CHAPITRE XI
Il était plus de midi lorsque nous arrivâmes à Spring-Mea-
(low, où le colonel Moore nous avait attendus depuis le matin avec une grande impatience; niais, comme il se trouvait avoir ù ce moment beaucoup de monde à dîner, il était trop absorbe par1 les soins multiples de sa réception pour pouvoir s'occuper immédiatement de nous. Pourtant, il ne sut pas plutôt notre retour, qu'il envoya à M. Gordon les cinq cents dollars promis en un rouleau de bank-notes. L'œil du traficant flamboya à cette vue, et rien ne peut rendre l'empressement joyeux avec lequel ce malheureux tendit la main pour recevoir le prix de sa délation. A ce moment, je le regardai bien en face; ses yeux rencontrèrent les miens. Il changea aussitôt de figure: il rougit et pâlit successivement : la honte, le remords, le mépris de soi-même, se peignirent sur son visage. Il se hâta de serrer l'argent dans sa poche, et s'éloigna sans mot dire.
Cassy et moi lûmes conduits aux ('tables et enfermes dans une petite pièce étroite et obscure qui tantôt servait de magasin à blé et tantôt de prison pour les esclaves réfractaires. Nous nous assîmes sur le plancher, car le lieu ne possédait pas d'autres sièges, et la pauvre Cassy tomba dans mes bras. Son (diagrin et sa terreur éclatèrent de nouveau, et elle pleura amèrement. Tandis que mes baisers séchaient ses larmes, je m'efforçai de la consoler. L'entreprise ét;iit difficile; qu'au-
rais-je pu lui dire pour lui rendre courage? Plus je parlais plus elle pleurait; s'attachant à moi dans une étreinte convulsive : « Il nous tuera, il nous séparera pour toujours ! » murmurait-elle d'une voix basse et à peine distincte. A tout ce que je pus lui dire, ce fut sa seule et invariable réponse.
«Je répondis à son étreinte passionnée et la serrai contre mo1 avec une sorte de désespoir. Comme elle, je sentais que nous étions unis pour la dernière fois, et cette idée tombait sur mon cœur avec une amertume <|ue le souvenir de nos précédentes félicités rendait encore plus horrible. Je l'étouffai presque sous mes baisers , mais le feu qui empourprait ses Joues n'était pas celui du plaisir. L'instante séparation qui nous menaçait n'était pas seulement affreuse dans l'avenir» elle nous ôtait toute capacité de bonheur (\î>* le temps présent" Sans cette perspective, avec ma Cassy dans mes bras, que m'eussent fait les ebaînes, les cachots ï Mais, au moment de la perdre, et pour toujours peut-être, ses lèvres n'avaient plus de saveur pour moi , son sein n'était pour moi qu'oreiller de douleur, et, bien que je ne pusse me détacher d'elle, chacun de nos embrassements semblait augmenter sa douleur et la mienne propre.
Plusieurs heures pour nous s'écoulèrent ainsi. Depuis le matin, nous n'avions pris aucune nourriture, et personne n'eut même la charité de songer à nous apporter un verre d'eau. La chaleur et l'atmosphère suffocante de ce réduit, où l'air ne pénétrait pas, avaient encore augmenté la fièvre qui brûlait notre sang, et nous souffrions cruellement de la soif. Oh ! combien amèrement je regrettai alors notre source fraîche, l'air embaumé et pur, la liberté perdue pour nous!
Vers le soir, nous entendîmes des pas, et reconnûmes la voix du colonel et celle de son intendant. Ils ouvrirent la porte, et nous donnèrent l'ordre de sortir. D'abord, le passage de l'obscurité à la lumière éblouit tellement mes yeux, que je ne pus rien distinguer; mais, bientôt après, je m'aperçus que nos visiteurs étaient accompagnés de Pierre, grand