‹ L'escole des femmesChapitre 26 sur 49 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ARNOLPHE, AGNES

ARNOLPHE

i^A promenade est belle.

AGNES

Fort belle.

ARNOLPHE

Lebeauiour!

AGNES

Fort beau !

Quelle nouuelle?

AGNES

Le petit chat est mort.

ARNOLPHE

C'est dommage : mais quoy Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soy. Lorsque i'estois aux champs n'a-il point fait depluyc?

AGNES

Non.

ARNOLPHE

Vous en nuy oit-il?

AGNES

lamais ie ne m*ennuye.

ARNOLPHE

Qu^auez-vous fait encor ces neuf ou dix iours^ry ?

AGNES

Six chemises, ie pense, et six coiffes aussi.

ARNOLPHE ayant vn peu resué.

Le monde chère Agnes, est vne estrange chose. Voyez la médisance, et comme chacun cause.

Quelques voisins m^ont dit, qu'vn ieune homme inconnu, Estoit en mon absence à la maison venu ; Que vous auiez souffert sa veuô et ses harangues : Mais ie n'ay point prisfoy sur ces méchantes langues. Et i'ay voulu gager que c'estoit faussement...

AGNES

Mon Dieu, ne gagez pas, vous perdriez vrayment.

Quoyl c'est la vérité qu*vn homme...

Chose seure.

Il n*a presque bougé de chez nous, ie vous iure.

ARNOLPHE a|?tfr/.

Cet adueu qu'elle fait auec sincérité, Me marque pour le moins son ingénuité.

Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que i*auois défendu que vous vissiez personne.

AGNES

Oûy : mais quand ie I'ay veu, vous ignorés pourquoy Et vous en auriez fait, sans doute, autant q^ue moy.

ARNOLPHE

Peut-estre : mais enfin, contez-moy cette Histoire.

AGNES

Elle est fort estonnante et difficile à croire, l'estois sur le Balcon à trauailler au frais, Lorsque ie vis passer sous les arbres d'auprès Vn ieune homme bien fait, qui rencontrant ma veuô, DVn humble reuerence aussi-tost me salué :

Moy, pour ne point manquer à la ciuilité, le fis la reuerence aussi de mon costé.

Soudain, il me refiait vne autre reuerence:

Moy, i*en refais de mesme vne autre en diligence; Et luy d'vne troisiesme aussi-tost repartant, D*vne troisiesme aussi i'y repars à Pinstant. II passe, vient, repasse, et tousiours de plus belle Me fait à chaque fois reuerence nouuelle :

Et moy, qui tous ces tours fixement regardois, Nouuelle reuerence aussy ie luy rendois.

Tant, que si sur ce point la nuit ne fut venue. Toujours comme cela ie me serois tenue; Ne voulant point céder ny receuoir Pennuy, Q.u'il me pust estimer moins ciuile que luy.

Fort bien.

AGNES

Le lendemain estant sur nostre porte, Vne vieille m*aborde en parlant de la sorte : Mon enfant, le bon-Dieu puisse-t-il vous bénir. Et dans tous vos attrais long-temps vous maintenir. Il ne vous a pas faite vne belle personne, Afin de mal-vser des choses qu'il vous donne; Et vous deuez sçauoir que vous auez blessé Vn cœur, qui de s'en plaindre est aujourd'huy forcé.

XRNOLPHE à pat't.

Ah ! supost de Sathan, exécrable damnée.

AGNES

Moy, i'ay blessé quelquVn? fis-je toute estonnée.

40 LESCOLE DES FEMMES.

Oûy, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ; Et c'est l'homme qu'hier vous vistes du Balcon. Helas ! qui pourroit, dis-ie, en auoir esté cause ? Sur luy sans y penser, fis-je choir quelque chose Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mai. Hé, mon Dieu ! ma surprise est,fis-je, sans seconde ! Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? Oûy, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas Ma fille, ont vn venin que vous ne sçauez pas : En vn mot, il languit le pauure misérable; Et s'il faut, poursuiuit la vieille charitable, Que vostre cruauté luy refuse vn secours, C'est vn homme à porter en terre dans deux iours. Mon Dieu! l'en aurois,dy-ie,vnedouleurbien grande. Mais pour le secourir, qu'est-ce qu'il me demande ? Mon enfiant, me dit-elle, il ne veut obtenir, Que le bien de vous voir et vous entretenir : Vos yeux peuuent eux seuls empescher sa ruine, Et du mal qu'ils ont fait estre la médecine.

Helas! volontiers, dis-je, et puis qu'il est ainsi. Il peut tant qu'il voudra me venir voir icy.

ARUOLPUE à part.

Ahl sorcière maudite empoisonneuse d'ames^ Puisse l'Enfer payer tes charitables trames.

AGNES

Voila comme il me vit, et receut guerison.

Vous-mesme, à vostre aduis, n'ay-je pas eu raison t Et pouuois-je, après tout, auoir la conscience De le laisser mourir faute d'vne assistance?

Moy qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir. Et ne puis, sans pleurer, voir vn poulet mourir.

ARNOLPHE^tf*.

Tout cela n'est party que d'vne ame innocente : Et l'en dois accuser mon absence imprudente»

Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs Exposée aux aguets des rusez séducteurs, le crains que le pendart, dans ses vœux téméraires, Vn peu plus fort que jeu n*ait poussé les affaires.

AGNES

Qu*auez-vou8 ; vous grondez, ce me semble, vn petit, Est-ce que c'est mal fait ce que ie vous ay dit ?

ARNOLPHE

Non. Mais de cette veu$ apprenez-moy les suites, Et comme le ieune homme a passé ses visites.

AGNES

Helas! si vous sçauiez comme il estoit rauy?

Comme il perdit son mal, si tost que ie le vy; Le présent qu'il m'a fait d'vne belle cassette. Et l'argent qu'en ont eu nostre Alain et Georgette; Vous l'aymeriez sans doute, et diriez comme nous...

ARNOLPHE

Otly, mais que fais6it-il estant seul auec vous?

Il iuroit, qu'il m'aimoit d'vne amour sans seconde, Et me disoit des mots les plus gentils du monde ; Des choses que iamais rien ne peut égaler.

Et dont, toutes les fois que ie Tentends parler, La douceur me chatouille, et là dedans remuô Certain ie ne sçay quoy, dont ie suis toute émeuô.

ARNOLPHE a ;)flr^ O fâcheux examen d'vn mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal I Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses, A Agnét. Ne vous faisoit-il point aussi quelques caresses ?

AGNES

Oh tant, il me prenoit et les mains et les bras, ^t de me les baiser il n'estoit iamais las.

ARNOLPHE

^f^y^yfi^^ Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelqu'autre chose? tnteratte. q^^

AGNES

Hé, il m'a...

ARNOLPHE

Quoy?

AGNES

Pris...

ARNOLPHE

Euh!

AGNES

ARNOLPHE

Plaist-il ?

le n'ose, Et vous vous fascherez peut-estre contre moy.

ARNOLPHE

Non.

AGNES

Si fait.

ARNOLPHE

Mon-dieu I non.

AGNES

lurezdonc vostre foy«

ARNOLPHE

Ma foy, soit.

Non.

Si.

AGNES

I! m'a pris, vous serez en colère.

ARNOLPHE

AGNES

Non^ non, non, non ! Diantre! que de mystère! Q.u*e8t-ce qu'il vous a pris?

AGNES

AKnOLPHE à part.

le souffre en damné.

AGNES

Il m'a pris le ruban que vous m'auiez donné.

A vous dire le vray, ie n'ay pu m'en deffendre.

ARNOLPHE reprenant haleine.

Passe pour le ruban. Mais ie voulois apprendre, S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNES

Comment? Est-<e qu'on fait d'autres choses ?

ARNOLPHE

Non pas.

Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède ?

AGNES

Non.. Vous pouuez iuger s'il en eust demandé, Que pour le secourir i'aurois tout accordé.

ARNOLPHE

Grâce aux bontez du Ciel, i'en suis quitte à bon conte. Si i'y retombe plus ie veux bien qu'on m'affronte. Chut. De vostre innocence, Agnès, c'est un effet ; le ne vous en dis mot, ce qui s'est fait est fait, le sçay qu'en vous flattant le Galand ne désire Que de vous abuser, et puis après s'en rire.

AGNES

Oh! point. Il me Ta dit plus de vingt fois à moy.

ARNOLPHE

Ah ! vous ne sçauez pas ce que c'est que sa foy. Mais enfin, apprenez qu'accepter des cassettes, Et de ces beaux blondins écouter les sornettes; Que se laisser par eux à force de langueur Baiser ainsi les mains, et chatouiller le cœur. Est vn péché mortel des plus gros qu'il se fasse.

AGNES

Vn pechéy dites-vous, et la raison de grâce r

ARNOLPHE

La raison ; la raison, est l'arrest prononcé, Que par ces actions le Ciel est courroucé.

AGNES

Courroucé. Mais pourquoy faut-il qu*il s'en courrouce ; C'est vne chose, hélas! si plaisante et si douce, l'admire quelle ioye on gouste à tout cela, Et ie ne sçauois point encor ces choses là.

ARNOLPHE

Ouy; c'est vn grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils, et ces douces caresses; Mais il faut le gouster en toute honnesteté, Et qu'en se mariant le crime en soit osté.

AGNES

N'est-ce plus vn péché lors que l'on se marie?

ARNOLPHE

Non,

AGNES

Mariez-moy donc promptement, ie vous prie.

ARNOLPHE

Si vous le souhaitez, ie le souhaite aussi, Et pour vous marier on me reuoit icy.

Est-il possible?

ARNOLPHE

Oûy.

AGNES

Que vous me ferez aise !

ARNOLPHE

Oûy, ie ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

AGNES

Vous nous voulez, nous deux.

ARNOLPHE

Rien de plus asseuré.

AGNES

Que si cela se fait, ie vous caresseray !

ARNOLPHE

Hé, la chose sera de ma part réciproque.

AGNES, le ne reconnois point, pour moy,quand on se mocque. Parlez-vous tout de bon?

ARNOLPHE

Oûy, vous le pourrez voir,

AGNES

Nous serons mariez ?

ARNOLPHE

Oûy.

AGNES

Mais quand?

Dés ce soir.

AGNES riant.

Dés ce soir?

ARNOLPHE

Dés ce soir. Cela vous fait donc rire?

AGNES

Oûy.

ARNOLPHE

Voui voir bien contente, est ce que ie désire.

AGNES

Helasl que ie vous ay grande obligation!

Et qu'auec luy i'auray de satisfaction !

ARNOLPHE

Auec qui ?

AGNES

Auec... là.

ARNOLPHE

Là... là n'est pas mon compte.

A choisir vn mary, vous estes vn peu prompte. C'est vn autre en vn mot que ie vous tiens tout prest. Et quant au Monsieur, là, ie pretens, s'il vous plaist, Deust le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qju'auec luy désormais vous rompiez tout commerce ; Que venant au logis, pour vostre compliment Vous lui fermiez au nez la porte honnestement, Et luy iettant, s'il heurte, vn grez par la fenestre. L'obligiez tout de bon à ne plus y parestre. M'entendez-vous, Agnes? Moi, caché dans vn coin, De vostre procédé ie seray le témoin.

AGNES

Las ! il est si bien fait; c'est...

ARNOLPHE

Ah que de langage !

AGNES

Je n'auray pas le cœur...

ARNOLPHE

Point de bruit dauantage.

Montez là-haut.

AGNES

Mais quoy, voulez- vous...

ARNOLPHE

C*est assez le suis Maistre, ie parle, allez, obéissez.

Fin du Second Acte.

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