XXXIV INTRODUCTION
Si le poète a été avare de renseignements sur sa personne^ il nous a du moins fait savoir à qui il se proposait d'envoyer son œuvre. « Avant que mon « roman soit connu en France », nous dit-il dans les derniers vers, « je veux qu'il aille jusqu'au gentil « comte de Hainaut, qui lui donnera la vogue. On « m'a conté de lui tant de bien que je ne veux pas « qu'un autre que lui le reçoive. Parce qu'il est de « si grand renom, je veux qu'il soit le premier à « l'avoir. Il n'est homme, de Tournai à Reims, qui « sache aussi bien apprécier un beau dit. Mon <c roman sera bien placé, et j'y gagnerai d'entrer « en relation avec le comte, s'il y trouve plaisir. »
Littré, qui a cité ce passage dans Y Histoire littéraire (XXII, 817), ne s'est pas préoccupé de savoir qui était ce comte de Hainaut. On ne peut guère, à mon sens, hésiter qu'entre deux personnes : Baudouin V, dit le Courageux (Baudouin VIII comme comte de Flandre), comte de Hainaut en 1171, mort en 1196, et Baudouin VI (IX comme comte de Flandre), son fils, qui devint empereur de Constantinople en 1204. Ils avaient l'un et l'autre des goûts littéraires. Baudouin V était, au témoignage de l'historien Jacques de Guise S versé dans les études latines, et surtout dans la poésie. Quant à son fils, l'empereur de Constantinople, si l'on n'admet plus maintenant qu'il ait composé des vers provençaux 2, on sait du moins qu'il était
1. Annales de Hainaut ^ 1. XVIII, ch. i, éd. du marquis de Fortia d'Urban, XII,ao6.
2. Raynouardy.C/roûr de poésies originales des troubadours, V«
l'auteur de L*ESC0UFLE XXXV
courtois et généreux, qu'il aimait les tournois et les fêtes ', qu'il possédait toutes les qualités que les trouvères aimaient à louer. Le chroniqueur Jacques de Guise nous apprend qu'il avait fait composer une sorte d'histoire universelle dans laquelle les récits qui concernaient sa famille étaient traités avec un soin particulier *. Il est donc permis de supposer qu'il avait hérité du goût que son père et sa tante, la comtesse Yolande, avaient pour la littérature française. De toute façon, que l'on se décide pour Baudouin V ou pour Baudouin VI, le poème a dû être achevé et présenté avant 1204, époque où Baudouin VI devint empereur.
i52] lui a attribué la pièce Pois vendent qu*el tond e pel, en réponse à Folquet de Romans. Mais elle est précédée, dans le ms. unique qui nous Ta conservée, de ces mots Lo coms de Blandra {Archiv fur dos Studiumder neueren Sprachen^XXXWf 406), ce qui signifie a le comte de Biandrate » (en Piémont), et non « le comte de « Flandre ». L'erreur deRaynouard a été reproduite par de nombreux auteurs dont aucun ne parait avoir été frappé de Tinvraisemblance de cette attribution : par Emeric David, dans V Histoire littéraire (XVIII , 622); par Arthur Dinaux, Trouvères brabançons^ P-70; par Bartsch, dans son Gri/K^m^ jffir Geschichte der provew(alischen Literatur, où il place la pièce en question (p. i36) sous la rubrique Graf von FlandemICt jRomâ[»zâ,XIX,64, note i.
1. Voici en quels termes Thistorien Gislebert du Mont parle de lui:
Hic qmdem cornes, in dapibus semper affluens, domum suam honestis et splendidis cibis semper procuravit. De expensis autem ejus grandibus, tam in magnarum celebratione curiarum quam in guerrarum et torneament^rum exercitiis, et de beneficiis probis militibus collatîs, et qaod milites semper verbis dulcibus et decentibus allocutus fùerit... tacendum non est (Pertz, Script, XXI, 52 1).
2. Annales de Hainaut 1. XIX, ch. v^ édition du marquis de Fortia d'Urban, XIII, 244-6. Cf. Histoire littéraire, XXI, 757.