AUX ESPAGNOLS
En présence de l'anarchie mentale et morale des sociétés modernes, en présence de la faiblesse actuelle du catholicisme, qui malgré sa belle morale exerce si peu d'influence sur les hommes, en présence enfin delà science qui, quoique incomplète et sans destination morale, domine de plus en plus rintelligence humaine, un éminent penseur catholique, Joseph de Maistre, désirait et prévoyait même l'aUiance de la religion et de la science, si indispensables toutes deux au bonheur de notre espèce. Au commencement de ce siècle, après avoir annoncé que l'univers était dans l'attente d'un grand événement, il s'écriait en véritable prophète : « Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ; l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée ; et peut-être même existé-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVIII® siècle qui dure toujours (1). »
Cet homme, en effet, venait de naître en 1798. C'était Auguste Comte.
Doué d'un génie merveilleux, il s'assimila de bonne heure
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Dernier entretien.
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toute la science humaine. Il en sentit bientôt les points faibles et ce qui lui manquait pour qu'elle pût prétendre à la direction effective des esprits. Dès lors il se proposa de la compléter en lui ouvrant le domaine de Thistoire et de la morale, et de fonder sur elle une doctrine générale capable de présider à la réorganisation de la société. Telle est la pensée de sa jeunesse qu'il réalisa dans son âge mûr, suivant rheureuse expression dont se servit Alfred de Vigny, pour caractériser une grande vie.
Le caractère organique et constructeur des premiers écrits d'Auguste Comte frappa vivement M. de Lamennais, un des chefs de l'école catholique d'alors, qui lui envoya ses félicitations.
Mais, après ces premiers essais, il se confina dans une vie de travail et de méditation, supportant vaillamment le sentiment de l'oubli de ses contemporains et la haine de ses ennemis qui le poursuivirent jusque dans ses modestes fonctions de professeur, son unique moyen de subsistance. C'est pendant douze ans (1830-1842) qull composa et publia les six volumes de son premier grand ouvrage : Système de Philosophie positive. Son esprit supérieur coordonna dans ce livre, les principaux résultats des cinq sciences abstraites connues jusqu'à lui : la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie et la biologie,- et jeta les fondements essentiels de la sociologie ou science de la société. Ainsi fut fondée la doctrine intellectuelle, le dogme positiviste, c'est-à-dire un ensemble des connaissances réelles sur le double et éternel sujet de nos méditations : l'Homme et le Monde.
Mais cette étonnante construction du génie d'Auguste Comte, bien qu'établissant déjà la prépondérance du point de vue social dans toutes nos investigations scientifiques, restait trop limitée au domaine de l'esprit. Elle n'embrassait pas le sentiment, elle n'atteignait pas directement le cœur, centre effectif de toute notre existence.
Ce fut alors qu'un amour noble et pur, rappelant ceux de
Dante et de Béatrix, de Pétrarque et de Laure, vint ouvrir le cœur du grand philosophe aux affections les plus tendres et les plus douces de la nature humaine. Glotilde de Vaux, la suave inspiratrice de cet amour, sitôt ravie à la tendresse du Maître, restera éternellement attachée à sa gloire dans la reconnaissance de la postérité. Sous son angélique influence, Auguste Comte sentit et comprit bientôt le besoin et l'importance capitale de l'adoration et de la prière. 11 dédia, jusqu'aux derniers jours de sa vie, un culte touchant et continu à la mémoire de son éternelle amie.
Sa vaste intelligence, élevée par ce sentiment à des hauteurs sublimes, aperçut ce qu'il y avait de permanent et de nécessaire dans cette institution qui se perpétue à travers le temps et l'espace, de manière à établir ce fait général : qu'il n'y a pas de société sans religion. On eut alors pour la première fois le vrai sens du mot religion. « En lui-même, il indique, dit Auguste Comte dans son Catéchisme, l'état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. » Au milieu des instincts et des passions si variées et si opposées qui dirigent nos pensées et nos actions soit vers le bien soit vers le mal, la religion tend sans cesse à établir l'unité dans notre âme en rattachant nos plus nobles affections à un Etre suprême, qui s'impose aussi à notre esprit. Elle règle par là l'existence individuelle. Et par cela même elle remplit son second grand office : rallier les diverses individualités, car elle comprime nos mauvais instincts, qui sont ceux qui nous divisent, et elle offre à tous les hommes le même Etre à aimer, à connaître et à servir.
Cette grande unité personnelle et sociale, cette convergence complète des trois forces humaines : le sentiment, l'intelligence et l'activité, est une limite idéale, vers laquelle s'est de plus en plus rapprochée l'Humanité dans sa lente et pénible évolution. Elle a été conduite dignement dans cç
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