‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 83 sur 140 · V. LE éMOIS · texte numérisé non relu

V. LE éMOIS

Le Palais-Royal se meurt ! le Palais-Royal est mort I Les passants y hâtent le pas, les boutiques s'y ferment, les arbres eux-mêmes s'y étiolent. Où sont les beaux jours de 1789 où « une orange lancée de n'importe quelle fenêtre ne serait pas tombée à terre» ? Comme autour de tous les moribonds les consultations abondent, les uns veulent y mettre la Banque de France, les autres abattre la façade du nord et aplanir le sol entre le jardin et la Bourse. Allons-y de notre catholicon : Pourquoi ne pas transformer le Palais-Royal en un splendide jardin d'hiver au moyen d'un vitrage s'arrondissant au-dessus des toits ? De là à lui rendre son ancienne destination galante qui fit sa vogue au siècle dernier, il n'y a qu'un pas. Le Casino de Paris serait dégoté 1 Un immense Palmarium avec orchestres, théâtres, tableaux vivants, danses et défilés, jardins sacrés d'Aphrodite, le tout dans des flots de soleils électriques, l'idée est séduisante. Du moment que la Ville-Lumière n'est plus que le bordel du monde, du moins qu'elle puisse montrer un Voluptuarium artistique, délicat, somptueux et franc !

Autre disparition, l'ancienne Cour des Comptes. A vrai dire, c'est un peu dommage et le bâtiment neuf qui la remplacera n'aura certainement pas la grande allure de cette ruine poussinesque. Ceci dit» et puisque « le Dieu de l'utile implacable et serein » exige qu'on mette à profit l'emplacement, une gare, une simple gare de chemin de fer est hautement préférable à tous'les musées d'art décoratif et autres parthénons bureaucratiques qu'on nous proposait. On se demande comment certaine presse indépendante est si rageusement hostile à la pénétration de Paris parles grandes compagnies de chemins de fer quand on sait que le conseil municipal, émanation des mastroquets, fera toujours échouer (comme depuis 25 ans) tout métropolitain par qui peut-être reflueraient vers la banlieue les clients des bons mastroquets.

Le Figaro réunira-t-il en volume les interwiews de comédiens en vacances qu'il nous a si généreusement distribuées ces dernières semaines ? Ce serait à souhaiter ; peu de documents humains sont plus consolants pour la modestie du plus sot des lecteurs. Ah ! ces questions ! Quels sont vos auteurs favoris? Faites-vous de la toilette? Y flirte-t-on? Décidément M. Jules Huret est le roi des pince-sans-rire," et la leçon de l'Enquête littéraire n'a pas profité aux victimes de l'Enquête théâtrale. A qui le tour de se faire giboyer?

Philosophons : Il faut, en toute société, que Dame Curiosité ait sa pâture. Si cabotins et cabotines n'étaient pas là, ça retomberait sur d'autres et ce serait pire. Avez-vous jamais pensé (ceci meyient à l'esprit à propos des graves et bien intentionnés provinciaux qui souhaiteraient que les Chambres résidassent ailleurs qu'à Paris) au gonflement soudain de nos honorables s'ils emplissaient à huit ou neuf cents une petite ville de leurs intrigues, de leurs potins, de leur importance sans contrepoids? Par contre, concevez l'aplatissement subit d'un député tout battant neuf débarquant à Paris : dans les rues, dans les omnibus, aux terrasses de café, dans les couloirs de théâtre, il n'entend pas un mot de politique, il ouvre les journaux et les revues, on n'y parle ni de lui ni de ses collègues; chacun s'intéresse beaucoup plus à la rentrée de Mounet-Sully qu'à celle de Clemenceau et aux dessous de la divette qu'à ceux de la concentration. Certainement son beau feu du Café du Commerce ou du Cercle Progressiste en pâlit, il doute de lui, de sa mission salvatrice, et au lieu de faire des lois, il va boire des bocks, lui aussi, aux Folies-Bergère, N'est-ce pas tout gain ?

Une édition complète des feuilletons dramatiques de Théophile Gau* tier? Cinquante volumes in-8 ? Il faut vraiment que ceux qui lancent l'idée aient des illusions sur la puissance librivore de nos contemporains. Combien de nous ont lu seulement le choix des feuilletons du bon Théo déjà publié en 5 ou 6 volumes ? Vraiment, loin d'extensionner il faudrait condenser encore, quitte à pêcher d'ailleurs quelque perle oubliée

dans les 45 in-8 dont on nous menace, et si l'on veut nous gratifier d'une édition nouvelle, se contenter d'un simple volume où l'on réunira les meilleurs de ces feuilletons, ceux surtout qui se rapportent aux chefsd'œuvre, car à quoi bon connaître, à moins d'une verve extraordinaire dans l'à-côté ou dans l'éreintement, les amplifications professionnelles sur tel ou tel drame oublié d'un sous-Ponsard ou d'un vice-Laya ?

Inutile de le nier, la culotte de nos cycleuses est en baisse, et la jupe est en voie de prendre sa revanche, non la jupe banale des anglaises bonne au walking comme au pedaling, mais la jupe courte et flottante, autrement gracieuse en son vol que le bouffant zouave de ces derniers temps; la culotte pour dames n'est gracieuse que demi-collante et s'arrêtant à la jarretière, elle n'est donc possible qu'aux dames svettes et consentant à ne rien cacher de leur sveltesse ; comme il faut respecter toutes les licences, même celle de n'en pas prendre, que les cœurs moins hardis adoptent la jupe légère ou la blouse russe (celle-ci la seule décente vraiment) et condamnent l'horrible sac flasque ballottant jusque sur les boutons des bottines !

Il n'est point de mince détail qui n'ait sa signification. Le Musée du Luxembourg se trouvait à l'étroit. Pour s'agrandir, il pouvait enfler à droite au détriment du public, ou enfler à gauche au détriment d'un bureaucrate quelconque. A droite l'enflure était une excroissance criarde, offensant l'œil ; à gauche l'aile ajoutée aurait été cachée par le retour en équerre du bâtiment principal et par là verdure du jardin particulier des bureaucrates. Qui croyez-vous qu'on ait sacrifié, le budgétivore ou le public ?,.. Eh oui 1 vous avez deviné.

Le voyage du Czar a réveillé le génie esthétique de M. Protocole, et les gazettes ont reçu les confidences des bons citoyens désireux de relever par un costume coruscant le prestige personnel de M. Félix Faure. On a même proposé l'uniforme de Bonaparte, premier consul, ce qui est un eucouragement délicat à de futurs Marengos. Le fait est que rien que dans la sacrosainte décade on a le choix : pourquoi pas l'habit vert-olive de Robespierre, le chapeau à plumes du directeur Barras, le bonnet à queue de renard du savetier Simon ? Mieux encore, puisqu'il sied de réconcilier tous les régimes en la personne enthousiasmante de notre Pouvoir exécutif, que M. Félix Faure se fasse successivement la tête de tous les présidents, empereurs ou rois qui ont représenté la France. Un par jour ! Il ne serait pas si mal que ça en Pharamond, cet homme !

Plaisanterie à part, le jour où l'on reconnaîtra que le rôle de l'armée est autant de conserver la beauté rythmique du mouvement collectif que de défendre la patrie sur les champs de bataille (si cela n'était pas, pourquoi conserverait-on les musiques militaires ?) on reviendra à la tradition des beaux costumes à dorures et à panaches. Autant la tenue de campagne est grise et neutre, autant la tenue de ville devrait être somptueuse

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et rayonnante. A Paris où la garnison est nombreuse, pourquoi ne pas faire de l'armée le musée vivant de nos gloires en donnant à chaque régiment un costume historique ? Gens d'armes du Béarnais, Mousquetaires Richelieu, Dragons du Roi Soleil, Hussards de Lauzun, Chasseurs de La Fayette, Cuirassiers de Valmy, Grenadiers de la Vieille Garde, Chasseurs d'Afrique, Guides et Cent-Gardes, ce défilé de cavalerie vaudrait bien ceux de Longchamps. Chaque jour un régiment traverserait Paris dans un sens ou dans l'autre, et l'âme nationale s'exalterait chaque 24 heures d'un millimètre 1

Saint-Antoine.

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