L'Épreuve
C'est au mois de mai. Tout renaît dans la nature ; l'oiseau mêle son chant aux parfums des prairies qui reverdissent, les fleurs embaument l'air, les arbres rajeunissent et le bocage reprend sa gaieté. A l'aube du jour, à l'heure où la nature encore endormie achève son rêve, pour bientôt se réveiller sous les caresses amoureuses du soleil qui boit sa rosée, une silhouette se dessine dans l'ombre des grands murs humides du Pénitencier de St- Vincent de Paul. Un homme vêtu du costume du détenu marche à pas lents, dans l'attitude de quelqu'un plongé dans la réflexion, la tête baissée, la figure mate et œdématiée comme au lendemain d'une nuit agitée et sans sommeil. Qui donc es-tu, pauvre mortel, courbé et anéanti dans la douleur % Est-ce le remords qui t'agites et te rends fiévreux ? Est-ce ton âme criminelle qui gémit dans un long repentir ? Es-tu l'être immonde, indigne de la société, qu'on fait mourir lentement dans une réclusion perpétuelle et proportionnée à
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ton crime, ou es-tu le monstre qui feint de s'attendrir et qui cherche, par un recueillement hypocrite, les moyens d'échapper à ta sentence ? Qui es- tu, que médites- tu ?
Paul Goulier est le nom du prisonnier. D'un passé sans tache, il gémit sur le désespoir où il a plongé sa famille déshonorée. Il n'ose donner une pensée à sa bien-aimée Violette, de peur d'insulter à son innocence par le souvenir du crime atroce dont on l'accuse. Epuisé et navré, il donne libre cours à sa douleur ; sa poitrine se soulève prête à éclater. N'attendant plus rien des hommes, il veut crier à Dieu de le secourir, mais un sanglot l'étreint à la gorge, étouffant son cri désespéré : pitié ! Il entra, et en longeant le corridor qui conduisait à sa cellule, il sentit un frisson parcourir tout son être, tant ce lieu sombre a un aspect sévère. "Tous ces gens, dit-il, ont des " figures hideuses ; le châtiment semble les aigrir " et leur donner des instincts encore plus féroces." Il faisait ces réflexions en marchant lentement dans le corridor ; l'écho répétait le bruit de ses pas.
— Qui va là ? arrête ! dit une voix menaçante ; qui es-tu ? où vas-tu ?
— Je suis Paul le privilégié, cellule 24, côté nord ; je monte chez moi, monsieur le garde.
— Très-bien, passez. Paul avait obtenu, par sa douceur et sa bonne conduite, des libertés dont il n'abusait pas, dans la crainte de déplaire et de s'aliéner les autorités en perdant leur confiance.
Il était arrivé à sa cellule. Il y pénétra avec angoisse.
" Horreur, malédiction, quel est donc le monstre
" pour qui j'expie ce crime ? Tout est fini,
u bien fini mais je saurai être courageux.
" Puisque je suis mort à la société des hommes, u mon âme vit encore pure devant Dieu,'7 ets'approchant de la petite ouverture qui lui permettait de voir le ciel, il ouvrit ses grand yeux bleus, éteints par la fatigue et la douleur, et il admira l'immensité. Embrassant de son œil humide toute l'étendue jusqu'à l'horizon, des larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues. Tout était beau dans la nature. Toutes les belles choses renaissaient à la fois pour l'embellir, comme s'il y eut une saison destinée à chanter et à faire resplendir le sublime esprit qui coordonne tout
dans l'univers Il était 6 heures du matin, le
soleil émergeait à peine de l'horizon ; surprenant la nuit et ses songes, il venait présider au réveil du jour. La rosée de la nuit émaillant l'herbe nouvelle, de paillettes de toutes les couleurs, surprise par le baiser caressant du soleil, s'élevait vaporeuse et diaphane dans l'espace. Le ciel d'azur semblait reculer ses bornes pour faire plus grand encore le large horizon. L'hirondelle légère sillonnant la nue, venait de là-bas, de sa patrie peut-être, du pays de sa fiancée, et ralentissait ironiquement son vol en passant à sa fenêtre infranchissable. Les jeunes feuilles frissonnantes sous la brise matinale, le chant des
oiseaux, le bruissement de Ponde, répandaient dans l'espace ce concert doux et inémitable de
l'infini " O fatalité désespérante ! dit le pri-
" sonnier en se redressant, j'étais donc destiné, u quoiqu'innocent, à périr comme un vil^criminel? u Qui pourra jamais venger mon honneur outragé, u ma famille humiliée et malheureuse ! Et Vio-
u lette O ma pauvre Violette ! me pardon-
u nera-t-elle de l'avoir aimée en mêlant notre " vie, tous nos instants, à un passé bienheureux
u qui ne reviendra plus 1 " En disant ces
mots, il éclata en sanglots.
Paul Goulier était né à Québec, cette ville essentiellement canadienne et pittoresque qui domine le fleuve de toute sa hauteur ; où les plaines d'Abraham se sont faites si étendues et si imposantes pour recueillir les actes héroïques de nos aïeux, qu'il semble qu'elles aient emprunté à la ville elle-même la terre dont elles ont nivelé leur surface. Où, après tant d'années depuis la conquête par l'Angleterre, le peuple est resté Français par le cœur, a conservé jusqu'au petit grasseyement que nous ont légué nos ancêtres, en même temps que leur vaillance et leur esprit, où tout concourt à une harmonie parfaite des aspirations et des manières, empreintes d'un cachet de bonhomie, de simplicité, de franchise, qui le distinguent des autres endroits demeurés
L'EPREUVE o
Français sans doute, mais plus émancipés et devenus moins accessibles aux propos familiers ; la concurrence dans nos milieux cosmopolites a donné l'éveil, et les fronts ridés ont subi l'influence des plus actifs, en devenant plus attentifs, plus sévères, plus indifférents.
Paul Goulier, orphelin dès son bas âge, avait appartenu à une famille justement appréciée dans la société de Québec. Son père, un riche négociant, avait fait d'excellentes affaires, mais avait, sur ses derniers jours, subi des pertes considérables. Lorsqu'il mourut, quelques années après son épouse, il avait laissé à Paul, son seul héritier, une rente très modeste, mais suffisante pour compléter son éducation. Paul était donc demeuré seul dans la vie, bien jeune, sans parents, sans supérieurs, sans soutien, si ce n'est un Monsieur Tourtal, un ami à son père, qui voulait bien administrer son petit bien. Il avait alors à peine 12 ans. Il s'était lié d'amitié pour un jeune camarade du nom de Rodolphe, qui habitait le même quartier que lui et dont la condition sociale ne déplaisait pas à son tuteur. Il ne se passait pas de jour qu'ils ne se vissent, qu'il ne partageassent les mêmes plaisirs. Promenades dans les bois, courses dans les prairies voisines de la ville, parties de pêche, et ces mille autres choses qui ne manquent pas d'amuser les enfants. Toujours on les vit inséparables.
Ils allaient jouer souvent sur une terrasse attenant à la propriété d'une famille du nom de
Monteil, qui avait été amie avec la famille Goulier. Ils y rencontraient des enfants de leur âge et de leur condition,- parmi lesquels était la fillette de la maison, du nom de Violette. C'est là, dans leurs joies enfantines et innocentes, que Paul, tout naturellement, éprouvait un plaisir toujours nou-
. veau d'être agréable à la jeune enfant toute naïve, en lui donnant la préférence en toute chose. Ils grandirent ainsi, dans une harmonie parfaite de leurs sentiments et de leurs goûts. Ayant atteint cet âge de la puberté où les sentiments se développent, grandioses, dans l'âme devenue rêveuse ; où les sensations naissent, mystérieuses, dans le corps~~frissonnant, il sembla à Violette que lés lèvxes. de Paul étaient brûlantes : Elle ne~putTen recevoir de nouveau un baiser sans rougir. Paul se sentit lui-même, troublé quand il
• voulûtes 'approcher d'elle et la presser sur son cœur comme autrefois. Ils se regardèrent éperdus et
- vibrants, ils s'aimaient et ne l'avaient pas compris. .
Violette avait 16 ans, Paul en avait 18. Tous les ans ils se séparaient, Violette partait au couvent, Paul au collège. Doués d'une grande intelligence, ils* se distinguèrent tous les deux dans leurs études ; .Violette aVait toutes les qualités dévolues à son sexe ; mais outre son noble caractère et un cœur tendre, elle affectionnait beaucoup les choses de l'esprit et se délectait dans les œuvres de Pénélon, de Mme de Sévigné, de la Comtesse de Ségur et d'Ozanam. Paul était bien
vu par tous ses camarades de collège, pour qui il était affable, synipatique, mais on le blâmait quelque fois de se trop tenir à l'écart. Il se retirait dans quelque lieu solitaire ; là, plongé dans Chateaubriand, Lamartine ou Musset, il passait ses récréations et les jours de congé à rêver, à prendre des notes.
Violette avait quitté le couvent après beaucoup d'hésitations et contre les conseils de son directeur de conscience, qui d'abord la crut destinée à la vie religieuse. Mais dans une -retraite qu'elle fit à la fin de sa dernière année, son directeur conclut qu'il était dangereux, impratiqtiable de vouer son corp^n* sarvice de JDieu et de laisser son cœur à cÇÎui qu'elle aimait j elle sortit. Paul était entre~.au -«àinisrère des- Travaux publics, et attendait avec impatience le moment qui lui permettrait d'unir sa vie à celle de sa bien-aimée. Tout semblait leur saurire et favoriser leur amour. Violette avau déjà 20 ans, se faisait de jour en jour plus belle et plus aimante. Paul avait alors 22 ans, et passionné pour l'étude de la littérature, de la philosophie dont il prenait ses modèles dans Hugo, Montaigne et Pascal, il était devenu sérieux, et avait habitué sa fiancée à une logique sévère. Ils se voyaient souvent, faisaient des lectures qui leur profitaient toujours ; ils étudiaient courageusement dans l'espoir d'un avenir plus beau, d'un hymen plus rapproché. Les choses en étaient là quand Paul fut traduit devant les tribunaux et condamné.
C'est avec un sentiment d'horreur que Paul entendit prononcer sa sentence. Cet événement si étranger à sa vie simple et régulière le prit tellement par surprise qu'il troubla l'équilibre du malheureux par sa sévérité.
Les premiers jours passés au pénitencier , ne paraissant pas réaliser son nouvel état, il marchait machinalement à son travail avec l'inconscience d'un somnambule. Le soir, quand les détenus se retiraient dans leur cellule, il se jetait tout vêtu sur son lit et divaguait dans la nuit. Après un court sommeil, qui reposait son esprit, il se réveillait et plongeait avec épouvante ses yeux égarés dans le vide sombre et silencieux de sa cellule ; il réalisait alors le malheur qiji le frappait, cherchait à comprendre comment une telle erreur avait pu être commise — car il se disait innocent — de qui il devait être la victime. Il repassait dans sa mémoire tous les noms de ses amis, de ses parents, de ses compagnons de bureau, et s'arrêtait sur chacun, examinant les circonstances qui les lui faisaient rencontrer et qui lui rappelleraient des incidents louches, des conversations étranges, des mots blessants, des propos acerbes ; quelque chose enfin qui pût l'éclairer et faire planer des soupçons. Sa pensée distraite se reportait d'instinct vers l'acte tragique où le bon vieux Martin avait trouvé la mort. Martin, qu'il avait toujours estimé, pour qui il avait eu îe respect qu'on doit
à son supérieur et au vieil âge ; ce bon vieux, affable, qui dirigeait avec douceur le département des Travaux Publics. " M'accuser, moi, " son jeune ami, plutôt reconnaissant, se disait- " il, me condamner au péniteneier pour avoir " comploté contre lui, avoir désiré sa mort et
" Pavoir causée? Non, jamais erreur! in-
u famie ! ! " Alors il se tournait dans son lit qu'il inondait de ses sueurs ; un engourdissement envahissait son être, un frisson secouait son corps, des zigzags de feu parcouraient son cerveau rempli de nuages, ses yeux hagards fouillaient dans l'espace sombre, et malgré ses vains efforts pour se ressaisir, sa conscience s'assombrissait petit à
petit; il tombait dans le délire Un
instant après il reprenait ses sens, et étonné d'être en proie à de telles crises, il demeurait perplexe, se demandait si dans une pareille inconscience passée il n'aurait pas contribué à l'assassinat de son vieil ami Martin, qu'il appelait respectueusement, son père ! !... Mais non, ce n'était pas possible, car il se rappellerait au moins d'une ou deux crises, et il n'avait jamais été question pour lui d'épilepsie ou d'autre affection nerveuse grave. Les employés du bureau où il travaillait, ainsi
que le vieux Martin, étaient tous de ses amis
de bons amis. Si une discussion se soulevait tendait à la dispute, les parties l'appellaient pour juger leurs différends. Chacun semblait heureux de le voir et tous l'accueillaient avec un sourire sur les lèvres. S'il y avait une fête au
bureau, une excursion quelque part, une réunion intime, on le pressait d'y assister, et ou lui disait que sans lui la fête serait manquée. Ce n'était donc pas là qu'il devait chercher le traître, se rappelant encore la grande sympathie dont chacun avait donné la preuve pendant le procès où il fut trouvé coupable. u Non, pas un des employés, " tous de mes amis," disait-il encore, " n'a pu " tremper dans cette affreuse affaire, car ils affec- " tionnaient tous le vieux Martin comme un " père."
Chaque soir, quand il pénétrait dans sa cellule pour y passer une nuit sans sommeil, il se laissait choir sur son humble lit et songeait au passé. Jetant un regard inquisiteur sur tous les événements de sa vie sociale, il repassait dans sa mémoire les faits les plus saillants, les dispositions, le caractère distinctif de ceux à qui il avait voué son amitié, avec qui il avait passé sa vie. Sa position au bureau du gouvernement Pavait mis en contact avec bien des gens sans qu'il les fréquentât beaucoup. De sorte que tous le connaissaient de nom, de figure, pour l'avoir vu et consulté d'nne manière tout-à-fait accidentelle, pour les affaires du bureau. Il restait encore la famille Monteil dont la jeune fille, Violette, était sa fiancée bien-aimée. Madame Monteil, vieille personne respectable et respectée, qui éprouvait toujours un plaisir sincère à le revoir et à le recevoir comme le futur époux de sa fille ; Edouard, qui l'aimait, qui s'ennuyait quand il n'était pas
là, auprès de Violette, et en compagnie de sa vieille mère, pour les égayer par ses conversations, son chant, ses lectures.
Une nuit, alors que son esprit moins attentif à un sujet qui l'obsédait, niais devenu habituel et familier, opérait par une espèce d'automatisme, le sommeil se glissa dans son corps épuisé. Sur le mur de sa cellule se dessina la silhouette d'un personnage recouvert d'un suaire — c'était lugubre comme la mort. C'était l'ombre d'un homme, d'un trépassé qui tout en pleurant, lui souriait avec douceur. Il reconnut Martin qui, en le bénissant d'une main, écrivait de l'autre sur le mur, en lettres de feu, le nom de Eodolphe.
Paul voulut parler, mais l'ombre disparut
S'éveillant en sursaut et tout en nage, il s'assied affolé dans son lit, fixa son regard sur le mur • il ne vit rien, tout était silencieux. J'ai rêvé,
dit-il quel rêve Eodolphe et il songeait
c'est bien ce pauvre vieux Martin que j'ai
vu! oui c'est lui et il songeait Eodolphe c'est bien son nom qu'il écrivait en
lettres de feu? et pour quel motif? Eodolphe mon ami d'enfance, presqu'un frère
Oh, non, ce n'est pas possible ! Quelle
énigme, quel singulier rêve ! !
Eodolphe visitait Violette et lui portait mille attentions. Il s'évertuait à la persuader de ne plus
aimer un homme qui avait été assez vil pour attenter à la vie de son semblable, dans l'ambitieux espoir d'une position meilleure. Violette lui répliquait de cesser d'accuser leur ami commun et de le croire coupable par le seul fait qu'il avait été condamné. — " Vous, Bodolphe, qui connaissez Paul aussi bien et plus que moi, comment ne pouvez-vous pas croire à son innocence, après avoir été témoin de sa vie. Eappellez-vous son bon cœur, sa sympathie, sa franchise, tout le dévouement dont il n'a jamais cessé de donner des preuves."
— u Mademoiselle, Paul est mon ami d'enfance et j'ai été navré en apprenant qu'on le soupçonnait d'une action aussi révoltante et si en opposition avec son passé ; mais soit par aberration mentale, soit par effervessence passionnelle, la preuve démontre qu'il a grandement coopéré à ce crime, et j'ai dû me rendre à l'évidence et
croire votre notre malheureux ami, coupable
du méfait dont on l'accuse." — u Eodolphe, ne soyez pas aussi cruel, je vous en prie, ayez pitié au moins de ma douleur si vous savez qu'elle me navre, et n'ajoutez pas à ma souffrance celle de vous savoir accusateur vous-même, et de n'avoir plus pour Paul que du mépris." — Il n'y a pas d'accommodements avec la justice et l'honneur, mademoiselle ; il n'y a pas à transiger avec le devoir. Je puis regretter qu'un tel malheur soit arrivé à mon ami d'enfance, j'ai du
cœur et je me souviens, mais maintenant, la seule sympathie que je ressens pour l'assassin est celle qui me donne l'espoir qu'il expie par un repentir sincère l'atrocité de son crime. L'honneur, la justice, la société nous commandent, tout nous ordonnent de ne pas douter de l'esprit de nos lois, de la sagesse des tribunaux qui l'ont condamné.
— Monsieur, vous abusez de ma faiblesse, et si vous m'estimez tant soit peu, pourquoi torturer ainsi mon cœur. Vous savez bien que j'aime Paul pardessus tout sur terre, et que persister à en dire du mal serait me rendre plus malheureuse encore. Soyez indulgent, Eodolphe, si vous saviez comme je souffre.
— C'est peine perdue, Violette, Paul ne reverra plus la liberté, et vous vous aliénez tout le monde en vivant de son souvenir et en souillant votre honneur, en persistant à aimer du même amour un homme qui vous a déshonoré, vous et votre famille.
— Je ne vous reconnais plus, Rodolphe, comme vous êtes devenu indifférent, et dans l'ardeur que vous mettez à accuser Paul, comme vous êtes vaillant ; vos yeux jettent des flammes et pénètrent jusqu'à mon âme craintive ; votre voix accusatrice est indécise comme si les sentences s'échappaient péniblement de votre gorge desséchée. Vous d'ordinaire si calme, vous gesticulez comme un acteur à son premier essai que le feu de la rampe énerve. Moi qui vous vis toujours avec un vif sentiment de plaisir, je crains que vous
n'éprouviez plus ponr moi l'amitié commune qui nous unissait à Paul, et je suis si surprise de vos étranges procédés à mon égard, que je cherche, sans le deviner, le motif qui vous fait agir ainsi.
— Ah ! Violette, ne devinez- vous pas tout l'artifice que je mets dans mon langage pour vous cacher la douleur que je ressens moi-même de la perte de notre ami ?
Violette, émue et troublée, baissa ses paupières et des larmes coulèrent le|long de ses joues pâlies.
— Oui, Violette, je comprends toute la grandeur de votre douleur si elle est égale à la mienne, et puisque nous étions trois amis dont les cœurs battaient toujours en harmonie, puisque notre pauvre Paul, votre fiancé, est arraché irrévocablement à votre affection, aimez-moi et vous deviendrez ainsi moins malheureuse en vous unissant à celui qui fut son meilleur ami.
— Vous m'étonnez, Eodolphe, et si j'ai bien compris, c'est
— Que je vous adore, Violette, n'en doutez pas. Je voudrais unir ma vie à la vôtre, courir au devant de vos caprices pour les satisfaire, vous aimer toujours tendrement comme je vous aime aujourd'hui, goûter avec vous les mêmes joies, souffrir les mêmes douleurs, pleurer avec vous.
— Eodolphe, je ne suis pas insensible à la déclaration que vous me faites, car je ne puis vous dissimuler mon estime, mais pardonnez-moi ; rien ne pourra combler le vide qui s'est fait dans mon existence brisée dès son début. Vous accepter
pour mon époux serait un choix qu'approuveraient mes parents, mais ma loyauté se révolte contre une semblable détermination. Le mariage dans une pareille occasion ne pourrait me faire oublier l'idéal de mon âme dont je suis séparée par d'obscures fatalités.
Le jeune homme ne répondit pas et demeura consterné. Un moment après, un long soupir s'échappa de sa poitrine et il se leva pour paxtir.
— Allons, soyez raisonnable, lui dit Violette, ne prenez pas mon refus pour de l'indifférence, car tous les prétendants à ma main seront évincés, et nul autre ne pourra prendre dans mon cœur toute la place qu'y occupe Paul, mon seul et éternel amour.
— Mademoiselle, dit Eodolphe, pardonnez-moi de vous avoir fait une telle déclaration, puisque je suis éconduit à ma première tentative, mais je n'ai pu raisonner, aveuglé que je suis par l'amour. J'ose espérer que la réflexion finira par vous faire partager mes sentiments.
— Soyez indulgent, Monsieur Eodolphe, et ne m'en voulez pas ; au revoir, n'est-ce pas %
— Au revoir, à bientôt, Mademoiselle, dit Rodolple, en prenant congé d'elle.
Violette, émue et intriguée, froissait dans ses mains une lettre qu'on venait de lui remettre.
Paul était depuis un an déjà au pénitencier, où il purgeait un crime qu'il avait toujours protesté
n'avoir pas commis. Tout Québec avait parlé pendant longtemps de cette malheureuse affaire,et quoiqu'on eût travaillé pour faire commuer sa sentence, une opinion publique s'était formée, et on croyait à sa culpabilité. L'événement faisait parti du passé, et l'on n'en parlait plus, mais Violette y pensait toujours, et en éprouvait une peine si intense que sa santé devenue chancelante mit sa famille dans l'inquiétude.
Rodolphe feignait avoir tout oublié en ne faisant aucune allusion au passé, mais les conversations attristées de la jeune fille lui tenaillaient affreusement le cœur. Un jour, elle lui témoigna beaucoup d'affection, parce qu'il s'était apitoyé avec elle sur le sort du malheureux, et elle avait pleuré de joie de ne se savoir pas seule pour exonorer et regretter son fiancé.
Rodolphe avait assez d'expérience de la vie pour savoir qu'il ne fallait pas violenter une femme qui pleure son bien-aimé, et qu'il fallait plutôt user de douceur, de sympathie et de bienveillance pour en faire la conquête, après que le temps qui guérit tout, eût cicatrisé son cœur ulcéré.
C'est sous l'empire de ce sentiment égoïste qu'il dit un jour à Violette son intention d'aller visiter le Pénitencier de St- Vincent de Paul, à sa prochaine vacance, et de procurer à leur ami tout le confort que permettrait sa condition, sans enfreindre les règles sévères de la discipline.
Violette roulant ses yeux remplis de larmes,.
quille et se dirige lourdement vers Pile d'Orléans. Fendant les ondes pures et bleues de Peau, il laisse derrière lui une trainée épaisse d'une fumée noire et un sillon liquide qui, en se repliant aussitôt ouvert, demeure étourdi sur place. De chaque côté les houles se poussent et se multiplient jusqu'au rivage, tel un serpent tenant sa tête dans Peau, remue la surface liquide moulée sur ses anneaux qui s'avancent ondulés jusqu'à la rive. La joie est grande à bord.
Eodolphe et Edouard prennent place à l'avant du bateau, où un orchestre exécute une musique gaie. Tous les deux sont encore à cet âge où l'âme, remplie d'illusions, aime à plonger dans les grands rêves que fait naître la belle et grandiose nature. Ils sont l'un près de l'autre dans un coin dissimulé, loin du bruit des causeurs et de l'éclat des voix ; ils admirent. D'un côté, Québec, que l'on distiugue à ses lumières hautes dans l'espace, apparaît dans le lointain comme un nuage percé par les étoiles. D'un autre côté, Lévis comme disparu dans l'onde, projette de temps en temps sur le fleuve une lueur qui s'élève sinistre comme un feu follet dans un grand bois sombre, ou qui s'éloigne brillante comme la phosphorescence d'une grande masse d'eau qui écume et se brise. Le ciel étoile est parsemé de nuages blancs, semblables à de légers flocons d'écume où à des troupeaux errants dans une plaine azurée. La lune, ce grand œil de la nuit, chaperonne la terre et pénètre indiscrètement jusque dans les talus et
les bois silencieux. Elle se mire dans Peau, comme n ne coquette dans sa glace et, attirée par les charmes de la solitude, elle disperse sa pâle lumière dans la nuit noire que caresse une brise légère. Couvrant les arbres et les longues herbes qui longent la rive, les reflets de sa lumière y dessinent de grandes ombres fantastiques qui font peur et qui s'enfoncent dans l'épaisseur des faillis.
Le navire va toujours, divisant de sa proue l'eau bleue du St-Laurent. Il contourne l'Ile d'Orléans, où continuent de se dérouler des deux côtés, à tribord et à bâbord, les sites enchanteurs et les décors grandioses de la prodigue nature. S'avançant et fumant toujours, il ramène au port les excur sionistes, heureux et remis des fatigues du jour
— Combien Mademoiselle Violette aurait joui de ce beau spectacle, par un air si doux et un ciel si beaus dit Eodolphe. — Pauvre Violette, répondit Edouard, plus rien semble lui plaire. Elle est triste, solitaire, il y a quelque chose d'extraornaire qui l'assombrit et torture son âme, mais que faire pour éloigner les peines qui l'éprouvent ainsi 1 Elle ne parle pas, et si l'on lui demande la cause de son chagrin, elle se dispose à répondre pour nous la mieux dissimuler ; elle veut parler et elle se met à pleurer.
Eodolphe eut un frisson, craignant que ses démarches auprès de Violette demeurassent inutiles. Profitant des bons sentiments qu'Edouard
professait à son égard, il lui avoua son amour pour Violette. Il lui dit le tort qu'elle avait de persister à aimer un homme condamné au bagne, et dont le souvenir la dominait jusqu'à renier dans une souffrance muette sa culpabilité et sa lâcheté.
— Je la renierais pour ma sœur, dit Edouard, si ce que tu me dis, Eodolphe, était vrai. Aimer davantage cet être criminel qui a tout déshonoré ; ma famille, qui le reçut comme un ami, moi comme un frère, ma sœur comme son futur époux, serait partager implicitement son action infâme.
— Cependant, Edouard, la chose existe, mais de grâce, ne fais rien qui puisse humilier Violette. Suis plutôt mon conseil.
—Quel est-il %
—Si Violette aime encore Paul, c'est qu'elle n'est pas convaincue de sa culpabilité. Toutes les discussions, les sévérités et les emportements n'y pourraient rien ; tu connais le cœur de la femme % Prouvons-lui que Paul est un traître, qu'il a mérité son châtiment, et ses larmes ne couleront plus que pour déplorer d'avoir aimé un vil scélérat.
— Comment veux-tu, dit Edouard, la convaincre en s'adressant à son cœur pris, à son esprit aveugle et récalcitrant %
— En lui exposant les pièces justificatives, en lui lisant la sentence du juge, qui fait ressortir son plan prémédité, et qui montre, sans le moindre doute, l'évidence de son action.
— Ton idée est excellente, Eodolphe, et il faut nous hâter de la mettre à exécution. Différer trop longtemps serait laisser le désespoir qui torture ma sœur la miner et la tuer, sans pouvoir y apporter un remède efficace. Procure-toi la pièce et ne tarde pas à venir frapper à notre porte.
— C'est entendu, Edouard, dès demain je travaillerai à me procurer le dossier et je le copierai. Mais tu n'ignores pas toutes les difficultés que j'aurai à vaincre, avant d'y arriver pleinement ? En conséquence, ne perds pas patience, je serai chez vous aussitôt que j'aurai les pièces en ma possession.
Le bateau arrivait devant Québec encore tout illuminé. îl était minuit. Il fallut aux gais excursionnistes laisser à demi-achevés, pour les uns, une conversation amoureuse, les serrements de mains, les aventures projetées ; pour les autres, une valse allant avec entrain, les yeux pleins de fièvre, la physionomie pleine de sourires. Les passagers du pont se sont oubliés dans leur contemplation poétique, et sont transis — le souffle refroidi de Pair de minuit a engourdi leurs membres— Se chuchotant à l'oreille les derniers mots d'amour, ils s'apprêtent à sauter vivement à terre pour réchauffer leur corps frissonnant.
— Bonsoir, Eodolphe, dit Edouard, je reconduis chez elle une bonne amie à ma mère, à qui je dois des égards. Travaille notre affaire. — Bonsoir, Edouard, compte sur moi. Eodolphe partit seul
et pensif dans un quartier solitaire, devisant sur les chances qu'il avait de toucher un jour le cœur de Violette. Edouard était des mieux disposé en sa faveur, puisqu'il traquait Paul de tous les côtés, et jusque dans le cœur de sa sœur, pour en arracher le souvenir sans pitié. Violette mépriserait le galérien qui l'a trompée, et lui, surgirait, moins beau que Paul, mais jeune comme lui. Aimant, prévenant, il prendrait sûrement le chemin de son cœur trahi et abandonné : La femme est sensible et son cœur, dit Hugo, a besoin d'un os à ronger. Il marchait lentement en élevant ses yeux au ciel comme pour le remercier de favoriser le rêve qu'il croyait être déjà une réalité. Il serait alors heureux ; Violette serait sienne, il passerait sa vie à ses genoux à l'adorer ! Il était arrivé chez luf. Il entra tout distrait et rayonnant de bonheur. Il se déshabilla, se mit au lit et, fermant ses yeux alourdis par trois heures passées dans l'air de la nuit, il s'endormit doucement en prononçant le nom de Violette.
Après le départ de Eodolphe et d'Edouard pour l'excursion Violette se retira dans sa chambre. Elle fit un tour de clef à la serrure, approcha son secrétaire sous la lumière du gaz, sortit la lettre de Paul qu'elle déposa religieusement près d'elle pour la relire, mit son papier devant elle et se disposa à écrire. Elle ne pouvait dormir sans
causer avec celui qu'elle aimait et qu'elle croyait avoir été condamné injustement. Puisqu'au pénitencier on permettait qu'elle lui écrivît, elle décidait de le faire régulièrement: c'était le seul bonheur qui lui restait d'un amour qui demeurait sans doute, mais dont les projets s'effondraient sans retour.
Elle se recuellit, et dévorée par une fièvre ardente, elle s'abandonna à son délire et écrivit :
Québec, mai 188
u Paul, mon bien-aimé Paul, mon adoré, je " t'aime encore !
" Que sont toutes les joies de la terre auprès ' d'un seul instant de ce douloureux bonheur 1 que j'éprouve à t'écrire, à toi mon fiancé que i l'on a jeté impitoyablement dans une prison in- 1 fâme, quand tu devrais être, innocent, logé dans c le plus beau des palais. Console- toi, malheu- 1 reux ami, je t'aime encore et davantage, s'il est 1 possible d'aimer plus. Je veux vivre de ton 1 cher souvenir pendant le jour, je veux rêver de ' toi toutes les nuits. Jamais plus rien dans ' ce monde injuste me sourira ; mon âme n'est 6 plus. Jamais plus un homme méritera ma 6 sympathie et mon amour ; mon cœur n'est plus. 6 Tous les deux sont avec toi, partageant ton 1 malheur. Quand tu souffriras, je souffrirai ; 6 quand tu faibliras sous le poids du désespoir, ' je me ferai forte comme la femme dévouée et je c te consolerai ; mais quand tu mourras, pauvre 1 Paul, je ne serai plus ! Nous montrerons le
même courage, quoique le même mal nous minera. Je serai forte et courageuse comme toi, et périclitant chaque jour, mon corps étiolé, desséché, plus fragile que le tien, te précédera, hélas ! dans le sein de la terre, mais mon âme là-haut veillera sur toi, te consolera toujours. " Maintenant que la fatalité nous sépare, malgré notre grand amour qui devrait attendrir la Providence, puisque tu es châtié injustement, et qu'il n'est plus de puissance terrestre de qui attendre pitié et justice, je pleure sans le moindre espoir de voir jamais tarir mes larmes. " Mon bien-aimé Paul, je porte encore au doigt cette bague que tu m'as donnée et que j'ai quelque tristesse à regarder. Elle n'a pour moi aucune valeur marchande, quoique ce soit un joyau, et elle vaut pour mon âme, l'idée qu'a eu la tienne en la glissant dans mon doigt. Je mourrai et serai ensevelie avec elle ! Nous étions bienheureux alors, et dans un jour d'enthousiasme naïf, mais bon et sincère, je l'ai portée aux pieds du Christ et de la Vierge : j'y trouvais, au point de vue du sentiment, la valeur sublime d'une preuve d'amour.
u Pauvre ami, je me rappelle trop bien, pour que je puisse jamais l'oublier, l'époque de nos premiers serments, de nos extases profondes, de cette déclaration trop tardive et si désirée de mon cœur, que tu me fis : nous sommes jeunes, nos cœurs et nos âmes s'aiment, veux-tu que nous soyons unis pour toujours !
Ah ! je n'ai jamais été aussi heureuse que ce jour-là, et te rappelles-tu comme j'ai frémi de joie en te sautant au cou en sanglotant ? Je t'ai juré alors un amour éternel, voulant devenir ta femme en restant ton amie. J'étais prête à te seconder dans la vie, à aider à ta gloire, à y travailler au besoin dans toute la mesure de mes forces, afin d'en mieux savourer le succès. Tout voulait nous unir, mais hélas ! tout a fui
et semblé nous séparer avec ironie
u Je ne veux pas te dire davantage ce qui hante et torture ma pauvre cervelle ; mais, pauvre Paul, il y a bien des nuages dans mon cœur qui se résoudront en pluies de larmes.
" Que m'importe le monde maintenant, il n'existe plus peur moi. Je vivrai de ton cher souvenir et je garderai jusque dans la mort cet amour qui me fera vivre en ne tenant nul compte des conventions humaines, et qui me tuera lentement, parce que je t'aurai perdu pour toujours et que le monde aura tenté en vain d'appliquer à mon cœur les lois du mépris et de l'oubli.
" A l'heure où je t'écris, tout ce monde pour qui tu as eu tant de respect et qui t'oublie après t'avoir indignement accusé, se délasse avec égoïsme dans des plaisirs énervants, sur l'eau, dans les bals, au théâtre, et toi, tu gis, fiévreux et tremblant dans ta cellule sombre. Puisse mon amour te consoler, mon cœur te moins faire souffrir ! Puisse mon âme amortir le feu
de ta plaie qui coule sans espoir de guérison ; puisse mon souvenir Raccompagner dans tes rêves, toute ma vie qui t'appartient, te rendre moins malheureux, plus résigné et plus fort ! ! u Adieu, bien-aimé Paul, il ne nous sera plus permis de nous revoir ici-bas, puisque la fatalité s'abat cruellement sur notre destinée, mais dans le grand malheur qui nous frappe, une lueur d'espérance d'une moins cuisante douleur nous reste, qui pourrait plus nous sourire et nous consoler, si elle n'était pas le seul et tout le ' bien qu'on doit attendre de la sévérité de la loi : nous pourrons nous écrire sans le moindre danger, puisque chacune de nos lettres sera plu- 1 tôt une preuve de ton innocence. Qui sait si 6 tes protestations continuelles ne te réhabiliteront pas dans l'esprit des autorités qui allégeront * ton fardeau et rendront moins pénible le châti- 1 ment que tu expies avec résignation.
" Adieu, mon bien-aimé, je me blottis sur ton u cœur, qui voudra m'en arracher me tuera ! ! '• N.B. — Voici mon adresse :
" Boîte 12, Bureau de Poste.
-c Québec."
Il était trois heures du matin quand elle finit d'écrire. Un silence funèbre enveloppait la nature endormie. L'obscure clarté qui tombait des étoiles sur les grands arbres séculaires et la terre déserte, inondait les parterres odoriférants et la
plaine fertile. Les teintes blafardes de la lune se dispersant indécises dans l'espace, venaient se refléter mélancoliques et sereines dans Peau bleue du Saint-Laurent. Tout gardait un silence de mort. Violette seule veillait, triste, succombant sous la fatigue et ne pouvant dormir. Vaincue et exhalant des soupirs navrants, elle se cacha la tête sous ses oreillers pour étouffer ses sanglots.
Divines femmes ! quelle profondeur, quelle grandeur il y a dans vos âmes sensibles ! Quelle noblesse dans vos cœurs aimants ! Peu connaissent tout l'amour dont vous êtes capables, beaucoup en abusent parce qu'ils connaissent votre faiblesse sans la comprendre !
Violette sentit un frisson parcourir tout son être déjà malade. Balbutiant à demi-morte son amour éternel, elle s'endormit en pensant à Paul dont le nom errait sur ses lèvres.
Le lendemain, vers dix heures du matin, elle descendit de sa chambre ; elle était pâle, triste. Elle avait passé une nuit agitée, elle avait fait des rêves affreux. On s'aperçut de son état et on s'empressa auprès d'elle, mais elle remit les esprits aux abois, en mettant sur le compte d'une indisposition passagère son apparence maladive. Elle se mit à table, mais ne mangea point. Se sentant faiblir elle trouva inutile de s'étudier à exprimer sur son visage l'image de la gaieté^
quand son cœur recelait la désespérance. Elle se leva, mit son chapeau, prit son ombrelle et mettant précipitamment sa main sur son sein, comme pour s'assurer si quelque chose qu'elle y avait mis y était encore, et un sourire étrange s'épanouit sur ses lèvres, demeurant énigmatique pour les personnes présentes. — Je ne me sens pas très bien, en effet, dit-elle, j'ai besoin de prendre un peu d'air. En conséquence, ne m'attendez pas pour midi, je dînerai en route ; je vais prendre l'air à la cam* pagne et me reposer dans les bois. Sur ce, elle partit seule, languissante, dans les rues de Québec. Elle marchait la tête baissée, se dérobant derrière les passants pour ne pas être reconnue. Pour dissimuler la fatigue qui l'accablait, la grande faiblesse qui lui faisait ralentir sa marche, elle prit les rues les plus accidentées de la ville, où chacun est obligé d'aller moins vite quoique très pressé. Elle gravit péniblement la grande côte, et reprenant haleine, elle partit d'un pas précipité, comme si un but près à atteindre lui rendait la vigueur et la force. Arrivée au bureau de poste, elle regarda autour d'elle, pour s'assurer qu'on ne l'épiait pas et profitant du moment favorable, elle porta la main à son corsage, en sortit une lettre qu'elle fit glisser dans la boîte et continua hâtivement sa marche dans la direction de la voie qui mène à Oharlesbourg. Elle avait hâte de sortir de la ville où l'activité, la vie, les affaires énervent et fatiguent. Elle aimait à être seule et allait chercher la solitude dans la cam-
pagne paisible, dans les bois solitaires, au sein même de la nature douce et silencieuse. Elle cheminait lentement et plus à son aise sur la grande route, plongée dans la réflexion et inattentive au bruit de la conversation des rares passants.
Des paysans travaillaient dans leurs champs et causaient des probabilités de la belle moisson. Donnez-nous de la pluie et du soleil, dit l'un, et les épis de blé, l'avoine et le sarrasin viendront en abondance. — Oui, dit l'autre, l'humidité et la chaleur sont nécessaires, mais il faut aussi entretenir la terre dans des conditions propices, car le dernier numéro de la revue d'agriculture disait
— Oh ! viens donc pas avec ton dernier numéro ; nos pères n'étaient pas des fous, ils cultivaient leur terre comme ils l'entendaient, et chaque automne, ils remplissaient leurs greniers.
— Oui, je comprends ça, mais la terre s'est appauvrie et il faut lui rendre ce qu'elle n'a plus. Il faut l'égoutter avec intelligence, la labourer de façon à y mettre l'espace suffisant entre les sillons ; il faut des rigoles plutôt plus que pas assez, leur donner la direction qui convienne. Je crois, mon vieux, qu'il y a du bon dans notre journal d'agriculture.
— Oh ! laissez-moi donc ; c'est à croire qu'un guère t fait sur la longueur ou sur la largeur d'une terre a de l'importance dans la fécondité du sol. Moi, je laisse faire la nature ; c'est une bonne
mère, et vous verrez qu'elle ne m'arrachera pas le pain de ma famille. Le paysan avait levé la tête et regardait curieusement, comme si quelque chose d'insolite se passait dans l'entourage.
— Tiens, dit l'autre, en regardant dans la même direction, la belle saison va ramener les jolies Québecquoises dans nos cantons. Pour la première qui nous arrive, celle-ci a de beaux atours et un air un peu triste mais fort aimable
— Mais dis donc, reprit le premier... mais je la connais ; j'ai été le fermier de son père. Tu connais l'affaire, c'est Mademoiselle Monteil, la fiancée de Paul Goulier, qui a tué Martin $
— C'est elle, ça, comme elle a l'air triste, hein ï
— J'pense ben, avoir aimé un gueux pareil ; ça darde au cœur de se lever un beau matin et d'apprendre que son amoureux a la corde au cou
— Pauvre Mamzelle... c'est bien malheureux.... et sais- tu que je ne vois pas bien clair dans tout ça. Je n'ai jamais cru que Goulier fut coupable^ parce qu'enfin, si je me rappelle bien ce détail de son procès, on n'a pas pu découvrir le motif qui lui a fait commettre cet assassinat. Tu te rappelles, certains témoins ont même dit qu'il était bon ami avec Martin !..... .
— Comment, lui, pas coupable 1 Tu sais qu'ils étaient dans le même département au ministère des travaux publics. Martin occupait une position supérieure à la sienne, et on a prouvé que Goulier cachait ou détruisait des papiers importants pour lui créer des misères et lui faire perdre sa place %
— Je sais bien ça, mais ce n'était pas par malice, puisque Martin retrouvait les pièces principales et que le ministre ne trouvait aucun désordre. D'ailleurs, ils sont toujours restés de bons amis, ça été prouvé ?
— Oui, oui, mais tu comptes bien que Goulier est un fin coquin qui feignait de l'estimer, et que dans le fond il méditait de le perdre pour prendre sa place ; car tu sais, ça gratte au cœur de sauter de $1,000 à un salaire de $1,500 par année — surtout quand on veut se marier.
— Ah ! bien, moi, je ne croirai jamais qu'un homme qui a toujours été honorable, puisse comme ça, du jour au lendemain, faire tuer un autre pour $500 de plus par année.
— C'est comme ça, mon vieux, il y en a qui sont capables de tout faire pour améliorer leur condition, et Goulier nous en donne la preuve
— Tout de même, tu ne me feras pas croire que de simples taquineries de bureau sont suffisantes pour déclarer un homme envieux et capable de commettre un crime. Et, malheur de malheur, c'est sur ces simples preuves qu'on a failli le
pendre
— Et la lettre, tu trouves que c'est rien ça ? Cette lettre que lui adressait son complice et qui lui disait que tout était fini ; que son homme, après une lutte désespérée, avait lâché le dernier soupir ? Avec cela, il ne reste plus l'ombre d'un doute
— Je sais cela, en effet, mais je trouve bien singu-
lier que son ami ait confié à un passant quelconque une lettre aussi importante. Ça me paraît louche, et il a agi avec si peu de prudence que ça ne me paraît pas vrai.
— Ah ! mon ami, mais il y a des gens qui se sentent capables de tout faire quand ils sont habitués au mal. Quand ils ont agi, les lâches, ils ont peur, et pour échapper à la justice, ils paient le premier venu pour porter à l'adresse convenue une lettre qu'ils écrivent à la hâte, et ils disparaissent sournoisement du quartier qu'ils ont souillé de leur crime.
— Il est évident que la lettre lui était adressée, et que c'est ce détail important qui l'a fait condamner. On crut par ces circonstances qu'il avait prémidité le crime, et toi, serais-tu prêt à jurer que ce n'est pas quelqu'un qui lui en voulait et qui était jaloux, qui a fait adonner le meurtre avec l'accusation, pour le faire disparaître et prendre sa place % Pour moi, ça n'a pas de bon sens une affaire comme ça ; un homme tue, il a peur d'être pris, puis il envoie comme cela une lettre par un passant qui caracole dans la rue ?...
—Comprends donc que son complice a profité de la seule occasion qui se présentait, qu'il a remis la lettre à cet homme de la Providence en le payant, t'entends-bien, et qu'il s'est enfui à pleines jambes. La suite est bien simple ; le commissionnaire arrête à la première auberge et se saoule. Il sort dans la rue, gesticule, crie, blasphème ; on l'arrête et on le conduit au poste.
On le fouille et on trouve la lettre toute fraîche cachetée ; on l'ouvre et on y lit la nouvelle effrayante. On arrête Goulier, on fait son procès, il est trouvé coupable et on le condamne, le misérable, à être pendu
— Pourtant tu ne m'as pas convaincu, et je trouverai toujours drôle une pareille condamnation. Comme de raison, je ne suis pas éduqué comme les juges, et je me trompe peut-être, mais malheur, ce serait-t'y pénible que ce pauvre garçon serait là-bas déshonoré et tout de même innocent ?
— Allons, pas de pitié pour un criminel, il l'a sacrement bien mérité
— Pauvre fille, comme elle avait l'air triste ! Tu penses bien qu'on n'éprouve pas ainsi le cœur d'une femme sans que sa santé en supporte mal
l'assaut: Pauvre garçon pauvre fille, dit-il,
en s'essuyant les yeux du revers de sa main.
— Tiens, vas-tu pleurer maintenant ? Ah bien oui, si tes larmes mouillent la terre, il poussera de mauvaises herbes. Tonnerre d'un nom, pas de faiblesse, voisin, et reprenons les travaux de la terre, ils donnent moins de soucis et nous assurent un bonheur plus complet.
Violette avait continué péniblement sa route jusqu'au petit village de Charlesbourg. Sous le coup d'une profonde émotion, épuisée et se sen-
tant malade, elle était allée frapper à la porte du presbytère ; le curé était son oncle et son directeur de conscience.
Ce prêtre, qui était un saint homme, vivait dans une modeste maison, se contentant d'un intérieur sans luxe, pouvu qu'il eut les livres dont l'étude lui plaisait. Il était âgé de 50 ans, trapu, la tête inclinée en avant, comme si cette attitude coutumière aux grands fervents, lui fut devenue naturelle à force de la répéter. De ces orbites jaillissaient des yeux doux et profonds que des sourcils épais et grisonnants rendaient plus brillants par leur ombre. Ses cheveux commençaient très-haut, laissant à découvert un front large, ridé et d'une parfaite symétrie. Proprement mis, mais sans recherche, il s'exhalait de tout son être quelque chose qui commandait la confiance et le respect, tant sa ^vie passée dans l'étude des docteurs de l'Eglise, la méditation et le dévouement pour les âmes, l'avait rendu bienveillant et charitable. Il avait de l'austérité dans sa bonté, mais de la douceur et de la sagesse dans sa morale de janséniste.
Violette aimait son oncle, parce qu'elle le savait juste et elle espérait trouver en lui l'affection d'un bon parent, la sympathie d'un honnête homme, les conseils désintéressés d'un théologien sage et savant. En entrant au presbytère, elle avait senti son cœur s'agiter, une lassitude envahir tout son être, un vide se faire dans sa tête. Ayant la sensation que ses jambes se dérobaient
sous elle, un vertige mit du feu et du tonnerre dans sa cervelle, comme au temps d'orage, un éclair accompagné de la foudre, sillonne et illumine un ciel couvert de nuages, et elle s'affaissa dans le fauteuil du curé. Celui-ci accourut à son secours, défit les attaches de ses vêtements, lui humecta la figure d'eau froide et l'appela de son petit nom pour la ramener à la vie. 11 prit ses mains entre les deux siennes, et les serrant tendrement il lui dit : — " Violette, ma chère nièce, c'est
moi, ton oncle qui te parles ; reviens à toi "
et écoutant les battements du cœur de la jeune fille, il entendit un long soupir s'échapper lent et étouffé de sa gorge serrée.
— Ça va mieux, n'est-ce pas, mon enfant ?
— Oui mon oncle, merci.
— Mais d'où vient que tu es si faible !.. .comme tu es pâle
— Ah ! mon oncle, vous êtes un sage, vous ; eh bien, si vous connaissez la femme, ne devinezvous pas qu'il s'est passé a,ssez d'événements pour exciter en elle des tempêtes terribles t
— Ma chère enfant, je te sais bien éprouvée, mais il n'est pas d'épreuve qui persiste avec le secours de la prière ; et quels que soient les ravages dont nous menace une tempête, la religion les conjure et nous protège contre ses coups terribles
—Non, jamais plus rien pourra me consoler : nous nous aimions du plus pur amour, nous formions les vœux les plus honnêtes, nous partagions les sentiments de la plus parfaite harmonie
avec les lois saintes de l'église, nous glorifiions le Seigneur dans notre affection immense et réciproque, nous étions tout ce que Dieu peut désirer de saint entre deux êtres qui s'aiment, et voilà que tout s'effondre sans retour sous son regard divin. Non, jamais le soleil qui éclaire la terre me fera sortir des ténèbres où m'a plongée l'injustice des hommes et l'abandon de Dieu. Paul est condamné pour la vie, et cependant, sa-
vez-vous, mon oncle le croiriez- vous il est
innocent ? et elle se mit à pleurer.
— Ne pleure pas, ma Violette, cela te fera du mal
— Laissez-moi, j'aime à pleurer, c'est un état délicieux pour mon âme que celui de verser des larmes.
— Pourtant, mon enfant, il ne faut pas douter de la sagesse et de la justice des tribunaux. A quoi servira de t'épuiser en récriminations ? Sois résignée, redeviens la jeune fille forte et si affectueuse pour ta mère, que ton état alangui désespère et rend malheureuse
— Mon oncle, je dois à ma tendre mère la vie qu'elle m'a donnée, mais je dois à mon fiancé, l'amour qui devait nous unir pour toujours et nous rapprocher de Dieu..
— Mais enfin, s'il n'y a plus d'espoir de pardon, à quoi te servirait de vivre dans un monde où tout te devient indifférent, où chacune de tes actions, de tes pensées rappelle un passé qui n'est plus, quand avec plus de fermeté et de résigna-
tion, ta douleur, comme toutes les grandes douleurs, s'émousserait dans l'accomplissement des devoirs de la vie.
— Vous raisonnez comme un sage, un saint, comme un homme ; mais vous n'avez que l'expérience du caractère, du cœur de l'homme, et je ne crois pas vous offenser en vous disant que vous ignorez celle de la femme. La femme, mon oncle, est un peu lente quelquefois à faire son choix ; c'est qu'elle met tout intérêt de côté et que chez elle, c'est le cœur, l'âme, la nature même qui décident. Quand elle a fait son choix, elle est heureuse et ne souhaite plus rien. Le ciel tomberait sur terre que son paradis ne serait pas plus beau ! Elle vit, respire, rêve de son amour, elle s'en nourrit. La femme, mon oncle, est comme le lierre : elle meurt où elle s'attache ! !
— Mais enfin ! enfin, ma pauvre enfant, veux-tu toute la vie pleurer et gémir sur le malheur de ton amant % Pourquoi ne pas te faire une raison ?
D'autres que toi ont été bien éprouvés et ont trouvé, dans la prière, la consolation et le courage. Sèche tes yeux, laisse tarir ces larmes qui appauvrissent ton sang et creusent tes joues : c'est dans l'adversité qu'on reconnaît les grandes âmes et tu peux être sublime si tu le veux
— Mon honneur est engagé, et tant que Paul, que je sais innocent, sera malheureux, je le serai avec lui.
— Mais, ma bonne enfant, tu ne peux te résoudre à immoler ainsi tes parents, ta malheureuse
mère, à sacrifier tes devoirs sociaux, à désespérer de trouver dans la prière le calme et la sérénité de ton âme éprouvée, la consolation et l'énergie de ton cœur brisé. Tu es jeune, tu es belle, oublie un malheur bien grand, il est vrai, mais que ni tes larmes, ni tes protestations, ni ton désespoir ne peuvent racheter. Deviens forte en redevenant la Violette d'autrefois, ne faillis pas à ta destinée de femme, fais le bonheur d'un noble époux, deviens une sainte en souriant dans tes prières à l'image de cet homme que tu crois être un martyr
— Que vous êtes bon, mon cher oncle, et combien j'éprouve de respect pour vous ! mais, hélas ! vos sages paroles n'ont pas d'écho dans mon âme meurtrie
— Pourquoi pas, ma chère ? On a vu des femmes aimer, se tordre de douleur à la mort d'un bienaimé et se consoler, oublier, faire le sacrifice, se résigner
— Il peut y en avoir, mais nous n'avons pas la même âme et toutes ne sont pas dégagées des intérêts matériels ; car, mon oncle, que les femmes nous disent, la main sur le cœur, s'il y en a beaucoup parmi elles qui sont capables de répondre à un amour profond et véritable, de toute la chaleur de leur âme, de toute la force de leur passion
— Allons, Violette, cessons de causer de ce sujet, tu t'épuiserais et tu es déjà assez faible. Prends bien soin de ta santé, ma petite, ton état fait pitié à voir, et tu sais comme je m'intéresse à tout ce qui te concerne
— Alors, vous qui êtes un saint, priez pour moi qui ne peux nie faire entendre du ciel
Le curé, levant les mains dans une attitude sainte, lui dit avec douceur :
— Je te bénis, ma fille ; puisse cette bénédiction t'épargner de plus grands malheurs, t'éloigner d'un trop grand égarement !
Violette était tombée à genoux et pleurait
— Ah! j'en mourrai, dit-elle, c'est trop
fort pour moi oui, je mourrai d'avoir aimé
un homme innocent, bafoué par tout le monde.
— Allons, relève-toi, mon enfant ; viens te reposer et je te ferai reconduire chez toi
Violette se leva et s'approchant, énervée, presque inconsciente, du divan, elle se laissa choir tout d'une masse et s'endormit.
Voilà bien la femme qui s'épuise dans un amour exagéré, mais réel. La Vierge était au Calvaire pour recueillir le dernier soupir de son Fils crucifié ; elle a tressailli jusque dans ses entrailles de femme et de mère. Une vierge demeure pour partager le martyre de son fiancé humilié ; elle consume et attise avec ferveur ce qui lui reste de nature et de flamme brûlante.
Elle aime et quand une femme aime vraiment,
elle meurt avec son amour qui la tue ! !
C'est au mois de mai. Tous les soirs, les cloches de l'église de Charlesbourg carillonnent gaiement,
et le peuple du village se rend aux exercices du mois de Marie. Le père de famille qui vient à peine de terminer sa journée de labeurs, vainquant la fatigue, revêt son habit le plus propre et prend dévotieusement le chemin de l'église, en compagnie de sa femme et de ses enfants. Les jeunes filles, toilettées et pimpantes défilent, les unes précieuses, les autres souriantes, au milieu des groupes déjeunes gens qui s'attardent intentionnellement pour les voir passer.
De tous les côtés, de la rue principale, des rues transversales, arrivent des hommes, des femmes, d'autres personnes plus jeunes et plus bruyantes, qui baissent le ton de leur voix à l'approche du Lieu Saint. Tous rentrent pieusement, plongent les doigts dans l'eau bénite, se dirigent à leur banc en faisant le signe de la croix et en se prosternant aux pieds de l 'Eternel. Les pères et les mères envahissent la nef, pour être plus près de l'autel ; les jeunes gens et les jeunes filles montent au jubé, d'où ils répondront aux prières, mais où ils peuvent mieux se voir, entre deux Ave.
Les élèves du couvent entonnent un cantique à Marie : " O Vierge Immaculée ! " Les enfants de chœur, les mains jointes, viennent faire la génuflexion au pied de l'autel et vont se placer de chaque côté du sanctuaire. Une statue de la Vierge, élevée sur un piédestal, brille au milieu des fleurs parfumées et des cierges qui brûlent. La douceur et l'humilité se reflètent sur la figure sainte de cette femme qui fût la mère de Dieu
La musique cesse, le signal est donné, tous se recueillent et prient : Je vous salue, Marie, pleine de grâces. . .
Le vicaire commence la prière du soir et tous de répondre à demi-voix, un bruit doux de sons vivement articulés, remplit la voûte du saint lieu. Cette foule recueillie, murmurant tout bas sous l'œil vigilant de la Vierge, a quelque chose de mystique qui fait s'épanouir les âmes cherchant et trouvant le bonheur dans la prière fervente Après une invocation un cantique une courte allocution sur la chasteté,
le dévouement, la sainteté de Marie. Après
L'on prie pour les morts, pour les malheureux, pour les personnes qui entreprennent un voyage périlleux, pour les malades, pour tous enfin qui sentent le besoin d'être secourus par quelqu'un de plus puissant que les puissants de la terre.
Un soir, après un entretien sur la résignation et le sacrifice dont Marie a donné une preuve sublime, le Curé avait déployé d'une main tremblante une feuille de papier sur laquelle était écrit la liste des recommandations à faire aux prières. D'une voix qui ne put dissimuler une grande émotion, il lut : On recommande aux prières de l'archiconfrérie une jeune fille malade
et malheureuse Après un court silence qui lui
permit d'étouffer un sanglot qui montait à sa gorge, il avait repris et achevé l'énumération des
sollicitations à la prière Prions, mes frères,
dit-il en finissant, demandons à Dieu de secourir
ses enfants éprouvés et sur un signe de sa
main, tous s'étaient agenouillés de nouveau pour prier. Un bruit insolite, quelque chose qui ressemble à un chuchotement de voix attiia l'attention dans le bas de la nef principale. Le gardien se leva, et avec un air menaçant, il s'approcha de l'endroit indiqué, prêt à faire observer la discipline dans la maison du Seigneur Uue jeune
fille, à genoux, défaillante et la figure cachée dans ses deux mains, pleurait
— Etes-vous malade, Mademoiselle, dit-il, avec douceur ?
— Non, répondit la jeune personne, en montrant ses traits altérés, baignés de larmes
La prière était finie, tout le monde s'en retournait, en causant, le cœur gros de sympathies pour cette jeune femme que personne ne connaissait. Le curé parut dans le sanctuaire, longea la nef en récitant un bout de bréviaire...... son œil paternel reconnut la malheureuse
— Allons, Violette, dit-il, ma pauvre enfant, viens avec moi
Quelques jours après, vers les trois heures de l'après-midi, le curé se promenait avec recueillement dans son jardin, qu'il arpentait d'un pas lent et cadencé. Le mouvement précipité de ses lèvres et la lecture d'un livre qu'il ouvrait et fermait alternativement tout en priant, affirmait qu'il disait son bréviaire et récitait de mémoire
les oraisons qu'il répétait chaque jour depuis vingt-cinq années de prêtrise. Son attention fut attirée par l'arrivée d'une voiture qui s'engageait dans l'allée conduisant au presbytère- Un moment après, un jeune homme en descendait qui s'empressa de lui présenter ses respects.
— Tiens, dit le curé, c'est mon pénitent, c'est vous, Rodolphe % Nous sommes pourtant loin du jour de Pâques ; qu'est-ce donc qui vous amène, soit dit sans reproche, car quoique vous soyez toujours le bienvenu ici, on ne vous y voit jamais ?
— M. le curé, lui dit le jeune homme, je viens d'habitude vous voir pour les choses de ma conscience, aujourd'hui, je viens vous exposer les choses de mon coeur. J'ai grandement besoin de vos conseils, voulez vous m'accorder quelques instants d'entretien %
— Certainement je le veux, mon ami, je serai trop heureux de vous être de quelque secours. Entrez donc, mon bon ami.
— Je vous demande pardon, M. le curé, répondit Eodolphe en se retirant pour le laisser passer et il suivit.
Le curé ferma les portes qui conduisaient aux autres pièces de la maison, approcha une chaise près de la sienne et devinant le désir de Rodolphe de se trouver seul avec lui, il le rassura en lui disant qu'il n'y avait personne dans la maison.
— Asseyez- vous mon garçon, et dites-moi ce qui vous importune
— Ah ! si je savais si j'étais sûr que vous
diriez comme moi
— Enfin, qu'est-ce % on dirait qu'il y a du mystère en vous ?
— Eh bien ! M. le curé, j'aime !
— Mais, c'est très bien, il n'y a pas de mal à ça.
— Oui, et j'aime éperdûment
— Mais il est naturel, mon ami, que vous y passiez. A 24 ans c'est en plein l'âge de vous marier et de rendre une femme heureuse.
— Oui, M. le curé, mais je veux que vous me fassiez aimer en vous faisant l'interprète de mon cœur auprès de cette adorable personne que je poursuis de mon amour et qui semble me fuir
— Vous vous montez la tête peut-être, parce qu'elle ne montre par le même enthousiasme que vous ;car à moins que son cœur ne soit pris déjà, je ne vois pas bien pourquoi elle refuserait l'amour d'un noble garçon comme vous.
Botïolphe sentit une angoisse lui serrer le cœur ; il vit une fois encore, dans ces paroles du prêtre, le même obstacle se dresser, indomptable.
— Son cœur pris ou non, M. le curé, vous pourriez au moins lui dire, la convaincre que nul autre peut l'aimer autant que moi, car je l'adore
— Je peux lui dire mais sans la convaincre, car, mon cher, la femme est entière et quand son cœur fait un pas, elle ne revient pas en arrière
— Dieu ne peut être aussi injuste ; permettraitil que je subisse l'influence de la grâce captivante de cette créature si je suis impuissant à m'en faire aimer ?
M. Bodolphe, le Tout Puissant ne vous fait pas un crime d'aimer sa créature pour ses charmes, ses qualités, et cet amour que vous avez pour une femme qui peut vous échapper, vous le dites avec tant de grandeur, qu'il est une manifestation divine. Mais, je le répète, si son cœur est pris, fermez le vôtre pour elle ; il n'y a pas de plus grand esclave qu'une femme qui aime, elle chérit son esclavage. Donnez à une autre toute votre affection, aimez en elle la sensibilité, l'amour et la délicatesse que Dieu a déposés dans le sein de la femme.
— Alors mon entreprise est folle, si je veux me faire aimer d'une femme qui en aime un autre ?
— Je le crois, mon ami, car si elle déploie quelquefois toutes les ressources de son imagination pour plaire à celui qu'elle aime, nul autre que son idéal peut faire impression sur son cœur
— Mais si un obstacle fatal rend impossible toute liaison, la religion doit vous inspirer les moyens de détourner vers un but plus pratique, un amour qui deviendra stupide à force d'être désespéré et stérile ?
— Mais enfin, Eodolphe, mon ami, dites-moi quelle est cette jeune personne dont la vie semble entourée de mystère ?
— C'est Violette, mon Père, c'est elle-même que j'adore et qui s'obstine à pleurer toujours son misérable Paul, et qui repousse mon amour en me préférant cet être criminel dont j'ai honte d'être le rival vaincu.
Le curé était devenu pensif. Son masque mat et affaissé se ramassa en débris sur ses joues molles et tombantes, son grand front ridé devint lisse comme si une faiblesse morale en effaçait les plis énergiques ; son œil terne et rêveur plongeait indécis dans le vide. Le chagrin semblait dominer le ministre de Dieu, et son silence morne avouer
la défaite de sa sainte âme
— Mon cher M. Bodolphe, que cette femme est malheureuse ! !
— Je le sais, et personne plus que vous, qui êtes son oncle et son directeur, pourra lui faire admettre ce que lui commandent la religion, l'honneur et sa destinée. Montrez-lui toute la laideur de son amour persistant, malgré l'énormité du crime de son amant ; citez-lui les Evangiles ; faites-lui lire ce que disent les docteurs de l'Eglise, ce que dicte la morale, les devoirs qu'elle doit à Dieu et à la société. Dites-lui qu'elle est aimée, qu'elle peut encore être heureuse si elle me veut prendre pour époux
— Je veux bien faire des efforts dans ce sens, d'autant plus que je crois à la sincérité de votre amour ; mais, mon Dieu, qu'il m'est pénible de monter à l'assaut ; que dire de plus que ce que j'ai déjà fait valoir, comment m'y prendre !
— Je vous le dirai ; le premier pas à faire, le plus important dans la circonstance, c'est de lui prouver la culpabilité de Paul, lui faire voir toute la noirceur de cet homme qui s'offrait sous les dehors d'un ange.
— Comment lui prouver cela, à moins de lui lire les pièces du procès et sa condamnation $
— Je les ai, M. le curé, et si vous voulez travailler à son salut, comme je le crois, eh bien, soyez demain soir chez sa mère ; nous nous y rencontrerons comme par hasard, et là, en compagnie de Madame Monteil et d'Edouard, nous ferons naître l'occasion de les lire, de les discuter, enfin de convaincre notre chère Violette, cette ingénue, cet ange, qui se laisse mourir pour un criminel.
— J'y serai, Kodolphe, comptez sur moi.
— Merci, M. le Curé ; à 8 heures, n'est-ce pas ?
— A 8 heures, c'est entendu.
Eodolphe se leva, rayonnant de joie, et pressant avec respect les deux mains du bon abbé, il prit congé de lui.
Il était six heures ; sa bête, affamée, piaffait d'impatience. Quelques instants après, l'on vit une masse informe et mouvante, dans un tourbillon de poussière disparaître dans le lointain.
Violette était devenue solitaire, elle pleurait toujours. Sa mère en éprouvait des inquiétudes profondes, et son affection ne put rien pour consoler la pauvre enfant qui s'étiolait de jour en jour, commençait à tousser et passait des nuits entières sans sommeil.
Un soir, après le dîner, elle se dirigea mélancolique sur la terrasse, abîmée dans sa douleur.
Plus de sourires, tout lui dit que le bonheur la fuit ; son amant lui est ravi, il lui faut mourir ! Plus rien l'enchante et l'aninie, ni les belles nuits pleines de rosée, ni la voix gaie du rossignol, ni la brise embaumée de Pété, ni les frémissements des feuilles, ni la nature grandiose qui offre à son admiration les merveilles de la belle saison.
Il est 7 heures ; il fait doux, il fait bon. C'est à l'heure où le soleil, descendu derrière l'horizon, projette encore dans l'espace bruni des rayons frissonnants dans l'air attiédi, où le pinson et la fauvette se baisent sur la colline, où le bocage reprend son mystère, les bois sombres s'estompent dans le crépuscule, où les grands arbres exténués semblent respirer dans l'azur du ciel.
Violette pleure, et son corps, fatigué par les longues nuits sans sommeil, chancelle et succombe épuisé, au bout du chemin, comme le laboureur honnête, bon époux et bon père, fatigué par les longues veilles, s'endort au bout d'un sillon. Elle aime, elle souffre ; ses joies se sont changées en alarmes, elle meurt sans pouvoir mourir.
Restée fidèle à son fiancé perdu, elle sent la mort se glisser petit à petit dans son corps affaibli. Sa mère l'entoure de son affection et quand elle veut la consoler, lui donner du courage, elle se tait soudain, baise son grand front pâli et pleurt avec elle. C'est que les femmes se comprennent et ont une âme bien sensible. L'une est-elle abîmée dans la douleur, l'autre pleurt aussi. Est-il malsain, injustifiiable de regretter
un être aimé qui devient infâme, la femme, la mère, comprenant le devoir qui lui incombe pour le bonheur de sa fille, s'avance courageuse, pleine de confiance en sa prière fervente, et vient heurter son zèle maternel contre un cœur de pierre qui gémit. Quand la femme aime, elle aime toujours et quand même, quoi qu'il arrive.
— Voyons, ma fille, dit Madame Monteil, prends sur toi et montre-toi aimable. J'aperçois M. Rodolphe qui vient par ici ; c'est un gentilhomme et il t'estime trop pour le recevoir avec indifférence.
— Vient il seul? dit Violette.
— Non, Edouard l'accompagne.
— N'ayez aucune crainte, ma bonne mère, Bodolphe est un ami d'enfance que j'aime toujours à revoir ; si j 'ai quelque défaillance, il saura bien me la pardonner.
Sur ce, Madame Monteil la quitta et pénétra dans la maison en saluant Eodolphe au passage.
Edouard était entré et Rodolphe avait rejoint la jeune fille.
— Bonsoir, Mademoiselle, dit-il en s'inclinant, comment est votre santé ?
— Assez bonne, merci. Il me tardait de vous voir
— Que ne l'ai -je su plus tôt, je serais accouru vers vous
— J'aime à revoir votre visage ami ; le souvenir de ceux qui ne sont plus et qui nous étaient familiers ressort plus précis dans ma mémoire.
Eodolphe se pinça les lèvres, mais ne perdant pas contenance, il reprit :
— J'ai le plaisir de vous annoncer que votre oncle le curé vient veiller ici ce soir
— Vous Pavez vu $
— Oui, nous l'avons rencontré, Edouard et moi ; il doit être ici à 8 heures
— Alors ce sera bientôt, car quelle heure est-il ?
— Huit heures moins cinq, mademoiselle
Edouard apparut sur la terrasse et se dirigea vers eux, en répondant à sa mère qui lui parlait de la fenêtre
— Violette, le serein pourrait te faire du mal ; maman s'inquiète et demande que nous entrions . . .
— En effet, mademoiselle, la soirée est un peu
fraîche, dit Eodolphe, et si vous permettez
Il lui offrit le bras qu'elle prit de bonne grâce en le remerciant. Arrivés au salon, Violette, invitée à se mettre au piano, dut s'exécuter pour parer au contretemps et se montrer aimable. Bassemblant alors tous ses souvenirs et tous les moments délicieux passés en compagnie de Paul, à cette même place, elle exécuta avec toute son âme. le duetto de Mendelsohn, qui les avait fait rêver bien souvent tous les deux.
Eodolphe était enthousiasmé, ne se taisait pas en flatterie et en exclamation. Il croyait à un réveil dans le cœur assoupi de la jeune fille qui lui avait été jusque là indifférente.
Il se trompait pourtant, Violette jouait cette musique pour la première fois depuis le départ de Paul, et jamais elle ne se sentit plus près de lui qu'à ce moment, où toutes leurs amours ont repassé suaves, divines et éternelles
—Quelle délicieuse musique, mademoiselle, et que d'expression vous y mettez, qui nous la fait mieux goûter en nous rendant rêveur, dit Eodolphe
— Oui, dit Violette, c'est une belle musique qui peut attendrir les forts, et qui console aussi en les rendant moins souffrantes, les âmes tendres qui vivent du passé
— Allons, Violette, vous êtes trop jeune pour ne pas espérer un avenir heureux. Un sourire, un mouvement de vos lèvres, un signe, un seul regard affectueux et vous voyez tous les hommes à vos genoux
— C'est peine perdue, monsieur, mes yeux s'obscurcissent, mes lèvres sont closes, mon sourire est épuisé comme moi-même du reste, j'ai froid au cœur !
— Voyons, Violette, comme vous êtes sombre ; on dirait un langage de mort, tellement il y a de ténèbres dans vos accents
— Oui, Eodolphe, le deuil est dans mon âme !
Madame Monteil entrait au salon à ces dernières paroles, qu'elle n'entendit pas, mais dont elle devina la tristesse par la physionomie abattue de sa fille et par celle de Kodolphe
— Le curé ne viendra pas, dit-elle, il est 8 heures 20 et il devait être ici à 8 heures.
— Il viendra sûrement, dit Eodolphe, il doit être retardé quelque part. J'irai au-devant de lui avec Edouard et nous revenons bientôt en sa compagnie. Il sortit.
La mère est restée seule avec sa fille
— Mon enfant, dit-elle, es-tu si éprouvée, qu'il n'y ait pas de remède à ton mal, et que tu me rendes malheureuse avec toi ?
— Ma bonne mère, dit Violette, mon âme est profondément déchirée
La mère, en un effort suprême, se dressa, et au travers de ses larmes on put apercevoir encore la fermeté sur son visage
— C'est vrai, Violette, et si jusqu'ici j'ai redouté l'émotion de laisser parler mon cœur, écoute en cet instant la supplication que je ne puis retenir plus longtemps et que je te veux faire au nom de ton bonheur et du mien : Eedeviens, ma fille aimée, la gaie et affectueuse Violette d'autrefois, reprends ce bon sourire, ce doux regard, rends-moi les baisers et les caresses que doit un enfant à sa mère. Hélas ! ma fille, tu te laisses mourir et tu me tues avec toi ! !
— Pauvre mère, ne pleurez pas, vous êtes trop bonne pour souffrir. Se pourrait-il que le destin m'ait frappée et que ce coup nous soit fatal à toutes deux ? Conservez votre vie, je veux, oui, je veux faire des efforts pour reconquérir la mienne qui chancelle et vous consoler
— Sois bénie, mon enfant, que Dieu exauce mes prières de te voir revivre, ma petite Violette que j'ai connue si bonne, si affectueuse
— Vos paroles me font du bien, me consolent presque, si toutefois il est des consolations pour les catastrophes que rien ne peut racheter en aucun genre.
— Oui, ma fille, cela se peut ; un long et sérieux exercice de ta raison pourra affermir et modifier ton âme affligée
— Ah ! ma mère, j'ai perdu un ami et un mari en un jour ; c'est beaucoup, et il a de quoi briser un cœur moins sensible que le mien !
L'on entendit des pas au dehors et l'on crut reconnaître la voix d'Edouard
— Allons, ma fille, calme-toi, dit la mère, voilà le curé qui nous arrive.
Le curé était entré avec les deux jeunes gens, avait embrassé sa sœur, sa nièce, et s'était assis dans un fauteuil tout près de lui, paraissant anxieux d'entrer en matière et d'aider à ramener au plus tôt l'équilibre dans l'existence brisée de la famille. Violette contenait à peine sa tristesse qui se reflétait sur sa figure, Madame Monteil semblait rassurée par la confiance que lui inspirait son frère le curé, mais son affliction la trahissait.
— Eh bien, ma sœur, dit le curé, comment eston ici ; la franche gaieté et la bonne humeur règnent-elles toujours en maîtresses au logis $
— Ah ! mon cher frère, nous traversons une crise terrible, mais il faut espérer que les beaux jours reviendront bientôt
— Pauvre mère, dit Violette, je suis plus navrée encore d'être la cause de votre chagrin, mais mou
Dieu, je ne puis rien contre l'épreuve qui me frappe
Le curé, usant d'artifice et dissimulant son trouble, dit d'un ton gai : Ah ! ma petite Violette, tu as un si grand cœur, un si noble caractère, que tu reprendras bientôt ton énergie, ta gaieté et ta santé, car, ma belle, tu es trop juste, trop réfléchie, pour sacrifier jusqu'à ta mère à qui tu dois de plus heureux jours.
La mère soupira
Eodolple et Edouard entraient à cet iustant sans attirer l'attention, et entendirent Violette qui disait avec des sanglots dans la voix :
— Oui, mon bon oncle, je sais tout ce que je dois à ma mère, mais l'amour est une chose de sentiment et non d'esprit, la volonté et l'intelligence n.'y sont pour rien
Eodolphe sentit un frisson secouer tout son être
La mère pleurait silencieusement
— Mon enfant, dit le curé, tu t'exagères ton malheur. Pense donc un peu à tous ceux qui te sont chers, dont tu sacrifies le bonheur, pour concentrer sur un seul ton amour, ta vie, tout ce que tu as de sentiments dans ton âme.
— Mais, mon oncle, croyez-vous que je n'aime plus maman ; elle s'était levée, énervée et baisant avec amour le front de sa mère, elle était tombée
à ses genoux en sanglotant. C'était navrant
Dans un silence déchirant, chacun, dominé par l'émotion, soupira et sentit ses yeux se mouiller de larmes.
Un moment après, Violette se leva résolue, la sérénité répandue sur son visage, et ajouta, pour mettre fin à une conversation aussi pénible qu'infructueuse :
— Je ne puis, même si je le voulais, oublier celui que j'ai perdu — il est innocent — et tous les secours de la raison, ceux même de l'amitié sont impuissants à me consoler. Je comprends vos bons sentiments à mon égard, le zèle que vous suggère l'amitié, mais tous les raisonnements échoueront contre mon malheur
— Tu es trop vive et trop entière, Violette, dit le curé. Si tu savais comme la prière cicatrise bien des blessures, comme la réflexion donne de l'expérience, de cette expérience qui ôte au malheur cet air qui le rend effrayant.
— Mademoiselle, dit Eodolphe, vous savez tout le bien que je vous veux ? L'amitié que je vous porte me donne bien le droit de vous dire qu'il vaut mieux reporter votre dévouement, votre amour sur votre famille que de les laisser à un homme qui les mérita quand il était bon, mais dont il est indigne depuis qu'il a souillé votre amour !
— Vous mentez, Eodolphe, dit Violette, Paul est innocent !
— Il est coupable, dit Edouard
— Non, non, répéta la jeune fille, n'est-ce pas, mon oncle, vous qui êtes juste, n'est-ce pas que Paul est innocent ?
— Les tribunaux, ma bonne enfant, dit le curé.
reflètent ici-bas la justice de Dieu ; pourquoi douterions nous de l'intégrité des juges ?
— Quel intérêt, ma fille, dit Madame Monteil, auraient-ils eu à condamner un honyne, si la preuve ne fut évidente 1
— Pour quiconque lit les témoignages donnés et la sentence du juge, il est impossible de ne pas croire à sa culpabilité, dit Edouard.
— Dieu du ciel ! exclama Violette, ayez pitié de moi. Qui croire, mon Dieu, qui croire ! Pourtant, non, c'est impossible Paul n'est pas coupable
— Nous pourrions peut-être nous procurer les pièces du procès, dit Bodolphe.
— Mais je les ai à ma chambre, du moins, j'ai les témoignages les plus importants, je monte les chercher, dit Edouard en sortant.
Violette demeura accablée sous le poids de sa douleur. Bien déterminée dans son silence à nier quand même la faute de son fiancé ; elle se répéta en elle-même qu'il y avait un monstre dans toute cette affaire, mais que ce n'était pas son Paul bien-aimé.
Edouard était descendu tenant dans ses mains le bordereau que lui avait remis Eodolphe.
— Voici quelques citations importantes de l'adresse du juge aux jurés, dit-il, lisons-les en compagnie :
u Dans la nuit du 15 novembre, un homme du " nom de Martin, a été trouvé mort assassiné. " De la victime à l'assassin, il y a loin, et mal-
" heureusement la nuit favorise si bien le mal- " faiteur, qu'il échappe souvent au châtiment, " Dans ce cas-ci la Providence semble être inter- " venue en livrant à la justice, mais trop tard, " hélas ! pour déjouer le projet sinistre, l'accusé " en cette cause à qui une lettre du meurtrier " était adressée.
" Le porteur de cette lettre en ignorait le con-
" tenu, et il a agit innocemment dans toute cette
" affaire. Le complice assassin crut sage de lui
" confier la missive et de se retirer lâchement
c des lieux. Dieu a permis que ce messager, in-
" termédiaire inconscient entre deux malfaiteurs,
" fût un disciple de Bacchus, un rôdeur retarda-
" taire de la nuit qui, le matin, assiste au lever
" du soleil dans une cellule. On découvre sur
" lui la lettre adressée à l'accusé et conçue ainsi :
" Monsieur, mon œuvre est accomplie, le coup
" fatal est porté. J'ai en effet rencontré à l'en-
" droit indiqué la personne que je reconnus
" comme celle dont vous m'aviez donné le signa-
" lement. Après une courte lutte acharnée,
u l'homme est tombé, mais craignant qu'un seul
" coup ne causât qu'un étourdissement tempo-
" raire, j'en portai un deuxième qui lui défonça
" le crâne. Votre Martin est sûrement mort ! "
" Ce n'est donc pas le prisonnier qui serait le " meurtrier. Messieurs les jurés, vous examine- " rez avec attention ce qui a été dit et prouvé au " cours de ce procès, sur la camaraderie singulière " qui existait entre la victime et l'accusé. Con-
sidérez sérieusement les témoignages qui ont été donnés par les employés du même bureau où travaillaient Martin et le prévenu, au ministère des Travaux publics. Des témoins ont juré que l'accusé affectait beaucoup de dévouement pour la victime Martin qui dirigeait le bureau, et qu'à maintes reprises, on le surprit dérobant des documents importants, qu'il jurait ensuite n'avoir jamais touchés.
" Martin était un employé fidèle, honnête, au service du gouvernement depuis 40 ans, mais son grand âge — il avait 65 ans — ne lui permettait plus d'accomplir ses fonctions avec la même vigueur. Paul Goulier, le prisonnier à la barre, était son assistant. Vous aurez à démêler l'énigme de sa conduite à l'égard de Martin à qui il manifestait de l'amitié, tout en lui causant des misères et des embarras sérieux, avec la circonstance qui l'amène devant les tribunaux comme complice d'assassinat. Il a fait application pour remplacer Martin, qu'il avait espéré en vain faire mettre à la retraite. On répétait encore qu'il était fiancé, qu'il disait attendre une meilleure position avant de contracter mariage.
" Enfin, Messieurs, en face de tous ces faits souvent accusateurs, vous aurez à vous demander s'il est raisonnable de croire que le prisonnier désirât la disparition de la victime Martin ; si les témoignages que vous avez entendus sont suffisants pour produire une certitude absolue de sa participation au crime
— Messieurs, si vous êtes unanimes, quel est votre verdict 1 dit le greffier.
Les douzes jurés répondirent :
" Coupable de complicité."
— Je vais vous lire maintenant la sentence du juge, dit Edouard.
u Paul Goulier, levez- vous et que Dieu vous " donne le courage d'entendre prononcer votre " sentence.
" La Cour approuve le verdict rendu contre " vous comme fondé sur une preuve irrécusable " de circonstances démontrant votre culpabilité.
" Jusqu'à cet acte infâme, votre vie simple ofu frait des mœurs franches, un cœur droit, un " esprit aimable ; mais le délit auquel vous avez " coopéré, vous met au rang des plus grands cri- " minels et vous devez subir un châtiment pro- " portionné à la grandeur de votre crime. L'ar- " dent désir du succès et votre ambition ont " obscurci votre âme, et votre cœur devenu per- " vers, a trouvé des charmes aux efforts que vous " tentiez pour réussir ; les actions viles et révol- " tantes ont été les moyens que vous avez em- " ployés pour atteindre votre but. Abjurant vos " vertus pour l'amour du gain et l'espoir d'une u position meilleure, votre envie n'a plus connu " de bornes et a échappé à l 'influence du senti - " ment d'humanité qu'il y a dans toutes les âmes.
11 Le meurtrier, votre complice, échappe à la
u justice humaine, mais il n'échappera pas à celle " de Dieu.
u Paul Goulier, vous serez retenu dans la prison " commune jusqu'au 15 avril, jour où vous serez " pendu par le cou, jusqu'à ce que mort s'ensuive. " Que Dieu vous soit en aide."
Tous avaient écouté avec attention la lecture de ces pièces. De temps en temps, le curé et Madame Monteil levaient les yeux sur Violette qu'un silence de mort tenait paralysée dans son fauteuil. Eodolphe interrogea du regard la jeune fille pour deviner l'impression qu'avait produite chez elle l'exposition des témoignages établissant la culpabilité certaine de Paul. Une pâleur mortelle répandue sur la figure de la jeune fille et une expression étrange de ses traits immobiles, firent naître chez lui le pressentiment d'une défaillance. L'on accourut ; elle était privé de sentiment. La vie semblait se retirer doucement de son corps insensible
Quelques instants après, elle s'écria dans le délire :
— Scélérat ! scélérat ! !
Eodolphe bondit de joie, croyant que ces mots s'adressaient à Paul qu'elle stigmatisait ainsi dans son mépris.
— Ma chère sœur, dit le curé, le but est atteint, mais surveille bien ta fille ; le choc peut avoir des suites fâcheuses. Edouard, prend bien soin de ta sœur, elle passera probablement une nuit fiévreuse et agitée. Ne manque pas d'appeler le
médecin demain, car dans l'état de faiblesse où elle est, il y a peut-être lieu de s'alarmer : sa vie n'est plus qu'un souffle et ne tient qu'à un fil.
XYII
Paul avait été condamné le 3 janvier. Le dénouement de ce drame épouvantable avait d'abord contenté la foule excitée, mais quand la fumée de la vengeance fut dissipée, les esprits, tranquillisés et plus pondérés, entrevirent avec terreur le jour fatal où le criminel devait être exécuté.
Le soir, les voisins, selon une vieille coutume, se réunissaient les uns chez les autres et échangeaient leurs impressions. Les esprits étaient partagés et plusieurs s'élevaient avec force argumentation contre le verdict sévère qu'ils qualifiaient d'injuste. La discussion avait fait naître des doutes chez les plus récalcitrants, qui reconnaisaient, à la fin, que la preuve de la complicité de Goulier basée sur le seul fait de la lettre qui l'incriminait, n'était pas suffisante. On résolut de tout faire pour le sauver de la potence.
M. Tourtal, son tuteur, qui l'aimait comme un fils, avait hésité à se présenter chez les gens, de peur d'essuyer un refus, en leur demandant leurs signatures. Mais tous l'accueillirent avec respect, en le félicitant de la bonne action qu'il faisait en faveur de son protégé. Dans chaque quartier de la ville, une personne recueillait les noms ; dans toute la Province même, on sollicita
auprès de personnages influents et haut placés, des lettres de recommandations à la clémence, des démarches, des pourparlers, de sorte que rien ne fut négligé. Des requêtes, contenant des milliers de signatures de gens de toutes les conditions sociales furent adressées au Procureur-Général, mais n'ayant reçu aucune réponse favorable, l'on désespérait d'obtenir une commutation de peine ; le jour fatal arrivait, nous étions au 13 avril
Le lendemain soir, un soir sombre, plein du bruit des marteaux et des ferrailles dont Pécho tintait lugubre dans toutes les oreilles, l'échafaud se dressait, terrible, dans l'ombre de la cour de la prison. Les conversations sourdes mettaient dans tous les groupes un air de deuil que l'événement prochain imposait aux âmes charitables.
M. Tourtal, voulant accomplir son devoir de protecteur jusqu'à la fin, et malgré la répugnance qu'il éprouvait à faire les dernières démarches concernant les argents du condamné, s'était courageusement présenté à la prison. Il venait connaître les dernières volontés du malheureux. Dans une cellule étroite et basse, à peine éclairée par la lumière blafarde d'une lampe fixée dans un coin, à la rencontre en angle aigu de deux murs blanchis et nus, Paul marche lentement, la figure livide, les paupières baissées, d'où jaillissent des larmes abondantes. Un murmure doux qui se prolonge, remplit l'espace silencieux, auquel se mêlent de temps en temps des soupirs et des mots désespérés. Un prêtre et une sœur de charité,
agenouillés et unis dans la prière, implorent la miséricorde de Dieu. M. Tourtal, les traits abattus et baignés de pleurs, entra dans la cellule. Pressant sur son cœur le pauvre malheureux à qui il ne restait que quelques heures à "vivre, il recula épouvanté à l'effort ingrat que fit Paul pour se dégager de son étreinte. Celui-ci, dans un mouvement résolu qui sembla exprimer du mécontement, voulut se dresser avec un air de menace, mais sa figure perdant sa fermeté devint convulsée et son grand geste commencé avec énergie, finit flasque et paralysé. De ce mouvement vigoureux il avait espéré éviter une trop grande émotion, mais vaincu par tant de douleurs et de sympathies dont M. Tourtal lui donnait les preuves, sa face devint pâle, ses yeux se voilèrent, son cœur eut une crampe et il s'affaissa anéanti snr son banc.
— Pauvre Paul ! dit M. Tourtal, en accourant à lui. Pauvre garçon ! !
Le religieux s'était approché.
— Ne perdez pas votre courage, M. Goulier, lui dit-il avec douceur.
— Je suis prêt, répliqua Paul, et mon sacrifice est fait ; mais, M. Tourtal, j'ai du cœur, allez, et je vous devais bien de vous donner avant de mourir, une preuve du respect et de l'estime que j'ai pour vous : vous êtes si bon pour moi ! J'ai quelqu'argent, gardez-le, puisque vous m'avez servi dignement de père ; vous donnerez cependant cent dollars à chacun des bons religieux qui
m 'assistent dans mon agonie Il y eut un
court silence C'est bien décidé, donc, reprit
le condamné, en regardant au ciel avec résignation. Je dois monter à la potence ! Adieu, alors, M. Tourtal ; merci mille fois pour tout ce que vous avez fait pour moi. Laissez-moi passer ma dernière nuit à me bien préparer pour paraître devant Dieu. Seulement, n'oubliez jamais que le 15 avril 188..., une erreur aura été commise et qu'on aura pendu un innocent ! ! ! Les adieux furent déchirants.
L'heure de l'exécution avait été fixée à neuf heures du matin. Dès l'aube du jour fatal, la foule, avide de nouveautés, accourait de toutes parts vers le lieu de l'exécution, comme on accourt à un spectacle. La curiosité de voir du neuf assoupit la sympathie, et l'on oublie l'impression que fera sur tous la scène effroyable et l'horreur des tortures, l'angoisse pénible que cause toujours le sentiment de la douleur, l'exécution d'un de ses semblables. Plusieurs personnes, sur présentation d'une carte d'admission — ce sont sans doute des avocats, des médecins, des dignitaires— pénètrent dans l'enceinte et viennent se placer aux pieds de l'échafaud
Il est 9 heures moins dix ; la porte de la prison s'ouvre, grinçant sur ses gonds, et le prisonnier apparaît sur le seuil, accompagné par le prêtre qui l'exhorte à la mort en lui montrant un crucifix. En arrière, suivent lentement et recueillis, la sœur de charité qui récite tout haut une prière,
le geôlier, pâle et tremblant, que le devoir traîne
cruellement à cette cérémonie lugubre Les
assistants ne parlent plus et éprouvent une sensation angoissante à la vue de ce petit groupe silencieux, faisant cortège à un être plein de vie qui marche sans faiblesse à une mort sure et prochaine.
Arrivé au lieu du supplice : Courage, mon ami, dit le prêtre au condamné. Suivez pas à pas notre Seigneur sur le Calvaire.
Goulier se dressa ferme, résolu, et monta d'un pas rassuré les dix degrés de l'échafaud
Le bourreau, un homme de moyenne taille, tout vêtu de noir, haïssable par sa physionomie placide et son regard tranquille, accoutumé à la besogne s'approcha machinalement de sa victime, comme un boucher, confiant en son habileté, aborde l'animal qu'il va abattre Mettant un genou en
terre et faisant du bras droit un demi-cercle horizontal en arrière des talons du condamné, il fit passer une corde qu'il noua au niveau des malléoles, après en avoir fait plusieurs tours. Il se releva et lui ramenant obliquement les deux bras en arrière, il les fixa à la paroi du dos au moyen d'une lanière dont il enlaça tout le corps. Il était neuf heures moins deux minutes ; le moment terrible arrivait Dans un geste sinistre, il releva
le bonnet noir rabattu en arrière à la façon d'un capuchon de moine, et le laissa tomber sur la figure pâle du malheureux. Un frisson de terreur courut dans toute l'assistance Il s'apprêtait
à passer la corde autour de son cou, à bien fixer le nœud meurtrier, faire partir la trappe et lancer dans l'éternité l'être avec qui se terminait l'horrible tragédie, quand une voix se fit entendre, aigiïe et terrifiante :
— Attendez ! attendez ! ! !
TJn messager se précipita, haletant et affolé, dans l'enceinte de la prison, en courant vers le lieu de l'exécution. Escaladant les degrés de l'échafaud, il remit un télégramme au geôlier et s'affaissa épuisé aux pieds du bourreau, — c'était Eodolphe.
Le télégramme venait du Procureur-Général qui commuait la peine de Goulier en un emprisonnement pour la vie aux travaux forcés.
Violette a passé une nuit affreuse et répété souvent dans son délire des mots tantôt vagues, tantôt accusateurs, comme si elle poursuivait de sa haine un personnage imaginaire et méprisable.
Le matin, épuisée par la fièvre, elle s'était assoupie.
Vers les 10 heures le médecin qu'Edouard était allé quérir, pénétra silencieusement dans la pièce où reposait Violette. Malgré toutes les précautions qu'il prit pour ne pas troubler le sommeil de la malade, celle-ci ouvrit les yeux en se retournant dans son lit et l'aperçut qui l'observait avec attention.
—Bonjour, docteur, dit-elle, d'une voix affaiblie
— Bonjour, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ce matin $
— Mais je ne suis pas malade, docteur
— Vous n'êtes toujours pas très bien ; vous êtes pâle, vous toussez et
— Assurément, docteur, je ne pourais pas sauter dans la place, mais un peu de repos me remettra.
—Ne pas vous sentir malade est un très bon signe, et un petit examen ne pourra vous alarmer ; alors puisque je suis ici, vous le permettez bien ?
— Bien sûr, docteur, faites, faites Elle voulut se lever, mais ses jambes se dérobant sous elle, elle s'appuya sur le docteur pour ne pas
tomber En effet, je ne suis pas forte, et il vaut
tout autant vous avouer que je ne me fais pas illusion sur mon état. Depuis des semaines, je me sens faiblir, je ne dors plus, les sueurs m'inondent toutes les nuits et la fièvre me consume. Le feu qui me brûle est un feu que n'éteindront ni les larmes, ni les secours de votre art. Vous serez bon, vous serez dévoué, mais je le sens, votre bonté, votre dévouement ne pourront rien !
Le médecin procéda à un examen minutieux du cœur et des poumons de la malade. Le soin qu'il mit à l'examen de la poitrine, l'expression de sa figure, les pincements significatifs de ses lèvres produisirent une impression pénible sur les assistants.
En se retirant dans la pièce voisine, il dit à la mère qui l'avait suivi :
— Madame, il serait inutile de vous cacher l'état précaire où se trouve votre fille. Vous Pavez d'ailleurs vue depuis quelque temps s'étioler, faiblir et s'épuiser dans une mélancolie dangereuse de laquelle a germé le mal qui existe et contre lequel il faudra lutter courageusement. Elle a conscience de la gravité de son état et doute avec une certaine obstination de ne jamais reconquérir la santé, tant elle semble désespérer de revoir d'heureux jours. Comptez sur mon dévouement ; je mettrai en œuvre tous les moyens qu'offre la science, mais de votre côté, madame, vous m'aiderez à combattre, sinon à vaincre absolument ïa maladie qui a commencé à faire de terribles ravages, en traitant affectueusement son moral abattu, en rendant à son cœur le courage et la résignation.
Madame Monteil pleurait en écoutant les paroles du docteur. Sa pauvre fille souffrait depuis longtemps d'une épreuve mortelle, et elle-même, pauvre mère, elle avait enduré dans le silence des douleurs profondes, de n'avoir pu trouver un remède au désespoir de son enfant. Elle l'avait vue toujours triste, marcher dans les allées solitaires du jardin, effeuillant doucement des marguerites, se pencher pour respirer les fleurs et reprendre en soupirant sa marche lente et mélancolique. Comprenant jusqu'où une femme peut être victime de son amour, elle avait senti son impuissance à la consoler et elle avait pleuré.
— Hélas, dit-elle, mon enfant est bien éprouvée :
— Madame, je sais qu'un amour grand et sincère peut faire beaucoup de mal : peu d'hommes l'admettent, mais toutes les femmes qui aiment le jurent. L'orage a passé, les éclairs ont sillonné la nue, la foudre a grondé, et en tombant dans vos existences vous a couvertes d'éclaboussures. Le mal est fait, mais tant qu'il y a du cœur il peut y avoir du courage. Votre fille, bien malade, s'abîme profondément dans une douleur sourde, n'attendons d'elle aucun effort pour sortir de la torpeur où elle se complaît et s'obstine
à demeurer Mais vous, madame, vous femme,
qui êtes pleine de vie, de dévouement près du péril qui menace l'existence, au chevet d'un être aimé qui respire son dernier souffle, ressaisissezvous, devenez forte, et montrez à votre fille un courage rassurant, quoique votre cœur soit plein de sanglots : Vous êtes sa mère ! !
— Mon Dieu, docteur, ma fille est-elle si mal 1 Dites-moi la vérité, j'ai droit de la savoir, et puisque j'ai connu toutes les douleurs, je saurai avoir courage de commencer à faire mes sacrifices.
— Les poumons ne sont pas très pris encore, et nous pourrions espérer un rétablissement plus ou
moins rapproché, si elle voulait fournir ellemême le remède le plus efficace dans la circonstance. L'état d'alanguissement dans lequel elle vit depuis plusieurs mois et qu'elle semble ne pas vouloir vaincre, lui est des plus préjudiciables. A moins d'une résignation courageuse, d'une ré-
solution énergique de sa part, ou d'une intervention de la Providence, la maladie suivra son cours, lentement peut-être, mais sans espoir de guérison.
La mère s'était laissée choir dans son fauteuil et roulait dans le vide ses yeux mouillés de
larmes Ah ! mon Dieu, dit-elle, ayez pitié de
moi ! Sauvez ma fille !
Pauvre mère, comment ne pas écouter avec attendrissement ce cri de douleur que vous adressez à Celui qui ne peut rester sourd à vos larmes. Il doit y avoir des consolations venant du ciel, pour les âmes pures et éprouvées. Et s'il en est ainsi, pourquoi donc laisser périr le corps sous l'étreinte cruelle qui saisit au cœur une femme sensible, douée des plus saintes intentions, qui aime encore et toujours le bien-aimé qu'on lui arrache ? Pourquoi donc permettre ce sentiment sublime de l'amour, puisque nous n'en sommes pas les maîtres et qu'il nous tue ?
— Ah î mon bon docteur, reprit-elle, faites de votre mieux ; moi, je vous promets qu'à partir de ce moment, je serai courageuse, donnant tous mes instants à ma chère enfant. Je m'efforcerai par tous les moyens de sauver sa vie, en consolant et rassérénant son âme malheureuse.
— Oui, Madame, c'est le traitement principal ; il est essentiel. Mettez tout en œuvre : affection, distractions, joyeuse compagnie. Que son frère Edouard la mène un peu partout, dans les bois, sur l'eau, au théâtre. Que M. Eodolphe, l'ami
de votre maison, unisse ses efforts aux vôtres, en vous visitant encore plus souvent et en multipliant les moments qu'il sait rendre agréables par ses propos galants. Le jour où votre fille, devenue courageuse, ne désespérera plus de ne pas reconquérir sa santé, sera un jour bienheureux pour elle, pour vous, votre famille et vos amis. Elle nous aidera alors à sauver sa vie, à obtenir un résultat plus prompt et satisfaisant, peut-être complet, s'il n'est pas trop tard. Mais évitez de beaucoup causer de l'espoir que vous nourrissez de la voir se rétablir bientôt ; vous échoueriez dans votre entreprise dès le début, et vous en recevriez l'aveu déchirant qu'elle m'a fait : de se sentir désespérément malheureuse et de vouloir mourir! Allez lentement, avec intelligence, et ne vous découragez pas si le résultat que vous voudriez atteindre trop tôt retarde à arriver ; vous avez affaire à forte partie, et tout vient à point à qui sait attendre.
L'on entendit à ce moment une toux sourde qui avait quelque chose d'effroyable, comme le cri rauque d'une victime, gémissant derrière un bâillon et qu'on étrangle : Violette avait un accès terrible de toux et avait glissé sa tête sous son oreiller, pour en étouffer l'écho alarmant.
— Mon Dieu ! docteur, dit Madame Monteil, c'est ma fille !
— Oui, Madame, répondit l'homme de l'art ; c'est la toux du début d'une maladie qui s'annonce menaçante. Ne vous inquiétez pas du mo-
ment présent, unissez tous ensemble vos efforts en vue d'éloigner les alarmes d'un avenir impitoyable Je ne négligerai pas votre enfant,
Madame, dit-il. Il sortit.
Le lendemain était le 24 juin. Dès l'aube du jour, les citadins, levés matin, circulaient déjà dans les rues de Québec. Ce mouvement inhabitué, l'allure enjouée des citoyens, leur marche empressée et la circulation matinale des voitures, donnaient à cet ensemble un air de fête. Le soleil avait gravi dans un ciel sans nuages, la journée s'annonçait chaude ; chacun voulait profiter de l'air frais du matin ! De grandes voitures entourées de feuillages circulaient lentement dans les rues et un homme, debout au milieu des sièges encore vides, criait : "A Sillery ; 25 cts. la place pour aller à Sillery !"
Tout le monde se rendait à ce coquet village, situé à quelques milles de Québec, où l'on célébrait la Saint-Jean-Baptiste.
Eodolphe ne laissa pas passer la belle occasion d'être agréable à la famille Monteil, en menant à la fête celle qui avait tant besoin de distractions. Ce petit voyage ferait du bien à Violette, et lui, jouirait toute une journée de son aimable compagnie.
Installé dans une voiture confortable, il s'était présenté à la maison, était entré en montrant sa
meilleure humeur et avait décidé la jeune fille à entreprendre la jolie promenade le long du fleuve. Violette se ressentait de la secousse de la veille, mais l'amabilité de Eodolphe, la journée charmante qu'il faisait, les nombreux voyageurs qui suivaient sur la route, répandaient dans Pair une gaieté communicative qui la reposait.
On avait causé un peu de tout. Eodolphe variait les sujets pour ne pas fatiguer son amie et être plus certain d'en attaquer un sur le nombre qui lui plairait réellement. Violette s'était déridée et avait ri quelquefois aux histoires que Eodolphe choisissait intentionnellement parmi ses plus drôles.
A un moment, l'on entendit des clameurs, des détonations et des cris de joie qui s'élevaient, bruyants dans les airs et allant se répétant dans les montagnes. L'on arrivait au village de Sillery. Eodolphe était heureux. Violette causait et était presque gaie.
Le 24 juin est un jour de joies simples et sincères à la campagne où le peuple aime l'église par éducation, mais aime sa fête nationale par nature. Il n'y a pas le faste et les grandes démonstrations allégoriques qui remplissent les rues des villes, les équipages richement harnachés, des sociétés nombreuses et de toutes les espèces, des cavalcades représentant des personnages d'époques
historiques très éloignées. A la campagne, tout est spontané ; tout ce qui est fait a une couleur locale empreinte de sincérité et de patriotisme.
Le peuple, habitué à une vie simple et régulière, loin des villes où l'orgueil étale ses oriflammes pompeuses, prépare, avec enthousiasme et harmonie, une fête qui réjouira tout le monde.
Depuis plusieurs jours, les citoyens de tous les rangs, les riches comme les pauvres, les grands et les petits, le propriétaire, le prolétaire, le maître, le serviteur, la main blanche qui tient la plume comme la main rugueuse qui bat le fer ou conduit la charrue, tous sont des amis, des frères, qui unissent leurs efforts pour faire belle la fête de leur patrie.
C'est là, chez les populations de nos campagnes, que le passé glorieux de notre histoire demeure vivace et que, dignes fils de nos aïeux, le nom de la France est sur toutes les lèvres et dans les cœurs, comme il Pétait aux temps durs et difficiles du début de la colonie et encore au lendemain de son abandon.
De bonne heure nous apercevons déjà sur les routes qui aboutissent aux villages, des files de voitures remplies de gens qui viennent écouter les paroles saintes de leur curé, les discours patriotiques des premiers du village, voir le p'tit St-Jean-Baptiste et son agneau, tous les deux de la paroisse, applaudir la musique, visiter les rues pavoisées de sapins, les lanternes chinoises suspendues un peu partout à des ficelles fixées aux
arbres, les drapeaux tricolores déployés jusque sur le plus humble hameau, les arcs-de-triomphe qui s'élèvent grandioses dans les airs, et lire— quand on sait lire— sur les banderolles de toutes les couleurs qui serpentent et s'entre-croisent dans les érables, l'emblème de leur fête nationale, les iuscript ons patriotiques :
O Canada, mon pays, mes amours !
Vive la France !
Sol béni de nos aïeux !
Les rues sont remplies de gens gais qui causent, chantent, se donnent des poignées de main, s'invitent, qui à un fricot, qui à un épluchage de blédJInde.
Les vieux sont en prière à l'église, cherchant du coin de leur âme un sourire miséricordieux de Celui qui les jugera bientôt. Les jeunes ont du temps devant eux et escomptent leur salut dans les rues, où les jolies filles épient du coin de l'œil un regard amoureux, de Baptiste, de Calixte, de Napoléon, les coqs de la paroisse.
Les cavaliers montés sur des chevaux hébétés, à peine remis des travaux de la veille, galopent dans les rues bordées, de chaque côté, de jeunes érables et de fougère, et leurs insignes s'envolent au vent avec grâce et grandeur, font éclore dans le cœur des bonnes campagnardes de l'admiration pour André, Tanisse et Jérémie qui sont dans les honneurs.
Le canon gronde, il est dix heures. La procès-
sion va se mettre en marche. La foule sort de l'église, la place est trop petite pour contenir tout le monde et les commissaires ordonnateurs ont toutes les peines à tenir l'ordre, à commander la multitude qui veut voir.
C'est la St-Jean-Baptiste, voyez-vous ; ça ne vient pas souvent, et tous les canayens y ont droit. Pas de distinction ce jour-là : on veut faire passer monsieur le maire le premier, mais Batisette, le quêteux, est un brave qui aime aussi son pays, et il ne se ferait aucun scrupule de marcher à son côté.
La procession défile parla grande rue du village qui serait trop étroite pour laisser passer les chars orgueilleux d'une ville, mais assez spacieuse pour recevoir les voitures garnies de feuilles d'érable de nos braves villageois, forgerons, menuisiers, boulangers ou paysans : de nos gais lurons chantant sans art mais avec enthousiasme les chansons du pays : Vive la Canadienne
Ça sent le canadien ; chacun, dans son effort pour voir réussir la fête, déploie ce qu'il a de talent, de goût, de connaissance, d'originalité qui donne à la démonstration un cachet unique qui sent le terroir et la sincérité.
A la campagne, pas de ces airs où le snobisme s'affiche et déteint, pas de propos agressifs et de rebuffades entre compatriotes, pas de petits conquérants portant gauchement la panoplie d'un chevalier du moyen âge, mais la franchise, l'harmonie, le patriotisme: Par derrière chez ma tante...
Vive la Canadienne, vole mon cœur vole, etc
L'habit simple comme parure, mais un cœur de
patriote comme embellissement ; la fête les grise, chacun est heureux le jour de la St- Jean-Baptiste. La procession s'avance au son de la musique, au bruit des acclamations. Le canon détonne et porte au loin dans les airs le signal de leur joie débordante que repercutent les montagnes, dont l'écho va s'éteindre en grondant dans la chaumière des vallons lointains.
Un menuisier dans son atelier, entouré de ses mioches tout barbouillés, achève en chan;ant le meuble qui lui rapportera le pain de sa famille, et Pépouse, tout près, file en souriant la laine de ses moutons qui servira à faire des bas bien chauds pour l'hiver rigoureux.
Suit un chantier de terre neuve, représentant des colons harassés de fatigue et toujours remplis de courage, travaillant sans relâche, abattant les arbres, brûlant les broussailles. Ils enlèvent les pierres, coupent les racines, ouvrent le sein de la terre, tracent des sillons, y enfouissent la graine qu'ils arrosent de leur sueurs, qui germera, donnera la fleur qui se change en pain et les nourrira.
L'allégorie est grandiose, voyez ce qui passe ; sur Paire d'une grange, des gens battent au fléau. Parmi eux, des jeunes paysannes en jupe de flanelle du pays, coupée court aux mollets, des souliers de bœuf, un grand chapeau de paille relevé sur les bords, les manches retroussées jusqu'aux coudes, travaillent au côté de leur père qui sue, battent le grain, en recueillent la graine, s'enhardissent à la tâche, remuent tout avec la désinvolture et la force d'un homme.
C'est ça la patrie : c'est le brave ouvrier qui
peine tout le iour et vient se reposer tous les soirs dans son foyer, au milieu de ses enfants, c'est le vieux laboureur qui, au coucher du soleil, revient du bout de sa terre, tout courbé et meurtri, s'asseoir avec bonheur aux pieds de Pâtre qui fume, causer doucement à son épouse, en caressant ses deux plus jeunes enfants assis sur ses genoux.
Il n'est point d'allégorie dans nos campagnes, c'est la vie vécue elle-même, ce sont les mœurs, les habitudes, la réalité, la nature même de nos paysans qui se réjouissent tout bonnement, chantent gaiement en dansant la ronde autour des sillons.
Le p'titSt- Jean-Baptiste passe, timide et craintif avec son agneau blanc tout frisé, entre deux haies de spectateurs qui admirent. Les bonnes mères toujours affectueuses le regardent en pleurant de tendresse et l'on entenddans la foule des voix de bonnes femmes qui chuchotent : "Cher p'tit chien "
Quand laprocessionest finie, nos braves villageois se réunissent par groupe dans les bois et mettent la table sur la gazon. L'on y mange, l'on rit, l'on boit avec harmonie. Les farauds de la paroisse organisent des danses et nos paysannes se dressent avec un petit air, dans leur belle robe du dimanche. Il n'y manque rien ; Baptiste a emporté son violon. Pendant que les jeunes s'amusent, les papas se passent leur blague de tabac, allument une bonne pipe et causent des belles choses qu'ils ont vues
Mais la fête n'est pas finie, et faudra voir le soir le feu d'artifice et l'illumination dans tout le village— jusqu'à ce pauvre Batissette qui a mis 50 cts., sa quête de 8 jours — pour acheter des lanternes chinoises.
Paul avait hésité lorsqu'il s'agit de mettre sa lettre à la poste. Il avait ouvert son cœur, mis à nu son âme entière, dans cette lettre écrite à sa bien-aimée, mais il pressentait la tempête qu'on soulevait contre lui, et il conjectuerait que Violette subissait l'opinion la plus accréditée, celle de croire à sa culpabilité
Il attendait avec une impatience fébrile le jour
béni qui lui apporterait une lettre une réponse
quelconque mais enfin un mot de sa fiancée
dont il brûlait du désir de lire et de baiser le nom, malgré son incertitude d'en recevoir de la sympathie du mépris peut-être.
Il supportait avec plus de courage sa honte, il subissait avec résignation son malheureux sort. Son âme planait au-dessus de ses misères physiques et dans son vol léger vers le beau ciel de sa bien-aimée, elle souriait à son malheur, promettait presque du bonheur, dans sa prison infâme, a l'homme qui gémit, qui tremble d'être abondonné, de perdre son dernier et seul espoir
Quand il reçut la missive de Violette, sa figure prit une expression indescriptible. Une joie délicieuse le fit tressaillir, un frisson courut par son corps, une angoisse poignante serra son cœur comme dans un étau, une pâleur froide couvrit sa figure agitée par des tics nerveux comme quelqu'un qui est secoué par la peur. Il courut à sa cellule plutôt qu'il n'y marcha, et s'affaissa sur son banc en pleurant !
Il tenait ce papier que sa bien-aimée avait touché, cette lettre qu'elle avait écrite et qui contenait son amour peut-être peut-être sa haine !
Il était anxieux de la lire, et chaque fois qu'il voulut la décacheter, le doute, le trouble le faisaient hésiter Mais non, cela ne se pouvait
pas, Violette l'aimait encore et croyait sûrement à son innocence si elle avait lue la lettre de protestations qu'il lui ïivait écrite ! Eassuré par ce raisonnement, devenu confiant en l'effort qu'il faisait pour se convaincre, il en fit sauter le cachet et l'ouvrit. Avec une avidité pleine de feu, des yeux pleins de flammes, il dévora avec chaleur la première phrase et fondit en larmes, en pressant sur son cœur la lettre de celle qui l'aimait encore.
Ses pleurs nombreuses et brûlantes faisaient irruption de son âme fiévreuse, comme des laves sortent enflammées des yeux rougis d'un volcan, pétillantes et débordantes de son cratère !
Paul avait lu en sanglotant la correspondance de Violette ; l'amour qu'elle lui conservait serait une compensation à ses peines. Puisque le sort l'avait jeté injustement dans le plus grand des déshonneurs, sans espoir d'obtenir justice des hommes, tout lui devenait indifférent. Violette l'aimait malgré tout, et il se prit à chérir jusqu'à ses tourments. Il correspondrait avec sa bienaimée, c'était pour lui le plus grand de tous les biens !
Le lendemain étant un dimanche, jour de repos
pour tout le monde, même pour les forçats, il s'était retiré dans sa cellule, et là, chose invraisemblable, union flagrante du Dieu et du diable, il se sentit heureux entre ces quatre murs dégarnis et cette grille en fer, comme s'il eut été pénétré d'un feu céleste et qu'il eut senti dans son être un soleil qui éclairât son coin sombre et silencieux ; sa Violette l'aimait toujours, il venait lui écrire.
Pénitencier de St- Vincent de Paul, 25 juin 188 .. .
" Merci, noble fiancée, divine créature. Tu 1 m'aimes encore, malgré que mon déshonneur i rejaillisse sur nos familles et notre amour !
u II existe donc sur terre un être qui croit à c mon innocence, et cet être c'est toi ma bien- * aimée, qui ivient m'apporter dans mon noir 1 cachot la sympathie et la consolation
" Pauvre Violette, puisses-tu croire à ma résic gnation, puisque tu ne m'abandonnes pas, mais 1 jamais complète, car je te perds et il ne me 1 sera plus permis de te revoir ici-bas.
u Qui donc préside aux destinées, puisqu'on y
c met tant d'injustice dans les nôtres? Dieu
c décrète-t-il avec autant de rigueur le malheur 1 de ses honnêtes enfants, dénonce-t-il ainsi les 6 âmes innocentes à tout un monde superstitieux 1 et rempli de préjugés, parce qu'il est bon et ( qu'il éprouve ceux qu'il aime ?
'* Chère Violette, inutiie de chercher à expli- " quer l'inigme $ plus je pénètre, plus j'examine
le mystère qui enveloppe ma vie, moins j'y vois dans ces ténèbres : c'est le cahot ! ! " Moi qui m'efforçais chaque jour à mieux mériter ton amour en vivant honnêtement, en travaillant avec courage dans l'espoir d'un avenir heureux. Moi qui, poussé par les plus nobles sentiments, agissais avec ardeur pour réaliser le plus tôt possible le rêve que je caressais de te vouer ma vie toute entière, un événement malheureux est venu empoisonner traîtreusement ma vie et me plonger dans le malheur
Il m'était interdit de faire un bon et honnête époux !
" Maintenant que j'ai perdu pour toujours la liberté, savoir que tu m'exonores de tout blâme dans cette monstrueuse affaire, me suffit, et je voudrais que, demeurant digne, bonne envers moi, tu devinsses l'épouse d'un brave homme, autre que moi, puisque notre union est irréalisable, que tu suivisses noblement ta destinée de femme. Je suis moins malheureux depuis que je connais tes sentiments à mon égard, mais je deviendrais le plus malheureux des hommes si j'apprenais ta résolution, que je redoute, de vouloir vivre isolément de mon souvenir, de t'abîmer dans une douleur sans fin. " Ne m'oublie pas, je t'ai trop aimée, mais voue ta vie, ton sexe, à un homme digne de toi, en lui consacrant dans le mariage les grandes qualités de ton cœur et en me réservant innocemment celles de ton âme. Si Eodolphe te
montre de l'affection, ainie-le, Violette, c'est un noble garyon. Prends-le pour époux, vous serez deux pour causer des belles années de notre jeunesse, et si quelquefois vous vous apitoyez sur mon sort, nous pleurerons tous les trois, à la même heure, malgré la distance qui nous séparera. En unissant ta vie à celle de Eodolphe, j'éprouverais l'unique joie, relativement compensatrice de mon malheur, en sentant dans cette union un peu de moi-même, car j'estime cet homme qui fut mon ami d'enfance et le compagnon fidèle, à tous deux, de nos belles années. Si malgré mon désir ardent de te voir te marier pour moins souffrir, tu persistes quand même à demeurer seule, je t'en prie Violette, ma bien-aimée, ne brise pas ton avenir, n'immole pas ta santé dans l'indifférence et la mélancolie, ne désespère pas fatalement de ta vie parce qu'elle est éprouvée. Laisse ton esprit magnanime dominer ton cœur sensible, ton âme dévouée planer sur ta vie émue et paralysée. " Moi j'ai perdu la liberté, mais j'ai conservé ton amour, je suis résigné et je souris dans mon malheur. Pourquoi ne deviendrais-tu pas courageuse, forte contre la douleur comme je le suis, puisqu'elle ne rend pas le bien perdu et et qu'elle épuise la santé ?
" Tu pourrais, par une vie de dévouement pour ta famille, d'affection, de charité pour les misésérables, trouver de l'énergie dans ce sentiment noble du devoir accompli et tu te conserverais
ainsi longtemps pour distraire ma vie séquestrée, " en même temps que mon souvenir caresserait u sans cesse ton âme meurtrie mais résignée.
" Chère Violette, tendre amie, que de fois j'ai u pensé à toi dans le silence et l'ombre de la nuit, u étendue sur mon misérable lit en attendant le u sommeil qui ne venait pas. Que de fois j'ai tl souri avec amour à ton cher souvenir, dans le " deuil de mon cloître hideux, en buvant avec 4i tendresse mes pleurs amères. Mais ne vois pas " dans ces larmes une marque de faiblesse ; c'est li la manifestation d'une reconnaissance bien lé- 41 gitime que je dois à ton cœur, à notre amour u éprouvé. Depuis que tu m'as fait l'aveu su- '- blime de ton amour éternel, je suis fort et je u marche courageusement à la peine qu'on m'a 4C infligée, pour expier le crime que je n'ai pas " commis. Je ne suis donc pas tout-à-fait mal- <' malheureux, puisque tu m'as conservé ton cœur, " que je suis innocent, que je tiens mon honu neur sauf et intact. Dieu permettra peut- " être un jour que le coupable avoue sa faute ; " c'est là encore, ma bien-aimée Violette, une esu pérance de plus pour nos cœurs lacérés, une " jouissance anticipée pour nos âmes honnêtes et li innocentes.
" Vis donc, ma très-chère vis dans cette
" espérance qui fortifie et qui illumine nos jours
universitas
" sombres. Que cet espoir en la justice divine " réchauffe notre ardeur pour nous retrouver " dans tout notre amour, comme le soleil qui " éclaire le monde, " réchauffe les fleurs courbées " et meurtries par les vents et les orages, les fait " renaître, s'épanouir toutes belles !
u Ecris-moi encore souvent si tu le
" peux. Eépète-moi que tu m'aimes toujours: " souviens-toi que je suis innocent et que je u t'adore.
Le petit voyage à Sillery avait fatigué Violette, elle avait été obligée de se coucher toute l'aprèsmidi. Le retour avait semblé la remettre un peu, mais le mouvement de la voiture, la poussière, la longueur du trajet avait fini par l'énerver. Elle avait beaucoup toussé durant la soirée, avait eu la fièvre et le délire, mais la nuit avait été calme et réparatrice. Le lendemain, elle se leva, fit un peu de toilette et se disposa à aller respirer librement dans une campagne voisine de la ville. Elle voulait s'éloigner de l'air confiné des rues étroites où grouille pêle-mêle, un monde curieux et observateur ; les pavés de Québec lui brûlaient les pieds.
Eodolphe avait été inquiet, il n'avait fermé l'œil de toute la nuit. Enervé, remuant tout sans but, il n'avait pu résister à l'envie de courir chez celle qui occupait toute sa vie. D'un pas hâtif et distrait, il était parti dans les rues les
moins fréquentées du quartier et avait ralenti sa marche en apercevant au détour du chemin la demeure de Violette. Il sentit son cœur s'agiter et s'émouvoir, à la pensée d'en apprendre de tristes nouvelles. Il bondit de joie lorsqu'il put distinguer la toilette pâle d'une femme qui marchait sur la terrasse, et fixant mieux- son regard dans cette direction, il reconnut Violette
Agité et fou de bonheur, il courut à elle
— Que Dieu soit loué, mademoiselle, vous voilà debout ?
Elle lui répondit :
— Oui, mais pour retomber bientôt peut-être et et pour ne plus me relever !
— Pourquoi donc, Violette, ajouter à votre vie chancelante toujours des idées désespérantes ? Non, vous ne retomberez pas, nous irons partout, tous les jours, dans les bois, sur Peau, dans la campagne, respirer un air pur, goûter la brise, cueillir la marguerite, le muguet, les roses ; nous trouverons au sein même de la nature le remède infaillible contre le mal qui vous fait souffrir. Aujourd'hui même, si vous le voulez, nous partirons à la campagne y chercher la distraction nécessaire à votre esprit, le repos salutaire à votre corps ï
— Vous êtes très-aimable, Eodolphe, je ne refuse pas ; une promenade calme dans les bois ne peut me fatiguer comme l'a fait notre voyage d'hier. Eevenez dans une heure, nous partirons
— Merci, Violette, pour vous et pour moi, je serai fidèle au rendez-vous
Au bout d'une heure, ils se disposaient à partir. Madame Monteil baisa avec tendresse sa fille, et se tournant vers le jeune homme, elle lui dit avec des paroles pleines de douceur :
— Monsieur Eodolphe, je vous confie ma pauvre malade, ayez bien soin d'elle
— Cela va de soi, madame, je voudrais même vous la ramener guérie, tant j'ai le désir de tout faire pour arriver à un tel résultat
Ils étaient partis lentement en se dirigeant vers le chemin de Ste. Foye. Eodolphe ralentissait sa marche en suivant les pas mal assurés de Violette qui avait préféré aller à pied.
— Chère Violette, dit-il, imaginez-vous tout le trouble que votre état jette dans mon âme % Combien de ma vie je donnerais les beaux jours pour vous voir courageuse, résolue et en santé, car, Violette, vous pourriez être moins mal, si vous le vouliez. Si vous écoutiez au moins ceux qui veulent votre bien, qui vous ouvrent leur cœur.
— Mais, Eodolphe, vous vous effrayez trop, je ne suis pas si malade et j'écoute d'ordinaire, il me semble, ceux qui me montrent de l'affection. Vous-même êtes la preuve que je ne demeure pas insensible, car vous savez que je vous estime, je vous vois toujours avec plaisir.
— Oui mais il me semble que vous pourriez
faire un petit effort pour dégager votre esprit
d'un passé qui n'existe plus et ne pas laisser votre âme se déchirer, se faner en desséchant votre corps. Votre vie est- elle si empoisonnée que vous ne puissiez entendre favorablement l'aveu d'un homme qui vous aime, vous le savez ; qui ferait tout, jusqu'à l'impossible, pour vous rendre heureuse. Violette, toutes les preuves que j'ai données d'un amour sincère, assidu, cette timidité, cette humilité que j'ai eues souvent, parce que j'étais toujours hanté de la crainte de déplaire ; malgré ma loyauté envers vous et Paul qui vous aime et que vous aimez, je n'ai pu lutter contre ce sentiment qui me dominait et ce qui s'est passé dans mon cœur, dans ma pensée, depuis plusieurs années que je vous aime, moi aussi, toutes ces choses, Violette, ont habitué mon âme à ne plus pouvoir se passer de vous.
— Eodolphe, mon ami, je vous considère beaucoup ; vous êtes bon pour moi, vous êtes dévoué, aimable. Ma famille vous estime, moi je vous aime bien, alors
—Alors, Violette, si vous compreniez la vie, le bonheur comme je le raisonne, comme nous nous hâterions de nous beaucoup aimer, puis que l'existence est si courte, si remplie d'amertumes
— Eodolphe, si j'écoute mon cœur, je ne me plains pas de son insensibilité, et si j'écoute ma raison, je me dis que vous agissez bien, mais, mon ami, vous savez que j'aime et que je souffre ; que je rendrais un homme malheureux si je commettais l'inconséquence d'unir ma vie à la sienne,
quand ma pensée absente rendrait sombre et monotone le toit conjugal
— Ali ! Violette, vous vous obstinez à demeurer fidèle à cet amour qui vous tue. Je regrette, je pleure comme vous, le sort de notre malheureux Paul, mais au moins, convenez donc qu'en réalité vous ne pouvez plus former des projets d'avenir indissolubles, et qu'il vous faut détourner de lui un amour inutile, susceptible d'aucun résultat, puisque vos existences ont chacune un but opposé
— Non, Eodolphe, rien n'y fait. Je souffre, oui je souffre, je mourrai peut-être, j'ai déjà commencé, mais j'aime ma douleur, j'aime ! j'aime ! î
— Vraiment, mademoiselle, je ne comprends pas bien ce sentiment si vivace, cet amour intarissable pour un homme que la fatalité éloigne de vous ; un être qui, après tout, devrait plutôt vous inspirer du mépris. Mais non, vous vous attachez à son souvenir, vous vous y exténuez, vous vous torturez, vous souffrez en vous étiolant sans cesse, vous aimez quand même et toujours
— Je saurais ne pas souffrir si je ne devais plus aimer. Je trouverais l'énergie nécessaire pour me détourner de l'amour, je saturerais mon |cœur de mépris pour celui que j'aime, si je devais me le représenter parjure à ses serments, infidèle à ses devoirs, traître à son semblable et indigne de toute commisération. Mais il n'est rien de tout cela 5 Paul est un honnête garçon, aujourd'hui comme il l'a toujours été, et je serais une ingrate
de jeter froidement un voile sur le passé, de ne plus penser à lui, parce qu'il a été jeté sans pitié, comme un vil malfaiteur, dans une prison où il languit, abandonné et malheureux. M. Eodolphe j'ai aimé Paul, je l'aime encore et je chéris jusqu'à mon amour depuis que je partage son épreuve.
— Aimez-le donc, reprit le jeune homme, mais aimez-moi aussi. Ne suis-je pas chevaleresque comme lui % Mon dévouement, mon cœur, mon amour, ma condition sociale ne valent-ils pas les siens et j'ai en plus la liberté %
— Non, non, mon ami. J'apprécie à leur juste valeur vos attentions, mais je résiste obstinément à partager mon cœur, je demeure insensible à vos supplications.
Eodolphe ressentit au cœur une immense douleur ; il crut perdre la raison. Ayant épuisé toutes les ressources et les intrigues, il tenta une fois encore de convaincre la femme qu'il aimait et qui lui échappait, en employant le dernier moyen que lui suggérait une expérience romanesque.
— Mademoiselle, dit-il d'une voix triste et tenant ses yeux baissés, je n'ai pas honte de mon amour ; mais puisque vous demeurez insensible à ma voix, j'ai honte d'avoir fait bruyamment parade de mes sentiments pour vous. Loin de m 'être attaché à vous laisser deviner que je vous aimais, je vous ai ouvert honnêtement mon cœur pour vous y faire voir la vérité ; j'ai joint à une témérité bienséante toute la ferveur de mon âme,
pensant qu'une telle franchise vous ferait sûrement partager mon amour. Au plaisir de me sentir aimé de vous se joignait une crainte vague, une appréhension qui me faisait entrevoir la moindre maladresse de ma part, qui aurait pu vous déplaire. Je me surveillais afin de ne vous contrarier en rien, et pour combler vos désirs, je courais au-devant de tous vos caprices
— Mon Dieu, M. Eodolphe, suis-je si coupable après tout, si je ne vous saute au cou pour vous crier que je vous adore 1 Pourquoi tant exiger de moi, pourquoi me persécuter jusque dans la distribution que je fais de mes sentiments * Peut-on raisonner avec l'amour qui naît, grandit à notre insu, qui envahit et domine toute notre vie % Je vous le répète, mon ami, je vous estime, je vous aime même mais, je le voudrais que je ne pourrais, trahir mon fiancé, immoler son amour sur l'autel de l'indifférence et de l'oubli. J'aime Paul et ne pourrais faire autrement.
— Violette, vous êtes cruelle ! !
— Allons, Eodolphe, Dieu seul connaît l'avenir et il ne vous est pas défendu d'espérer. Soyez moins sévère je vous en prie ; vous savez combien j'ai besoin qu'on me traite avec tendresse ? Nous arrivons chez nous, que votre figure reprenne sa gaieté et ne reflète pas la petite tempête que vous recelez dans votre cœur. Soyez bon, mon ami
— Ces dernières paroles d'espérance me consolent et me réjouissent. Bien-aimée Violette, puis-je jamais voir luire le jour où vous me souri-
rez divinement dans l'épanouissement complet de
votre âme que je ne vénère et aime à l 'idolâtrie...
Ils étaient arrivés chez Madame Monteil, étaient
entrés et avaient causé de choses banales La
jeune fille ^toussait par intervalles, mais cette course au grand air semblait lui avoir fait du
bien
— Merci, M. Rodolphe, dit la mère, vous avez droit à toute notre amitié
— Madame, je suis bien payé par le plaisir que j'éprouve à accompagner mademoiselle ; ce n'est pas une [corvée, veuillez le croire, c'est un honneur pour moi.
Il se leva pour partir-
— Vous, vous reprendrez alors, dit Violette, en se couvrant la bouche de son mouchoir pour étouffer un nouvel accès %
— Très heureux, mademoiselle, je suis à votre disposition.
La maladie continuait d'accomplir son œuvre et annonçait une fin terrible. Violette, languissant dans une mélancolie mortelle, faisait des efforts pour combattre le mal qui la minait, soit pour déjouer les inquiétudes de sa mère, soit pour se tromper elle-même sur la gravité de son état. Le jour elle se traînait péniblement sur la terrasse, où elle s'asseyait à l'ombre rafraîchissante des grands arbres. Là, triste et pensive, son âme se détachait des médiocrités de la vie et, rêveuse, s'éle-
vait légère dans la contemplation de ses souvenirs. Parler l'ennuyait, elle préférait vivre seule. Kodolphe l'énervait par son assiduité, ses instances importunes. Elle lui savait gré cependant de ses prévenances, car elle constatait avec un bonheur qu'elle n'osait avouer (dans la crainte de le voir évanouir) que les promenades, le changement d'air, lui faisaient un bien inouï.
Entrevoyant un avenir bien triste, elle pressentait les tortures qui l'attendaient. L'idée de la maladie inexorable qui commençait à la tuer, épuisait plus promptement ses forces et son courage.
Se rappelant son bien-aimé, elle se roidissait dans un suprême effort pour crier qu 'elle voulait
vivre , mais elle tombait épuisée, vaincue,
dans une lassitude décourageante
— Vain espoir de revivre, dit-elle , je veux
au moins prouver à tous que j'aime, mourante, et que j'aimerai jusque dans la mort.
D'un pas énergique et tremblant, elle se rendit à sa chambre et se disposa à écrire à son malheureux ami.
Québec, 20 juillet 188....
" Bien-aimé et malheureux Paul,
" Je t'aime toujours et je souffre avec et pour " toi. Ton souvenir m'accompagne partout ; la " nuit et le jour, je pense à toi. Je pleure sur " ton malheur qui est le mien.
" Guidé par de nobles sentiments, tu m'as de-
mandé dans tes lettres de te dire ma vie et j'éprouve maintenant la faiblesse de vouloir te mentir, pour te dissimuler la triste réalité. Mais, Paul, je te dois de te dire la vérité et je sens toute la cruauté que je mettrai en l'avouant, pour ne pas manquer à l'engagement que j'ai pris. Mon âme est triste jusqu'à la
mort ! ! Le soleil qui brille, la belle saison
qui fait tout renaître, tout cela n'existe que pour me faire comprendre manifestement que tout va finir pour moi.
" Je ne voudrais pas te chagriner en te donnant de trop mauvaises nouvelles, et pourtant il faut bien te le dire : je n'en puis plus, je suis malade, je tousse et je n'ai plus la force de me lever. Alors c'est une tempête qui gronde dans ma tête, c'est la révolte qui me tord et me brise. J'ai envie de crier que je veux vivre, et mon anéantissement me prouve mon impuissance. " Pauvre aimé ! je m'en vais, je le sens ; voici juste huit jours que j'étouffe sans discontinuer. Mais Paul, mon bien-aimé, ne te laisse pas alarmer par cette triste nouvelle. Je m'exagère peut-être et, te l'avouerais-je bien sincèrement, je ne dédaigne pas mourir, puisque
je ne puis vivre avec toi. Toi à qui on a enlevé la liberté et qu'on laisse injustement, lentement mourir dans la misère et le déshonneur. " Tu te rappelleras au moins que j'ai cru à ton innocence, que je t'ai aimé avec ferveur, que j'aurais donné une partie de ma courte exis-
" tence pour acheter le droit de vivre heureuse w et honorée auprès de toi.
" Tout s'effondre, tout se dissipe, tout devient " nuageux. Dans tout cela ma raison chancelle, u et sous mes cheveux qui grisonnent, les yeux 11 et le cœur se gonflent de chagrin.
" Sois bon, sois fort, mon Paul ; souris-moi u jusque dans la souffrance, puisque nous souf- " frons tous les deux, et que c'est l'amour qui " nous unit dans la douleur.
" Je vais mourir, je le sens, mais je meurs tuée 16 par l'amour véritable, éternel, qui survit à la u matière, et je t'aimerai encore, toujours, dans " cette autre vie d'où je surveillerai mieux ton " corps amaigri et languissant dans ta demeure " sévère.
" Je n'en puis plus, j'étouffe ; à demain, mon " bien-aimé. Pour aujourd'hui, je t'envoie ce u qu'il y a de meilleur et de plus chaste dans " mon cœur. Mets cela dans un repli secret de " ta mémoire, n'y touche jamais qu'avec le pieux " respect que l'on professe^pour les reliques des " bien-aimés
Mon Paul,
27 juillet 188
" Toutes mes pensées et mes premières lignes " pour toi. Je ne suis pas bien vaillante, mais
j'ai pu dormir quelques heures cette nuit et ce matin ; il y a une accalmie dans la toux. u J'ai beaucoup pensé à toi dans mes moments lucides, car il en est où mon esprit semble mort ou absent. Je ne sors guère de ma grise torpeur que quand ton souvenir débrouille ma mémoire devenue infidèle, mon esprit alourdi. u Vingt-deux ans ! c'est bien l'âge où l'on devient phthisique ! ! Pardon de te tout dire, mon bien-aimé, mais tu l'as voulu, je te le dois. Je t'aime toujours, même sur le chemin sombre qui conduit au trépas. Je t'aime d'une profonde tendresse, et si je dois mourir, ce sera en t'aimant sans remords, jusque dans mon dernier soupir.
" Tout est plein de vie autour de moi, et j'admire chez les autres cette santé que je n'ai plus, qui est si nécessaire à l'amour qui me ruine. Feuille d'automne desséchée, jaunie par la tourmente, j'aime aussi la jeune sœur verte qui s'agite à mon côté, toute fière, toute heureuse d'en être encore aux beaux jours de son printemps
29 juillet
" Paul, à quoi pensais-tu donc, que me proposes-tu ?
" Aimer un autre que toi, épouser un homme " qui me rappellerait sans cesse ton souvenir, prendre M. Eodolphe pour époux ?
ce
" Non jamais, cher et trop malheureux ami, je te " reste dans le malheur, ce que je t'ai donné ne " se reprend pas. Je n'ai rien à partager, mon " cœur t'est tout resté. Eodolphe m'a déclaré " qu'il m'aimait, mais il sait maintenant que mi l'amitié est tout ce dont je puis disposer. Mal- " gré ses protestations d'amour, je suis demeurée, " je veux demeurer insensible.
" Non, mon Paul, tout me protège : l'amour " que je ne saurais répudier et profaner, l'orgueil " que me donne le sentiment intime dû au devoir, " l'honneur sacré qui me commande de ne pas " lâcher celui à qui j'ai donné sans reprise mon " cœur entier. Oui je te demeure, mais, hélas ! " ô fatalité, tout s'est déchaîné contre nous, a " brisé nos existence. Le bonheur vrai, l'amour " consacré par les lois et la société, cet amour, le " seul qui satisfasse vraiment le cœur honnête, " n'est pas fait pour nous ; notre amour profond, " absolu, fidèle, ne sera jamais béni par les lois " de l'église, ni sanctionné par celles de l'Etat, " maintenant que, martyr, tu vis à peine dans une " prison infâme, et que moi, dépérissante dans la
" liberté, je sens déjà que je ne vis plus
-c je meurs lentement avec ces souffrances conti- " nuelles
" A demain, mon adoré, j'ai mal partout. Ma " poitrine ronfle et j'ai la tête en feu.
"Je ne crois pas à cet adage : loin des yeux, " loin du cœur, car je pense sans cesse à toi et " t'aime toujours. Mes lèvres vont vers toi reu joindre mon cœur."
Le médecin venait voir Violette tous les jours. Au lieu d'une amélioration, il constatait chaque fois l'inefficacité des secours de la science contre le mal qui faisait des ravages. Il avait prévenu la famille d'un dénouement fatal et prochain ; il désespérait de sauver la pauvre enfant.
Madame Monteil dissimulait son chagrin en présence de sa fille, et sous prétexte de prier Dieu, elle s'enfermait dans sa chambre et là, agenouillée aux pieds d'un crucifix, elle s'abimait dans la douleur en murmurant une prière au grand consolateur
Le cœur d'une mère est grand, sublime, martyr du dévouement et d'un amour dont la source n'est pas de la terre ? Pleurez votre enfant qui meurt, ô mères ineffables ; vous l'aimiez au plus fort de la douleur, alors que vous lui donnâtes la vie, il vous est bien permis de crier dans votre désespoir, alors qu'il échappe à votre affection, qu'il s'endort dans la mort !
Edouard entourait Violette de soins et de caresses fraternelles. Il ne contredisait plus ses goûts, il lui causait de Paul, et remarquait que ce genre de conversation lui plaisait, semblait lui faire du bien.
Eodolphe distançait ses visites, et chaque fois s'en retournait navré, en pleurant. Violette m'aurait aimé, se disait-il, elle m'aimait déjà oui,
elle m'aime et voilà que la maladie me la dispute, que la mort me Panachera, ô désespoir !
Le saint religieux de Charlesbourg apportait de temps en temps les consolations du ciel dans la famille malheureuse. Ne pouvant résister à Pangoisse qui l'étouffait devant la scène navrante de cette pauvre enfant souffrante qui reposait sa tête sur le sein de sa mère, il levait ses mains, les bénissait et s'en allait.
Violette ne parlait pas, elle semblait préoccupée comme si quelque chose l'obsédait. Elle pensait à Paul, elle se délectait de son souvenir
— Ma bonne mère, dit-elle un jour, laissez-moi seule, je veux dormir.
Madame Monteil était sortie, avait tiré la porte derrière elle.
Violette, malgré sa grande faiblesse, voulait continuer d'écrire la lettre déjà commencée.
5 août.
Paul, mon fiancé,
" Je te reviens après quelques jours c'est
u que, mon ami, j'ai bien souffert ces jours der- " niers Je me sens plus forte aujourd'hui.
41 Ne pouvant pas t'écrire, j'ai cherché un déri- " vatif dans la lecture de cet ouvrage de Coppée, " que tu m'as donné un jour et que je conserve " comme une relique. J'ai eu à peine la force, u malgré ma volonté, à relire cet auteur qui s'est " plu à parler de notre pays, des scènes guerrières " qui ont eu lieu entre Français et Anglais, sur
*' le sol béni de notre Canada. J'ai peu lu, mais " avec délices; il me semblait que cela me rapu prochait de toi, et j'ai bien besoin de cela pour " m 'arracher à la prostration dont mon esprit est " frappé. Pauvre Paul aimé! tu as perdu la liu berté, moi je perds la vie ! Ton éloignement, u ton malheur ont été une épreuve très grande " qui ont miné mes jours. J'ai plus que le senti' u ment d'une déchéance physique, j'ai celui d'une u fin prochaine que je redoute pour ton grand " cœur. Moi qui ai souhaité, avec une volonté '• qui n'avait d'égale que la présente impossibilité " de l'accomplissement de mon désir, de voir ma u vie se recommencer, mon cœur renaître, ma tenu dresse se concentrer toute sur toi ; j'ai cru un u moment que tu recouvrerais la liberté et ainsi, u oubliant tous les obstacles entre moi et ta priu son, j'ai fait de nouveau ce rêve de devenir la u véritable épouse d'un honnête homme comme u toi. Oui, étant certaine de l'injustice de u ton châtiment, j'ai cru qu'on te rendrait à " la liberté ; et tout cela, je l'ai rêvé, désiré, " souhaité jusqu'à en perdre l'esprit. Pourtant, nui plus que moi sait maintenant que c'est un roman impossible, une chimère, car fusses-tu libre et exonéré, j'ai perdu ma santé et ne suis u plus qu'une ruine. La maladie est venue tout " arranger ; il faut songer à mourir et rnon à se u marier.
" J'aime autant cela, Paul, car je t'aime et ne saurais te déplaire. Supposant que j'eusse la
" santé et que tu m'eusses priée d'épouser un " autre que toi, je l'aurais fait peut être pour " t'obéir, mais en devenant plus malheureuse " encore, Tandis que maintenant, me trouvant " dans l'impossibilité de faire ce malheur irrépa- " rable je vais mourir avec le souvenir non altéré u de notre amour.
" J'étouffe, je te quitte, ne sois pas triste, car " je resterai dans l'autre vie ton amie, ton affecu tueuse fiancée.
u Je mets mes lèvres sur ton cœur."
" 15 août 188.;..
" Je viens de passer une nuit atroce. Le docu teur sort d'ici ; il a constaté un échec complet " de tous les médicaments. A l'état n battu de " sa physionomie, j'ai vu le signe précurseur d'un u événement fatal, et je lui ai demandé s'il me " restait encore quelques jours à vivre.
" — Mademoiselle, répondit-il, vous êtes très " malade, il vaut mieux que vous le sachiez
" — Merci, docteur, je le savais et je ne m'alar- " mais pas, car je ne dédaigne pas mourir.
u Tu vois, mon cher Paul, où j'en suis. Comu bien je souffre de ne plus me sentir la force de " t'écrire !
" Je vais donc mourir, mon bien-aimé. et te " laisser seul sur cette terre de misères pour " pleurer ton malheur. Si mon souvenir est quel-
u que chose à ton cœur, tu ne demeureras pas " tout-à-fait seul ; tu parleras à mon âme qui te
" sourira doucement dans l'autre vie Enfin,
" c'est fini, je sens la mort envahir mon être et, " malgré l'ingratitude des hommes, leur injustice, " leur peu de charité, je sens une angoisse morale u et un regret sincère de fermer pour toujours " mes yeux à la lumière. Pourquoi ne pas tout u avouer : oui, j'aurais voulu vivre, vivre pour " t 'aimer, contre tout le monde qui te méprise. u Mais horreur, l'amour même, la souffrance ont u épuisé ma vie. Bientôt ensevelie dans ma u tombe, il ne restera plus sur ma dépouille que u les traces de la douleur, sur mes joues les sillons " qu'y ont fait les larmes
" Je meurs désespérée, mais je ne suis pae aru rivée à ce désespoir, sans avoir épuisé toutes les " illusions "
A ces derniers mots, écrits d'une main tremblante, elle avait éclaté en sanglots et s'était jetée sur son lit, épuisée et souffrante
Madame Monteil et Edouard avaient accouru à son secours et étaient arrivés pour recueillir ses dernières paroles.
— Venez, ma bonne mère, dit-elle d'une voix affaiblie, entrecoupée par les larmes, venez embrasser votre fille qui ne sera plus bientôt. Pardon de vous avoir fait pleurer ; j'aimais et je me mourais. Pardon si je meurs ; Paul n'est plus !
Edouard, tu lui adresseras cette lettre. Dussiezvous croire à son innocence et me remplacer auprès de lui. -*
Adieu, ma mère, soyez heureuse et ne pleurez plus, je vous en conjure. Yous n'avez plus de fille ici-bas pour vous sourire, mais son âme sera là-haut pour vous aimer, car je vais au ciel
Elle ne parla plus, elle avait cessé de vivre. La mort hideuse avait étendu son ombre sur son visage amaigri et elle s'était inclinée pâle, comme une jolie fleur sur sa tige.
Eodolphe apprit avec une profonde douleur la mort de Violette. Faisant pitié à voir, il avait conduit à sa dernière demeure celle qu'il avait tant aimée. Vouant à sa tombe un culte idolâtre, il venait tous les jours y déposer des fleurs et semblait entretenir par ces visites répétées la cuisante épreuve dont il souffrait.
On aime la souffrance, quand c'est l'amour qui la cause, et, sans aucun espoir de délivrance, nous en supportons l'immensité jusqu'à dans la mort qui nous arrache notre bien !
O sentiment sublime de l'amour, noble élan de l'âme, pieuse manifestation de la nature aimante, tu trouves ton châtiment dans ta grandeur même et devenant ta victime, l'être éprouvé gémit lamentablement sur l'objet aimé, disparu, en osant accuser le Dieu qui passe et qui cueille ! !
Eodolphe venait souvent visiter la mère inconsolable. Il allait s'asseoir sur la terrasse au même endroit, à la même place où Violette ai-
mait à se reposer, et, perdu dans une rêverie du passé, il pleurait amèrement
Un jour Edouard vint l'y rejoindre. Tous les deux, sombres, pensifs, ils avaient observé en soupirant aux pieds des arbres et sur le gazon, les traces qu'y avaient laissées les pas de la chère morte..
— Pauvre sœur, dit Edouard, elle a bien souffert et l'écho de ce petit bois a souvent répété ses soupirs, ses sanglots
— Oui, accentua Eodolphe, quelle noble créature elle était. J'aurais agi différemment, si j'eusse connu mieux et plutôt sa belle âme
— Que veux-tu dire, Eodolphe?
— Je veux dire que respectant son amour infini pour Paul, et l'aimant moi-même au point que j'eusse tout sacrifié pour la voir devenir heureuse, j'aurais tout fait pour déjouer le drame sinistre qui a brisé sa vie. Je lui aurais livré, mais en pleurant d'angoisse et de regret, son fiancé qu'elle adorait
— Que signifient ces paroles ?
— Que j'aurais pu peut-être justifier les récriminations de Paul, ses protestations d'innocence, en déposant en sa faveur devant un tribunal qui juge sur ce qu'on dit, sans s'inquiéter des restrictions mentales que nous pouvons faire. Il me semble que j'eus pu briser toutes les entraves,
sauver sûrement Paul du pénitencier et ainsi
ainsi Edouard, nous ne pleurerions pas la perte de notre chère Violette
— Comment, Eodolphe, tu pouvais sauver Paul et tu ne l'as pas fait ? Doutes-tu maintenant de sa culpabilité, puisque tu semblés connaître le moyen qui Peut sauvé, ou n'écoutant que ton amour pour Violette et ta sympathie pour celui qu'elle avait pour Paul, dis-tu que tu l'aurais fait gracier habilement, pour le livrer coupable à l'affection ingénue de ma pauvre sœur *?
— Edouard, mon ami, cessons de parler de ce sujet peu pratique, maintenant que la fatalité a frappé les deux amants que nous regrettons. Cherchons dans le travail les distractions nécessaires à nos âmes éprouvées, vouons à l'ange disparu le culte sincère et éternel du souvenir. Quant à moi, je pourrais difficilement demeurer ici plus longtemps, je languirais dans le chagrin, peut-être dans le remords
— Quel remords, dit Edouard ?
— Assez, assez, je te prie, je souffre, tes questions m'importunent. Pour soulager ma vie désormais agitée par la douleur et les regrets, j'irai sous un autre ciel, respirer dans l'ivresse et le désespoir l'air rassurant de la liberté
Edouard le regarda surpris, croyant qu'il devenait fou
— Tu t'étonnes, Edouard, de ce langage oiseux et énigmatique, mais plus tard, si tu es épris d'un amour insensé, tu comprendras alors tout ce que peut engendrer de noirs desseins un esprit droit mais ivre et inconscient.
— Ciel ! Eodolphe, tu déraisonnes, et dans ton
délire tu semblés insinuer des choses qui t'accusent. Eeprends ton esprit, que la mort de Violette ne t'affecte pas au point de troubler ton équilibre. Ne t'accuse pas sottement d'être inhumain, parce que pour lui être agréable tu n'as pu sauver d'un châtiment mérité, l'homme vil qui serait devenu son époux légitime
— Pardon, Edouard, de mon égarement. Oublie mes propos délirants, j'ai la tête en feu et sens un poids énorme qui broie mon cœur. N'oublie jamais que j'ai beaucoup aimé Violette, que j'aurais tout sacrifié, tout entrepris pour lui plaire et me faire aimer d'elle. Le sort en a décidé autrement et la mort l'a emporté sur moi. Que son âme sainte jouisse du bonheur éternel dans le royaume de Dieu ! Moi, je pars demain, je vais loin d'ici, pour oublier toutes les traces d'un passé qui semblait me sourire et qui ne laisse plus dans mon cœur que des amertumes et des larmes. Je n'oublierai pas Violette, le souvenir de ses grâces, de sa grande nature exerce sans cesse la mémoire du cœur, mais je veux vivre loin du lieu qui me la fit voir si souvent, gaie d'abord, ensuite triste, solitaire, malade, mourante et enfin morte, ensevelie six pieds sous terre
— Eodolphe, ta douleur est grande il est vrai, mais celle de ma mère et la mienne ne le sont pas moins, cependant nous ne voudrions pas nous séparer de l'endroit funèbre où Violette dort son dernier sommeil. Si tu ne partais pas, nous trouverions une consolation dans les élans spontanés
et sincères que suggère notre cœur et nous deviendrions plus courageux en accomplissant un devoir dicté par l'affliction et l'amour. Nous irions quelquefois en pèlerinage au cimetière, nous agenouiller à son tombeau, arroser de nos larmes le gazon qui recouvre son auguste dépouille
— Edouard, mon ami, tu es bon comme ta sœur était bonne. J'admire en les approuvant tes nobles sentiments. L'ardent désir et l'insistance que tu mets à me garder près de vous ont raison de ma résolution ; je demeurerai pour vous voir et causer de celle qui n'est plus : nous pleurerons souvent !
— Merci, Eodolphe, pour ma mère qui t'aime, pour moi qui t'estime, car tu nous as habitués à t'affectionner comme l'un des nôtres, et ton départ aurait agrandi le vide qui s'est fait au sein de notre famille
— Mon cher Edouard, puisque le sort décide que je demeure ici, promets moi que tu ne parleras jamais de la conversation que nous venons d'avoir, ni à ta mère, ni au curé, ni à qui que ce soit, car j'ai peut-être outrepassé, dans mon délire, la limite que me commandaient la réserve, la discrétion, et mes paroles mal interprétées pourraient faire naître des soupçons injustes qui m'incrimineraient, me condamneraient.
— Eodolphe, je comprends l'état d'âme qui te dominait, la hardiesse de langage que te suggéraient tes bons sentiments à l'égard de ma sœur,
je saurai être digne. Hâte-toi de venir nous voir ; tu sais combien ma mère t'estime.
— Merci, dit Eodolplie en lui pressant affectueusement la main, au revoir, mon ami, il faut que je rentre chez moi. Dis à ta mère affligée que ma pensée est avec elle Au revoir.
Madame Monteil, bonne comme toutes les mères, pleurait la mort de son enfant. Chaque objet qui rappelait son souvenir lui causait une peine extrême. Excellente chrétienne, elle priait pendant de longues heures, afin de dissiper les nuages qui assombrissaient son âme et avec la plus grande ferveur, les plus beaux sentiments d'une piété sincère, elle accompagnait chaque Ave d'un soupir, sa prière s'achevait par un sanglot.
O grandeur du cœur maternel, océan de bonté et d'amour, tout concourt à l'éprouver et à le meurtrir. Un sourire de l'enfant le fait palpiter, sursauter de joie, une indisposition même légère le rend inquiet, l'étreint ! !
En face du vide qui s'était fait autour d'elle, des tortures morales qu'avait endurées son enfant, elle réalisait combien la mort a quelque chose de sinistre quand elle vient avant l'âge détruire de tendres affections. Elle se rappelait les dernières paroles de sa fille, et, plongée dans une réflexion
profonde, elle s'exerçait à les bien pénétrer, à s'y habituer, à les mettre en pratique. Elle se souvenait qu'avant de mourir, Violette lui avait dit en pleurant que Paul était innocent et combien elle désirait qu'elle la remplaçât anprès de son fiancé malheureux.
Elle avait cru, comme la plupart, à la culpabilité de Paul, maintenant elle croyait à son innocence et éprouvait pour lui de la sympathie, de la
pitié Et sa pauvre enfant qui l'avait tant
aimé, qui était morte en prononçant son nom !
Hélas î tout lui semblait trouble et anormal dans son existence. Son cœur était rempli de nuages, le ciel lui paraissait sillonné d'éclairs, s'entr'ouvrir et gronder sur sa tête, le monde avait dans son esprit l'aspect hideux d'êtres fautifs et suspects, d'agglomérations d'organes sensitifs,
mus par les passions, l'égoïsme et l'injustice
Paul était donc innocent et gémissait depuis bientôt deux ans dans cette maison réservée aux criminels, aux indignes Elle réunissait dans
son affection le souvenir de sa .fille, qui n'était plus, et celui de son fiancé malheureux. Se recueillant avec ferveur au pied du Juge suprême, elle reprenait à prier pour les deux êtres disparus.
Pour être agréable à l'âme vigilante de sa pauvre enfant et accomplir envers Paul le devoir que lui dictait sa nouvelle conviction, elle résolut de parler, d'essayer à éclaircir le drame mystérieux. Elle en parlerait à Eodolphe à sa prochaine vi-
site, elle affirmerait la certitude qu'elle avait d'une injustice commise contre Paul, et le gagnerait à faire des démarches pour obtenir sa liberté.
A cet instant, Edouard entrait en compagnie de Eodolphe qui s'avança triste et songeurfovers la mère désolée, en prière. Il s'inclina révérencieusement devant elle, balbutiant plutôt qu'il ne les dit, des paroles affectueuses qui sortaient péniblement de sa gorge convulsée
— Je vous remercie, Eodolphe, dit-elle, de ne pas nous oublier, de nous donner une preuve de la sincérité de votre amour, par l'évidence de votre affliction durable.
— Ah ! madame, dit Eodolphe, je serais un ingrat de déjà ne plus pleurer celle que vient à peine de nous enlever la mort inexorable. Après une grande catastrophe, il faut donner à la nature le temps d'en effacer les traces ; mais, madame, je suis atteint trop profondément, et le temps ne guérira jamais ma blessure. Pauvre Violette ! que de grandeur d'âme, que de dignité, de fermeté elle mettait tout naturellement dans un amour qui ne s'est jamais démenti. Madame, plus elle donnait des preuves de cet amour fidèle pour Paul, plus j'admirais son grand cœur qu'illuminait et embellissait encore davantage les traits délicats de sa figure. Oui, plus je l'aimais, quoiqu'il eut été plus naturel d'éprouver de la jalousie et de l'amertume, de lui voir préférer un autre que moi.
— En effet, Eodolphe, il est étrange que son
amour pour Paul ne vous ait ému et contrarié, puisque vous vouliez en faire votre épouse. Se peut-il que vous demeurassiez indifférent, sachant que vous n'aviez pas tout son cœur ?
— Vraiment, madame, j'ai été malheureux au début, parce que je m'illusionnais et que je croyais parvenir à faire absolument la conquête de son cœur. Mais chaque jour j'ai dû comprendre jusqu'où une femme peut aimer, combien son existence est imprégnée de cet amour véritable qui obscurcit et anéantit la raison, jusqu'à devenir indifférente à tout, gagner du courage en perdant ses forces, soupirer amèrement dans l'épreuve, sourire tendrement au souvenir du bien-aimé, pendant que le mal physique et les tortures morales rident ses joues, décharnent son corps et que la mort, là, tout près, creuse déjà sa fosse ! !
— J'ai tout vu cela, madame, j'ai compris le grand cœur qui battait dans la poitrine de votre fille, et quoique désespéré de ne jamais m'en faire aimer, j'ai réprimé l'ardeur de mon âme qui souffrait en demeurant l'esclave soumis de ses charmes, de sa grande nature, je l'aimai davantage, sans aucun espoir de voir mon amour partagé. Malheur ! ô malheur ! madame, qui s'est appesanti si lourdement sur la tête de cet homme qui gémit maintenant, sous les coups terribles, impitoyables
de la justice, et qu'un sort plus clément aurait dû faire l'honnête époux de votre fille ! Mais, hélas ! aux regrets et à la pitié que nous éprouvons pour une si malheureuse destinée, s'ajoutent peut-être des remords cuisants qui poursuivent et effraient certaines âmes injustes et
— Qu'avez-vous, Eodolphe, vous tremblez, vous hésitez ! Il y a du mystère dans ce que vous dites et vous semblez vous interrompre pour dissimuler des choses qui vous angoissent ! Ma pauvre Violette vous aurait-elle convaincu, vous aussi, avant de mourir, de l'innocence de Paul t En face de la triste réalité, sentez-vous votre cœur s'émouvoir à la pensée du malheur qu'éprouve votre ami d'enfance ?
—Madame, la fatalité s'est abattue sur des êtres qui nous étaient chers : Violette n'est plus, Paul, son légitime fiancé, expie misérablement dans le déshonneur un crime dont il n'est pas l'auteur et dont j'ai quelque peine à me rappeler le souvenir
— Vous le croyez donc innocent, Eodolphe î Quel est le motif qui vous fait penser ainsi, puisque vous étiez si certain de sa culpabilité %
— Ma raison, Madame, est la vôtre. Pour être agréable à l'âme de votre fille qui vous a demandé la pitié, vous vous suggestionnez que Paul est la victime d'une injustice ou d'une erreur judiciaire dont Violette paraissait connaître les détails. Votre fille n'a pu vous tromper. En mourant de chagrin, sans avoir réussi à réhabiliter son
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fiancé, elle vous a demandé dans son dernier soupir un peu de sympathie pour celui qui lui survivait, innocent mais malheureux. Vénérant votre* noble »fille jusque dans la mort, moi aussi, madame, je voue à Paul la même amitié que la
sienne, les même regrets et j'affirme mais
peut-être trop tard qu'il est innocent, mar
tyr!!
— Mais alors, mon ami, il faut lui faire rendre la liberté
— C'est inutile, madame, nous n'y pouvons rien. Le gouvernement ne le gracierait pas sur notre simple affirmation de son innocence, et ceux qui pourraient en fournir la preuve sont trop lâches pour accomplir ce. devoir. D'ailleurs, toutes les démarches que nous ferions sans résultat favorable ne rendraient pas à notre affection celle que la mort a couchée dans une froide tombe. Priez, madame, vous, qui êtes une bonne chrétienne, cherchez dans vos ferventes prières la consolation que Dieu répand dans les saintes âmes. Moi, je ne puis me faire entendre du ciel : j'ai usé ma voix à blasphémer contre lui et je reste avec mes forces pour lutter contre le chagrin les remords
— Ne vous désolez pas ainsi, Eodolphe. N'ajoutez pas à la peine irrésistible que vous cause la mort de ma fille l'aveu irraisonnable de votre indifférence en matière religieuse. Vous êtes bon, honnête, charitable, Dieu n'abandonne pas celui qui possède ces vertus
— Merci, madame, de la confiance que vous avez en moi, mais je sens là, dans mon cœur, dans ma conscience, une voix accusatrice qui me montre toute la noirceur de mon âme et j'éprouve un besoin presqu 'impérieux de vous crier que je suis un scélérat un démon ! !
— Calmez-vous, Eodolphe, je vous en prie. Cet emportement vous justifie à mes yeux, car ces propos accusateurs, désespérés, que vous portez contre vous-même pour vous montrer pire que vous l'êtes, me prouvent votre sensibilité, votre bonne nature.
— Madame, je n'ai pas honte de vous avoir ouvert mon cœur qui souffre de la même peine que le vôtre, mais je vous demanda ^pardon d'avoir étalé sans pudeur l'état langoureux de mon âme indifférente, rongée par le remords, "car il faut que je le dise je suis un criminelle suis un maudit!
Madame Monteil s'était levée; effrayée et tremblante
— Madame, dit Eodolpfie, ayez pitié de moi, je
m'oublie, je déraisonne. De grâce ne conservez pas un mauvais souvenir de ces paroles inconsidérées. Veuillez ne jamais faire allusion à ce
sujet pénible
— Que vous êtes étrange, mon ami," et mystérieux ! Mais trêve de tous ces
propos délirants, je les oublie à l'instant, en conservant l'espoir de vous revoir bientôt.
— Je ne saurais vous oublier, madame, vous la mère de cet ange adorable que nous ne reverrons plus jamais
Au revoir, madame.
Il sortit.
Plusieurs mois se sont écoulés pendant lesquels Bodolphe a continué de visiter la famille Monteil. Tous les jours ils allaient au cimetière prier sur la tombe de Violette, et revenaient le soir muets, recueillis, rapportant les pots de fleurs fanées qu'ils renouvelaient chaque jour. Au mois d'octobre et de novembre, à cette saison où la nature se dépouille de sa parure, où les feuilles sans sève tombent sur le gazon jauni, où les oiseaux fuient le climat qui s'annonce rigoureux, des silhouettes se dessinaient comme des ombres parmi les tombeaux muets du cimetière. A cinq heures du soir, il faisait déjà sombre et l'on entendait l'écho lugubre des pas sur le sol durci, de ces masses mouvantes semblables à des fantômes, s'agitant au milieu des pierres froides et immobiles, qui s'avançaient sinistres dans la nuit silencieuse.
Madame Monteil, Eodolphe et Edouard s'agenouillaient, priaient et reprenaient lentement le chemin de la maison, s'éloignant à regret de la bien-aimée qui demeurait seule dans la nuit
La saison froide était venue, les arbres s'étaient
chargés de frimas, la neige, comme un voile blanc couvrant la terre, étendait un dernier linceuil sur la dernière demeure de la bien aimée ; on dut abandonner pour quelque temps les visites au cimetière
On avait passé les longues et tristes soirées de cet hiver de deuil à s'entretenir des choses du passé, de l'avenir sombre qui commençait à rider les âmes éprouvées.
Puisque le sort en avait décidé ainsi, que la fatalité avait frappé sans pitié, en arrachant à l'affection de tous, la noble créature dont ils pleuraient la mort, ils cherchaient à calmer un peu leur douleur, en mettant à exécution ce pour quoi Violette avait manifesté le désir en mourant.
Madame Monteil ne perdait jamais l'occasion de s'apitoyer sur le sort malheureux de Paul. Eodolphe alors devenait pensif en baissant la tête avec un petit air approbateur. Edouard observait comme ce sujet agitait ce dernier, toutes les fois qu'on en parlait.
Le temps qui guérit tout a-t-il émoussé la grande douleur de Eodolphe, ou la monotonie d'un sujet qui l'énervait et l'importunait a-t-il attiédi son ardeur, toujours est-il qu'il avait espacé ses visites chez Madame Monteil et avait cessé tout-àfait d'y revenir
Un jour du printemps suivant, on apprit qu'il était très malade, qu'il avait fait demander à son chevet le curé de Oharlesbourg. Le saint abbé avait reçu ces mots :
Monsieur le Curé,
" Je suis très malade, je pourrais bien mourir ! Je vous en prie, venez confesser et absoudre un grand pécheur qui redoute la justice de Dieu. Mon âme est rongée par les remords ! !
Bodolphe.
Le ministre de Dieu n'avait pas différé un instant à accomplir un devoir aussi pressant et sérieux. Il était accouru auprès du jeune homme qui déjà extra vaguait et diminuait à vue d'œil.
Dans une chambre tenue dans une demi obscurité, une lumière blafarde vacille près du lit du malade qui délire. Une odeur pénétrante de remèdes et d'exhalaison fiévreuse répandue dans l'atmosphère annonce un dénouement redoutable, a quelque chose de sinistre. Cette scène anormale de la vie teintée de deuil a l'aspect hideux d'un combat que livre sournoisement la mort à un être qui se cramponne à la lumière, mais qui va succomber dans la lutte.
Tout craque dans son existence ; le mourant sent déjà sa vue se voiler, son esprit s'obscurcir. Dans un dernier élan, sa conscience coupable se réfléchit sur son passé, et d'une voix tremblante, remplie d'angoisse, il s'écrie : Chère Violette î Pauvre Paul ! O criminel que je suis ! ! Je meurs et le curé ne vient pas !
— Me voici, M. Rodolphe, me voici ; me reconnaissez-vous, c'est moi le curé, votre ami ?
Rodolphe avait ouvert de grands yeux, étendu ses deux bras décharnés et s'était mis à pleurer.
— Oui je vous reconnais, mon bon père, dit-il d'une voix affaiblie. Je mourrai donc en paix. Vous me bénirez après avoir arraché de ma conscience le fardeau qui m'écrase et qui m'entraînait en enfer. J'ai foi en la miséricorde de Dieu, et en quittant cette vie de misères, de crimes, j'emporterai dans ma tombe l'espoir d'obtenir mon pardon. Ecoutez, écoutez bien, mon père, il me tarde de vous dire la vie maudite que j'ai menée, avec autant d'hypocrisie que de mensonges. Maintenant qu'il ne me reste plus qu'à mourir, hâtez-vous de laver ma conscience avant que je ferme mes yeux à la lumière. Paul est innocent, et le misérable qui aurait dû subir le châtiment qu'il expie pour lui, est celui-là même qui vons confesse son crime. Oui, c'est moi, mon père, qui ai assassiné Martin, dans un moment de jalousie et de désespoir. J'aimais Violette éperduement, mais je savais qu'elle me préférait Paul à qui elle était fiancée. Aveuglé par mon amour, voulant à tout prix en faire mon épouse, ma conscience n'a plus reculé devant le seul moyen pratique qui devait me la faire posséder. Mais au lieu de voir mes vœux s'accomplir, j'ai vécu une vie malheureuse, ayant sans cesse devant les yeux ma conscience chargée de crimes et de remords. J'ai tué un être dans le vain espoir d'en mieux
atteindre un autre que j'aimais, mais j'ai donné contre une âme trop belle, trop noble pour moi ; j'ai échoué. Quel coup terrible j'ai porté là ! J'ai frappé une créature et, de ce même coup brutal, trois en sont mortes ! Dieu du ciel, ayez pitié de
moi! ! Faites entrer des témoins, je veux
m 'accuser devant eux.
Le religieux se leva, marcha droit à la porte de la chambre et l'ouvrit. La famille du mourant et Edouard Monteil priaient dans la pièce voisine.
— Venez, dit-il, Eodolphe veut vous parler avant de mourir. Il ne reste pas le temps de requérir la présence d'un magistrat pour prendre une déposition ante mortem ; vous serez donc les témoins de la déclaration qu'il va faire.
Tous se levèrent étonnés d'entendre de telles paroles. Ils suivirent en silence le religieux et pénétrèrent dans la chambre du moribond
— Priez pour moi après ma mort, dit-il, mes pauvres parents et mon cher Edouard, car je ne
suis qu'un misérable. Je suis l'assassin, le
meurtrier de Martin !
Tous se regardèrent avec épouvante en entendant ces paroles prononcées par le mourant, que l'angoisse et la mort tortnraient.
— Je vous autorise, mon père, à divulguer mon crime et à faire rendre la liberté à mon meilleur ami du passé, que j'ai perdu !
Le curé avait fait signe aux personnes présentes de se retirer. Toutes étaient sorties en larmes et pâles de frayeur.
Le religieux avait écouté en silence la confession du mourant. La tête incliné en avant vers le pénitent qui témoignait de son repentir par la douleur et les larmes, il murmurait doucement une prière. Le moribond souleva sa tête et saisissant le crucifix qu'il lui présentait, il le baisa avec amour en éclatant en sanglots.
— Mon ami, dit le curé, Dieu est bon. Il est miséricordieux. Que votre repentir soit proportionné à la grandeur de votre crime et vous serez pardonné ; à tout péché miséricorde
Vous allez mourir, Bodolphe, que la mort ne vous effraie pas. En mourant chrétiennement dans un repentir sincère, une vie plus belle, bienheureuse, vous attend, après que vous aurez racheté celle que vous avez menée dans le crime et que vous regrettez
Le criminel pleurait en écoutant les saintes paroles du ministre de Dieu
Le hoquet précurseur de la mort entrecoupait de temps en temps une prière qu'il récitait à demi-voix. Prenant le crucifix qu'il tenait pressé sur son cœur, il le portait à ses lèvres brûlantes et le baisait avec piété. Le curé priait toujours....
TJn instant après, l'agonisant se raidit dans tout son corps, sa figure fut agitée par des convulsions, ses yeux hagards fixèrent dans le vide, un cri rauque sortit de sa bouche entr'ouverte et finit doucement dans un souffle imperceptible, paralysée : c'était son dernier soupir.
La nouvelle de cette mort et l'aveu du crime mirent tout en émoi dans la ville de Québec, où le défunt avait de nombreuses connaissances. L'épouvantable nouvelle faisait le sujet de toutes les conversations et plusieurs restaient incrédules devant l'invraisemblance d'une action en aussi flagrante opposition avec une vie qui leur semblait avoir été digne et honorable. Il fallut bien se rendre à l'évidence quand le curé de Charlesbourg, suivant le désir de Eodolphe et l'autorisation qu'il lui en avait donnée, adressa au procureur-général une lettre qui contenait la confession du mort et le témoignage des personnes présentes à son aveu. Il demandait l'élargissement de l'innocent qui expiait un crime qu'il n'avait pas commis.
On s'apitoya sur le sort du malheureux qui fut rendu à la liberté après avoir porté, pendant deux années, la livrée honteuse du forçat.
Paul avait vieilli, ses cheveux avaient blanchi, ses yeux caves, enfoncés dans des orbites amaigries, son teint hâlé et son front ridé, ont donné à tous une pâle idée de la torture morale, du désespoir qu'a endurés en silence l'innocent qu'on avait jugé indigne de la société des hommes.
Avec la réhabilitation est revenue la liberté, mais, hélas ! il était trop tard, le malheureux ne retrouva jamais son bonheur perdu !
C'est au mois de mai. Tout renaît dans la nature. La prairie reverdit, les fleurs embaument Pair, les arbres rajeunissent, le bocage reprend sa gaieté.
Un soir, après que le crépuscule eût fait place à la nuit silencieuse, une ombre s'avança lentement dans le champ des trépassés. Se baissant et se relevant comme quelqu'un qui cherche une adresse, dans une grande rue déserte, elle pénétra mystérieuse dans un étroit et sombre sentier, bordé d'arbres et funèbre comme la mort.
Paul cherchait la tombe de sa bien aimée et venait s'y agenouiller, prier et baiser son tombeau
Dans sa fosse profonde, sa bien-aimée dort son dernier sommeil. Tout alentour est silencieux et solitaire, tout se tait pour ne pas troubler le repos des défunts. La voyageuse hirondelle sillonne sans bruit l'atmosphère funèbre, la brise passe légère en effleurant les tombes, des souffles doux comme le zéphir, remplissent l'espace sombre et caressent mollement la nature endormie, en léchant l'aubépine et les roses, des sifflements et des chants lugubres, semblant venir d'esprits habitants de l'espace et gardiens de la nuit, passent et chuchotent en pleurant. La lune est claire et sourit dans le ciel, mais la route est sombre sous les rameaux enlacés des saules, les fleurs dorment sur la tombe de la morte.
Il n'est plus d'heure brève et les amants ne se hâtent plus ! Seule, dans le sombre azur, Pâme veuve est remplie de pensées tristes et s'abîme dans un abandon déchirant ! La séparation durera plus qu'un instant, cet instant durera l'éternité ! !
— Noble créature, bien-aimée Violette, dit-il, en se déchirant le sein de douleur, tu m'es ravie mais je demeure et je serai ton époux dans la mort même !
Comme deux fleurs sur une même tige, notre destin suivait le même cours, mais une vipère rampant dans l'herbe a jeté sur nous son venin en guise de rosée et a brisé nos existences. Fleur meurtrie, en te repliant sur toi-même et agonisant dans ta sève, empoisonnée, tu as succombée en conservant ton parfum dans ta corolle bien close. Merci, ange aimée, sois bénie !
L'injustice des hommes a déjoué avec ironie les desseins de Dieu : Le premier nous rue dans la mort, et le second nous voulait pleins de vie, car nous étions purs, honnêtes et fidèles à ses lois î
0 justice injuste, tu n'es qu'une grimace, qu'un mensonge : tu dis refléter ici-bas la justice de Dieu et tu sacrifies aveuglement ses innocents sujets ! Cahot ! !
Violette, mon épouse, je te survis, hélas ! O nialhçur cent fois grand ! Mais pourquoi donc vivre maintenant, sinon pour toujours te pleurer.
Que mes larmes servent de rosée à ces fleurs que je jette sur ta tombe, et que les cendres qui
restent de ton adorable corps en soient parfumées. Que ton âme bien-heureuse et bien-aimée accompagne, soutienne ma vie chancelante et malheureuse : Il n'est plus de bonheur pour moi !
Et l'on vit comme une ombre s'élever de terre, longer lentement la grand allée du cimetière et s'éloigner en soupirant.
Enregistré conformément à, l'acte du Parlement du Canada, en l'année dix-neuf cent, par Paul-Emile Prévost, M. D., au bureau du ministre de l'agriculture, à Ottawa.