dans quelques heures. Viens ! viens ! dit-elle doucement.

Lorsque, à la gare, Georges prit sa valise des

mains de son valet de chambre, il s'aperçut qu'elle n'emportait rien.

— Inutile ! fit-elle brièvement. Je trouverai làbas ce qu'il faut....

Depuis la fatale nouvelle, elle n'avait pas voulu le quitter. Elle l'avait accompagné à la porte du grand médecin qui devait partir avec eux, l'avait conduit ensuite' au Luxembourg, chez eux, où, dans quelles angoisses ! ils avaient attendu l'heure si longue à venir du départ.

Sur le quai elle aperçut le docteur, et seulement alors, à la façon discrète dont il les salua, sans s'approcher, elle comprit ce qu'il devait penser... Mais que c'était peu de chose tout cela !... Cependant, après avoir hésité :

— Vais-je dans un autre compartiment ? ditelle, pour te laisser parler avec le docteur... A cause de moi, il ne s'approche pas.

— Inutile, fit-il très bas. Que pourrait-il me dire, puisqu'il ne sait rien non plus ? Ne me quitte pas.

Après un salut de demi-condoléance et un furtif regard curieux qui alluma son œil fin derrière le lorgnon d'or, le beau docteur était discrètement monté dans une autre voiture.

La lugubre veillée commença. Tous deux muets, la bouche sèche, se crispaient par une

horrible impatience, un désir fou d'aller vite, toujours plus vite ! Ils se laissaient secouer, étourdis par le fracas ferraillant. Et jamais l'élan de la sauvage bête qui déchirait la nuit ne leur semblait assez fou... Ils auraient voulu la pousser, dépenser sur elle leurs forces inutiles, ne plus avoir cette rage de se sentir inertes, impuissants contre la chose obscure, monstrueuse, effroyable, qui venait, plus rapide, hélas ! peut-être qu'euxmêmes ; plus forte que les docteurs et leur science, plus forte que leur affection, que tout. Des sifflets stridents qui blessaient l'oreille, l'assourdissement d'un pont traversé, d'un train croisé. Des lumières apparues et disparues en éclairs. Puis, de nouveau, les ténèbres effrayantes, le cadre noir où leurs songeries épouvantées faisaient passer de sinistres tableaux. . .

— Mais pourquoi, pourquoi ne m'avoir pas même nommé la maladie ? dit tout à coup Georges en pressant son front de ses mains. Pourquoi cet incroyable laconisme ? Pas même l'indication d'un consultant...! Est-ce que... déjà...

— Mais c'est au contraire, dit vivement Yvonne sans le croire elle-même, que rien de sérieux ne s'est déclaré encore. Quelque malaise aura fait perdre la tête à ta femme, et sans réfléchir, sans peser ses termes, elle t'a appelé...

— Non ! non ! dit-il en secouant la tête. Elle a beau être nerveuse, dans le danger elle se possède. Elle est froide et mesurée comme avant. Je ne l'ai jamais vue s'affoler.

— Pour son fils, oui ! dit Yvonne.

Et l'idée de toute cette vie de femme concentrée sur l'enfant les émut d'une grande pitié pour celle qui souffrait encore plus qu'eux. Mais ils l'oublièrent presque aussitôt et ne virent plus que le petit lit inconnu où, là-bas, Boubie se débattait contre la mort, où peut-être même... Oh ! mon Dieu !

Leurs angoisses étaient les mêmes. Seulement, Georges voyait distinctement le gentil garçonnet frêle, aux traits fins, aux cheveux ras, qu'il venait de quitter, tandis qu'Yvonne, malgré les plus récentes photographies contemplées et embrassées si souvent, voyait son Boubie d'autrefois, son poupon rieur aux yeux neufs, aux boucles soyeuses et fauves, dont la chère petite bouche ne se fermait jamais tout à fait.

Et c'était le bébé disparu déjà qu'elle regrettait avec une exaltation de plus en plus grande, l'enfant par qui elle s'était sentie mère, et que sa faute lui avait arraché, «r Si j'avais été là, qui sait? » pensait-elle.

— Si j'avais été là ! dit tout haut Georges...

306 l'épbeuve du feu

— Tais-toi ! commanda-t-elle énergiquement. Ne te ronge pas de regrets inutiles. Puisque tu ne sais rien, ne désespère pas... Prie!... comme moi.

— Je ne peux pas ! dit-il farouche. S'il y a un Dieu, il est trop injuste !

Elle joignit les mains pour demander peureusement pardon du blasphème aux puissances invisibles qui entendaient, mais elle ne dit rien.

Après un interminable silence, il dit très bas, comme se parlant à lui-même :

— Voilà ! voilà ! C'est la punition !

Alors elle pleura si amèrement que, pris de remords, il se glissa près d'elle et baisa ses paupières fiévreuses, malgré ses efforts pour se détourner, l'éloigner.

Peu à peu, tout de même, un apaisement leur venait. Et ils restaient, dans ce frileux blotissement de leurs pauvres êtres, unis contre la bourrasque du malheur...

11 la contemplait, plein de pitié, tandis que sur son épaule, le regard lointain, fixe, elle semblait voir des choses que lui n'apercevait pas.

Tout à coup elle se dressa et, avec une foi si ardente qu'il en fut impressionné :

— Il guérira ! Il guérira 1 s'écria-t-elle. Et

sais-tu le vœu que j'ai fait? De ne t'aimer plus qu'en sœur si Dieu nous le conserve ! Et tu verras!... II le sauvera! Il ne frappera pas l'innocent pour le coupable. C'est moi qu'il doit frapper! Rien que moi!... Moi...

— Tais-toi ! calme-toi ! dit-il, effrayé par sa mystique exaltation. Tendrement, il prit dans ses bras, berça comme une enfant la pauvre torturée, toute secouée maintenant par de terribles sanglots. Peu à peu, il l'apaisa et, dans toute cette interminable nuit d'angoisse, ils n'échangèrent plus un mot. Las, meurtris, courbaturés par les dures secousses, les tempes serrées, la bouche amère, les yeux secs, ils regardaient les grisailles fuyantes qui commençaient à se préciser : la venue de la lumière paisible, du jour pareil aux autres, qui amenait dans la fièvre et la souflrance, la mort peut-être à l'enfant qui, là-bas, se plaignait comme le pauvre petit malade que, dans leur joie d'amoureux, ils avaient si vite oublié, l'autre matin...

Depuis combien de temps Yvonne arpentaitelle ce jardin ensoleillé, exotique, avec ses palmiers, ses éclatantes fleurs ? Il lui semblait que ce n'étaient pas des minutes, mais des années que sa montre regardée presque constamment marquait et que cette lumière insolente, ces enfants crieurs, cette fête de tout dans l'air bleu raillait depuis des éternités la détresse qui lui tordait le cœur...

Être si près et ne rien savoir... ne rien pouvoir... Depuis le mot presque illisible, d'une écriture tremblée, méconnaissable : « Aucun espoir. Et tout par sa faute ! elle l'a fait sortir déjà malade, malgré le docteur... » elle n'avait plus rien reçu. Sans doute, il ne quittait plus la chambre où le pauvre cher petit, la seule joie,

so

la seule raison d'exister du triste ménage, se mourait. Et Georges seul, torturé, impuissant, plein de révolte et de rage contre le mauvais destin personnifié par sa femme, Georges assistait à cela!... A cette lutte contre la vie et le néant si déchirante toujours, mais effroyable, hors nature, lorsque c'est un enfant qui se débat. Un pauvre petit qui ne veut pas s'en aller parce qu'il a toute une réserve de forces à dépenser, devant lui tout un avenir, et qu'aucune déception, aucune rancœur ne lui a fait encore comprendre que le repos est bon...

« Oh ! ne plus penser ! ne plus souffrir ! M'en aller à sa place ! souhaitait Yvonne avec une sombre exaltation... Ne plus me dire que c'est lui qui paie pour nous... l'innocent... »

Elle s'aperçut tout à coup que ses jambes rompues par la fatigue de deux nuits et d'un jour fléchissaient, et elle se laissa tomber sur un banc.

Un bébé très blond, qui faisait près d'elle des tas de sable, leva sa petite figure rose et lui rit. Alors elle s'en alla plus loin. Elle ne pouvait pas, non! elle ne pouvait pas voir cette joie d'enfant, pendant que l'autre... là-haut! Elle frissonna.

Et les heures passaient, tandis que, les yeux

l'épreuve du rsu 31 i

dardés sur la même fenêtre entr'ouverte, elle attendait... Quoi! hélas î...

Un coup de gong rassembla vers l'hôtel le troupeau d'élégants qui venaient de la mer, du casino, du tennis, et qui tous, en passant près d'elle, lui jetaient un regard curieux...

Elle ne s'aperçut ni de cette animation passagère qui pendant quelques minutes fit du jardin un salon jacassant, ni de la complète solitude qui, peu après le deuxième coup de gong, lui rendit sa poésie d'Éden.

Tout son être était tendu vers ces rideaux blancs que la brise de mer agitait. Vers cette ouverture sombre sur la chambre interdite... la chambre où tout ce qu'elle aimait souffrait, la chambre douloureuse, sacrée, où elle n'avait pas le droit d'entrer...

Quelqu'un dont elle ne vit que le bras ouvrit la fenêtre encore plus grande. Des gens s'agitèrent, coururent... Et puis, l'ombre de la chambre se colora d'une teinte rougeâtre, d'une indécise lueur qui augmentait devant ses yeux dilatés par une atroce angoisse.

Mais... cette lumière en plein jour... ces bougies... Elle ne voulut pas comprendre tout de suite. Elle recula devant l'horreur. Levée, titubante, elle essayait de fuir, de ne plus voir ces

terribles reflets de cierge... Mais elle n'en eut pas le temps.

Comme un éclair déchire la nuit, l'abominable chose fulgura dans le chaos désolé de son pauvre être, et, avec une plainte sourde, elle tournoya sur les tas de sable faits par les enfants des autres qui vivaient, eux!... Et elle s'abattit.

Ce que furent pour elle les jours suivants, aucun mot ne saurait le dire. « C'est nous qui l'avons tué ! se disait-elle dans un croissant affolement. Moi surtout!... Sans moi, Edmée, la malheureuse qui, du mariage, n'avait souhaité que la maternité, aurait encore son enfant, ne serait pas punie plus cruellement que les coupables du mal qu'il lui ont fait. C'est à cause de moi que Georges est fou de douleur, qu'entre ce mari et cette femme il n'y a que rancune ineffaçable, aversion ! . . .

« Quel être de malheur suis-je donc? se répétait-elle, et quel était mon aveuglement puisque jamais jusqu'à ce jour je ne comprenais toute la gravité de ma faute, ses incalculables répercussions? Je ne connaissais pas le vrai remords... »

Le remords ! la torture subtile que les sophismes avaient écarté, comme il entrait dans sa chair ses pointes aiguës et multiples! Avec quelle cruelle évidence elle voyait maintenant la faute initiale s'élargir en cercles, atteindre au loin, sur les eaux calmes, ceux qui auraient dû être le plus à l'abri des ondes du péché... Oh! l'idée impossible à chasser que le mal des autres vient d'une joie qu'on n'a pas eu la force de fuir I... (( Si je lui avais résisté... Si plus tard j'avais pu me reprendre, Boubie serait encore là!... ï

Cette idée torturante ne quittait pas sa pauvre tête martelée de doub^urs qu'elle ne sentait que par éclairs, à cause de la souffrance morale si forte qu'elle absorbait toutes les autres.

De loin en loin seulement, une grande faiblesse, le tiraillement de son estomac vide lui parvenaient; mais elle retombait aussitôt dans sa hantise et, farouchement, elle renvoyait les importuns qui lui parlaient de sommeil, de manger, voulaient la rattacher à la vie... cette vie malfaisante, injuste, odieuse, qui lui faisait horreur!...

Ce qui la sortit de sa torpeur mortelle, ce fut le départ du convoi. Pour voir, elle put se traîner jusqu'à la porte de l'hôtel et, pareille elle-même à un cadavre, elle vit enfourner dans la lugubre automobile le léger cercueil. Oh ! enfermé là... le chéri...

Elle suffoquait... Une brève attente : puis, cachée sous ses voiles, raide, automatique, se défendant hostilement contre toute pitié, parut la mère... seule !

Seule elle monta dans le véhicule funèbre qui partit lourdement... Mais Georges?...

Affolée d'épouvante, elle se tourna vers un des employés de l'hôtel qui assistaient seuls au départ très matinal pour ne pas offenser les heureux de

la vie par l'insolent spectacle de la puissance qui ne connaît pas de privilégiés.

« Le père est très malade, lui répondit-on. Il a pris la pneumonie de son fils. Et sa femme l'a laissé tout seul dans cet état pour suivre le convoi jusqu'à Paris... Gomment peut-on? i) ajouta une jeune femme qui, regrettant aussitôt son blâme d'une cliente, s'en alla pour ne plus trop parler.

Yvonne eut un soupir profond et, comme au sortir d'un rêve, sentit tout ce qu'elle avait cru mort dans son cœur engourdi, revivre, se galvaniser, lui rendre la force de penser, d'agir.

Ainsi, pendant que, murée dans sa douleur égoïste, elle l'oubliait presque, lui, brûlé de fièvre, à l'agonie, peut-être, il l'appelait!... Mais comment son persistant silence depuis le mot éploré ne lui avait-il pas fait pressentir la nouvelle catastrophe, le malheur plus grand que tous qui effaçait tout!

« Misérable que je suis! Deux fois misérable! se disait-elle, égarée. Pendant que je me reprochais d'avoir causé la fin de son fils, je le laissais mourir, lui! »

Un groupe chuchoteur descendu derrière Edmée s'attardait près de l'hôtel, sur la route où la poussière soulevée par le lourd véhicule

brouillait encore l'air clair. Elle reconnut le beau docteur à lorgnon d'or qui caressait sa barbe grise en discutant avec un monsieur irrité, bedonnant, chauve.

— Pardon, docteur! Un mot, voulez-vous?

Elle l'entraîna plus loin, dans un bosquet du

grand jardin paradisiaque et, sous les pétales odorants qui les fleurissaient d'une ironique pluie de joie, elle dit, ses yeux tragiques fixés sur lui hardiment :

— Dites-moi ce qui se passe là-haut. Va-t-il mourir ? Je veux la vérité entière. Brutale ! Parlez-moi comme si j'étais sa femme 1 Je le suis !... comprenez-vous ?...

— Je comprends! dit-il, impressionné par l'aveu que cette désespérée lui faisait sans rougir, impassiblement, privée de sensibilité par la douleur trop forte qui dilatait jusqu'à l'invraisemblance ses beaux yeux meurtris,

— Madame, dit-il respectueusement, la pneumonie de M. Serdis est presque enrayée et ne met pas ses jours en danger. Ce qui reste inquiétant, c'est sa prostration. Accablé non seulement par son deuil, mais par les scènes si cruelles qui ont suivi... II... vous savez? n'est-ce pas?...

— Je ne sais rien ! dit-elle d'une voix blanche. Depuis... Depuis... — Elle n'arrivait pas à dire

le terrible mot... — Depuis... la chose... je n'ai rien reçu de lui... Et son silence aurait dû me faire deviner... Que s'est-il passé? et comment le laisse-t-elle ainsi ?

— Eh bien, dit le docteur ému, embarrassé, mais choisissant ses mots avec cette prétention si habituelle qu'elle était devenue instinct chez lui et masquait l'élan sincère de sa pitié, de sa très réelle bonté... Eh bien, voici!... Vous n'ignorez pas que M™e Serdis était depuis plusieurs mois dans un état très fâcheux? Ces troubles nerveux qui altèrent jusqu'à un certain point le raisonnement du malade qu'on ne peut cependant traiter d'irresponsable et soigner comme il le faudrait, sont les plus dangereux. Ils le sont pour celui qui en est atteint et pour son entourage. Je la savais hors d'état de surveiller son enfant et, autant que je l'ai pu, je me suis opposé à son départ seule avec lui... Mais vous savez combien elle est entière, cassante, réfractaire à toute influence, inaccessible à tout raisonnement. Ce que M. Serdis n"a pu obtenir d'elle, moi, je n'ai pas pu l'imposer parce que, tout en la jugeant anormale, je ne pouvais cependant la contraindre à nous obéir, l'interner, faire ce qu'une autre forme plus franche de son mal nous aurait permis... Dans l'ensemble, elle était pire, mais non

différente de ce qu'elle a toujours été. Et, si vous voulez mon impression, je crois que même avant son mariage il y avait en elle encore quelque chose de morbide. Cette froideur complète, cette inaptitude à la joie sont des symptômes très nets. Mais passons!... Vous savez ce qu'elle a fait? reprit- il. A la suite d'un rhume de l'enfant, rhume sans gravité, mais qui nécessitait de grands soins, elle a voulu trop tôt commencer une cure d'air et, malgré le docteur, a sorti l'entant qui toussait encore. Après ces courses très rapides en auto, après ces poussières nocives pour des poumons irrités, la maladie s'est déclarée, tout de suite mortelle, infectieuse. Quand je suis arrivé, il n'y avait plus rien à faire, rien qu'à adoucir la fin! Et je n'ai même pas pu. Malgré moi encore, des traitements barbares ont été tentés...

— Pourquoi, pourquoi l'a-t-on torturé? dit Yvonne, qui pleurait amèrement.

Le docteur eut un geste de regret.

— Pour obéir à la mère, dit-il, et aux docteurs d'ici. Ce n'était pas mon avis, mais j'ai dû m'incliner devant la majorité.

Il y eut un silence pendant lequel Yvonne luttait contre la crise de nerfs qu'elle sentait venir. Puis le docteur, les yeux humides, mais toujours bien disant et précieux, reprit :

— Pendant et après, je vous laisse supposer ce qui a pu se passer entre ces malheureux. M. Serdis a été implacable pour des imprudences qui seraient criminelles, en effet, si elles ne venaient pas d une grande névrosée, et aussi pour les inutiles cruautés du dernier traitement, quand, ce qui est assez naturel, elle ne voulait pas se rendre à l'évidence, accepter l'arrêt, et que des praticiens peu scrupuleux, aptes à faire argent de tout, ont exploité ses illusions... Dans des moments pareils, reprit-il plus lentement sans la regarder, toute la lie remonte au jour, vous le savez. De part et d'autre il y eut des mots terribles, difficiles, sinon impossibles à oublier. Au lieu de regretter ses erreurs, ce qui aurait apaisé son mari, M^e Serdis en a rejeté la responsabilité sur lui, l'a littéralement accablé. Elle a dit pour quels griefs elle était tombée malade, avait voulu s'éloigner avec son fils... La maladie qui a terrassé le malheureux après la plus violente scène ne l'a pas désarmée. Froidement, sèchement, elle est partie sans consentir même au moindre retard... Quand je lui ai objecté le danger qu'il y avait à laisser son mari livré à des mercenaires, elle m'a dit : a II n'est mon mari que de nom ! Ce n'est pas à moi à le soigner, mais à... »

l'épreuvk du feu 321

— A sa maîtresse ! dit Yvonne, en dressant la tête, oui, certes ! Et le mal qu'elle a commis, je le réparerai peut-être ! Je le sauverai ! Où est-il ? Conduisez-moi!...

Pareille à une hallucinée, les yeux fixes, elle courait maintenant, entraînait le docteur dans les immenses couloirs.

Elle entra dans la vaste chambre à rideaux blancs où, défiguré, il haletait. La chambre qu'elle avait vue rougie de la lueur des cierges... qu'elle verrait peut-être encore...

Sans se soucier de ceux qui étaient là, de la sœur noire qui égrenait son rosaire, elle colla sa bouche à la bouche du malade, et ardemment :

— Donne-moi ton mal! sanglota-t-elle ! Que je meure, mais que je te sauve! Tu guériras? dis?

— Ah ! fit-il en la contemplant comme une vision séraphique, je savais bien que tu viendrais!

Tombée à genoux, la tête sur le lit, elle suffoquait de pleurs sans pouvoir répondre. Le beau docteur toussa discrètement pour rappeler sa présence, mais ils l'ignorèrent, plongés dans un bain d'oubH, par leur commune douleur... Alors, il s'en alla sur la pointe des pieds en essuyant les verres de son lorgnon.

— Arrange- moi mes coussins, dit-il de cette voix faible, enfantine, qui remuait le cœur d'Yvonne, lui rappelait cruellement l'autre voix tue pour jamais... la voix plaintive, câline...

Doucement, avec des précautions tendres, elle souleva la tête languissante de celui qui ne vivait plus que par elle et assouvissait cet instinct de dévouement, de maternité passionnée qui, aux jours les plus amoureux, n'avait jamais cessé de la tourmenter... Elle retourna les oreillers, l'y reposa en baisant longuement le pauvre front moite où se collaient en mèches les cheveux allongés. Ils étaient tout gris, comme la barbe à demi poussée qui le changeait tant, lui faisait un masque minable, creusé. Elle regardait cette misère profonde qu'elle seule pouvait soulager, et

une émotion telle que rien dans les joies ardentes et coupables ne pouvait lui être comparé lui gonflait le cœur...

Longtemps elle resta ainsi, debout, penchée sur lui qui, très abattu, entr'ouvrait les yeux pour la regarder, lui sourire, puis retombait dans un sommeil qui devint plus profond, paisible, détendit ses traits ravagés.

— C'est la guérison qui commence ! chuchota dans l'oreille d'Yvonne la sœur à la bonne figure blanche et grasse. Il est sauvé! Le docteur vient de me dire qu'il ne craint plus aucune complication.

— Que Dieu vous entende ! dit Yvonne. Et les pleurs qu'elle avait pu retenir jusque-là pour garder ses forces dans la lutte couvrirent sa figure émaciée, transparente à force de pâleur.

— C'est vous maintenant qui serez malade, si vous continuez à ne pas manger ni dormir 1 dit la sœur en secouant, avec une brusquerie bonne, l'épaule si maigre de la jeune femme... Voyons! respirez au moins! Venez prendre l'air!

Yvonne se laissa conduire jusqu'à la fenêtre à rideaux blancs ouverte sur le jardin, le beau jardin de conte de fée où les pétales embaumés pleuvaient... Mais quand elle vit les fleurs éclatantes, les balustres si blancs sur le bleu, la

joie des choses, elle eut horreur du décor radieux.

Quel cruel contraste avec les cyprès là-bas!... La dalle cachant la sinistre boîte obscure où le cher petit était enfermé !...

Échappant à la sœur, elle courut se prosterner contre le lit de souffrances, les lèvres collées sur la faible main pendante de son compagnon de torture... de celui pour qui, comme pour elle il n'y avait plus de soleil, plus de miroitements bleus, plus de ciels clairs, plus de fleurs embaumées... plus rien que le repentir!...

Si

— II me semble, dit le docteur sans regarder Yvonne dont les yeux intenses fixés sur lui le gênait, il me semble que M. Serdis a raison de vouloir quitter ce pays plein de souvenirs douloureux qui retardent sa guérison et rentrer... avec vous !

— Avec toi ! avec toi ! répéta fébrilement Georges. Le docteur sait que si tu me quittes, je redeviens malade 1 II dit...

— Je ne pense pas à te quitter, dit-elle gravement. Mais, dans ta maison où ta femme reviendra peut-être après cette crise de désespoir, je ne serai sous la blouse des infirmières que la garde mise par le docteur auprès de toi.

— Soit! dit-il, non sans impatience.

Dès que le docteur, qui se sentait de trop, fut parti, Georges dit avec amertume :

— Gomme tu tiens à ta réputation ! Comme tu t'arranges pour n'être chez moi que la dame de charité, libre de t'éclipser, de me laisser seul en face de ma peine aussitôt que, décemment, tu le pourras...

— Georges ! dit-elle avec un tel accent qu'il eut honte et se tut.

Après une pause, il reprit sans colère, mais avec une tristesse accablée qui l'attendrit :

— Oh ! ce n'est pas un blâme ! et je sais mon égoïsme de ne pas te forcer moi-même à penser à toi... à ton avenir ! Que suis-je maintenant? un vieillard... Dans quel état d'inguérissable délabrement me laisse celte maladie dont j ai eu tant de peine à sortir, tu le sais... Avec mes forces, la passion mauvaise qui a fait de moi un coupable, un criminel, s'en va. Je comprends que pour toimême, pour ton bonheur, je dois te laisser partir. Je me le dis. Et je ne peux pas! que veux-tu. Mon besoin de toi, de ta présence constante est plus impérieux qu'aux heures de passion. Il faudra pourtant que je trouve le courage de m'effacer... Mais pas encore, dis? Plus tard!... plus tard!...

— Mon pauvre aimé ! murraura-t-elle en

posant sa tête sur l'épaule de Georges, serai-je donc toujours une inconnue pour toi, et se peut-il que tu ne sentes rien de ce qui se passe en moi ?

— Je ne sens qu'une chose ! dit-il avec une âpre douleur, que je suis vieux, fini, malheureux, que tu es belle, aimée, et que tôt ou tard, malgré la pitié qui t'illusionne encore, tu comprendras que je suis l'obstacle à tout calme, à tout bonheur pour toi!... Tu me délaisseras...

Elle se redressa et debout, ses deux mains sur ses épaules, son beau regard l'enveloppant de lumière, elle dit :

— Jamais, entends-tu? jamais je ne me suis sentie à toi comme depuis notre malheur. Ce qu'aucune joie n'avait pu faire, la souffrance devait l'accomplir, et, restés deux dans la passion, nous ne faisons plus qu'un dans la peine... C'est ainsi...

« Avant, dit-elle pensivement, dans tes bras mêmes, je pouvais souhaiter la force de m'affranchir, de m'arracher à toi, de rentrer dans le devoir... Maintenant qu'en toi je ne trouve plus la joie, ce qui est peu de chose, mais la raison même de vivre, tout [me serait offert, mon adoré compagnon de misère, que je refuserais tout ce qui m'empêcherais de me dévouer à toi ! [Ah !

dit-elle avec feu, combien je t'aime plus, malade, vieilli, abandonné ! si tu savais ! si tu savais !... »

Trop ému pour parler, il l'attira vers lui, baisa son beau front pâle si doucement que c'est à peine si elle sentit la caresse sur ses cheveux. Longtemps ils se regardèrent. Et jamais, lorsque leurs lèvres avides se cherchaient, ils n'avaient connu la volupté plus qu'humaine de ce moment.

Après un silence ébloui tel qu'il peut exister entre deux êtres qui viennent d'entrevoir l'audelà, il dit :

— Mais alors?... Puisque nous sommes unis à jamais, pourquoi reculer encore l'inévitable? Le divorce rendu si facile par la fugue d'Edmée et qui nous permet de ne plus nous quitter?

— Parce que, dit-elle énergiquement, ce divorce, s'il n'est pas demandé par Edmée ellemême — et, tu verras! elle ne le demandera pas! — est une cruauté cynique, indigne de toi, de moi, dans un pareil moment!...

« Comprends donc, dit-elle en caressant tendrement la main tremblante et maigre qu'il lui abandonnait... Je n'ai peur de rien pour moi, ni de la honte, ni du mépris du monde. C'est seulement mon propre mépris que je crains. Et quel

L'ÉrnECVE DU FEU 334

dégoût j'éprouverais si, profitant d'un égarement passager de ta femme, et pour quelle triste cause! je prenais sa place, une place qu'elle tenait, qu'elle tient peut-être encore à garder... qui sait?...

— Allons donc! dit-il avec violence. Crois-tu donc que j'oublie les mots abominables dont elle m'a flagellé devant témoins?

— Ne méritais-tu donc aucun reproche? ditelle gravement. Et le seul fait de s'être tue si longtemps sur ce qu'elle savait, de n'avoir parlé que dans l'affolement de sa douleur de mère, ne te prouve-t-il pas à quel point elle redoute un éclat?

— Si elle s'est tue, dit-il, frémissant de colère, c'est que, ne m'aimant pas, elle ne souffrait pas, ou si peu ! Elle n'est qu'orgueil, que vanité, que sécheresse! Par orgueil, elle m'a épousé sans m'aimer ; par orgueil, elle me garde pour ne pas céder sa place à une autre, pour qu'il ne soit pas dit qu'elle est la vaincue... Et regarde à quel abîme de désespérance il nous amenés, son maudit orgueil qui a tué mon fils ! son absurde, coupable confiance en elle, en son sens supérieur à celui des médecins !

— Tais-toi ! Ne sois pas* injuste! dit sévèrement Yvonne. Regarde plus loin et demande-toi si les

332 l'épreuvk du feu

erreurs de jugement dues à son déséquilibre nerveux doivent être imputées à elle ou à... ou à la fatalité? s'empressa-t-elle d'ajouter en voyant une soulTrance alïreuse crisper les traits de son ami, la destinée qui, malgré nous, tu le sais, nous a jetés dans cette terrible impasse où, pour tous, il ne pouvait y avoir que douleur?

« Vois-tu, reprit-elle, lorsqu'elle le vit, plus calme, répondre à sa tendre pression de main, nous avons fait assez de mal ! Que ce deuil, que notre vieillesse précoce soient pour nous l'épreuve purifiante, et non le moyen d'obtenir cette vie commune qui était notre rêve autrefois... Georges, ne pense pas qu'à nous ! Pense à la malheureuse qui, en ce moment, court les routes, seule, farouche, tellement plus misérable que nous qui sommes deux à souiïrir!... Un jour, bientôt peutêtre, elle sentira le besoin de rentrer, de revoir la petite tombe... de la revoir avec toi... avec toi qui es quand même le père, toi qui seul possèdes les mêmes souvenirs... ces souvenirs qu'on ne se lasse pas d'évoquer... qui lient, qui effacent toutes les rancunes dans leur amère douceur... Ce jour-là, mon aimé, il faudra que je rentre dans l'ombre et que j'accepte d'être pour le monde ta maîtresse... pour moi ta sœur en douleur, celle qui ne craint plus que Dieu ni le chéri voient sa

nouvelle tendresse tellement meilleure que l'autre, la tendresse permise qui sera la nôtre désormais !

Elle vit sa douleur et, penchée sur lui, caressant son front chaud :

— Dis! n'est-ce pas que nous ne pourrons jamais plus être coupables avec l'idée de la chère petite âme qui nous voit? Et n'est-ce pas que tu comprends que la déconsidération me devienne indifférente au moment où je cesse de la mériter?

— Je ne sais qu'une chose, dit-il éperdu, que tu es divine! et que... quoi que tu m'imposes, je t'obéirai...

Ils ne dirent plus rien et, la main dans la main, ils regardèrent la lumière s'éteindre, les étoiles paraître, tandis qu'en eux-mêmes une paix infinie montait, plus douce que les parfums, les murmures, les lueurs scintillantes de cette nuit de printemps...

En se réveillant dans la chambre qu'elle avait occupée si souvent chez Edmée pendant les maladies de Eoubie, Yvonne se crut encore au temps heureux où, jeune et confiante, elle ne séparait pas, dans son cœur, son amie, Georges et le petit chéri... Depuis huit jours qu'elle était là, c'était toujours ainsi. Dans le demi-engourdissement qui précède la reprise de conscience, tout l'odieux passé, tout ce qui n'aurait pas dû être s'effaçait. Et c'était le même choc douloureux lorsque, avec les souvenirs, revenait la sensation de sa déchéance dans cette maison où elle avait été si choyée..., enfm, l'idée du grand malheur, la certitude que le silence triste ne serait jamais plus troublé par les pas menus de Boubie...

. Boubie ! Elle se revit tournant sur ses doigts la

soie fine et fauve des boucles qu'elle s'amusait à lier tout au-dessus de la tête du bébé qui criait de joie quand elle lui disait : « Tu es un sauvage... » Et ses yeux se mouillèrent en cherchant sur la glace le retlet qui ne reviendrait plus...

(( Boubie... mon chéri... mon fils !... murmurat-elle. Et après s'être assurée que Georges dormait encore, elle fit ce que jusqu'alors elle n'avait pas eu le courage de faire... Elle entra dans la chambre de l'enfant, tira les rideaux, ouvrit les Persiennes toutes grandes et, le cœur agité, regarda.

Ce qui la saisit alors, ce ne fut pas ce qu'elle attendait : la sensation de présence, mais une surprise déçue devant l'incounu.

Tout était changé. Le papier blanc, aux frises puériles de bébés Greenaway, avait fait place à une tenture vert pâle unie. Plus de tout petit lit, plus de chaises mignonnes, plus de gros jouets aux vives couleurs. Mais une table à écrire de grand..., un lit de cuivre, des boîtes d'électricité, des jeux scientifiques, des livres, toutes choses qui, bien mieux que les photographies les plus récentes, chassaient de sa mémoire le tout petit chéri, lui montraient par combien d'étapes, loin d'elle, l'enfant avait passé pour devenir le garçonnet maigre, aux cheveux ras, au menton aigu

qu'elle pouvait voir sur la grande photographie où, entre son père et sa mère, il formait trait d'union...

Accablée, elle s'assit. C'était encore plus triste que ce qu'elle se figurait, cette constatation qui n'aurait pas dû la surprendre, et si brutale pourtant, du chemin parcouru, du temps écoulé... Boubie, le poupon de chair tiède et douce, était depuis longtemps un autre enfant, un inconnu. Loin de lui, elle n'avait pas eu les joies, les surprises attendries de la lente éclosion..

Et celui par qui elle s'était sentie mère ne l'avait pas connue, ne l'avait pas aimée!... Tandis qu'elle continuait à le mêler à toutes ses pensées, il l'ignorait, lui ! Quand on avait coupé ses belles boucles, elle ne l'avait su qu'après... Et elle n'avait même pas pu baiser le petit front livide avant qu'il disparût dans la boîte obscure où, victime innocente, il reposait...

Jamais elle n'avait eu encore une impression aussi désolée d'abandon, de solitude, d'irréparable, de \ie manquée.

Cet enfant qu'elle avait perdu plus tôt que les autres, elle le pleurait amèrement. Et ce n'était pas seulement sur lui que coulaient ses larmes lentes, intarissables, c'était sur d'autres vies qui, en elle, avaient demandé la lumière, l'avaient

338 L'ÉPREtfVE DU FEU

tourmentée, s'étaient plaintes sourdement d'être maintenues dans le néant...

Son désespoir grandissait, l'étouffait... Oh! les enfants qui auraient dû être, qui, maintenant, seraient la consolation, l'espoir ! Par quelle aberration avait-elle cru voir dans leur non-venue un bonheur?...

C'était pourtant la réhabilitation, la seule raison de se rattacher à la vie. Qu'allait-elle devenir maintenant, seule? Séparée de Georges, puisque Edmée venait d'annoncer son retour, séparée de son frère qui avait tout compris et que, depuis la lettre pathétique disant son amère désillusion d'honnête homme, elle n'avait plus osé revoir ?

Elle allait être l'isolée qui, dans les jardins, couve d'un œil navré les enfants des autres et qui, les jours de fête, seule à son triste foyer, rêve à ce qui rend la maturité des autres femmes si épanouie, à tout ce qui est "VTai, sain et pur, à tout ce qui ne vieillit pas, à tout ce qui met un beau sourire calme sur les lèvres qui n'attendent plus le baiser.

Combien de temps pleura-t-elle ?. . . Peut-être une heure, peut-être plus....

Il lui sembla qu'un siècle de misère avait tenu dans cette matinée-là... Le pas de Georges tout près la fit sortir vivement de la chambre de dou'

leur qu'il fuyait et où elle ne voulait pas qu'il la sût.

Oubliant sa propre peine, elle pensa avec une ardente pitié à lui qui ne savait pas encore le retour de sa femme annoncé laconiquement aux domestiques, ni par suite son départ à elle.

Elle le vit encore si faible que le cœur lui manqua pour l'avertir et qu'elle voulut attendre, lui laisser encore un peu de calme, ne lui donner l'émotion de cette nouvelle qu'au moment des adieux, du départ...

— Que faisais-tu donc si tard chez toi? dit-il, en la regardant d'un air inquiet. J'ai entendu remuer des tiroirs, tirer des meubles... Que rangeais-tu ?

— Rien... Je m'agitais inutilement pour me distraire, dit-elle, en détournant la tête.., pour m'empêcher de penser. Je suis nerveuse, tu sais? Je dors si peu!...

— Ma pauvre chérie, comme tu es pâle et maigre! dit-il, doucement. C'est de toi maintenant qu'il va falloir qu'on s'occupe... Comme je vais bien te soigner à mon tour !...

— Oh! je suis forte encore! dit-elle, en contraignant au sourire ses lèvres qui tremblaient. Ce qui me change surtout, ce sont mes cheveux

blancs. Regarde ! me voilà vieille plus que toi maintenant...

Profondément ému, il regarda la triste cendre tombée sur les beaux reflets de bronze et d'or et qui, par contraste, faisait plus sombres les admirables yeux, et tendrement :

■ — Je te trouve bien plus jolie ainsi, dit-il. Ta figure si jeune, si fière y trouve le piquant d'un œil de poudre, un charme de plus...

— Non ! non ! dit-elle en secouant la tète, c'est la fin de ma jeunesse et... je ne le regrette pas... T'aimer sans remords, en sœur! Voilà maintenant mon seul rêve!... Et tu verras! Ce sera la meilleure période de notre amour ! . . .

— Oui! dit-il en lui caressant la main. Cette faiblesse, cette convalescence auprès de toi... l'idée que nous ne nous quitterons plus! Que nous penserons, que nous lirons ensemble comme autrefois... Les bonnes soirées...

— A moins que ta femme revienne? dit-elle en blêmissant. ïu te souviens de ce que je t'ai dit làdessus ?

— Oui! oui! dit-il en haussant les épaules; mais je suis bien tranquille. Son rêve était de voyager seule, de visiter tous les continents. Elle avait la hantise des Indes. Elle doit y être maintenant.

l'épreuve bu feu 341

— En es-tu bien sûr? dit Yvonne d'une si singulière voix qu'il se troubla.

— Pourquoi cette question? Sais-tu quelque chose? fit-il angoissé. Mais parle ! Parle donc !

Muette, torturée, eJleattenditquelques secondes. Puis, avec un pénible effort :

— Voilà!... lui dit-elle, si frémissante que sa voix chevrotait... Elle arrive ce soir... La tombe de son fils l'a empêché de s'éloigner de sa maison !... de toi !... de tout ce qui lui reste du passé... Elle arrive donc... Et moi... je m'en vais. Pas chez mon frère, mais dans notre chez nous où, seule, loin du monde qui va savoir et m'exécuter, je ne serai plus que l'amie très pitoyable et très tendre que tu trouveras à toute heure et qui saura te réconforter.

— Non ! non ! Assez de souffrances ! de sacrifices! balbutia-t-il éperdu. Tu restes! je ne permettrai pas !...

— Il le faut ! dit-elle avec une douceur sous laquelle il sentit l'inébranlable résolution. 11 le faut ! Nous avons assez semé de misères, assez lésé d'innocents ! Voici le jour de l'expiation. Cette mère désemparée, seule, qui sait tout et qui n'a pas pu s'éloigner, s'attend à ce que, en souvenir du chéri que vous pleurez, tu lui ouvres les bras... Tu les lui ouvriras !

3i2 l'épreuvk du vkv

— Mais toi? toi? répéta-t-il éperdu. Toi qui maintenant es compromise ?...

— Moi ! dit-elle courageusement, je serai méprisée par le monde, mais délivrée du mensonge. J'aime mieux ça!...

Elle sonna.

— Descendez ma valise ! dit-elle. Et avant que Georges atterré eût pu se ressaisir, tenter quelque chose, la supplier, elle était partie après une étreinte violente, sauvage, où tous deux connurent le fond de la douleur.

— Vraiment, ma chérie, je ne te comprends pas! dit Tilly en haussant ses johs sourcils.

Elle regarda tour à tour la chambre simple, austère même, meublée de livres et dont les larges fenêtres ouvraient sur le Luxembourg, le visage émacié d'Yvonne, puis lui prenant la main, elle dit avec une timidité gauche mêlée de beaucoup d'affection :

— Voyons!... Ce que ton frère a... cru comprendre, mais qu'il veut oubUer, le monde ne le soupçonne même pas. Il paraît naturel que, ancienne amie de la famille, infirmière diplômée, tu fasses en l'absence de M^e Serdis ce qu'elle n'était pas en état de faire et que, une fois de plus, tu te donnes à une de ces belles œuvres qui usent tes forces !... Mais voici qu'Edmée

revient. Tout rentre dans l'ordre. Tu m'as confié toi-même que ce qui pouvait être coupable dans votre alfection n'est plus que du passé... Et c'est ce moment que tu choisis pour t'éloigner de nous, pour afficher une indépendance qui choquera, te privera de la considération qui, en somme, t'est due maintenant, et dont tu sentiras d'autant plus le besoin que tu avanceras en âge?

— Comme tu parles bien ! sourit tristement Yvonne qui regardait les jolies lèvres fraîches réciter avec de petites hésitations gentilles les choses visiblement souîïlées par le mari.

Tilly rougit.

— C'est vrai que tout n'est pas de moi, avouat-elle. Mais ce que je sais bien penser et dire seule, c'est que je t'aime, que ton départ me chagrine beaucoup... que je te voudrais heureuse... et avec nous ! Tu le sens bien, n'est-ce pas ?

— Oui ! dit Yvonne touchée en serrant la petite main chargée de bagues. Mais cela ne se peut pas, ma pauvre chérie ! Non ! vraiment pas...!

— Mais enfin, pourquoi ? dit impétueusement Tilly en secouant sa tête si blonde qu'elle avait toujours l'air d'être dans le soleil. Oui, pourquoi ? Tu ne me feras pas croire que cet isolement presque constant ne te pèse pas ? C'est à peine

l'épretive du feu 345

s'il peut te donner quelques heures tous les jours. Tu me l'as dit. Et quand je suis arrivée, je t'ai trouvée en larmes ! Qu'est-ce qui t'empêcherait, vivant chez nous, de disposer de tes aprèsmidi...?

— Le remords ! dit brusquement Yvonne en la regardant bien en face, le dégoût de ce constant mensonge qui a empoisonné ma vie. Je ne veux plus bénéficier de privilèges auxquels je n'ai pas droit. Hors des lois, je dois être hors du monde, ne plus esquiver les humiliations qui découlent de ma faute. Enfm, j'ai besoin d'expier !

Après un silence pendant lequel la jeune femme émue, surprise, s'essuyait les yeux, Yvonne reprit d'une voix sourde qui ajoutait encore au tragique de ses aveux :

— Ce qui m'avait réduite à la dissimulation c'était la peur du mauvais exemple, de la contagion du péché ! Quelle erreur...! Pour te donner à jamais l'horreur de tout ce qui vous éloigne du chemin droit, je n'avais qu'une chose à faire : te montrer mon cœur à nu ! Je t'aurais dis : Regarde quelle vie j'ai eue pour avoir cédé non pas tant à un vertige qu'à la pitié...! J'ai cru, à cause de ma résignation à m'eifacer, ne léser personne, ne pas déchoir. Et c'était quand même la diminution de moi par les feintises, par l'insupportable

ironie des éloges immérités. J'ai déchu et... j'ai fait du mal... Tant de mal... Cette mort, n'en suis-je pas indirectement cause ? Sans l'horrible peine infligée depuis si longtemps à mon ancienne amie, aurait-elle eu la maladie nerveuse qui Fa rendue inférieure â sa tâche ? Oh ! Tilly, penser que depuis des années elle savait, et que tout ce qui la minait elle ne l'a dit que dans raffolement du désespoir... au moment où elle perdait tout...

« J'ai fait cela, Tilly ! s'écria-t-elle très sombre. Comprends-tu maintenant que mon masque d'honnête femme me fait horreur ? que je repousse et l'estime volée du monde et la complaisance pitoyable d'un homme tel que mon frère, d'une femme telle que toi ?

Suffoquée, elle s'arrêta. Lorsqu'elle fut un peu calmée, elle reprit très bas :

— Il y a encore autre chose ! Dans ma vie dévastée de femme sans mari, de mère sans enfant... privée de tout ce qui aurait fait la douceur de mon âge mûr, il me reste un devoir... ne pas abandonner celui qui s'est perdu par moi.

« Pour m'obéir, et non sans une bien pénible contrainte, il redevient l'appui de la malheureuse mère que tant d'humiliations secrètes et puis son deuil ont brisée. Je lui impose là une tâche très dure. Vieilli, triste, il souffrira dans cet inté-

l'épreuve Dt: FEU 347

rieur où ce qu'on ne pourra oublier de part et d'autre rendra l'air si lourd, irrespirable, mortel !... Il est juste que cette vie soit la sienne. Mais il est juste aussi que moi, sa complice d'autrefois, sa sœur d'aujourd'hui, je lui reste. Qu'il puisse à n'importe quelle heure venir se retremper ici ; que, liée à lui par le lien le plus fort qui existe, la souffrance ! je lui donne tout ce que je pourrai de tendresse, de paix, de soulagement, d'oubh...

— Sais-tu que tu es une sainte ? dit Tilly bouleversée, malgré sa légèreté, par ce qu'il y avait de rare courage dans cet aveu douloureux.

— Non, dit simplement Yvonne, je suis épouvantée par le mal que j'ai fait sans le vouloir. Je cesse d'exister pour le monde et je ne reconnais plus d'autre raison d'être que la nécessité de ne pas laisser tout le poids d'une bien dure vie à mon compagnon de joug.

— Comme tu l'aimes encore ! ne put s'empêcher de dire Tilly.

— Dis plutôt, fit pensivement la jeune femme, que je l'aime enfin ! Ce sera plus vrai...

Les yeux au loin, se parlant à elle-même, elle murmura :

— Comme nous nous sommes déchirés, méconnus, tant que nous nous désirions...! Que

348 l'épreuvk du feu

d'injustices, de soupçons, de rancunes avant que, de l'épreuve dernière, nous sortions enfin épurés, ne faisant plus qu'un... Il a fallu cela pour que notre union s'accomplisse : la douleur... Et quelle douleur !...

Le jour baissait. Un crépuscule triste cendrait la chambre, estompait les jeunes femmes assises près de la fenêtre ouverte sur les feuillages naissants du jardin.

Enfin Tilly se leva et, retenant avec peine ses larmes :

— Je te plains, dit-elle, mais je te comprends, et... tu avais raison de croire que la meilleure leçon de morale c'est... ce que tu as eu le courage de me raconter... Pour tomber et rester heureuse, il faut ne pas avoir dans les veines le sang d'honnête femme que tu as, que j'ai aussi.

— N'est-ce pas? dit Yvonne, soulagée d'une grande inquiétude en voyant le résultat de sa si pénible confession.

Elles s'étreignirent longuement, puis Tilly dit d'une voix altérée :

— Tu viendras nous voir souvent?

— Tant que je pourrai! dit évasivement Yvonne en essayant de sourire.

La porte se referma sur celle qui, en s'éloi-

gnant, emportait à Yvonne tout espoir de vie familiale, douce, honorée.

Alors, seule dans la chambre qu'envahissait l'ombre, elle pleura longtemps, jusqu'à l'heure où le timbre de la porte la fit sursauter, courir passer de l'eau froide sur ses yeux rougis.

Lorsqu'il entra, il la trouva calme, presque souriante, dans la pièce tiède, accueillante, tout inondée d'électricité.

— Que c'est bon d'être ici ! soupira-t-il en la baisant au front et en se jetant dans un fauteuil auprès d'elle. Il était très maigre, très voûté, les traits bistrés et creusés.

Elle allait de la table à thé à lui. Elle lui préparait les rôties, la boisson fumante sucrée à point, telle qu'il l'aimait, puis le regardait avec une tendresse grave, apitoyée, sans le questionner.

Lorsqu'il fut réconforté, il la prit par la main, l'emmena loin des lumières sur le divan du fond et, l'attirant contre lui par la main qu'il tenait encore, il dit sans la regarder :

— J'ai fait ce que tu exigeais : ma confession entière à Edmée et je ne le regrette pas! J'ai même dit ce que tu m'avais supplié de taire : mon désir de divorce se heurtant toujours à tes refus obstinés; ta volonté inébranlable de te

charger seule de la faute au moment même où nous rentrons tous les deux dans le devoir; le fier courage avec lequel tu acceptes l'apparence de ce que tu n'es plus...

— Tu as bien fait, peut-être ! dit Yvonne avec une émotion profonde et... elle? Qu'a-t-elle répondu ?

Il haussa les épaules avec découragement.

— Tu connais cette bizarre, cette triste nature si secrète, si incapable de se livrer quand même elle le voudrait. Son deuil, sa si douloureuse maladie ont encore exagéré son repliement sur elle-même! Elle ne m'a presque rien dit... Que pense-t-elle ? Croit-elle pouvoir pardonner? Ce qu'il m'a semblé comprendre, c'est le soulagement de l'éclat évité et aussi, peut-être, de la fin de la solitude dont depuis sa maladie elle a une si morbide horreur. Il me semble enfin, bien qu'elle n'en ait rien dit, que ce qu'il y a de si noble dans ta conduite l'a frappée. Ce qui me le fait croire, c'est ce qu'elle m'a dit en affectant un air froid, détaché... « L'autre jour, au cimetière, Yvonne s'est sauvée en me voyant et n'a pas npporté ses fleurs à Boubie... Elle a eu tort; cette offrande quotidienne ne m'offense pas... Quoi qu'il en soit, je n'oublie pas combien elle a aimé mon petit... »

« Avant que j'eusse le temps de répondre, ellf^

était loin ; eiïrayée sans doute à l'idée de sortir de sa hautaine impassibilité, de montrer, ne fût-ce qu'une minute, qu'elle est capable de cœur, d'émotion, de tout ce que, par une aberration si singulière, elle juge amoindrissant.

— Ah ! dit Yvonne en larmes, qui sait à quel point nous la méconnaissons? Qui sait ce qui se passe en ces pauvres êtres malhabiles à s'exprimer? Mais quel bien tu me fais en me donnant l'espoir qu'elle ne me hait plus ! Qu'elle ne me croit pas indigne de prier sur la tombe de son enfant!... Sais-tu, dit-elle, en posant la main sur l'épaule de son ami, je bénis le temps d'avoir passé ! J'aime ce déchu, cette vieillesse commençante, cette idée de la mort plus proche qui rend meilleur! fait voir de plus haut cette si courte vie... Voilà que, au loin, je découvre des horizons clairs, un pays où, moins asservies aux corps, les âmes se trouvent... s'approchent enfm! Dis! est-ce que dans nos fièvres nous avons jamais connu l'amour qui nous confond aujourd'hui?...

— Jamais ! murmura-t-il, et, pieusement, il effleura les cheveux blanchis de celle qui n'était plus la joie de sa chair, mais l'essence suave de ce qui, en nous, ne meurt pas...

ACHEVÉ D'IMPRIMER le dix octobr* mU oeuf cent dix

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