‹ L'Espagne et Calderon de la BarcaChapitre 2 sur 2 · AUX ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

AUX ESPAGNOLS

En présence de l'anarchie mentale et morale des sociétés modernes, en présence de la faiblesse actuelle du catholicisme, qui malgré sa belle morale exerce si peu d'influence sur les hommes, en présence enfin delà science qui, quoique incomplète et sans destination morale, domine de plus en plus rintelligence humaine, un éminent penseur catholique, Joseph de Maistre, désirait et prévoyait même l'alliance de la religion et de la science, si indispensables toutes deux au bonheur de notre espèce. Au commencement de ce siècle, après avoir annoncé que l'univers était dans l'attente d'un grand événement, il s'écriait en véritable prophète : « Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tète d'un seul homme de génie ; l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée ; et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au X\uï° siècle qui dure toujours (1). »

Cet homme, en effet, venait de naître en 1798. C'était Auguste Comte.

Doué d'un génie merveilleux, il s'assimila de bonne heure

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Dernier entretien.

toute la science humaine. Il en sentit bientôt les points faibles et ce qui lui manquait pour qu'elle pût prétendre à la direction effective des esprits. Dès lors il se proposa de la compléter en lui ouvrant le domaine de l'histoire et de la morale, et de fonder sur elle une doctrine générale capable de présider à la réorganisation de la société. Telle est la pensée de sa jeunesse qu'il réalisa dans son âge mûr, suivant l'heureuse expression dont se servit Alfred de Vigny, pour caractériser une grande vie.

Le caractère organique et constructeur des premiers écrits d'Auguste Comte frappa vivement M. de Lamennais, un des chefs de l'école catholique d'alors, qui lui envoya ses félicitations.

Mais, après ces premiers essais, il se confina dans une vie de travail et de méditation, supportant vaillamment le sentiment de l'oubli de ses contemporains et la haine de ses ennemis qui le poursuivirent jusque dans ses modestes fonctions de professeur, son unique moyen de subsistance. C'est pendant douze ans (1830-1842) qull composa et publia les six volumes de son premier grand ouvrage : Système de Philosophie positive. Son esprit supérieur coordonna dans ce livre les principaux résultats des cinq sciences abstraites connues jusqu'à lui : la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie et la biologie, et jeta les fondements essentiels de la sociologie ou science de la société. Ainsi fut fondée la doctrine intellectuelle, le dogme positiviste, c'est-à-dire un ensemble des connaissances réelles sur le double et éternel sujet de nos méditations : l'Homme et le Monde.

Mais cette étonnante construction du génie d'Auguste Comte, bien qu'établissant déjà la prépondérance du point de vue social dans toutes nos investigations scientifiques, restait trop limitée au domaine de l'esprit. Elle n'embrassait pas le sentiment, elle n'atteignait pas directement le cœur, centre effectif de toute notre existence.

Ce fut alors qu'un amour noble et pur, rappelant ceux de

Dante et de Béatrix, de Pétrarque et de Laure, vint ouvrir le cœur du grand philosophe aux affections les plus tendres et les plus douces de la nature humaine. Glotilde de Vaux, la suave inspiratrice de cet amour, sitôt ravie à la tendresse du Maître, restera éternellement attachée à sa gloire dans la reconnaissance de la postérité. Sous son angélique influence, Auguste Comte sentit et comprit hientôt le besoin et l'importance capitale de l'adoration et de la prière. 11 dédia, jusqu'aux derniers jours de sa vie, un culte touchant et continu à la mémoire de son éternelle amie.

Sa vaste intelligence, élevée par ce sentiment à des hauteurs sublimes, aperçut ce qu'il y avait de permanent et de nécessaire dans cette institution qui se perpétue à travers le temps et l'espace, de manière à établir ce fait général : qu'Un y a pas de société sans religion. On eut alors pour la première fois le vrai sens du mot religion. « En lui-même, il indique, dit Auguste Comte dans son Catéchisme, l'état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. » Au milieu des instincts et des passions si variées et si opposées qui dirigent nos pensées et nos actions soit vers le bien soit vers le mal, la religion tend sans cesse à établir l'unité dans notre âme en rattachant nos plus nobles affections à un Etre suprême, qui s'impose aussi à notre esprit. Elle règle par là l'existence individuelle. Et par cela même elle remplit son second grand office : rallier les diverses individualités, car elle comprime nos mauvais instincts, qui sont ceux qui nous divisent, et elle offre à tous les hommes le même Etre à aimer, à connaître et à servir.

Cette grande unité personnelle et sociale, cette convergence complète des trois forces humaines : le sentiment, l'intelligence et l'activité, est une limite idéale, vers laquelle s'est de plus en plus rapprochée l'Humanité dans sa lente et pénible évolution. Elle a été conduite dignement dans ce

chemin glorieux et difficile par le génie des religions qui se sont succédé depuis le fétichime primitif, jusqu'à la noble doctrine qui s'éteint de nos jours, le catholicisme romain.

Mais jusqu'ici on avait cru que l'on ne pouvait atteindre ce but que par le surnaturel, au moj'en d'êtres fictifs. Aussi les mots de théologie et de t'eligion étaient-ils synonymes. Ce sera la gloire éternelle d'Auguste Comte de les avoir distingués et d'avoir démontré que notre unité devenait encore plus complète et plus stable, en prenant pour point de convergence un être réel : l'Humanité.

La science, dans son premier ouvrage, lui avait fait entrevoir déjà la grandeur et la puissance de FHumanité, dont il avait saisi les lois d'évolution. L'amour vint ensuite la lui montrer dans toute sa splendeur et sa beauté, et lui faire reconnaître en elle le véritable Etre suprême, celui qui doit être l'objet unique de nos affections, de nos pensées et de nos services. C'est elle, en effet, qui nous a fait ce que nous sommes, c'est elle la providence réelle qui nous protège et nous domine. Entre l'Homme et le Monde ^ il faut l'Hujnanilé, a dit admirablement Auguste Comte. Sans notre intime liaison avec cette existence collective, nous n'aurions pas eu la moindre action sur le monde extérieur; il nous aurait écrasé. Supprimez un instant par la pensée l'immense série de nos prédécesseurs ; sans leur précieux héritage que deviendrions-nous ? Nous retournerions à cet état primitif, proche de l'animalité, d'où notre espèce est partie pour arriver à un si haut degré de perfectionnement.

Nous tenons de l'Humanité, par ses travaux passés et présents, les habitations qui nous abritent en nous permettant de jouir de l'air et de la lumière, les vêtements qui nous protègent de l'action extérieure, les aliments tout préparés qui nous dispensent d'employer notre temps à courir après la proie, et enfin tous les instruments de travail indispensables pour continuer l'œuvre de nos ancêlres. Ceci quant

aux choses matérielles ; mais combien plus nous devons à l'Humanité sous le rapport intellectuel et moral. Considérez seulement nos langues modernes, ces admirables instruments, si propres à exprimer nos moindres affections, nos plus profondes comme nos plus légères pensées. Que d'innombrables travailleurs ont pris part à leur formation et à leur développement depuis le moyen âge ! Mais pour arriver à leurs origines, à leurs bases essentielles, il nous faut remonter aux Romains, aux Grecs, et plus loin encore, si nous voulons atteindre leurs premiers rudiments. L'ingrat qui oserait nier les bienfaits de l'Humanité serait obligé pour cela de se servir encore d'un instrument qu'il ne doit qu'à elle.

Le savoir abstrait, les sciences positives, qui forment une des supériorités les plus manifestes de l'Occident sur le reste de la planète, ont été construites par ceux qui nous ont précédés, par cette phalange de puissants esprits qui se sont succédé depuis Thaïes, Aristote, A rchimède jusqu'à Bichat, Gall et Auguste Comte. Et ce que nous pouvons ajouter à la science de nos jours est bien peu de choses, comparé à l'immense héritage que nous avons reçu d'eux.

Quel riche trésor de pures jouissances nous retrouvons à chaque instant dans les chefs-d'œuvre esthétiques que nous a légués le passé, dans ces créations merveilleuses de l'art humain ! C'est bien l'Humanité qui a parlé par la bouche du père de la poésie, le divin Homère, pour nous transmettre les sentiments et les pensées de nos plus lointains prédécesseurs. Grâce aux productions de la poésie, de la musique, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, nous pouvons étendre notre vie dans le passé et nous mettre en communion intime avec toute la noble série de nos ancêtres.

Mais le trésor le plus précieux que nous devons à THumanité, est le trésor moral, c'est-à-dire cet ensemble de principes, d'exemples et de pratiques, qui font de l'homme un être bon et courageux. C'est elle qui a développé en nous la tendresse, la vénération, le courage, la persévérance et tous

les sentiments sympathiques, qui sont la source de notre vrai bonheur. C'est elle aussi qui a comprimé de plus en plus nos penchants égoïstes, principale cause de tous nos malheurs. C'est la mère qui, les ayant reçues de l'Humanité, pose doucement dans nos cœurs les bases inébranlables de notre vie morale.

Plus nous méditons sur les services rendus par l'Humanité, plus nous sommes convaincus que tout en nous lui appaiHient, et que nous devons, avec justice, lui adresser la louange que le sublime auteur de V Imitation adressait à son Dieu : Omnia ex te, et ideo in omnibus es laudanda. Tout vient de toi, et pour cela tu dois être louée en toutes choses.

L'Humanité, notre véritable providence, cachée si longtemps sous la tutelle des dieux, se compose exclusivement des êtres qui ont contribué et contribuent réellement à son perfectionnement moral, mental et physique. « L'Humanité, a dit M. Lonchampt dans son Essai sur la Prière, c'est la mémoire des morts inspirant et guidant les vivants ; c'est l'ensemble de toutes les hautes pensées, de tous les nobles sentiments, de tous les grands efforts, rapporté à un seul et même Etre, dont cet ensemble forme l'âme, et dont les vivants constituent le vaste corps. » Nous pourrions aussi la définir en disant qu'elle est L'ensemble continu des êtres convergents.

Voilà l'Etre réel et supérieur que le génie d'Auguste Comte découvrit à nos cœurs et à nos esprits, dans son principal ouvrage Système de Politique Positive, instituant la Religion de V Humanité, terminé en 1854.

L'Humanité coordonne naturellement tous les aspects de la vie humaine. La poésie et le culte, inspirés par nos sentiments, sont destinés à l'idéaliser et à la glorifier pour la faire aimer davantage. La philosophie et les sciences, tant cosmologiques que sociologiques, nous apprennent à mieux connaître l'Humanité, et la précieuse demeure à laquelle elle est irrévocablement attachée, la terre. L'industrie, ou la vie

active, s'appuyant sur cette connaissance de l'ordre réel, se consacre sans cesse à la servir, à lui procurer le bonheur matériel, à accroître sa puissance sur le monde extérieur. L'amour pour principe et l'ordre pour base ; le progrès pour BUT, telle est la formule sacrée qui résume la plus complète et la plus systématique des religions .

Le nouveau Grand Etre, outre sa réalité, possède une supériorité incontestable sur l'ancien. Quoiqu'il nous domine de si haut, il a besoin de nos efîorts, et nous pouvons espérer, par nos services, d'être définitivement incorporés à lui. L'ancien Dieu était trop éloigné de nous, et il nous disait, dans sa hautaine majesté, suivant les paroles de Y Imitation:

Je te suis nécessaire, et tu m'es inutile.

Il tendait à nous séparer de nos liens de famille et de patrie, il nous recommandait l'isolement en nous faisant regarder la terre comme un triste exil, et, au fond, il nous poussait à l'égoïsme en nous signalant comme but principal de la vie le salut personnel. C'est grâce à la situation sociale et à la profonde sagesse du sacerdoce catholique, qu'une doctrine semblable n'a pas produit de mauvais résultats, et qu'elle a pu exercer une salutaire influence sur le développement de la société. L'Humanité, au contrabe, par sa nature même, nous lie de plus en plus à la famille et à la patrie, en nous commandant de vivre pour autrui. Il suffît, d'ailleurs, de considérer, dans notre religion, le culte tant privé que public, qui ne cesse de nous représenter l'ensemble des destinées humaines. Le culte public idéalise toutes les fonctions ei tous les éléments fondamentaux de la société ; il célèbre aussi les principales phases de son évolution. Le culte privé adressé à la femme, comme le meilleur représentant de l'Humanité, nous met en relation avec le passé, par l'adoration de la mère, avec le présent par l'adoration de l'épouse, avec l'avenir par l'adoration de la fille.

Auguste Comte a donc pleinement réalisé cette union si ardemment désirée par Joseph de Maistre, de la science et de la religion, du bon et du vrai, de la réalité et de Futilité morales. La religion de l'Humanité donne entière satisfaction à la tendresse du cœur, à la profondeur de l'intelligence et à l'énergie du caractère.

Après sa principale construction, Auguste Comte écrivit en 1856 le premier volume de sa Synthèse subjective^ où il coordonna les vérités mathématiques au point de vue de leur destination sociale. Et il se préparait à écrire le second volume où il aurait construit la Morale positive, quand la mort vint briser cette précieuse existence le 5 septembre 1857.

Depuislors, sa doctrine s'est continuée et propagée, grâce à ses fidèles disciples groupés autour de M. Pierre Laffîtte, l'éminent directeur actuel du Positivisme. En dehors du centre parisien et des autres centres français, nous comptons des partisans zélés dans quelques-unes des autres nations de l'Occident : en Angleterre, en Suède, en Hollande, aux Etats- Unis, au Brésil et dans le Chili.

Si elle n'a pas fait plus de progrès, et reste encore ignorée de beaucoup d'âmes d'élite, c'est parce que l'anarchie sociale de notre époque élève au premier rang de la société des natures inférieures, tant au point de vue mental qu'au point de vue moral, trop intéressées à empêcher le triomphe d'une doctrine qui les mettrait à leur place. Les métaphysiciens, les littérateurs anarchistes et les savants spécialistes, ont été unanimes à faire soigneusement le silence autour d'elle, quand ils ne Fout pas couverte d'ignobles calomnies. Ajoutons à cela qu'un érudit célèbre, se disant le disciple fidèle d'Auguste Comte, n'a cessé de présenter sa doctrine sous un jour faux et incomplet, propre à la faire repousser des belles âmes, et de jeter un voile sombre et épais sur le véritable Positivisme, la Religion de l'Humanité.

Mais, malgré tous les obstacles, la voix de la vérité finit

toujours par triompher, et nous espérons que la nôtre sera entendue des nobles cœurs de l'Espagne, qui, nous en sommes sûrs, ignorent encore l'existence de notre doctrine.

C'est à vous, énergiques descendants du Cid, que nous nous adressons principalement dans ces lignes et dans notre apothéose du grand Calderon. Il vous faut connaître la Religion de l'Humanité.

Si jamais il exista un peuple qui eut besoin d'une religion pour être grand et heureux, c'est certainement le vôtre. La gloire de votre passé est attachée au catholicisme et la reconnaissance contribue vous à retenir dans la religion de vos pères. Si vous vous plaignez de votre stagnation, de votre instabilité politique et de la mauvaise direction de vos intérêts généraux, cela tient essentiellement au manque de convictions profondes et d'une foi commune, le catholicisme étant, comme partout ailleurs, incapable de rien diriger ni de rien conseiller dans les affaires sociales et politiques.

Mais si votre état social, d'une part, exige une nouvelle foi religieuse, vos qualités d'esprit et de cœur, d'autre part, vous disposent à comprendre et à accepter la Religion de l'Humanité. Il faut même vous féliciter d'avoir conservé si longtemps la foi de vos ancêtres, et de n'avoir pas voulu rester dans le néant de la métaphysique et du matérialisme. Cela vous permettra de passer directement d'une doctrine organique et morale, mais qui n'est plus de notre temps, à une doctrine plus organique et plus morale qui satisfait pleinement aux nouvelles aspirations de l'Humanité.

Permettez-moi de vous citer les propres paroles de notre Maître, qui constate la suprématie des populations catholiques sur les protestantes quant à la réorganisation future de la société. Après avoir rapporté quelques succès du Positivisme en Angleterre, il dit dans sa Septième Circulaire annuelle : « Ayant obtenu, malgré les influences protestantes, des succès qui manifestent son aptitude organique, le Positivisme, désormais purifié de son origine révolutionnaire,

doit trouver un accueil plus décisif chez les populations catholiques. Outre qu'il a seul apprécié l'ensemble des services du catholicisme, il en fait aujourd'hui sentir l'importance habituelle, soit pour résister aux dispositions subversives, soit pour entretenir une culture morale dont l'imperfection est toujours préférable à sa désuétude. Sous ce double aspect, le Positivisme doit bientôt devenir le défenseur systématique des habitudes catholiques contre les impulsions protestantes, dont la réaction, théorique ou pratique, a déjà cessé d'offrir aucune compensation de leur inconséquence mentale et de leur danger moral. Dans ce milieu plus normal, où le sentiment de l'unité ne s'est jamais perdu, les Positivistes, développant la construction ébauchée au moyen âge, feront aisément reconnaître que la révolution occidentale ne peut se terminer que par l'établissement de la religion universelle. Ils se trouveront là dispensés de réfuter les thèses protestantes ou déistes, sur l'avènement d'une religion sans culte et sans sacerdoce ; comme si la sociologie ne répugnait pas davantage que la biologie aux fonctions sans organes. Tandis que le protestantisme accorde au dogme une vicieuse prépondérance, le catholicisme tend à faire spontanément prévaloir le culte, auquel il s'est presque réduit chez les Méridionaux. Le Positivisme ayant systématisé cette préférence empirique, où l'instinct moral surmonta la pensée théologique, il doit bientôt susciter d'activés sympathies au sein des populations dont il rétablit la préséance occidentale. »

Ces prévisions du Maître sont déjà confirmées de nos jours par l'accueil enthousiaste que la Religion de l'Humanité reçoit dans la population brésilienne. Il est temps de les confirmer aussi par votre propre exemple et il ne faut pas vous laisser devancer dans cette glorieuse carrière par vos descendants américains. Puisse ma voix sincère et convaincue arriver jusqu'à vous ! elle part d'un cœur qui souhaite ardemment la grandeur de sa mère-patrie !

— lî) —

Un immense avenir de bonheur et de gloire s'ouvrira pour votre pays, le jour où la Religion de l'Humanité reliera à vous par l'amour et par la foi ces nombreuses populations de l'Amérique, qui toutes parlent la belle langue de Gastille, possèdent les mêmes qualités de cœur que vous-mêmes, et sont, en un mot, vos vrais enfants. Ce jour-là, elles viendront, représentées par leurs plus illustres individualités, célébrer, avec vous, dans la capitale de leur mère-patrie, vos plus nobles souvenirs, vos grands hommes, le Cid, Isabelle de Castille, Colomb, don Juan de Lépante, Sainte-Thérèse, Cervantes, Calderon, Yelasquez, etc.

J'ai eu l'honneur et la joie d'entrer le premier dans cette voie d'union religieuse, en glorifiant, dans la ville sacrée, dans la capitale de l'Occident, la mémoire du prince de vos poètes dramatiques, Calderon de La Barca.

Si vous rencontrez dans mon discours d'heureuses pensées et des sentiments élevés, attribuez-les tout entiers à l'admirable doctrine qui m'inspire et me soutient, et s'il vous semble que je n'ai pas toujours été à la hauteur de ma tâche, souvenez-vous de ces deux beaux vers de votre divin poète :

Que nuuca alcanzaa las obras Donde lle^an les deseos.

Jorge LAGARRIGUE,

(117, rue Notre-Dame-des-Chainps.) Né, le 21 Septembre 1834, « Valparaiso [Chilî).

Paris, le jeudi 20 Saint-Paul 93 (9 juin 1881).

GALDERON DE LA BAKGA

Discours prononcé à l'occasion de son deuxième centenaire

Au nom de l'Humanité !

L'amour pour principe Et rordre pour base ; Le progrès pour but!

Les positmstes viennent en ce jour communier de cœur et d'esprit avec la population espagnole, cette noble partie de rOccidentj si grande dans le passé et si méconnue dans le présent, malgré tant de vertus précieuses dont le régime de l'avenir lui devra la conservation. Ils viennent s'unir à elle pour glorifier son plus grand poète, Galderon de La Barca, l'un des plus dignes représentants du génie esthétique de notre espèce, l'un des plus véritables bienfaiteurs de l'Humanité. En ce même moment, nos confrères anglais, par l'organe du docteur Bridges, célèbrent aussi à Londres, au milieu de leur population protestante, le sublime chantre du catholicisme.

Et plus loin encore, à Rio de Janeiro, M. Teixeira de

Souza, au nom du centre positiviste brésilien, honore, dans une séance publique, la mémoire de l'illustre poète espagnol. Une pareille convergence intellectuelle et morale d'esprits issus de populations si différentes montre bien qu'elle est réellement fondée la religion qui doit réunir sous une seule croyance l'ensemble de notre espèce.

Chargé par notre vénéré directeur, M. Laffitte, de prononcer, au siège sacré de notre religion, la glorification de Calderon, je n'ai pas hésité, malgré toute mon insuffisance, à remplir une si digne et si difficile mission. J'ai reconnu l'importance capitale qu'il y avait à ce que ce fût un Américain du Sud qui honorât l'Espagne dans la mémoire de son plus grand poète. Les républiques américaines, à cause des luttes de l'indépendance et à cause aussi d'une guerre postérieure, aussi inutile que funeste, conservent très peu de sjinpathie pour leur mère patrie et méconnaissent le lien historique qui les unit à la civilisation espagnole. Le catholicisme a été incapable de maintenir ce lien, et, du reste, il y perd chaque jour son influence sociale et politique ; il est subordonné au gouvernement temporel, qui se trouve le plus souvent dans les mains des libres penseurs (1). D'autre part, les idées révolutionnaires et métaphysiques qui pénètrent dans nos pays tendent, en nous plaçant exclusivement au point de vue du progrès matériel, à nous écarter de l'Espagne, pour nous faire follement admirer la plus anarchique des civilisations, celle de l'Amérique du Nord, qui ne considère l'homme que comme une simple machine à production. La religion de THumanité, qui vient rétablir le sentiment de la continuité historique et qui, malgré sa pleine émancipation, sait apprécier et vénérer toutes les religions du passé, peut seule réveiller nos sympathies pour l'Espagne, jusqu'à nous faire considérer ses gloires comme les nôtres, et nous ren-

(1) C'est du moins ce qui se passe au Chili, malgré toute la puissante influence que le catholicisme y possède sur l'élément féminin.

dre fiers d'appartenir à la noble race de la péninsule ibérique. Cette fête en est bien la preuve. Et déjà nous avions été précédés dans cette voie par notre confrère brésilien et ami, M. Miguel Lemos, qui, n'ayant pu glorifier ici Luis de Gamoëns, a fait un livre des plus remarquables sur cet illustre et malheureux poète, véritable personnification de la nationalité portugaise (1).

Avant d'entrer dans mon sujet, permettez-moi de rappeler ici, par un devoir de reconnaissance, la mémoire de l'auguste Maître, qui me fit apprécier et aimer la nation espagnole et ses belles productions esthétiques. Vous savez tous la profonde sympathie qu'Auguste Comte avait pour l'Espagne, même depuis ses plus tendres années. « Je m'honorerai toujours, disait-il en 1832 dans son Catéchisme positiviste, d'avoir, dans mon enfance, ardemment souhaité le succès de l'héro'ïque défense des Espagnols. » Contre les préjugés courants, il rangea l'Espagne au troisième rang, avant l'Angleterre et l'Allemagne, quant au degré de préparation des différentes nations occidentales pour le régime futur de l'Humanité, caractérisé par la religion démontrée dirigeant une activité pacifique. Dans son Calendrier positiviste, qui célèbre tous les grands types de l'Humanité, il honora la nation espagnole en y plaçant dignement ses illustres guerriers et ses hommes d'Etat : le Cid, Don Juan de Lépante, Isabelle de Castille, Ximenès, d'Aranda, etc., ses plus grands poètes : Calderon, Cervantes, Lope, Moreto, Rojas, Tirso, Alarcon, et ses grands peintres: Velasquez et Murillo (2). Et il ajoutait que « parmi les cinq éléments de l'Occidentalité, le tj-pe espagnol n'est point assez honoré dans ce calendrier concret, parce que son admirable supériorité, surtout rela-

(1) Luis de Camoèns, Paris, 1880; au siège social du Positivisme, 10, rue Monsieur-le-Prince.

(2) V. Calendrier positiviste, p. 403 du R'e volume de la Politique positive d'Auguste Comte.

tive au sentiment, ne saurait être dignement appréciée en célébrant l'essor de l'intelligence et de l'activité » .

Au catalogue de la Bibliothèque positiviste au xix^ siècle, dans la section si restreinte, mais si bien choisie des chefsd'œuvre esthétiques de tous les temps, il a mis le Romancero (y compris le Poème du Cid), le Don Quichotte et les Nouvelles de Cervantes, et le Théâtre choisi. Familier avec la langue et la poésie de l'Espagne, il fit un choix des meilleures pièces de son théâtre et fît éditer cette collection par son cher disciple, don José Segundo Florez. Nous pouvons affirmer qu'il n'existe pas jusqu'ici de meilleure collection de la poésie dramatique espagnole. Ce travail était d'autant plus nécessaire que le nombre des drames espagnols est prodigieux^ et qu'au milieu de beaucoup de chefs-d'œuvre, il y a aussi beaucoup de productions médiocres (1).

Un des principes qui honorent le plus le Positivisme, veut que la politique soit subordonnée à la morale. En vertu de ce principe, et suivant les conseils directs d'Auguste Comte, un de ses éminents disciples anglais, M. Richard Congrève écrivait en 1856 un li^Te dans lequel il conseillait à son pays de rendre Gibraltar à l'Espagne et de faire cesser ainsi une grave violation de la morale humaine (2).

Constamment préoccupé d'amener au Positivisme les deux populations méridionales, l'Italie et l'Espagne, qui, préservées du protestantisme, sont les plus proches de la religion de l'Humanité, Auguste Comte pensait que c'était aux plumes féminines à s'adresser à ces deux éminentes populations pour leur montrer la supériorité morale et esthétique de notre doctrine. Il destinait à ce noble office son éternelle compa-

(1) Teatro espanol escojido, Paris, 1854, chez Garuier frères. Ce recueil contient vingt pièces tlraœatiques, qui appartiennent aux auteurs suivants : Calderon, Lope de Vega. Alarcon, Tirso de Mùlina, Rojas, Morelo, Guillen de Castro, Vêlez de Guevara, Alontalvan, Matos Fragoso i L.-F. de Moratin.

(2) Gibraltar, or foreign Policij of England, Loudon, John Chapman, King Wiliiams's street, Strand, 1836.

gne, Glotilde de Vaux, douée des plus rares qualités mentales, morales et poétiques, et sitôt enlevée aux espérances du Maître. N'est-ce pas ici le moment de regretter la perte irréparable qu'éprouva l'Humanité par la mort prématurée de cette nature exceptionnelle à laquelle la religion de l'Humanité doit sa naissance et son plus bel essor?

Si la vie de notre Maître avait pu se prolonger jusqu'ici, il verrait avec une profonde satisfaction un de ses disciples américains venir de si loin célébrer à Paris le plus noble organe poétique de sa mère patrie et montrer aux Espagnols la religion de l'Humanité comme la seule voie de l'avenir.

Faire revivre dans nos cœurs et dans nos esprits toutes les grandes natures qui ont réellement aimé et servi l'Humanité : tel est l'objet essentiel du culte positiviste. Par ce culte continu, l'homme se lie de plus en plus à l'Humanité, il entre en sympathie avec son vaste passé, si lointain qu'il soit; il sent la solidarité qui l'unit aux représentants actuels de ce passé, épars dans toutes les régions du globe ; et il se dispose dignement à travailler pour ses successeurs comme ses prédécesseurs ont travaillé pour lui.

Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de nous retremper dans le culte positiviste pour reconstruire la grande notion d'Occidentalité (1), presque entièrement méconnue par l'anarchie moderne. Les liens catholiques qui,

(1) Auguste Comte comprend sous ce nom les cinq populations les plus avancées de la planète : Française, Italienne, Espagnole, Britannique, Germanique, qui ont été toujours solidaires depuis Charlemagne, et auxquelles est destinée tout d'abord la Religion de l'Humanité. Ces qualifications collectives ne sont nullement attachées à des unités nationales, mais seulement à des groupes de populations présentant à peu près les mêmes caractères. Ainsi en comprenant, !^oas[enom à'Espigyie, les deux populations d'Espagne et de Portugal, nous entendons marquer parla leur complète analogie de situation sociale et morale, et non préconiser l'annexion de l'un des deux pays à l'autre, même sous prétexte de fédération. Dans l'avenir la fédération ne doit jamais être temporelle, mais spirituelle, c'est-à-dire qu'il y aura une union murale et religieuse résultant d'une même croyance et d'un même sacerdoce, et plus ou moins intime suivant le degré de communauté des souvenirs historiques.

grâce à un sacerdoce intelligent et dévoué, unissaient pendant le moyen âge les cinq grandes populations de TOccident, ont été à jamais rompus par la décadence spontanée du régime catholico-féodal. Le protestantisme triompha au nord, dans l'Allemagne et dans la Grande-Bretagne ; le catholicisme garda son empire sur les populations méridionales de l'Italie et de l'Espagne ; tandis que la nation centrale, la France, tout en conservant à la surface la foi catholique, marcha au fond directement vers la pleine émancipation. Ces dissensions religieuses troublèrent profondément la solidarité occidentale. La disparition graduelle de l'ancienne croyance commune et du sacerdoce unique ne put être suffisamment compensée par les rapports industriels, scientifiques et esthétiques qui liaient tous les jours davantage les nations de l'Occident. Dans leur essor empirique et isolé, ils n'ont pu empêcher ces intenses perturbations militaires, qui, comme celles de Bonaparte, ont si fortement ébranlé les sympathies internationales. De nos jours même, au milieu de notre anarchie intellectuelle et morale, de prétendus savants, méconnaissant les lois de Thistoire, ont inventé la théorie des races, suivant laquelle les peuples d'origine germanique doivent annihiler les nations latines. Et c'est cette théorie fausse et immorale qui inspire beaucoup d'hommes politiques qu'on ose encore qualifier de grands hommes d'Etat !

C'est au milieu de ce désordre matériel et moral que le Positivisme vient affermir et développer le sentiment de la solidarité occidentale en constatant et appréciant dans son culte les services rendus à l'Occident par chacune des nations qui le composent, et en démontrant que, malgré de légères différences dans leur marche, toutes doivent arriver, et elles en sont déjà très proches, à un même régime pacifique d'activité industrielle, dirigée par une croyance commune, la religion de l'Humanité. « Toute l'élaboration, temporelle et spirituelle, réservée à la dernière génération du xix° siècle, disait notre auguste Maître, doit être surtout destinée à

reconstruire, mieux qu'au moyen âge, la République occidentale, d'après la foi positive, dominant la métropole humaine (1). »

C'est dans ce grand but, éminemment religieux^ puisqu'il tend à relier les hommes entre eux, que nous venons honorer la mémoire de Calderon de La Barca, et nous efforcer de montrer que l'Espagne, quoi qu'en dise l'orgueilleux pédantisme intellectuel, est un élément essentiel de l'occidentalité, et des plus précieux, par ses hautes qualités morales.

Tout dans l'organisme social est si intimement solidaire qu'on ne peut bien comprendre la vie d'un grand homme sans connaître l'histoire de son pays et celle de l'Humanité tout entière. Il nous faut donc indiquer à quel moment de l'évolution humaine s'est formée et développée la nationalité espagnole, pour bien apprécier la grande figure poétique que nous honorons aujourd'hui.

L'Humanité, dans son enfance, débute par la théologie et la guerre, pour arriver dans sa maturité au règne pacifique de la science et de l'industrie. Mais entre ces deux régimes extrêmes, se sont succédé une série d'évolutions sociales qui ont profondément transformé le premier sans amener encore le triomphe définitif du second. Au fétichisme primitif qui donnait à tout la vie et la pensée et qui fonda la famille humaine, succéda le polythéisme, qui se présente sous trois modes distincts et successifs. Première venue, la théocratie, dont l'Egypte nous offre un mémorable exemple, institue, sous la prépondérance de la caste sacerdotale, l'oidrele plus stable qui ait existé jusqu'ici, en établissant l'harmonie la plus complète entre les trois grandes forces humaines : le sentiment, l'intelligence et l'activité. Mais cet ordre devenant incompatible avec le progrès — d'autant plus nécessaire que ces forces étaient à peine développées — on y échappa sous la direction des chefs militaires. Et alors l'intelligence humaine,

(i) Paris.

recevant en Grèce une immense impulsion, jette les premières bases impérissables de la foi positive et lègue à l'Humanité quelques merveilleuses productions esthétiques. Mais cette culture exclusive de l'esprit, et le manque de destination sociale, conduit bientôt la population grecque à l'anarchie et à la dégradation. A cet épanouissement intellectuel, succède un incomparable essor de l'activité.- La conquête romaine établit partout l'habitude de la paix fpacis împono'e moi'emj en faisant pressentir dans l'avenir de l'Humanité un régime entièrement pacifique. Elle propage les principaux résultats de l'évolution grecque, et prépare, en élargissant ses bases, un immense théâtre pour la civilisation ultérieure. Malheureusement, une fois atteintes les limites normales de cette incorporation, des forces, des richesses prodigieuses se trouvant sans destination, et sans une morale capable de les régler, les vertus romaines disparaissent, et à leur place s'étale une corruption sans exemple.

On sentit alors que pour régler ces forces une morale supérieure et une culture spéciale du sentiment, moteur effectif de notre existence, trop négligé pendant l'évolution greco-romaine, devenaient indispensables. Et voilà comment surgit en Occident la transition affective, où, grâce à la séparation des deux pouvoirs, temporel et spirituel, la supériorité de la morale sur la politique fut dignement proclamée. Le noble régime du moyen âge, constitué par le catholicisme et la féodalité, accomplit deux transformations capitales : l'émancipation de la femme, élevée en considération, en dignité et en influence morale, et la libération des travailleurs, que l'antiquité lui avait légués esclaves. Ce régime tomba bientôt en décadence sous l'effort spontané de ses propres éléments : il s'était trouvé, grâce à la situation sociale, favorable au sentiment, mais il était, par la nature fictive et absolue de sa doctrine, incompatible avec un vaste développement de l'intelligence et de l'activité humaines.

Cinq siècles d'anarchie intellectuelle et morale ont été

employés à le dissoudre radicalement, cinq siècles pendant lesquels grandissaient on même temps les éléments de l'ordre nouveau : la science et l'industrie, qui ne pouvaient encore remplacer Tordre ancien, faute d'une doctrine générale capable de les rallier et de les coordonner. C'est seulement au milieu du siècle actuel que le génie d'Auguste Comte, faisant pénétrer la science dans le domaine social et moral, a fondé la synthèse finale, qui doit diriger l'activité pacifique. Ainsi les trois grandes forces humaines, intelligence, activité, sentiment, suffisamment développées pendant les transitions grecque, romaine, catholico-féodale et révolutionnaire, se trouvent définitivement ralliées autour de la grande notion de l'Humanité. Jamais jusqu'à ce jour n'avait été réalisée une aussi parfaite unité entre nos affections, nos pensées et nos actions. Aimer, connaître et servir l'Humanité, voilà la règle suprême de toute notre existence. Depuis Comte, nous pouvons pressentir et préparer le régime glorieux de l'avenir, où l'amour viendra sans cesse inspirer et régler l'intelligence pour l'appliquer toujours au service de l'Humanité (I).

Tel est, en résumé, l'ensemble de l'évolution propre à l'Occident, chargé de construire la religion universelle qui ralliera finalement tous les habitants de la planète.

L'Espagne entra dans ce courant progressif de l'Humanité par la conquête romaine. Cette incorporation fut si intime que la Péninsule fournit à l'Empire plusieurs philosophes et écrivains célèbres, quelques empereurs et même le plus grand de tous, l'incomparable Trajan. Les Espagnols s'approprièrent les mœurs, la législation et la langue des Romains. Et aujourd'hui, à travers les plus grandes transformations sociales, nous pouvons reconnaître dans leur belle

(1) Pour bien comprendre cet insuffisant aperçu historique, voir le troisième volume de la Politique posiïzve d'Auguste Comte, qui contient la Dynamique sociale ou le Traité général du progrès humain; voir aussi les deux derniers entretiens de son « Catéchisme positiviste. »

langue actuelle sa vénérable mère, la langue latine, preuve de la stabilité que donnait la civilisation romaine à tout ce qu'elle avait touché profondément.

Les nations que Rome a complètement assimilées ont acquis, par cela seul, le privilège éternel d'être placées au premier rang dans la marche ascendante de notre espèce : telles sont la France, l'Italie et l'Espagne, qui attestent dans leurs langues leur origine toute romaine. Elles ont constitué le principal noyau civilisateur, qui tient encore dans ses mains le véritable flambeau de l'Humanité; et elles seront les premières à entrer dans le régime de la foi démontrée et de l'activité pacifique.

Voyez le catholicisme, qui était un si grand progrès sur l'antiquité : il ne peut triompher et produire tous ses heureux résultats que dans ces trois nations. Il ne peut retenir ni la Grèce, ni les lieux mêmes où était née sa doctrine, ces pays n'ayant pas été vraiment incorporés à Rome, comme le prouve du reste leur langue.

Plus tard, la civilisation catholique s'accroît de deux nous velles nations, la Grande-Bretagne et la Germanie, grâce à l'admirable dévouement du sacerdoce catholique et à la sagacité politique du grand Gharlemagne. A la faveur de la conquête catholique, ces nations participent dès lors aux bienfaits de notre civilisation, et lui rendent même plus tard de véritables services. Mais ici encore nous pouvons remarquer leur infériorité qui provient du défaut d'incorporation romaine. Elles ont été les premières à rompre l'unité catholique établie parla papauté, pour s'engager dans un froid et stérile protestantisme. Elles seront les dernières à entrer dans la religion de l'Humanité. Et pourquoi? Parce que cette religion exige de nous, avant tout, l'acceptation de l'ensemble de la succession humaine, la reconnaissance et la juste glorification de tous nos ancêtres. Eh bien ! nous, Français, Italiens et Espagnols, nous avons directement plus d'ancêtres que les habitants du Nord. Nous nous tenons pour

— ailes fils directs des Romains, et par eux nous nous sentons liés à la Grèce et par conséquent à la théocratie égyptienne, cette vénérable mère de toute la civilisation occidentale, comme l'appelle Auguste Comte. L'Angleterre et l'Allemagne ne peuvent accepter cette filiation qu'à travers nous, qui leur avons porté ses résultats. Il n'est pas jusqu'au moyen âge que ces populations, dans leur protestantisme, ne soient tentés de renier ; et cependant le moyen âge est le trait d'union indispensable entre la civilisation antique et la civilisation moderne, et sans lui on ne peut rien comprendre à l'histoire progressive de notre espèce.

Que nous sommes loin, dans notre manière de voir, de cette funeste théorie des races qui veut apprécier la supériorité d'une civilisation d'après les caractères physiologiques des individus, et suivant laquelle les races supposées supérieures doivent éliminer les inférieures ! Cette fausse théorie méconnaît radicalement le phénomène capital qui fait de l'histoire l'objet d'une science spéciale, à savoir : l'influence successive des générations les unes sur les autres. La supériorité d'une civilisation ne consistant, d'après la véritable science sociale, que dans la somme des influences du passé, on comprend, dès lors, que les nations les plus avancées peuvent et doivent élever jusqu'à elles, au lieu de les détruire, les nations restées plus en arrière dans le cours de l'évolution humaine. Voilà le devoir et la gloire de l'Occident par rapport au reste de la planète !

Après la chute de l'empire romain, l'Espagne devint l'un des éléments de ce vaste système occidental dirigé par le catholicisme et constitué par la féodalité. A l'incorporation forcée des Romains avaient succédé, comme conséquence naturelle de la nouvelle situation sociale qui avait transformé la conquête en défense, divers groupements politiques indépendants, mais reliés entre eux par une croyance commune et par le sacerdoce catholique. Cette libre association de laquelle firent partie tout d'abord la France, l'Italie et l'Espa-

gne, et plus tard la Grande-Bretagne et l'Allemagne, était bien plus favorable au développement de l'Humanité que l'unité forcée des Romains, parce qu'en elle se trouvaient réunies les deux conditions indispensables de tout progrès : l'indépendance et le concours. Chacune de ces cinq grandes nations apporta sa part à l'œuvre commune. Aux caractères généraux et semblables qu'engendra partout le régime catholique et féodal, chacune ajouta des quaUtés spéciales dont les autres devront profiter. Chacune d'elles a produit de grandes œuvres et de grands hommes qui appartiennent à l'Humanité tout entière (1). Depuis Gharlemagne elles ont influé sans cesse les unes sur les autres, démontrant ainsi qu'elles forment un véritable organisme vivant qui, malgré de douloureuses et passagères collisions, annonce la future et paisible Humanité.

Dans ce concert occidental, l'Espagne a joué un grand rôle, et elle est devenue une nationalité si originale, si énergique, si pleine de qualités sociales et morales, qu'elle doit être considérée comme un des éléments essentiels dans la prochaine réorganisation spirituelle de l'Occident. Outre sa position méridionale et la nature de ses limites, la mer d'une part et les Pyrénées de l'autre, qui ont facilité son isolement, le fait capital qui a contribué à former, pour ainsi dire, cette puissante nationalité , c'est la lutte mémorable de près de huit siècles que les Espagnols ont eu à soutenir pour reconquérir le sol de leur patrie, après l'invasion musulmane. Les difficultés, les vicissitudes et la longueur même de cette lutte donnèrent au caractère espagnol une grande persévérance et une énergie indomptable, qu'ils ont montrées encore, au commencement de ce siècle, contre l'infâme attentat du militaire rétrograde. Comme dans les usurpateurs de leur patrie ils combattaient en même temps les ennemis de leur foi, la religion catholique devint pour eux un symbole de nationalité.

(1) Voir le Calendrier historique d'Auquste Comte.

Jamais peuple n'a porté à un si haut degré que l'Espagnol l'enthousiasme religieux, la confiance et la vénération envers les êtres surnaturels. Il les voyait, dans sa naïve imagination, venir à côté de lui combattre pour la sainte cause de la patrie et de la religion. De là cette foi robuste de l'Espagnol, que cinq siècles de scepticisme occidental n'ont pas encore tout à fait abattue.

Comme condition indispensable du triomphe, la. fidélité à leurs chefs devint pour les Espagnols la première des vertus: la fidélité^ cette qualité chevaleresque qui est si loin de la servilité antique, grâce à la supériorité de la morale sur la politique, si dignement établie par le sacerdoce catholique. Elle a été si enracinée chez le peuple espagnol, qu'au milieu du xvii^ siècle Calderon la proclamait encore au théâtre dans deux vers magnifiques :

Que es la sangre de los nobles Patrimonio de los rayes (1).

Mais les deux résultats essentiels pour la sociabilité espagnole, de cette lutte sept fois séculaire, ce furent une noble fraternité établie entre toutes les classes, et le sentiment de la dignité humaine répandu jusque danslesrangs lesplus modestes de la société. Enveloppés dans le malheur commun et combattant côte à côte pour reconquérir la patrie, nobles et plébéiens, grands et petits, tous se sont rapprochés mutuellement et se sont habitués à se traiter en camarades, en véritables frères.

En même temps la masse populaire, si indispensable dans ces combats, sentit l'importance capitale de son rôle, et s'éleva à ses propres yeux en valeur et en dignité. Fier et respectueux à la fois, le peuple espagnol effaça de son caractère, plus qu'aucun autre, toute trace de l'esclavage an-

(1) « Le sang des nobles est le patrimoine des rois. »

tique. On pourrait dire qu'il s'est formé l<à toute une race de nobles (i).

Je ne dois pas omettre un autre caractère de la civilisation espagnole, qui, quoique commun à toute l'occidentalité, prit là une plus grande intensité et surtout une plus grande extension. Je veux parler de ce phénomène capital qui fait la supériorité du moyen âge sur l'antiquité, le perfectionnement de la famille par l'élévation de la femme en dignité, en pureté et en tendresse, et par sa plus grande influence sur l'homme et la société. La vie de famille, peu en honneur dans l'antiquité, est devenue pour les modernes le centre de leur existence, la base essentielle de leurs plus pures jouissances, et, grâce à l'émancipation des travailleurs, elle s'est étendue à la totalité de la population, quoique non encore suffisamment consolidée (2). La littérature moderne s'est ressentie de cette transformation fondamentale de l'état social de l'Humanité. Et nous voyons surtout la poésie espagnole dans ses principales productions, les 7'omanceros, les nouvelles et les drames, consacrée presque exclusivement à retracer et à idéaliser les divers tableaux de l'existence domes-

(1) « La nécessité, dit le judicieux historien anglais Hallam, de tenir en mouvement une population nombreuse et armée, donnait aux classes inférieures un caractère de liberté personnelle et des privilèges dont elles jouissaient à peine dans les autres monarchies, à une époque aussi reculée. Le villénage, ou la condition des paysans privés de l'exercice des droits civils, ne paraît pas avoir jamais été établi dans les Etats hispano-gothiques. J'avouerai cependant qu'il était loin d'être inconnu dans le royaume d'Aragon, dont les institutions avaient été modelées sur le système féodal. Puisqu'il est vrai que rien ne contribue davantage à effacer les distinctions arbitraires des rangs que la [larticipation à quelque calamité commune, chacun de ces hommes qui, dans les montagnes des Asturies, avaient survécu au grand naufrage de la liberté et de la religion, fut environné d'une certaine dignité qui l'ennoblissait à ses propres yeux et à ceux de ses coucitoyens. Il est à présumer que ce sentiment, transmis à la postérité, a produit insensiblement, par son influence sur le caractère national, ces manières élevées que les voyageurs remarquent dans le paysan castillan. » Hallam, l'Europe au moyen âge, trad. franc, par Borghers, 2* édit., tome I, page 324.

(2) Ce sera l'œuvre capitale de la Religion de l'Humanité d'assurer la plénitude de Texistence domestique aux prolétaires modernes.

— lîo —

tique. L'amour et le culle de la femme s'y montrent, comme dans la poésie italienne, avec ce feu et cet enthousiasme qui sont restés caractéristiques des natures méridionales. Ces sentim^ents chevaleresques modifièrent profondément la religion, en faisant de plus en plus converger les cœurs des fidèles vers la suave et poétique création de la vierge Marie, quia fini par remplacer Dieu sur l'autel catholique.

Un état social si fortement caractérisé que celui de l'Espagne devait nécessairement produire une littérature abondante et originale. Nulle autre littérature moderne ne nous a laissé une peinture plus vivante et plus complète des mœurs, des croyances, des sentiments, en un mot de la vie de tout un peuple. Tous les caractères de la population espagnole que j'ai rapidement ébauchés se retrouvent dans sa poésie avec une vérité qui nous étonne et qui nous charme. Elle est née au souffle puissant d'une population enthousiaste et guerrière, et elle a grandi constamment sous l'inspiration populaire. C'est en elle que s'est le mieux réalisée jusqu'ici, depuis la Grèce, la condition essentielle des grandes productions esthétiques, l'accord des sentiments et des idées entre le poète et le public.

L'admirable élan poétique qui surgit partout au moyen âge, dès que les langues modernes furent assez formées, ne put durer longtemps, la dissolution spontanée et graduelle du régime catholico-féodal ayant commencé dès le xiv*^ siècle.

Dès lors la situation sociale changea, pour ainsi dire, à chaque génération, et, au milieu de cette instabilité, le génie poétique manqua tout à la fois de sujets à idéaliser et d'un public capable de le comprendre. Les souvenirs de la belle époque du moyen âge s'effacèrent peu à peu dans le cœur des populations, et les esprits cultivés s"éprirent d'admiration pour la civilisation antique. De là cette imitation de la poésie gréco-romaine, qui caractérise les littératures modernes, et n'a pas laissé que de produire de vrais chefs-d'œuvre; mais

ces chefs-d'œuvre, en démontrant la vitalité des facultés es thétiques de l'homme, n'ont pas obtenu cette vaste popularité qui est le sceau et la récompense propres de la véritable poésie.

En Espagne, les mœurs restèrent beaucoup plus stables, et les souvenirs du passé se conservèrent plus fidèlement. La poésie^ populaire y prit une importance et une vigueur telles, qu'elle s'imposa, pour ainsi dire, aux esprits cultivés. Rien de grand, rien de durable ne s'est produit dans la littérature espagnole par l'imitation de l'antiquité. La poésie italienne elle-même, qui influa tant sur la poésie espagnole, lui laissa cependant sa pleine et profonde originalité.

Trois sortes de chefs-d'œuvre nous ont été légués par le génie espagnol : les romances^ les nouvelles et les drames. Toutes trois se rapportent presque entièrement à l'existence privée, tant personnelle que domestique.

Un beau poème épique signale les commencements de la poésie espagnole : le Poème du Gid, dont les imperfections proviennent surtout d'une langue à peine élaborée, et qui reste cependant comme la meilleure production du moyen âge après la sublime composition de Dante.

Mais sa véritable épopée est le Romancero, cette suite innombrable de petits poèmes^ comme les a si bien appelés Ticknor. Nous y retrouvons toute la vie et même toute l'histoire du peuple espagnol. La littérature espagnole est seule à nous offrir un pareil ensemble de compositions si pleines de charme et de vérité.

Dans le roman, production toute moderne, comme le nom l'indique, l'Espagne nous a laissé aussi de vrais monuments par la plume de l'immortel Cervantes. Ses Nouvelles exemplaires sont d'admirables modèles que Walter Scott se plaisait à étudier et à relire constamment. A lui nous devons aussi le premier des romans, l'incomparable Don Quichotte^ « cette merveilleuse composition — dit Auguste Comte — où Cervantes rattacha sans effort toutes les affections de fa-

mille à l'individualité la plus excentrique, en ébauchant, à son insu, la vraie théorie de la folie. »

La dernière et immense branche de la poésie espagnole est le théâtre, qui a exercé une influence si remarquable sur les littératures des autres pays de l'Occident. Comme chez les Grecs, le théâtre chez les modernes a pris son origine dans le culte religieux. C'est-à-dire que le sacerdoce catholique, voulant en finir avec les restes du théâtre païen, incorpora à son culte les représentations scéniques. Mais comme le catholicisme, par son dogme chimérique et absolu, n'embrassait pas tous les aspects de la vie réelle, la poésie, dans son besoin d'idéaliser tout ce qu'il y a de noble et de grand dans notre nature, ne tarda pas à se séparer de lui. Même dans l'Espagne si catholique, le clergé, malgré tous ses efforts, ne put empêcher ce mouvement spontané de l'esprit humain, et le théâtre s'y émancipa, comme partout, de la tutelle religieuse. Seulement là le drame religieux prit un notable essor, et nous voyons presque tous les grands poètes dramatiques espagnols composer des Autos S acr amentales.

Le théâtre ayant été en Espagne une fête éminemment populaire, le public y régna en souverain maître. II s'imposa aux auteurs dramatiques et ne leur permit jamais de présenter dans leurs ou^Tages quelque chose qui ne fut le miroir fidèle de ses mœurs, de ses croyances, de ses sentiments ou de sa gloire nationale, dont il était si justement fier. Et ce n'était pas un public choisi et cultivé qui exerçait cet em pire absolu ; non, c'était la multitude, c'était le peuple proprement dit. Aussi, si le théâtre espagnol, comme personne ne peut le nier, renferme tant de grandeur morale, tant d'élévation dans les idées et dans les sentiments, c'est à l'honneur éternel de cette noble population, si méconnue de nos pédants d'aujourd'hui. Il est vrai aussi qu'elle a rencontré d'illustres interprètes qui méritent de figurer à côté des plus beaux génies esthétiques de l'Humanité. Auguste Comte a mis dans son Calendrier, dans le mois consacré au drame

moderne et présidé par Shakespeare, les noms de Guillen de Castro, Montalvan, Guevara, Rojas, Moreto, Tirso de Molina, Alarcon, Lope de Vega et Calderon. Le théâtre espagnol a donc fourni plus de poètes remarquables qu'aucun autre théâtre de l'Occident.

Pendant deux siècles brilla le génie dramatique espagnol. Le xvi'^ vit presque ses premiers pas et son développement ; le XVII'' son plus grand éclat et sa mort.

Sur toute cette brillante phalange de poètes dramatiques espagnols, plane la noble figure de Calderon de la Barca, qui restera toujours comme rincarnation la plus vivante de l'Espagne chevaleresque et catholique. L'on dirait que l'Espagne, en produisant ce génie merveilleux au moment même où sa décadence commençait, où sa foi allait décroître et son inspiration poétique s'éteindre, ait voulu léguer aux générations futures un témoignage immortel de sa grandeur passée. Tout y est représenté : ses aspirations les plus élevées, ses sentiments les plus délicats, son ardente imagination tant développée par les contacts arabes, son amour idéal et passionné, sa foi enthousiaste et sa fierté indomptable.

Disons maintenant quelques mots de la vie de ce grand homme.

Don Pedro Calderon de la Barca est né à Madrid le 17 janvier 1600. Il était fils de Don Diego Calderon de la Barca Barreda, représentant d'une des plus nobles familles de l'Espagne, et de Dona Ana Maria de Henao i Riano, qui descendait d'une illustre famille des Pays-Bas.

Par son origine même, il a dû éprouver et connaître tous les grands sentiments chevaleresques dont il nous a laissé dans ses drames le magnifique tableau.

Son premier biographe, Juan de Vera Tasis i Villaroel nous a conservé sur sa naissance une naïve anecdocte qu'il tenait de la sœur même de Calderon. Celui qui devait charmer ses contemporains par des chants inépuisables d'amour, de joie et de gloire, pleura trois fois dans le sein maternel

comme pour donner, avant de naître, son dernier adieu à toute tristesse, à toute voix plaintive.

Jusqu'à sa neuvième année, Calderon resta là où l'on reçoit la principale éducation, l'éducation du cœur, au foyer sacré de la famille, sous la tutelle bénie de sa mère. Mais, comme déjà à cet âge il montrait les plus rares qualités d'esprit et d'imagination, on jugea opportun de l'envoyer au collège des jésuites, où il fit des progrès rapides. Quelque temps après il entra dans la célèbre université de Salamanque. Dans les cinq années qu'il y passa, il s'appropria, comme l'ont fait tous les grands génies esthétiques de l'Humanité, les plus hautes connaissances de son temps et de son pays, en mathématiques, philosophie, géographie, histoire, droit, théologie, etc.

Les études ne l'empêchaient pas pourtant de suivre son inclination naturelle pour la poésie et l'art dramatique, et à l'âge de treize ans, il avait déjà écrit son premier drame, le Char du ciel^ que l'on n'a pas malheureusement conservé.

A l'âge de dix-neuf ans il rentrait dans la capitale de l'Espagne, où fleurissaient alors beaucoup de poètes éminents et où Lope de Vega tenait, selon l'expression de Cervantes, le sceptre de la comédie. Il s'y adonna à la culture de l'ai't dramatique et il entra même dans plusieurs joutes poétiques, qu'on avait l'habitude de célébrer en l'honneur des divers saints espagnols. Il y figura toujours au premier rang.

Jusqu'en 1625 il vécut de cette vie calme, faite de poésie et d'étude. Mais, alors, se souvenant peut-être de ce qu'il devait à la noblesse de son sang, et désirant aussi étudier plus largement les hommes et les choses, il embrassa la carrière des armes, et passa en Italie où il resta jusqu'en 1635, recevant nécessairement l'influence de la littérature italienne. Son métier de soldat, qu'il accomplissait en brave gentilhomme, ne le priva pas cependant de cultiver la poésie et de répandre à pleins flots les délicieuses harmonies qu'il renfer-

— cornait dans son âme. Sous le beau ciel de l'Italie, il composa une vingtaine de ses pièces, et parmi elles quelques-uns de ses chefs-d'œuvre : Jm vie est un songe et Le médecin de son honneur.

Plusieurs de ces pièces furent représentées et applaudies devant le roi d'Espagne dans son palais du Buen-Retiro, en sorte qu'en 1633, époque de la mort de Lope de Vega, sa renommée de poète était si solidement établie qu'il était réputé le seul digne successeur de ce roi de la comédie espagnole. Le roi d'alors était Philippe IV, prince qui, malgré son incapacité politique, a acquis un véritable titre à la reconnaissance de la postérité, pour avoir protégé et honoré ces deux grands génies esthétiques, l'un dans l'art de la peinture, Diego Velasquez, l'autre dans l'art dramatique, Galderon de la Barca. En 1636, il rappela ce dernier de l'Italie et le nomma poète de sa cour. Gomme récompense de ses services militaires, il lui accorda bientôt l'habit de Saint-Jacques, qu'il prit définitivement en 1637.

Dès lors, Galderon se consacra en entier à son art, produisant, dans cette même année de 1637, un de ses meilleurs chefs-d'œuvre, A outrage secret seci^ète vengeance, et un admirable drame religieux, le Magique j)rodigieux.

Gette suite de productions esthétiques fut encore interrompue par la rébellion de la Gatalogne, en 1640, qui obligea d'appeler sous les armes les chevaliers des quatre ordres militaires. Galderon laissa une fois de plus la plume pour l'épée et alla combattre vaillamment à côté de ses compagnons de l'ordre de Saint-Jacques.

Ce fut sa dernière campagne militaire. A mesure qu'il avançait en âge, son âme si harmonieuse, si profondément religieuse, qu'à l'âge de treize ans elle avait déjà entonné un chant de foi, aspirait de plus en plus à la suprême unité, à la paix intérieure que seul peut donner l'idéal religieux. Il semblait pressentir combien la poésie avait perdu de sa dignité et de sa puissance en s'écartant de la religion, depuis

les temps théocratiques. Il était disposé à reconnaître que la poésie ne doit être que la partie cultuelle de la religion, cette vérité que nous pouvons pleinement accepter aujourd'hui, grâce au génie d'Auguste Comte. De là, le soin qu'il apporta toujours à la rédaction et à l'impression de ses Autos sacramentales, et la négligence dans laquelle il laissa ses autres pièces dramatiques, dont, pour une grande partie, nous ne connaîtrions même pas le titre, sans les instances et les prières de son ami, le duc de Veragua.

Entré dans les ordres sacrés, sous l'impulsion de ces sentiments, en 1651, il chanta sa première messe le 9 octobre de la même année, et fut nommé deux ans après chapelain de l'église Bois nouveaux de Tolède. En 1663, Philippe IV, pour l'avoir plus près de lui, le nomma son propre chapelain d'honneur.

Depuis son ordination, il avait renoncé à composer d'autres pièces dramatiques que celles qu'on lui demandait pour les fêtes religieuses. Il ne fit d'exception à cette règle que pour obéir aux ordres du roi, comme il le dit dans les lignes suivantes d'une lettre par lui adressée au Patriarche des Indes : « Et pour que j'y revinsse, il fallut que le seigneur don Luis de Haro me le commandât de la part de Sa Majesté elle-même, à l'occasion des fêtes qui eurent lieu pour le retour à la santé de notre reine, que Dieu ait en sa sainte garde ! Et pour triompher de ma répugnance, il fallut que ce seigneur ne me dît pas moins que ces propres paroles : « Qui vous a dit que le plus grand des prélats ne se ferait pas « un honneur de posséder un talent, un génie capable de dis- « siper les soucis de Sa Majesté ? »

Il y eut même des personnes, des prêtres très probablement, qui lui montrèrent l'incompatibilité entre le sacerdoce et la poésie ; et son âme consciencieuse et fière ne fut tranquille qu'après avoir obtenu une pleine autorisation de ses supérieurs de se livrer à l'exercice de lart poétique. Je cite encore un autre endroit de sa lettre adressée au Patriar-

che, qui lui demandait un Auto sacramental i^onv la fête du Saint-Sacrement : « L'honnêteté du sujet et de l'emploi, dit-il, n'exclut pas l'indignité de l'exercice ; et tant qu'on ne m'aura pas donné l'exercice pour digne, on ne me fera pas accepter comme digne l'usage quelconque. qui peut en être fait. Et d'ailleurs admettre que cet art peut être bon en particulier, n'est-ce pas^ seigneur, reconnaître qu'il est mauvais en général ? Qu'on dise s'il l'est, ou ne l'est pas. S'il est bon, me voici tout prêt à servir le roi, à lui obéir le reste de ma vie ; mais, s'il ne l'est pas, ni Sa Majesté, ni Votre Seigneurie Illustrissime ne peuvent trouver mauvais que, connaissant mon erreur, je travaille à m'en corriger, et le Saint- Sacrement lui-même }• gagnera. Car ce qui est qualifié d'inconvenant pour un autel, ne saurait servir aux fêtes d'un autre. Enfin, seigneur, permettez-moi d'être le premier exemple d'un sujet qui a bien mérité en désobéissant, et réduisons tout ce discours à deux mots, car il n'est pas juste que vous négligiez pour moi des soins plus importants : ou ceci est bien, ou c'est mal. Si c'est bien, qu'on ne m'oppose pas d'obstacles, et si c'est mal, qu'on ne me le commande pas. »

Il est donc bien heureux que Calderon ne soit entré que tard dans les ordres sacrés, et que Philippe IV ait été assez puissant et supérieur au clergé, pour lui commander de continuer l'exercice de sa noble poésie. Autrement nous aurions perdu les meilleurs chefs-d'œuvre du grand poète. Et qui sait s'il n'eût pas à jamais laissé tomber de ses mains la lyre poétique, en nous privant ainsi même de ses Autos sacramentales ? Tant était grande l'insuffisance de la doctrine catholique qui ne pouvait embrasser tous les côtés de l'existence humaine et qui n'arriva à s'incorporer que très passagèrement les différents arts, surtout le premier d'entre eux, la poésie. Depuis Dante, presque tous les génies esthétiques ont grandi en dehors de l'Eglise, et quelques-uns ont même contribué à son affaiblissement et à sa destruction.

Quoique prêtre, Calderon continua donc son office esthétique jusqu'aux derniers jours de sa vie.

En 1663, il entra dans la congrégation de l'apôtre Saint Pierre, composée de prêtres originaires de Madrid, qui, reconnaissant ses vertus et son haut caractère, le nommèrent au bout de trois ans leur chapelain-major. On lui donna encore le titre de Vé7iérable.

Dans cette existence si calme, partagée entre les devoirs religieux et la culture poétique, entouré du respect, de l'admiration et de la sympathie de ses contemporains, Calderon atteignit la quatre-vingt-deuxième année de sa vie. Avec la sérénité qui convient aux âmes fortes, notre poète rendit son dernier soupir le 25 mai 1681, le dimanche de la Pentecôte, il y a aujourd'hui deux siècles. Ses lèvres mourantes semblaient encore murmurer un chant de gloire à la foi de son cœur ; et son ami Solis écrivait de lui : « Calderon est mort, et il a fini comme on dit que finit le cygne, en chantant. » Et, en effet, au milieu de sa maladie, aux approches de la mort, il acheva, en compagnie de don Melchior de Léon, un de ses meilleurs Autos sacramentales.

Sa mémoire fut honorée dans toute l'Espagne, et aussi à Lisbonne, à Naples, à Milan et à Rome.

A Madrid, la congrégation des Prêtres originaires de cette ville, nommée sa légataire universelle par son testament, lui fit des obsèques sans faste, comme l'avait ordonné l'humble poète. Mais une foule immense, dans laquelle se confondaient toutes les classes de la société, vint apporter autour de son modeste cercueil le témoignage de son regret, de son admiration et de sa reconnaissance.

Il fut enterré dans l'église de San-Salvador, où la congrégation lui fit élever plus tard un monument en marbre couronné de son portrait à l'huile. Elle y fonda une fête annuelle en l'honneur de son illustre chapelain-major.

Pendant ces deux siècles, les restes précieux du poète ont été déplacés à plusieurs reprises. Ils reposent depuis le

22 avril 1880 dans l'église de l'Hôpital que soutient la congrégation des Prêtres originaires de Madrid, oii nous avons eu l'année dernière le bonheur de contempler le tombeau et le portrait de Calderon.

A la vue de ses traits pleins de calme et de majesté, nous nous sentons saisis de vénération et de respectueuse sympathie. Son front, d'une hauteur exceptionnelle, annonce la merveilleuse faculté constructive, l'imagination si puissante, qu'il a déployées dans ses œuvres. Dans son regard serein ne brille que cette bonté supérieure qui anima toujours son cœur. La dignité et Ténergie qui se peignent aussi sur l'ensemble de sa physionomie, nous rappellent un de ces héroïques chevaliers espagnols, vaillants restaurateurs de la patrie envahie (1).

Les témoignages de ses contemporains sont unanimes à nous le représenter orné des plus belles qualités du cœur et de tous les charmes d"un esprit vif et aimable. Ils nous parlent de sa modestie qui était presque de l'humilité, de sa charité inépuisable et silencieuse qui lui faisait cacher soigneusement la main qui donnait, de son courage et de sa prudence, de sa courtoisie chevaleresque, et de la douceur musicale de sa voix. Son amitié, sa conversation étaient recherchées comme des choses inestimables par des hommes de toutes les conditions sociales. « Tous ses ouvrages, du reste, comme l'a écrit si bien don Eugenio de Ochoa, révèlent la candeur et la pureté de son âme, circonstance qui, soit dit en passant, laisse rarement de se rencontrer dans l'histoire de tous les hommes vraiment grands. »

Tels sont rapidement ébauchés la vie et le caractère de notre grand poète; apprécions maintenant son œuvre.

Nous possédons de lui à peu près cent vingt pièces drama-

(1) Un jeune statuaire de grand talent, M. Ernest Damé, avait bien voulu nous prêter pour la cérémonie le très;.beau buste de Calderon dont il est l'auteur.

tiques ou comédies, comme les appellent les Espagnols, et soixante-douze Autos sacr amentales. Un certain nombre d'autres compositions poétiques, parmi lesquelles figure un poème épique, ne sont pas arrivées jusqu'à nous.

Cette masse de productions, sans être aussi prodigieuse que celle de Lope de Vega, ce monstre de la nature, 'comme l'appela Cervantes, est cependant assez considérable pour nous montrer l'abondante fécondité de son génie. Mais par cela même nous ne devons pas nous étonner que ces nombreux drames ne soient pas tous des chefs-d'œuvre. Le meilleur génie a ses moments de sommeil pendant lesquels il doit prudemment garder le silence. Malheureusement la situation sociale où se trouvait Calderon ne lui permettait pas d'en user ainsi. Nous devons encore tenir compte, pour ne pas lui attribuer des fautes qui ne lui appartiennent pas, du peu de soin qu'il apporta dans la correction et l'impression de ses œuvres, dont il ne fit jamais un marché, et que des copistes ou des imprimeurs peu soucieux altérèrent souvent d'une façon incroyable.

Calderon, dan^ 1?^ pr.Tnpndtipn de ses pjp.p.es, a suivi les traces de Lope de Vega, mais il a porté au plus haut degré ce qui est un de? cui'ÏÏctères distinctife du théâtre espagnol : l'intérêt de l'intrigue, la combinaison merveilleuse des situations et des événements. C'est surtout dans son théâtre que nous remarquons je ne sais quel souffle de vie qui nous prévient que nous sommes au Midi, sous un ciel limpide, dans le pays de l'amour et de la foi. Ses personnages, natures méridionales, ardentes et passionnées, n'ont pas le temps de méditer longuement, elles ont besoin de se manifester au dehors, elles vont droit au but. Et dès lors tout dans ce drame est plein de mouvement, de vie, et, par conséquent, d'intérêt. Dès que vous commencez à lire (et combien l'effet scénique ne devait-il pas être plus intense), vous vous sentez entraînés par les personnages, vous vous attachez à eux, à leurs sentiments, à leurs pensées, à leurs actes, vous finissez, en un mot, par aimer réellement ces

êtres fictifs, et vos yeux ne peuvent quitter le livre avant d'y avoir trouvé le dénouement de Fintrigue.

N'allez pas à ce théâtre pour y chercher l'application de règles mal appelées classiques : les dramaturges espagnols n'ont pas imité l'antiquité. Allez-y pour sentir, pour aimer, pour vous passionner, pour vous transporter dans un monde enchanté de gloire et d'amour, pour y trouver enfin de la véritable poésie, c'est-à-dire l'idéal perfectionnant toujours la réalité (1).

Calderon, dans ses drames, reste essentiellement espagnol comme ses émules, et le plus espagnol de tous. Qu'il nous transporte en Grèce et dans l'antique Rome, ou qu'il nous conduise en d'autres pays, il ne nous présente jamais que des types espagnols. C'était là comme une condition obligatoire, étant donnée la sociabilité si accentuée et si énergique de la nation espagnole; et à cet égard, il faut le dire, l'œuvre du poète et l'àme de l'auditoire se trouvèrent toujours parfaitement d'accord.

C'est, en effet, cette civilisation espagnole que Calderon, mieux qu'aucun autre poète de son paySt^s^sLcQinplu à idéaiïsër et à faire revi^Te dans ses peintures. Son génie admirable, doublé d'une âme chevaleresque, enfanta des chefs-d'œuvre 011 resplendissent dans tout leur éclat les plus hautes qualités du caractère national. Il nous peint sous des traits sublimes la loyauté chevaleresque, la fidélité à la parole donnée, l'amitié la plus dévouée, l'honneur, ce dieu terrible qui inspirait au chevalier une énergie indomptable, et, enfin, le culte et le respect des femmes. Et, à travers tous ces tableaux saisissants, « Calderon nous fait admirablement sentir que le principal bonheur humain réside dans les liens domestiques (Auguste Comte). »

(1) Nous aimons à reproduire ici la belle définition de l'art que donne Auguste Comte dans sa Politique positive :« L'art consiste toujours en une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver noire instinct de la perfection. »

La religion, la foi est le second élément qui passionnait le cœur de notre poète, comme celui de son pays, et qui fit jaillir de son âme ses plus belles harmonies. C'est devant l'autel, témoin de l'élévation et de la grandeur de la patrie, c'est devant l'Eucharistie, ce sublime résumé de la foi catholique, que Galderon donnait libre cours à son ardente imagination, à son enthousiasme poétique. Pour nous, c'est dans les drames religieux et dans les Autos sacramentales qu'il a déployé le plus de force et de profondeur, et si ces œuvres ne sont pas supérieures, ni peut-être même égales aux pièces profanes^ cela provient uniquement de la nature peu dramatique et peu esthétique d'une foi trop éloignée de l'Humanité. Il montre là une profonde connaissance du cœur de l'homme, et de la lutte éternelle qui s'y livre entre la nature et la grâce, ou mieux entre les instincts égoïstes ou personnels, et les instincts altruistes ou sociaux, comme les appelle notre religion. Partout aussi dans ces œuvres apparaît ce sentiment salutaire du néant des choses humaines, quand elles ne sont pas rattachées à d'immortelles destinées; sentiment qui lui a fait dire dans des vers splendides :

â saber llego

Que sin el Gran Ser que busco, Que adoro y que reverencio, Las bumauas glorias son Polvo, humo, ceniza y viento (1).

(El mâgico prodigioso.)

Mais ce n'était pas seulement de l'enthousiasme que Galderon ressentait pour sa foi. Il comprenait aussi les motifs sociaux qui rendent nécessaire l'existence de la religion, comme l'a

(1) « Je sais à présent que, sans le grand Être que je cherche,

que j'adore et que je vénère, toute gloire humaine n'est que poussière, fumée, cendre et vent. » Je me sers ici, comme dans tout mon discours, de l'excellente traduction des œuvres dramatiques de Galderon, faite par M. Antoine de Latour. Je me suis permis de changer le mot Dieu en celui d'Etre, pour adapter cette grande pensée de Galderon à notre propre religion.

fait justement remarquer don Eugenio de Ochoa. Et, en effet, en parlant des commandements de la religion catholique, il dit dans un de ses drames religieux, El Josefde las mugeres :

I en efeeto Taies todos ellos son Que pudo habérnoslos dado La misma razon de estado Cuando no la religion (1).

Et dans un de ses Autos sacramentales, dont le titre est caractéristique, A Dios por razon de estado (A Dieu par raison d'état)^ il termine ainsi :

Que debe el Ingenio humano Llegarlo â amar, y créer Por razon de estado, cuando Faltara la de la fé (2).

N'y a-t-il pas là le sentiment de ce quelque chose de réel et d'éternel qui existe dans les religions du passé, et qui a fait dire à Auguste Comte qu'au fond il n'y avait qu'une seule religion ? Elle a revêtu plusieurs formes, mais toujours elle a tendu vers un même but suprême : réaliser la plus complète unité possible dans notre nature individuelle et collective.

Galderon possédait, à un très haut point, ce sentiment fétichiste qui nous pousse à aimer la nature extérieure, et à douer de vie, d'affection et même de pensée tous les êtres qui nous entourent. Son ardente imagination dévoile à nos yeux émerveillés les beautés charmantes du monde physique et du monde vivant. Pour animer ses peintures morales, il fait en un instant défder sous nos yeux tout ce qui se passe dans les êtres inférieurs, nos compagnons terrestres, et tout ce qui ar-

(1) En effet, tous sont tels, que la raison d'état luênae pourrait nous les avoir donnés, si la religion ne l'eût fait.

(2) Que l'esprit humain doit l'aimer, et croire en lui par raison d'état, si la foi venait à manquer.

rive dans les phénomènes de la nature inanimée. Dans ses Autos sacramentales surtout il déploie en ce sens les ressources de sa prodigieuse imagination. Aux sons harmonieux de sa voix, accourent à lui tous les êtres et tous les éléments de la nature : fleurs, sources, oiseaux, mers, montagnes, fleuves, soleil, étoiles ; et tous ensemble entonnent avec lui un hymne de gloire à l'Être suprême.

Comme preuve de cette sensibilité exquise de son tendre cœur, nous ne citerons que ces vers d'une suavité incomparable par lesquels Léonor répond à sa suivante qui lui représentait l'inutilité de ses plaintes :

i Ày Sirena ! icuando Son inutiles las quejas ?

Quéjase una flor constante Si el aura sus hojas hiere, Cuando el sol caduco muere En tûmulos de diamante ; Quéjase un monte arrogante De las injurias del viento, Cuando le ofende violento ; I el eco, ninfa vocal, Quejândose de su mal, Responde el Ultimo acento.

Quéjase, porque amar sabe, Una hiedra, si perdiô El duro escollo, que amô,

Y con acento suave

Se queja una simple ave, Del que la cogid a traicion,

Y en su dorada prision Asi aliviarse prétende;

Que al fia la queja se eutiende, Si se ignora la cancion (i).

(A secreto agravio sécréta venganza.)

(1) Ah! Sirena, quand une plainte est-elle inutile? La fleur se plaint quand le zéphir effleure ?es feuilles, à l'heure où le soleil meurt et s'ensevelit dans une tombe de diamants. Le moût superbe se plaint des

A la profondeur de l'inspiration, à la sublimité des sentiments, au charme des images, vient s'ajouter, pour rehausser le mérite des chefs-d'œuvre de Calderon, l'harmonie musicale de sa brillante versification. Tantôt c'est une mélodie suave qui berce doucement votre esprit, le plus souvent ce sont des torrents d'harmonie qui entraînent votre âme enthousiasmée dans les régions de l'idéal. Notre langue énergique, sonore, si pleine de pompe et de majesté, qu'on l'a appelée avec raison la langue des dieux, revêt dans la poésie de Calderon tous ses splendides attraits. Les quelques fautes où il est tombé, en cédant trop au goût de son temps pour l'exagération et la recherche dans l'expression, disparaissent devant es mille beautés de langage contenues dans ses œuvres, et se perdent dans cette succession rapide et harmonieuse de vers octosyllabiques dont s'est servi dans ses drames notre divin poète.

On reste étonné de la flexibilité du génie de Calderon, qui s'exerça avec succès dans toute espèce de compositions dramatiques, depuis le genre tragique le plus élevé jusqu'à la plus simple comédie, la saynète et l'intermède. Le sel comique ne lui manquait pas, et ses gracieux, les plus heureux de tout le théâtre espagnol, nous en sont la preuve.

J'ai hâte d'arriver à l'analyse de ses meilleurs chefsd'œuvre, qui sont ceux qu'Auguste Comte a compris dans son recueil. Cette analyse, quoique succincte, suffira à montrer les hauteurs sublimes auxquelles s'est élevé son puissant génie.

Et tout d'abord je m'arrête devant ce tableau saisissant

injures du veut, quand sa violence le secoue ; et l'écho, cette nymphe qui n'est plus qu'une voix, se plaignant de son mal, répète le dernier accent. Il se plaint, car il sait aimer, le lierre, qui a perdu le dur rocher qu'il aima. Avec un accent suave se plaint le timide oiseau, surpris par la trahison, et dans sa prison dorée, il prétend par là soulager sa peine, car euûn on entend la plainte, si on ignore le sens de la chanson. » Celte traduction de M. de Latour, si bien faite qu'elle soit, ùe peut pas donner aux lecteurs français la moindre idée de la douceur inimitable de l'orieinal.

qu'il a tracé de l'honneur espagnol (1) et qu'il intitule : A sea^eto agravio sécréta venganza (A outrage secret secrète vengeance). Jamais poète n'a représenté avec autant d'énergie et avec des traits si pathétiques la puissance irrésistible que le sentiment de l'honneur exerça sur l'âme de nos ancêtres. Cette noble vertu résumait pour le chevalier, avec le souvenir de tous ceux qui dans le passé avaient porté son nom avec gloire, l'opinion de ses supérieurs et de ses égaux, et le souci de laisser à la postérité son nom aussi honorable que celui de ses prédécesseurs. Ce sentiment était plus fort que la religion, et, comme l'a remarqué Condorcet, le chevalier bravait bien des fois les peines éternelles de l'enfer pour sauvegarder dans l'arène du duel son honneur outragé. L'exagération et l'absolu qui caractérisent l'honneur chez nos ancêtres, étaient bien nécessaires à son efficacité. Tous les principes moraux ont commencé par être absolus ; sans cela ils auraient perdu beaucoup de leur action effective sur la conscience humaine. C'est seulement de nos jours que, grâce au génie scientifique, on a pu construire une morale qui, quoique relative, n'a rien perdu de son énergie et de sa puissance. Pour ce qui regarde l'honneur, nous avons besoin, dans ces temps d'anarchie mentale et morale, de revenir un peu aux sentiments de nos chevaleresques ancêtres, sentiments qui formeront toujours une des bases essentielles du bonheur de la famille et de la grandeur de la patrie. Mais entrons dans l'œuvre de Calderon.

Un noble gentilhomme portugais, don Lope d'Almeida, attend à Lisbonne l'arrivée de dona Leonor de Mendoza, une jeune dame de la noblesse castillane, avec laquelle il vient de se marier par procuration. Il est plein de joie, il voudrait des ailes pour voler à sa rencontre, pour rejoindre cette épouse dont il connaît de renom la singuUère beauté et

(1) Le héros de la pièce est un noble Portugais, don Lope de Almeida. Calderon nous fait voir ainsi l'analogie essentielle des deux nationalités espagnole et portugaise.

l'irréprochable vertu. Elle paraît, mais elle est triste ; elle se plaint d'un amour passé, elle pleure la mort de celui qu'elle a tant aimé et qu'elle ne peut se décider à oublier. 0 rencontre malheureuse ! triste prélude du fatal dénouement du drame ! la première chose qui, dès les premiers pas, frappe ses beaux yeux, c'est la vue de cet ancien amant qu'elle croyait à jamais perdu. Malgré son émotion, malgré ce réveil soudain de son amour passé, elle lutte contre sa passion et veut rester dans le chemin de l'honneur. Mais son amant, don Luis de Benavide, ne se résigne pas à perdre à tout jamais Leonor, et il la suit partout, au point de se faire remarquer par don Lope. Alors commence à se déployer dans 1 ame de celui-ci le terrible drame de l'honneur. Il devient inquiet, le moindre mot qu'il entend le fait tressaillir et le jette dans le trouble. La gloire l'appelle à suivre l'héroïque don Sébastian dans sa campagne d'Afrique, mais le foyer domestique le retient. Il demande conseil à son épouse, et elle, au lieu de le retenir, l'encourage à partir, en lui rappelant ce qu'il doit à son roi, et en ajoutant cette belle sentence sur le rôle et le devoir de la femme:

Que no quiero, que se diga, Que las cobardes mugeres Quitan el valor à un hombre, Cuando es razon que le aumenten {\).

A peine a-t-elle fini de parler que l'ami intime et dévoué de don Lope, don Juan de Silva, à qui, il demande également avis sur ce point, lui conseille, au contraire, de demeurer paisiblement au foyer domestique. Ces réponses de l'épouse et de l'ami, que pour son honneur inquiet il aurait souhaitéescontraires, accroissent ses soupçons et ses craintes,

(1) « Je ne veux pas que l'on dise que la lâcheté des femmes ôte le courage à uu homme, quand, au contraire^ leur devoir est de l'accroître. »

et le font éclater dans un monologue superbe qui n'a pas de supérieur dans l'histoire de la poésie dramatique. Il n'ose pas tout d'abord s'avouer à lui-même le triste état de son âme, mais l'honneur le tient dans ses chaînes de fer, et lui parle d'une voix irrésistible. En vain il se débat, en vain il s'efforce d'écarter de son esprit tout soupçon, toute pensée cruelle ; l'image de son honneur outragé se présente à lui chaque fois plus vivante et plus terrible. Après avoir exprimé toutes ses inquiétudes, il s'écrie : « Honneur, te reste-t-il encore quelque subtilité à me dire, à m'exposer d'autres tourments pour m'affliger, d'autres peines pour me torturer, d'autres soupçons pour m'achever, d'autres outrages pour m'étouffer, d'autres craintes jalouses pour me faire affront ? Non. — Alors tu ne me tueras pas, si ton pouvoir ne va pas plus loin. Je saurai procéder sans bruit, avec mesure et prudence ; je saurai être sur mes gardes, attentif, inquiet, vigilant, jusqu'à ce que je touche l'occasion qui décidera de ma vie ou de ma mort. »

Leonor, importunée par les prières de don Luis, commet la faiblesse, pour l'écarter à jamais, dit-elle, de recevoir son ancien amant. L'arrivée inattendue du mari donne lieu à une des scènes les plus pathétiques et les mieux conduites de la pièce. 11 faut voir avec quelle prudence et avec quel empire sur lui-même agit don Lope pour ne pas faire un scandale qui serait acheté au prix de son honneur. Faisant semblant de croire aux excuses de don Luis, il le mène secrètement hors la maison, afin que son ami don Juan, qui était survenu au commencement de la scène , n'en conçoive le moindre soupçon. Il s'est contenté, pour épancher un peu le sentiment qui l'agite, de dire à don Luis :

Y si llegara à créer...

^ Que es à créer ? si llegara

A imaginar, à pensar.

Que alguien pudo poner mancha

En mi honor... i que es en mi honor ? Eq mi opinion, y en mi fama,

Y en la voz tan solamente De una criada, una esclava, No tuviera, ; vive Dios !

Vidas, que no le quitara, Sangre, que no le vertiera, Aimas, que no le sacara ;

Y estas rompiera despues, A ser visibles las aimas (1).

Et il ajoute ensuite en aparté ces paroles sinistres qu'il répète sans cesse jusqu'à la fin du drame :

De esta mènera El que de vengarse trata, Hasta mejor ocasion, Sufre, disimula y calla (2).

Les conseils indirects de don Juan, qui s'est aperçu aussi de la conduite inconvenante de Léonor, et l'avis du roi don Sébastian, qui lui dit de ne pas l'accompagner en Afrique, en ajoutant sans arrière-pensée ces mots qui cependant lui percent le cœur,

Que en vuestra casa, aunque la empresa es alta, Podeis hacer, don Lope, mayor falta (3),

(1) « Et quant à moi, si je croyais... si même j'imaginais... si j'avais seulement l'idée que quelqu'un a osé entacher monhonueur... que dis-je, mou honneur? ma réputation et ma renommée, quand ce ne serait qu'une servante, une esclave, vive Dieu ! je lui ôterais la vie jusqu'au dernier souffle, je verserais son sang jusqu'à la dernière goutte, je lui arracherais jusqu'à l'âme, et si l'àme était chose visible, je la mettrais en morceaux. »

(2) n C'est ainsi que celui qui songe à se venger, eu attendant une meilleure occasion, patiente, dissimule et se tait. «

(3) L'entreprise est haute, mais vous pourriez, don Lope, faire plus faute encore en votre maison.

mettent le comble à l'exaltation et à la fureur de don Lope. Dans un monologue incomparable il s'adresse à l'honneur, qu'il personnifie au milieu de sa passion, et il lui demande en quoi il l'a offensé pour être si cruel et si inexorable envers lui. Il se plaint même de la loi trop sévère de l'opinion qui fait tomber sur lui les fautes d'autrui. Mais je ne suis pas venu pour réformer les mœurs de la société, se dit-il, mais pour m'y conformer. Et il s'écrie en terminant :

Sabra el rey, sabra don Juan, Sabra el mundo, y aua los siglos Futures, j cielos ! quien es Un portugues ofendido (1).

Il veut surtout que sa vengeance soit secrète afin qu'ellemême n'arrive pas à publier l'offense.

L'heure du châtiment approche. Leonor est dans une belle maison de campagne près de Lisbonne. Don Luis va entrer dans une barque pour aller au rendez-vous qu'elle lui donne. Don Lope, qui l'a vu lire un billet, sur le contenu duquel il ne peut avoir de doute, le rejoint et l'invite à aller ensemble, puisque don Luis se dirige vers la maison de campagne du roi, qui est très près de la sienne. Entrés dans la barque, don Lope coupe l'amarre et ils sont emportés par le courant. Au milieu des flots, il tue son ennemi et gagne le bord à la nage.

Le feu lui sert ensuite à dissimuler la mort de son épouse; et lorsque don Sébastian et don Juan accourent pour le sauver de l'incendie qui embrase sa maison, il paraît avec le corps inanimé de Leonor dans les bras, et dit au roi :

Esta, senor, fué mi esposa, Noble, altiva, lionrada, bonesta,

(1) a Je vais apprendre au roi, à don Juan, et même aux siècles futurs ce que c'est qu'un Portugais offensé. >-

Que en los labios de la fama Déjà esta alabanza eterna (1).

Telle est cette peinture énergique du sentiment de l'honneur, qui, dans tous ses points, révèle en Calderon un génie esthétique de premier ordre.

Je ne puis quitter ce drame sans y signaler encore une beauté de plus, et qui est là comme pour diminuer un peu les sombres couleurs du tableau. C'est cette amitié si noble, si sincère, si dévouée, si espagnole en un mot, qui lie don Lope à don Juan. Celui-ci arrive à Lisbonne dépourvu de toute fortune, et don Lope, son ancien ami, l'accueille dans sa maison, et lui fait part de tous ses biens. Don Juan, à son tour, se dévoue pour l'ami, et veille sur son honneur comme sur le sien propre. La délicatesse et la prudence avec lesquelles il l'avertit du danger qui le menace montrent la sincérité et la profondeur de l'amitié de don Juan qui veut, comme il le dit en se lançant au milieu des flammes pour sauver la vie de don Lope :

Dejar en el mundo fama

De una amistad verdadera (2).

Si Calderon nous a laissé un si beau tableau du sentiment de l'honneur chez la noblesse, il nous l'a représenté avec plus de grandeur et plus de beauté encore dans le peuple, chez le simple paysan. La perspicacité de son génie lui a fait voir tout ce qu'il y avait de grand et de sublime dans ce sentiment incarné chez ces esclaves d'une autre époque qui, au temps du poète, grâce à la guerre de l'Indépendance, et aux eflorts du catholicisme, s'étaient déjà élevés entièrement à la dignité de l'homme libre. Cette peinture, j'en ai déjà signalé les causes, ne s'est produite, et ne pouvait se pro-

(1) « Cette femme^ sire, fut mon épouse, noble, fière, chaste, et qui recevra ries lèvres de la renommée cette louange éleruelle. »

(2) « Li''guer au monde l'exemple d'une amitié véritable. «

duire qu'en Espagne, où la population s'est le plus éloignée de l'esclavage antique pour se rapprocher du véritable type des serviteurs de la patrie et de rHumanité.

El Alcalde deZalamea est un des principaux chefs-d'œuvre de Galderon, — à mon avis le plus parfait, — autant par la beauté de la conception et le bonheur de l'exécution, que par la vivante et énergique réalité des caractères. Ceux-ci sont, en effet, peints de main de maître. Rien de plus beau ni de plus réel que le caractère de Pedro Crespo, ce paysan espagnol, riche, honnête, modeste, prompt à accomplir sans murmure ses moindres devoirs de sujet, mais plein de noblesse, de dignité, et qui ne souffrira jamais la moindre atteinte à son honneur, à sa réputation, de la part de qui que ce soit, pas même du roi. Et si nous ajoutons sa malice native, nous aurons une idée de ce personnage intéressant, une des créations les plus originales et les plus a-ccentuées de l'art dramatique. Elle est remarquable aussi la figure du célèbre commandant don Lope de Figueroa, sous les drapeaux duquel avait combattu l'immortel Cervantes, avec sa rudesse, sa brusquerie et sa sévérité toutes militaires, mais cachant sous ces dures apparences un cœur noble et bon. La charmante et douce fille de Crespo, Isabelle, possède tant de vertu et dïnnocence, que nous la voyons encore pure, même après son affreux malheur. Il nous inspire vraiment de la s3-mpatliie ce fils de Crespo, ce jeune homme arrogant, joyeux, courageux, ami de la guerre et qui sent dans son àme toutes les aspirations d'un véritable descendant du Cid. Les vertus et les qualités chevaleresques ont donc bien pénétré dans la famille tout entière d'un simple paysan. Elles ne sont plus le patrimoine exclusif de la noblesse. Et pour faire mieux ressortir son tableau, Calderon a mis, à côté de cette honnête et utile famille de travailleurs, la figure ridicule d'un gentilhomme ruiné, oisif, dépourvu de courage, et n'ayant d'autre occupation que celle d'importuner de ses sollicitudes les belles et riches héritières.

Un simple dialogue, qui est resté célèbre par sa vigueur et sa réalité, suffira à faire ressortir les caractères de Grespo et de don Lope. La scène se passe au moment où l'arrivée de ce dernier vient d'empêcher la lutte de Grespo et de son fils contre le capitaine don Alvaro de Ataide, qui, par un stratagème, a réussi à pénétrer jusqu'aux appartements de la fille de Grespo, tenue cachée par celui-ci aux regards d'une soldatesque insolente et brutale. C'est alors que Grespo remercie don Lope de son heureuse intervention, en lui disant :

Grespo . Mil gracias, senor, os doy

Por la nierced que me hicisteis

De escusarme la ocasion

De perderme.

Lope. i Como liabiais,

Decid, de perderos vos ?

Grespo. Dando muerte a quien pensara

Ni aun el agravio menor.

Lope. ^ Sabeis, vive Dios, que es

Capitan ?

Grespo. Si, vive Dios;

Y aunque fuera el gênerai,

En tocando a mi opinion,

Le matàra.

Lope. A quien tocàra

Ni aun al soldado meuor

Solo un pelo de la ropa,

Viven los cielos, que yo

Le ahorcàra

(1) Voici la traduction de M. de Latour. Elle ne saurait rendre l'énergie ni la vivacité de l'original.

Crespo. — Je vous rends mille grâces, seigneur, de m'avoir sauvé de l'occasion de me perdre.

Don Lope. — Vous perdre, et comment?

Crespo. — En tuant celui qui m'eût fait le plus petit outrage.

Don Lope. — Savez-vous bien, vive Dieu! qu'il s'agit d'un capitaine?

Crespo. — Oui, vive Dieu ! mais eût-il été général, s'il eût touché à mon honneur, je le tuais.

Don Lope. — Mais le premier qui touche à un fil de l'habit du dernier de mes solJats, vive Dieu ! je le fais pendre.

Crespo. a quien se atreviera

A un àtomo de mi honor,

Viven los cielos tambien,

Que tambien le ahorcàra yo.

LoPK. i, Sabeis que estais obligado

A sufrir, por ser quien sois,

Estas cargas ?

Crespo. Con mi hacienda,

Pero con mi fama no.

Al rey la hacienda y la vida

Se ha de dar ; pero el honor

Es patrimonio del aima,

Y el aima solo es de Dios.

LoPE. Vive Cristo, que parece

Que vais teniendo razon.

Crhspo. Si, vive Cristo, porque

Siempre la lie tenido yo.

LoPE. Yo vengo cansado, y esta

Pierna, que el diable me dio,

Ha menester descansar.

Crespo. ^ Pues quien os dice que no ?

Ahi me dio el diablo una cama,

Y servira para vos.

LoPE. ^ Y diola hacha el diablo ?

Crespo. Si.

LoPE. Pues a deshacerla voy ;

Que estoi, voto à Dios, cansado.

Crespo. — Vive Dieu aussi! le premier qui effleure uu atome de mon honneur, Je le pends, moi aussi.

Don Lope. — Savez-vous qu'étant qui vous êtes, vous devez supporter ces charges 1

Crespo. — Avec mon bien, oui; avec mon honneur, non. Mon bien et ma vie sont au roi; mais l'honneur est le patr'moine de l'àme, et l'âme est à Dieu seul.

Don Lope. — Vive Christ, m'est avis que vous avez raison.

Crespo. — Oui, vive Christ, je n'ai jamais eu tort.

Don Lope. — Je suis fatigué, et cette jambe que m'a donnée le diable a besoin de repos.

Crespo. — Qui vous dit le contraire? Le diable aussi m'a donné un lit, et il sera pour vous.

Don Lope. — Et le diable Ta fait, votre lit?

Crespo. — Oui.

Do7î Lope. — Eh bien, je vais le défaire, car, vive Dieu, je suis fatigué.

CREsro. Pues descansadj voto à Dios.

LopE. Testarudo es el villano ; (Aparté.)

Tan bien jura como yo.

Crespo. Caprichudo es el don Lope ; (Aparté.)

No haremos migas les dos.

Ce mâle et fier langage d'un simple laboureur devant un personnage noble et commandant d'armée, ne s'est jamais entendu pendant l'antiquité. On y reconnaît tout de suite l'influence du catholicisme qui proclama l'indépendance du temporel et du spirituel, et la supériorité de la morale sur la politique. C'est seulement ainsi que peuvent se concilier l'obéissance nécessaire à l'existence de toute société, avec la dignité et l'indépendance d'où dépendent le progrès et la grandeur de l'homme. Mais on doit y reconnaître aussi l'influence spéciale des événements politiques, qui accentuèrent si considérablement ce caractère de dignité chez les habitants de la Péninsule.

Quelle élévation de sentiments, quelle justesse de vues dans les conseils que Crespo donne à son fils, au moment où celuici se prépare à partir pour l'armée en compagnie de don Lope : « Grâce à Dieu, Juan, tu sors d'une famille honnête et sans tache, mais tout à fait plébéienne. Je te dis l'un et l'autre: l'un, pour que tu ne conçoives pas une telle méfiance de toi-même que tu n'oses aspirer à t'élever, par ta bonne conduite, au-dessus de ce que tu es ; l'autre, pour que tu n'oublies jamais ce que tu dois être. Dans cette double vue, sois toujours modeste, et toutes tes actions seront réglées par la prudence, et tu ne connaîtras pas certains ennuis qui sont le désespoir de l'orgueilleux. Combien d'hommes, qui avaient de nombreux défauts, les ont rachetés par la modestie ! et combien d'autres, d'ailleurs très estimables, se sont fait haïr

Crespo. — Eh bien, vive Dieu ! reposez-vous. Don Lope (à part). — Le vilain est têtu, il jure autant que moi. Crespo (à part). — Il est mauvais couctieur, le don Lope, nous ne ferons pas de vieux os ensemble.

pour leur orgueil ! Ne parle jamais mal des femmes; la

plus humble est digne de notre estime; car après tout, c'est d'elles que nous sommes nés (1)... Ne te bats point pour la moindre chose. Lorsque je vois dans nos villages tant de maîtres enseigner l'art de se battre, je me dis souvent à part moi : Ce n'est point là l'école qu'il nous faut; ce n'est point à se battre avec adresse, avec grâce, avec courage qu'on doit exercer un homme, mais à savoir pourquoi il se bat; et j'affirme que, s'il n'y avait qu'un maître pour enseigner, non comme il faut se battre, mais pourquoi, tout le monde lui enverrait ses enfants, »

Mais l'endroit de la pièce, oij le caractère de Crespo acquiert toute sa grandeur, c'est lorsque, ayant été nommé alcade (2) de son village et tenant dans son pouvoir celui qui avait outragé par la violence l'honneur de sa fille, il le prie de réparer sa faute par le mariage. Il laisse de côté le signe de la justice (la varà), et il lui parle en homme, en père, qui n'a pas d'autre bonheur, et n'estime d'autre bien que la bonne réputation, que l'honneur de sa famille. « Je vous donnerai tous mes biens, lui dit-il, et j'irai avec mon fils demander l'aumône s'il le faut; rendez-nous seulement l'honneur que vous nous avez ravi, le vôtre n'y perdra rien. Ce que vos enfants pourraient perdre à être mes petits-fils, ils le regagneront avec usure, seigneur, par l'avantage de vous avoir pour père. » Dans sa douleur et dans le désir de voir son honneur restauré, Crespo tombe même à genoux devant son insulteur , et il ajoute : « Que vous demandé-je ? l'honneur que vous m'avez pris vous-même, bien qu'il m'appartienne; et de la manière dont je vous le demande, à genoux, j'ai l'air de vous réclamer ce qui est à vous et non à moi.

(1) Noliables mal de las mugeres La mas humilde, te digo, Que es digna de estimacion; Porque al fiu délias nacimos.

(2) Maire et juge de première instance au civil et au criminel.

Considérez que je pourrais le reprendre de mes mains, et ne veux que le recevoir des vôtres. »

Mais, après avoir fait tous ces sacrifices de sa propre dignité pour réparer l'honneur de sa fille, et lorsqu'il voit que le capitaine don Alvaro de Ataide, au lieu de se laisser fléchir par ses prières, ose encore l'insulter à nouveau, il reprend alors l'imposante majesté du juge, et rien ne pourra désormais l'arrêter; don Lope, même avec la force armée, ne saurait l'empêcher de faire exécuter la sentence de mort dont la loi punissait un crime semblable.

Rien de plus beau que la scène dernière. Au moment où la lutte va s'engager entre les laboureurs qui retiennent dans la prison le capitaine, et les soldats de don Lope qui veulent le libérer, survient le roi Philippe II, en route pour le Portugal.

« Le Roi. — Que signifie ce tumulte?... Quoi ! au moment où j'arrive je trouve tout en désordre !

Don Lope. — Sire, on n'a jamais vu tant d'audace de la part d'un vilain; et vive Dieu ! si votre Majesté fût arrivée un moment plus tard, elle eût trouvé ici une illumination générale.

Le Roi. — Qu'est-il donc arrivé ?

Don Lope. — Un alcade a fait arrêter un capitaine, et quand je viens le réclamer, on refuse de me le rendre.

Le Roi. — Quel est cet alcade ?

Crespo. — Sire, c'est moi.

Le Roi. — Et quelle raison me donnez-vous ?

Crespo. — Cette procédure, où le crime est prouvé, un crime digne de mort: il s'agit d'une jeune fille, enlevée, violée dans un bois, et qu'on a refusé d'épouser, quand son père l'a demandé à genoux.

Don Lope. — Sire, cet homme qui est l'alcade est aussi le père de la fille.

Crespo. — Cela n'importe à l'affaire. Si un étranger venait porter plainte, ne devrais-je pas lui faire justice? Oui. Alors pourquoineferais-je pas pourma fille ce quejeferaispourtout

autre ? outre qu'ayant arrêté mon fils, j'ai bien le droit d'être juste envers sa sœur. Si la procédure n'est pas régulière, si j'y ai mis de la partialité, si j'ai suborné quelque témoin, s'il y a autre cbose que ce que j'ai dit, si cela est, qu'on me donne la mort.

Le Roi. — ^ La procédure est régulière ; mais vous n'avez pas autorité pour exécuter la sentence, c'est le droit d'un autre tribunal; il fera justice; ainsi remettez le prisonnier.

Crespo. — Sire, j'aurai de la peine à le remettre ; comme il n'y a ici qu'un tribunal, quelque sentence qu'il rende, il l'exécute lui-même ; ainsi l'arrêt est exécuté.

Le Roi. — Que dites-vous?

Crespo. — Si vous en doutez, sire, tournez les yeux de ce côté et regardez; voici le capitaine.

(Une porte s'ouvre et on aperçoit le capitaine assis sur une chaise et ayant subi le supplice du garrot) (1)

Le Roi. — Gomment ! vous avez osé ?.. .

Crespo. — Sire, vous avez dit que la sentence était régulièrement rendue; il n'y a donc pas eu de mal à l'exécuter.

Le Roi. — Le conseil n'aurait donc pas su le faii'e ?

Crespo. — Sire, toute votre justice forme un seul et même corps. S'il a plusieurs bras, qu'importe que je tue avec celuici tel homme que devait tuer celui-là? Qu'importe une erreur dans la forme, quand au fond l'équité est satisfaite ?

Le Roi. — Mais s'il en est ainsi, pourquoi, étant capitaine et gentilhomme, ne lui avez-vous pas fait trancher la tète ?

Crespo. — Le voulez-vous savoir, sire ? Comme nos gentilshommes se conduisent bien dans le pays, le bourreau que nous avons n'a pas appris à décapiter; d'ailleurs, ceci regarde le mort, et, jusqu'à ce qu'il se plaigne lui-même, nul n'a le droit de s'en mêler.

Le Roi. — Don Lope, c'est une affaire finie, la mort a été

(1) C'est-à-dire qu'il a été étranglé dans cette posture, au moyen d'un tourniquet attaché au poteau.

justement donnée ; qu'importe un vice de forme, quand au fond l'équité esf, satisfaite ? Qu'il ne reste ici aucun de vos soldats. Faites-les partir le plus tôt possible, j'ai hâte d'arriver en Portugal. (A Crespo.) Vous, soyez toute votre vie l'alcade de Zalamea. «

Il y a tant de réalité dans les moindres détails de ce drame, les caractères des personnages sont si bien rendus, que nous souscririons volontiers au dire du poète, qui certifie, en terminant, la vérité des événements qu'il raconte.

Calderon ne se limita pas à retracer et à idéaliser les sentiments et les caractères de la société espagnole ; tout en reproduisant toujours le génie de son pays, il traita quelque fois dans ses pièces les plus hauts problèmes de la morale et de la philosophie. Son chef-d'œuvre dans ce genre philosophique est la Vie est un songe, le plus célèbre et le mieux connu de ses drames. Il y a là une connaissance profonde de la nature humaine et une intuition merveilleuse de ce principe fondamental de la science sociale et mentale : que c'est grâce à la réaction continue de la famille et de la société sur chacun de nous^, que nous pouvons vaincre notre égo'isme naturel, nos mauvais penchants.

La théorie positive de la nature humaine (1) fondée par

(1) Je fais si souvent, dans mon discours, un usage implicite de la théorie cérébrale d'Auguste Comte^ que je crois devoir eu reproduire ici un court résumé.

Aimer, penser, agir, voilà les trois grandes manifestations de notre vie cérébrale ou de notre âme. De là trois sortes de fonctions cérébrales : celles du cœtir, qui donnent V inipidsion à toutes les autres, celles de l'esprit, qui nous éclairent et nous donnent le conseil, et finalement celles du caractère, qui président à Vexécution de nos actes.

Le cœur comprend dix organes ou moteurs affectifs, appelés penchants, dans l'état actif, et sentiments, dans l'état passif. Il y en a sept personnels, qui n'ont d'autre but que la satisfaction de la personnalité ; ils constituent Végoïsme. Les trois autres nous poussent à la sociabilité, à vivre eu dehors de nous, à vivre pour autrui; ils constituent ['altruisme. Les personnels sont, en commençant par les plus bas pour remonter jusqu'à ceux qui se rapprochent de l'altruisme : \'i7isti7ict nutritif {[) qui préside à la conservation de l'individu, V instinct sexuel {2) et Vinstinct maternel (3), qui président à la conservation de l'espèce»

Auguste Comte, d'après l'impulsion de Gall, nous apprend que riiomme est naturellement mauvais et naturellement bon. Les instincts égoïstes et les instincts sympathiques se disputent tour à tour le triomphe dans son cœur. C'est ce que le grand Saint-Paul appelait, se servant nécessairement d'un langage théologique, la lutte entre la Nature et la Grâce. Mais dans ce dualisme fondamental de notre nature, la prépondérance appartient de

Vinstinct destructeur (4) et ['uistùict constructeur (5) qui facilitent et perfectiouueût l'existeuce individuelle; Vcrgueil (6) ou besoin de domination, et la vanité (7) ou besoin d'approbation. Les cinq premiers constituent notre intérêt proprement dit, les deux derniers l'ambition.

Les instincts sociaux sont au nombre de trois : Yattachemerit (8), qui nous lie à nos égaux; la vénération (0) ou respect des supérieurs, et la bonté (10) ou amour universel (sympathie), humanité.

Cet admirable tableau du cœur de l'homme, oîi les penchants égoïstes l'emportent sur les penchants altruistes autant par le nombre que par la puissance, montre combien est difficile la solution du grand problème humain : subordonner l'égoïsme à l'allruisme. Ce qui facilite cette solution, c'est que Tunité humaine, tant individuelle que collective, fondée sur les penchants égoïstes, devient impossible, soit par leur multiplicité même et par leur opposition réciproque, soit par les obstacles qu'ils rencontrent sans cesse dans l'état social. Celui-ci favorise, au contraire, l'essor indéfini des penchants altruistes.

L'esp7nt se compose de cinq fonctions élémentaires, appelées iutellectuelles : quatre relatives à la conception et une seule relative à Vexpression. La conception se divise en passive, ou conte?nplation, et eu active, ou méditatioii. La première peut être relative aux êtres, essentielleuient synthétique, appelée alors contemplation concrète (11) ou relative aux événements, essentiellement analytique, appelée contemplation abstraite (12). La seconde procède tantôt par comparaison, en généralisant, et prend alors le nom de méditation inductive (13), tantôt par coordination, en systématisant, et prend le nom de méditation déductive (14). La cinquième fonction intellectuelle est celle de l'expression ou du langage (15), qui sert à exprimer et à communiquer nos pensées et nos sentiments- Mais les affections ne sont que le principe d'impulsion, et la pensée ou l'esprit ne nous indique que le moyen d'agir; pour obtenir un résultat quelconque, il nous faut encore posséder, à un certain degré de développement, les facultés du caractère, ou qualités pratiques, qui sont au nombre de trois : le courage (16) pour entreprendre; la prudence (17) pour exécuter, et la fermeté ou persévérance (18) pour accomplir. Le premier excite nos mouvements volontaires ; la seconde les retient ; la troisième les maintient. Tel est l'ensemble des dix-huit fonctions intérieures du cerveau,

beaucoup à l'égoïsme, surtout quand l'influence sociale n'est pas venue comprimer nos penchants personnels et développer nos penchants sociaux. Aussi, aux débuts de notre espèce, l'homme ne se distinguait-il pas beaucoup des autres animaux; il n'agissait que poussé par les besoins de sa nutrition ou sous l'instigation de l'iastinct sexuel ou de l'instinct destructeur. Ce n'est que par l'action progressive de l'Humanité que l'homme s'est élevé au degré de culture morale où nous le voyons aujourd'hui.

De même que la vie collective, la vie individuelle débute par l'entière prépondérance de l'égoïsme. Voilà ce que signifie, au point de vue positif, le péché originel que nous apportons à la naissance, suivant les théologiens. L'enfant ne connaît d'autres règles que ses passions ou son bon plaisir ; il ne vit d'abord que pour lui. C'est là qu'intervient la famille si dignement représentée par la mère, pour lui apprendre à se dominer, à vaincre ses mauvais penchants. Elle développe en lui surtout l'instinct de la vénération qui porte à la soumission volontaire, au respect des supérieurs, et qui est la base même de tout gouvernement social. Cette salutaire in-

qui foriiieut ce que uous appelons l'âme. Auguste Comle a résumé son tableau cérébral dans une formule systématique, qui est en même temps une maxime morale : Agir par affection et penser pour agir.

11 a donné, dans les ligues suivantes, un résumé anatomo-physiologique de sa théorie cérébrale :

<i L'ensemble de ces dix-huit organes constitue l'appareil central, qui, d'une part, stimule la vie de nutrition, et, d'autre part, coordonne la vie de relation en liant ces deux sortes de fonctions extérieures. Sa région spéculative communique directement avec les nerfs sensitifs, et sa région active avec les nerfs moteurs. Mais sa région affective n'a de connexités nerveuses qu'avec les viscères végétatifs, sans aucune correspondance immédiate avec le monde extérieur, qui ne s'y lie qu'à l'aide de deux autres régions. Ce centre essentiel de toute l'existence humaine fonctionne continuellement, d'après le repos alternatif des deux moitiés symétriques de chacun de ses organes. Envers le reste du cerveau, l'intermittence périodique est aussi complète que celle des sens et des muscles. Ainsi, l'harmonie vitale dépend de la principale région cérébrale, sous l'impulsion de laquelle les deux autres dirigent les relations, actives et passives, do l'âme avec le milieu. »

Four plus de détails, voir le premier volume de la Politique positive.

fluence de la femme sur Thomme est continuée par l'épouse pour accroître en lui l'attachement et la bonté. Cette dernière et suprême qualité morale se fortifie surtout par le dévouement envers les fils. L'éducation générale et la vie civique font naître en lui le patriotisme et le sentiment de la solidarité universelle. Par cette réaction continue de l'existence domestique et sociale, Ihomme, vivant d'abord exclusivement pour lui, apprend à vivre pour la famille, la patrie, et l'Humanité.

L'homme le mieux doué ne pourra que très difficilement surmonter son égoïsme, s'il n'a pas joui de ces douces influences de la vie de famille et de la vie de société. Tel est le fait que nous présente Calderon dans la peinture admirable du caractère de Sigismond, le personnage principal de La Vie est un songe. Rien de plus original et de plus fantastique que cette création du génie de notre poète, et, cependant, rien de plus conforme aux lois réelles de notre nature morale. Il y a des littérateurs qui pensent que la poésie consiste à sortir tout à fait de la réalité et qui arrivent ainsi à créer des types absurdes, monstrueux, contradictoires. Plus ils s'écartent de la vérité, plus ils croient atteindre les hauteurs sublimes de la poésie. Voilà le défaut où sont tombés, surtout en France, la plupart des poètes improprement appelés romantiques, et le plus grand d'entre eux, Victor Hugo (1). La Vie est un songe

(1) Il y aurait à faire uu parallèle très utile pour montrer la supériorité de la véritable poésie, qui tient toujours compte des conditions fondamentales de la réalité, sur celle qui croit au-dessous d'elle de les respecter. Il consisterait à comparer l'admirable roman de Mauzoni, intitulé / promessi sposi, à Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo.

Tous deux veulent nous retracer une époque historique ; tous deux parlent du catholicisme. Mais quelle différence dans leurs peintures ! Qui ne revoit, avecManzoui, l'état social de l'Italie au commencement du xvii^ siècle. Qui ne retrouve dans la personne du père Cristoforo l'image du véritable prêtre catholique? Tous les personnages, tous les événements sont rendus avec un tel caractère de vérité que le poète semble faire revivre des êtres qui ont réellement existé. Qui oserait en dire autant du poète français? Rien, dans son œuvre de pure fantaisie, ne répond à la réalité. Il n'y met que ses propres conceptions, et montre par là quelle a été sou impuissance à s'identifier

est une œuvre d'art très propre à faire voir quelles limites doivent être toujours respectées dans lïdéalisation poétique. Les situations par lesquelles passe Sigismond ne peuvent être plus dépourvues de vraisemblance, mais rien de plus vrai et lie plus logique que sa nature. Toujours il agit en conformité avec le caractère qui lui est propre, avec la situation où il se trouve. Aussi partout nous reconnaissons en lui le même personnage : et c'est lui qui donne à toute la pièce un remarquable caractère d'unité et de grandeur. Le poète est libre d'altérer, s'il lui plaît, les lois physiques, mais il est lié quant aux phénomènes moraux. S"il peut, s'il doit même, pour les mieux rendre, les accuser davantage dans leur intensité, c'est à condition qu'il respectera toujours scrupuleusement leurs lois propres. Ainsi, il serait absurde que le poète fit commettre par un homme une action contraire à tout ce qu'on pouvait prévoir de lui, d'après l'ensemble des qualités morales dont il l'avait doué. Mais les vrais grands poètes, qui ont été toujours les meilleurs observateurs de la

avec cette grande époque du moyen âge où le calholiscisnie a fourni tant de types émiuents.

Quant au but essentiel de l'art, qui est l'amélioration de notre cœur par la contemplation idéale de la beauté et de la perfection morales, l'immense supériorité du poète italien est encore moins contestable. Oui ne se sent attendri et amélioré devant le tendre et courageux Renzo et surtout devant la figure angélique de Lucie? Où trouver un meilleur exemple de la véritable constance dans l'amour ? Qui ne voudrait imiter la noble et énergique conduite du vénérable père Cristoforo et de l'auguste cardinal Frédéric Borromée?

Quels types, au contraire, nous présente l'œuvre de Victor Hugo? Rien que des types impossibles ou peu intéressants sous le rapport moral. Tels sont Quasimodo, Phœbus et Claude FroUo. Esmeralda même n'a rien de charmant que le physique, et pour moi, elle n'est qu'une véritable caricature de la gracieuse et admirable création du grand Cervantes dans sa Gitanilla de Madrid.

Plus on prolongera la comparaison, plus on se convaincra que / promissi sposi est un vrai chef-d'œuvre, qui vivra éternellement, et que « son illustre auteur, trop peu apprécié encore, comme le disait Auguste Comte en 1841, figurera, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles génies esthétiques des temps modernes » ; taudis que l'œuvre médiocre du poète français tombera bientôt dans le plus profond oubli.

nature humaine, ne sont jamais tombés dans de semblables inconséquences.

Par ordre de son père, Basilio, roi de Pologne, désireux de lui épargner les destinées funestes prédites par l'astrologie, Sigismond a passé sa vie enfermé dans une prison et entièrement isolé du contact des hommes. Il n'a vu et n'a parlé à d'autre être humain qu'à son précepteur Clotaldo, qui l'a initié à toutes les connaissances profanes et religieuses. La conséquence de cet isolement a été que les mauvaises passions, bouillonnant dans sa poitrine avec toute leur force naturelle, n'attendaient que le moment de pouvoir se manifester. Fils de rois, il ressentait surtout les impulsions de l'orgueil et rêvait de commandement. Le poète, par un seul trait, a rendu admirablement le caractère de Sigismond. Accablé par sa terrible situation et se croyant tout seul, il vient d'épancher ses sentiments de tristesse et de fureur dans un monologue merveilleux de richesse poétique, qui est dans la mémoire de tous ceux ([ui connaissent la poésie espagnole. Mais il a été entendu de Rosaura, une jeune fille déguisée en homme, qui vient d'arriver de Pologne et ignore encore la loi qui défend d'approcher de la prison de Sigismond. Surprise par lui, elle lui dit : « Ce n'est qu'un infortuné, hélas ! qui sous ces froides voûtes, a entendu tes gémissements; » et Sigismond de lui répliquer : « Alors je vais te donner la mort pour que tu ne saches pas que je sais que tu n'ignores pas mes défaillances. {Et il saisit Rosaura). Uniquement parce que tu m'as entendu, je te broierai entre mes bras nerveux (1). » Dans son orgueil il ne

(1) Rosaura. — No es sino un triste, (ay de nii !) Que en estas bôvedas frias Oyô tus melancolias.

SiGiSMU.NDO. — Pues muerte aqui te daré, Porque no sepas que se, Que sabes flaquezas mias; Solo porque me has oido, Entre mis membrudos brazos Te tengo de bacer pedazos.

supporte même pas l'idée qu'on puisse être informé de ses faiblesses ! Les bons penchants, les sentiments élevés, qu'il avait dû recevoir par hérédité, faute de culture, sommeillaient profondément dans son cœur.

Son père, déjà vieux, avant de se décider à le priver à jamais de la couronne à laquelle il avait droit, veut tenter une expérience en plaçant Sigismond sur le trône, a S'il se montre sage, prudent et bon, — dit-il à ses vassaux, — et s'il donne ainsi un complet démenti au destin qui a prophétisé sur lui tant de choses redoutables, vous jouirez de votre prince légitime qui n'a connu jusqu'ici que les montagnes et n'a eu pour compagnons que les bêtes sauvages. Si, audacieux, violent et cruel, il lâche le frein et donne carrière à ses vices, j'aurai, secourable à mon peuple, rempli mon devoir. En dépossédant alors Sigismond, j'agirai en roi ferme, et ferai, en le rendant à sa prison, acte de justice et non de crainte. »

Mais, pour empêcher que cette dernière mesure, s'il est obligé de la prendre, ne soit pas trop cruelle pour Sigismond^ il ordonne qu'on ne lui fasse rien savoir de sa véritable origine et qu'on agisse de lelle façon qu'il puisse croire qu'il a rêvé ce qui va lui arriver. Pour cela on l'endort profondément avec de l'opium, et tout endormi on l'amène au palais et on le couche sur le lit royal.

Il arrive alors ce qui devait naturellement arriver.

Revenu de sa première surprise, Sigismond déploie librement toutes ses mauvaises passions. Il se montre altier, superbe avec tout le monde. Ses moindres désirs sont des ordres qu'il faut accomplir. Il veut tuer Clotaldo ; il traite avec hauteur et mépris son cousin Astolfo, duc de Moscovie. Et, comme un de ses serviteurs croit devoir lui faire des observations sur sa conduite inconvenante, un vif dialogue s'engage entre eux :

« Sigismond. — Ne vous ai-je pas dit de ne point vous mêler de mes affaires ?

Le serviteur. — Je dis ce qui est juste.

SiGiSMOND. — Tout cela m'ennuie. Rien ne me paraît juste que ce qui est de mon goût (1).

Le serviteur. — Je vous ai pourtant ouï dire, seigneur, qu'il ne faut obéir à son prince qu'en ce qui est juste.

SiCtISMONd. — Tu as pu aussi m'entendre dire que je jetterai par la fenêtre le premier qui m'ennuiera.

Le serviteur. — Ce n'est point avec moi qu'on fait de ces choses-là.

SiGiSMOND. — Non? Vive Dieu, nous allons l'essayer.

(Il l'enlève dans ses bras et court vers le balcon.)

Astolfo. — Que viens-je de voir?

Estrella. Gourons pour l'empêcher.

SiGiSMOND, reveyiant. — Il est tombé du balcon dans la mer. Vive Dieu ! il a vu que cela peut se faire.

Astolfo. — Mesurez un peu mieux vos actions et soyez moins violent. Il y a aussi loin dune montagne à un palais que d'une bête fauve à un homme.

SiGiSMOND. — Prenez garde, si vous parlez si haut, de ne plus trouver de tête où puisse tenir votre chapeau. )>

Son père, qui survient dans ce moment, n'est pas mieux traité, et reçoit de lui les reproches les plus amers.

Calderon a fini par nous donner le tableau complet de l'âme de Sigismond, lorsqu'il nous le représente ne ressentant devant la femme d'autre sentiment que l'appétit sexuel. C'est bien là l'homme à l'état de nature, sans avoir subi l'angélique influence de la mère, de la sœur, de la famille et de la société. Il aurait déshonoré Rosaura par la violence, et tué Glotaldo qui voulait lempècher, si tout le monde n'eût accouru à leurs secours.

Sigismond, rendormi de nouveau, est donc rendu à son ancienne prison. Lorsqu'il se réveille, il croit avoir rêvé.

(i) Nada me parece juslo,

Eu siendo contra mi gusto.

Mais celte expérience commence à modifier son esprit et à réagir sur son cœur, car il a vu se dissiper comme un rêve, comme une illusion toute cette vie d'ambition, d'orgueil et de plaisir, qu'il avait pris pour la réalité.

Son précepteur, Clotaldo, profite de cette situation d'esprit pour ramener à de meilleurs sentiments : « Même dans un rêve, Sigismond, lui dit-il, il faudrait respecter celui qui vous éleva avec tant de peine; car, même en rêve, il est beau et utile de faire le bien (1). » « Il dit vrai, pense en luimême Sigismond. Réprimons donc cette humeur farouche, cette fureur, cet esprit de domination, si jamais le rêve recommence. »

Dès lors, nous le jVoyons combattre continuellement ses passions. Le vieil homme tend sans cesse à reparaître chez lui ; mais son esprit est déjà prêt à réagir et à lui montrer le chemin du bien. Ses sentiments généreux, sa noblesse naturelle, s'éveillent et s'accroissent peu à peu dans son cœur.

Voyons-le à cet égard dans deux occasions décisives.

Il vient d'être acclamé roi de Pologne par une partie de la population, qui ne voulait pas du roi étranger que lui imposait Basilio à la place de Sigismond, Il est à la tête d'une armée, pour aller prendre une couronne, qui lui appartient par droit de naissance. Clotaldo tombe alors en son pouvoir. Voici la scène qui s'ensuit :

« Clotaldo. — Je viens me mettre à vos pieds, je sais que c'est pour mourir.

Sigismond. — Lève-toi, mon père, lève-toi; c'est toi que je veux prendre pour guide et pour conseil de mes actions ; c'est toi, je le sais, qui m'a loyalement élevé. Embrassemoi.

Clotaldo. — Que dites-vous ?

(1) ... Que aun en suenos

No se pierde el hacer bien.

Belle pensée que le positivisme coufirme pleinement dans sa théorie cérébrale.

SiGiSMOND. — Que je rêve et que je veux faire le bien; car on ne perd rien à le faire, même eu songe.

Clotaldo. — Si vous prenez pour règle de bien faire, seigneur, il est certain que je ne vous offenserai pas en me proposant la même règle. Vous voulez déclarer la guerre à votre père ? Je ne puis ni vous conseiller ni vous servir contre mon roi. Me voici à vos pieds, donnez-moi la mort.

SiGisMOND. — Vilain, traître, ingrat ! {A part.) Mais, ô ciel, calmons-nous, je ne sais pas encore si je suis éveillé. — Clotaldo, j'envie votre vertu et je vous en remercie ; allez servir le roi, nous nous retrouverons sur le champ de bataille. — (Aux soldats.) Vous, appelez aux armes.

Clotaldo. — Je vous baise mille fois les pieds.

(Il sort.)

SiGiSMOND. — Allons régner. 0 fortune ! ne m'éveille pas si je dors; et si je règne en effet, ne m'endors pas. Mais, songe ou vérité, bien agir voilà l'essentiel. »

Cette dernière pensée de Sigismond est d'une beauté et d'une réalité magnifiques, car, comme Fa dit notre auguste Maître, quoique nous ne sachions pas nous expliquer le pourquoi de notre existence, fût-elle un rêve, et lors même qu'un jour nous pourrions prévoir la fin prochaine de l'Humanité, aimer et faire le bien ne cesseraient d'être, jusqu'aux derniers moments, notre grandeur, notre devoir et notre vrai bonheur. Et c'est pour cela qu'il disait aussi qu'il n'y avait rien d'exagéré dans la noble maxime que Madame de Staël fait exprimer à Delphine : Il n'y a rien de réel au monde qu'aimer.

L'autre scène oii le cœur de Sigismond est mis à une bien plus forte épreuve encore, c'est lorsque Hosaura vient à lui toute seule pour lui demander de réparer son honneur outragé par Astolfo, duc de Moscovie. Son premier mouvement est de donner libre cours à sa passion, et il se dit : « Rosaura est en mon pouvoir, mon âme adore sa beauté, mettons à profit l'occasion ; que l'amour méconnaisse les lois de la

vertu et de la confiance qui Tont amenée à mes pieds. » Mais bientôt ses propres réflexions le conduisent à repousser avec force cette mauvaise pensée. Et après s'être dit que tout bien passé n'est qu'un rêve, il éclate dans ces vers admirables qui n'ont pas de supérieurs dans la langue espagnole :

si se

Que es el gusio llama hermosa, Que la convierte en cenizas Cualquiera viento que sopla, Acudamos à lo eterno, Que es la fama vividora, Donde ni duermen las dichas Ni las grandezas reposan.

« Si je sais que le désir n'est qu'une belle flamme que convertit en cendres le premier vent qui souffle, allons à ce qui est éternel, à l'immortelle renommée, où le bonheur et la grandeur n'ont ni sommeil ni repos. » Et il ajoute : « Rosaura a souflert dans son honneur, et il est du devoir d'un prince de rendre l'honneur et non de l'ôter. Vive Dieu ! je dois reconquérir son honneur avant ma couronne. Fuyons l'occasion, elle est trop dangereuse. »

Il remporte encore deux autres victoires sur ses mauvais penchants. Si tôt qu'il a vaincu son père sur le champ de bataille, au lieu de l'incriminer, il le reçoit dans ses bras et lui offre humblement ses respects.

Basilic. — Mon fils, une si belle action te fait de nouveau le fils de mes entrailles. Tu es prince, à toi sont dus la palme et le laurier. Tu as vaincu, que tes hauts faits te couronnent !

SiGiSMOND. — Puisque je puis désormais prétendre à de grandes victoires, la plus grande de toutes sera de me vaincre aujourd'hui moi-même. — Qu'Astolfo donne la main à Ro-

saura ; il sait qu'il doit cette réparation à son honneur, et c'est moi qui la réclame (1). »

Voici résumé par Sigismond lui-même le fond de tout cet admirable drame de Calderon : « iMon père, — dit-il, — pour se dérober à mon naturel farouche, fit de moi une brute, une bête féroce humaine, de sorte que, lors même que par la noblesse de ma race, par la générosité de mon sang, par la hauteur de ma condition, je serais né docile et humble, il eût suffi d'une telle façon de vivre, d'une éducation de ce genre pour rendre mes mœurs féroces. »

Si, dans les ouvrages que nous venons d'analyser, Calderon a mis surtout en jeu les passions violentes, les mouvements les plus énergiques de Tâme, il a, dans d'autres, fait vibrer les cordes les plus délicates et les plus tendres du cœur humain. Sa comédie intitulée : No siempre lo peor es cierto (Lepb^e n'est pas toujours certain)^ est un chef-d'œuvre où ne figurent d'autres sentiments que ceux d'une véritable tendresse et d'un profond attachement. Jamais l'amour n'a été présenté au théâtre avec des caractères aussi purs, aussi nobles, aussi élevés. Le type de don Carlos n"a pu être que la création d'une âme généreuse et grande ; et il n'a pas son pareil dans toute l'histoire de la poésie dramatique.

Don Carlos aime passionnément une jeune et noble dame de Madrid, qu'il voit en secret, Leonor de Lara. Un jour, leur

(1) Basilio. — Hijo que tan noble accion

Otra vez t^n mis entranas Te engendra, principe ères, A ti el laurel i la palma Se te deben ; tu venciste; Coronente tus hazanas.

SiGiSiiu.XDO. — Pues que j'a vencer aguarda Mi valor grandes victorias, Hoi ha de ser la mas alta Vencerme a mi. — Astolfo dé La mano luego a Rosaura; Pues sabe que de su honôr Es deuda, y yo he de cobrarla.

douce entrevue est interrompue par un bruit qui sort de la chambre de Leonor. Don Carlos y court, et, rencontrant un homme, il le prend pour un amant préféré. Dégainer son épée, la croiser avec celle de son adversaire et lui faire une large blessure, fut pour don Carlos l'affaire d'un instant. Mais au bruit, survient la famille de Leonor, et celle-ci, toute troublée et craignant la fureur de son père, demande protection à don Carlos, qui ne la lui refuse pas, malgré son ressentiment. Tous deux s'échappent et partent ensemble pour Valence. Dans la pureté et la noblesse de son amour, don Carlos n'a pas même l'idée de profiter de la situation de Leonor. Sa profonde tendresse lui inspire un idéal élevé, qui lui ôte toute pensée égoïste et basse, et qui ne veut pour son amour qu'un être digne de lui. Voici comme il explique luimême l'état de son cœur à son ami, don Juan : « Me voyant alors assiégé de peines, et avec le devoir étroit de protéger celle qui en était la cause, je résolus de quitter Madrid etd'aller vivre où je pourrais, à l'abri du moins de la justice, et sans craindre pour elle son père et ses parents. C'est ainsi qu'en proie à mille chagrins et chargé d'obligations, je me suis souvenu de vous et viens réclamer votre assistance. J'amène avec moi cette dame, don Juan, et je dois sauver sa vie, quels que soient mes justes ressentiments. Quand je l'aurai mise en lieu sûr, — c'est là, quoi qu'il arrive, ma première obligation, — je pourrai penser à mes malheurs, et m'occuper de la seconde. La seconde, c'est de fuir cette ennemie, que je défends comme noble, que je sers tout en ayant à me plaindre d'elle, que j'adore comme amant, que je fuis comme offensé. Tourmenté de passions contraires, mais fidèle à l'honneur du gentilhomme comme au devoir de l'amant, amoureux je l'adore, jaloux de la déteste; et ces deux obligations, je les ai si exactement remplies que, de Madrid ici, je puis vous jurer que, sauf aujourd'hui, je ne lui ai pas adressé deux paroles, ne voulant pas que jamais la renommée puisse dire que le désir chez moi l'avait emporté

sur le courage. » Et il ajoute ensuite cette énergique réprobation qu'Auguste Comte répétait si souvent et que nous ne devrions jamais oublier :

Que es hombre bajo, que es necio,

Es vil, es ruin, es infâme

El que solamente atento

A lo irracional del gusto

Y à lo bruto del deseo,

Viendo perdido lo mas,

Se contenta con lo ménos.

« Je regarde comme un insensé, un misérable, un lâche, un infâme, celui qui, uniquement sensible à l'appétit brutal et à l'attrait charnel, ayant perdu le plus doux de l'amour, se contente de ses joies grossières. »

Quoique toutes les apparences condamnent la malheureuse Leonor, don Carlos conserve toujours dans son cœur l'espoir de se convaincre de son innocence. Mais la suite des événements, conduits avec cet art inimitable qui n'appartient qu'à Calderon, viennent, au contraire, lui représenter son amante de plus en plus coupable. Il voit une fois encore auprès de sa Leonor ce don Diego qu'il avait blessé à Madrid. C'est alors que le noble amour de don Carlos atteint les limites du plus complet altruisme, car croyant déjà son malheur irréparable, il veut au moins faire le bonheur de Leonor, qu'il n'a pas cessé d'aimer, malgré les griefs qu'il a contre elle. Il communique sa pensée à son ami don Juan : <( Si, dans l'état où sont les choses, je pouvais obtenir que don Diego rendît à Leonor tout son honneur perdu, que, tranquille et honorée, elle reprît avec son père le chemin de sa maison, ne seraitce pas une bien douce vengeance ? Faire le bonheur de cette femme, quand elle n'attend de moi que des marques de mon ressentiment ! Leonor aime, don Diego aime aussi, l'aventure le dit ouvertement. Qu'ai-je donc à perdre? tout et rien.

Dans la peine profonde qui m'a affligé, qui m'afflige encore, je n'ai trouvé que ce parti qui puisse me satisfaire; gagnons Leonor pour elle-même, puisque aussi bien elle est perdue pour moi (1). » Et don Juan, rempli d'admiration, lui répond : « C'est une résolution généreuse, que vous seul pouviez concevoir ; et on reconnaît bien qu'elle est née d'une passion aussi noble que sincère. »

Le caractère de Leonor est non moins remarquable que celui de don Carlos. Les plus beaux sentiments de la femme sont si bien reproduits en elle, qu'on s'étonne vraiment que le génie d'un bomme ait pu pénétrer si profondément dans le cœur féminin. A peine est-elle apparue sur la scène, qu'elle s'empare de votre cœur par sa tendresse et sa douceur incomparables. A peine a-t-elle parlé, que vous la déclarez innocente dans votre âme, comme le dit si bien un écrivain espagnol :

Escùchanie, y no me créas Despues de haberme escucliado

« Ecoutez-Tnoi , et, après m'avoir entendue, ne me croyez pas si vous le voulez », dit-elle en sa douleur à don Carlos, auquel elle demandait à se justifier. Quelle constance, quelle profondeur dans son attachement! Elle est prête à supporter tous les malbeurs, elle consent à entrer comme servante chez la sœur de don Juan, mais elle ne pourra résister à l'idée que don Carlos va s'éloigner d'elle à jamais. Comme elle lui montre son amour passionné, lorsqu'elle lui dit :

Si en algun tiempo

Te llegare el desengano

De la culpa que no tengo,

^ Me lias de cumplir la palabra

Que me diste ?

(1) Gaueiuos a Leonor, ya

Que a Leouor hemos perdido.

« Si quelque jour, désabusé, tu apprends que je n'ai pas commis la faute dont tu m'accuses, me tiendras-tu la parole que tu m"as donné ?» ; et lorsque, éclairant don Carlos qui va rendre visite à la sœur de don Juan elle lui parle ainsi :

Supuesto, senor don Carlos, Que he Ilegado a merecer Serviros hoy, i que mayor Dicha, que mayor placer ?

a Seigneur don Carlos, admise aujourd'hui à rbonneur de vous servir, quel plus grand bonheur, quel plaisir plus grand pouvais-je avoir ? »

Un des morceaux les plus beaux de ce chef-d'œuvre est le dialogue (j'allais dire le duo) entre les deux amants dans la scène VI du troisième acte. Nous croyons entendre une musique douce et triste, qui remplit notre âme de mélancolique tendresse (1).

Mananas de Abril y Mayo (Matinées d'Avril et de Mai), tel est le titre de la plus charmante composition de Calderon de La Barca. On ne se lasse de lire et de relire cette précieuse comédie, qui, comme Ta très bien dit don Garcia Suelto, « respire toute la fraîcheur de son titre ». Le paysage où toute la scène se déroule est vraiment délicieux. L'homme et la nature apparaissent là dans la plus parfaite harmonie, et semblent échanger mutuellement leurs plus intimes sentiments. L'air pur et frais du matin, embaumé par le doux parfum des fleurs, et tous les charmes d'une riche végétation qui se réveille au souffle du printemps, viennent embellir les tendres amours de don Juan et de dona Ana, ces deux amants

(1) Je ne reproduis pas ici ce morceau, parce que la traductiou française ne peut donner la moindre idée de la beauté de l'original. Et je profite de cette occasion pour dire qu'il est impossible d'apprécier convenablement Calderon dans une traduction. Eu poésie il faut toujours lire les originaux, comme le recommandait tant Auguste Comte.

fidèles qui, suivant une heureuse expression, « se font aimer presque autant qu'ils s'aiment eux-mêmes ».

J'ai analysé plus ou moins rapidement les cinq principaux drames de Galderon, qu'Auguste Comte a compris dans son recueil. Il y en a encore d'autres qui, quoique n'atteignant pas les mêmes limites de perfection, sont aussi très remarquables, et renferment de vrais trésors de poésie. Tels sont parmi ses drames religieux, la Devocion de la Cruz, El Josef de las Mugeres et El Magico prodigioso . Il y a dans ces drames tant de force d'imagination, et tant de sublimité dans la pensée et dans l'expression, qu'eux seuls suffiraient à faire la gloire d'un poète.

Mais je dois dire le motif qui empêche de mettre ces pièces à côté des précédentes. C'est que la nature humaine y disparaît trop sous l'influence du sui'naturel. L'homme y devient pour ainsi dire l'instrument des puissances supérieures, et la théologie y marque trop les défauts de ses croyances passagères. Ainsi, dans la Dévotion à la Croix, le personnage d'Eusebio ne pourra désormais éveiller jamais les sympathies humaines. On cherche en vain quelque altruisme dans cette nature qui n'a d'autre objectif que son salut éternel et qui, tout en persistant dans ses crimes, compte, pour le mériter, sur le repentir de la dernière heure. Ce drame nous présente la puissante influence, qu'eurent sur l'homme les signes de la religion catholique, surtout celui de la croix, que Galderon appelle dans des vers sublimes :

El madero soberano, Iris de paz, que se puso Entre las iras del cielo Y los delitos del mundo.

« Le bois souverain, Iris de paix, qui est venu se placer entre le courroux du ciel et les crimes de la terre. » Mais les compositions oii Galderon déploya tout l'enthou-

siasme passionné, qu'il ressentait pour les beautés de sa religion, furent ses Autos sacr amentale s. Les principales villes de l'Espagne se disputaient l'honneur d"avoir des Autos de Calderon pour célébrer leurs grandes solennités religieuses. Pendant plus de trente-sept ans il eut le privilège d'en fournir aux villes de Madrid, de Tolède, de Séville et de Grenade.

Soixante-douze de ces admirables compositions sont arrivées jusqu'à nous.

Les plus hautes qualités du génie de Calderon se voient là réunies : sa merveilleuse imagination, sa facilité surprenante pour combiner des plans et développer sur la scène un sujet quelconque, sa profonde connaissance de la nature humaine, et l'incomparable beauté de sa féconde versification. Tout y est allégorique; les personnages sont pour la plupart des êtres abstraits; et, cependant, l'intérêt dramatique est parfaitement conservé. Calderon personnifie surtout nos différentes facultés mentales et morales, et même nos différentes sensations, et, en faisant agir chacune d'elles séparément suivant ses qualités propres, il nous fait voir dans toute son évidence la multiplicité de notre nature intellectuelle et affective. Pour cette analyse spontanée du cœur et de l'esprit de l'homme, Calderon s'est servi naturellement de la seule théorie de la nature humaine connue jusqu'à lui, celle qui avait été fondée par les penseurs catholiques, et qu'a si bien résumée le sublime poème de V Imitation.

Le sujet essentiel qui se retrouve presque dans tous les Autos, est Ihistoire de l'homme, qui, déchu de sa première innocence et sollicité sans cesse par le mal, tombe dans le péché, et ne peut sortit de cette mort morale que par l'aide et la grâce de Dieu. Celui-ci dans sa bonté infinie sacrifie à la mort son propre fils pour racheter les fautes de l'homme, sacrifice qui est journellement représenté dans le sacrement de rEucharistie, résumé de la religion catholique. Ainsi à la fin àeVAuto sacramental, apparaissent toujours, au milieu de l'encens et du chant des anges, le calice et l'hostie,

symboles mystérieux du sublime sacrifice qui a sauvé le monde de l'éternelle souffrance.

Dans ces pièces le Ciel et la Terre sont en perpétuelle communication. Tout ce qui vit sur la terre chante la gloire de la Divinité suprême, et on entend sans cesse résonner dans les hauteurs des voix célestes qui répètent :

; Gloria a Dios en las alturas, Y paz al lioinbre en la tierra !

« Gloire à Dieu dans le ciel et paix à l'homme sur la terre ! »

Jamais le sacrement de l'Eucharistie n'a été célébré avec tant de grandeur et tant de sublimité ; et les Autos sacramentales de Galderon resteront, sans doute, éternellement dans la mémoire de l'Humanité, comme le meilleur hommage rendu à une des plus belles et des plus utiles institutions créées par le génie religieux des hommes.

Lorsqu'on pense aux splendeurs de ces fêtes religieuses où tous les cœurs, ravis par les sons harmonieux de la poésie et de la musique, concouraient dans un même sentiment de gratitude et d'amour envers l'Être suprême, on serait tenté de regretter ces temps heureux du catholicisme, si l'on ne savait pas que la religion de l'avenir produira un bien plus puissant et plus vaste concours entre les hommes, et que le culte de l'Humanité surpassera de beaucoup en grandeur et en majesté le culte de Dieu.

Auguste Comte a placé deux Autos dans son recueil : la Nave del Mercader (le Vaisseau du MarchandJ et la Vina del Senor (la Vigne du Seigneur). Je ferai une courte analyse du premier, pour donner une idée de ces pièces grandioses de Galderon, injustement méconnues aujourd'hui.

La scène s'ouvre par l'apparition d'un noir vaisseau que le Péché, placé sur la proue, conduit vers la terre. A peine débarqué, il appelle à son secours les trois ennemis de l'âme :

le Monde, le Démon et la Luxure, qui accourent aussitôt, en se louant du pouvoir spécial qu'ils ont sur les hommes pour les faire tomber entre les mains du Péché. Pour leur indiquer l'objet de son appel, celui-ci leur fait voir au milieu d'un rocher qui s'ouvre par la puissance de sa voix, THomme revêtu d'une peau et endormi. A ses côtés on voit le Désir éveillé.

CuLPA. i Quién con el esta ?

McNDO. A mi juicio

Debe de ser su Deseo,

Que aunque el hombre esté dormido,

Su Deseo nunca duerme.

« Qui est avec lui? » demande le Péché; et le Monde lui répond : « Il me semble que ce doit être son Désir, car, quoique Ihomme soit endormi, son Désir ne dort jamais (1). »

Et le Péché ajoute :

Pues oid lo qae al oido Le esta diciendo entre suenos, Representàndole al vivo Aquello en que él discurria, Cuando se quedô dormido.

« Écoutez ce qu'il lui dit en rêve, et avec quel feu il lui représente ce qui faisait l'objet de sa pensée au moment où il s'endormait. »

Le Désir invite l'Homme à quitter sa vie de travail et de douleur et à rechercher tous les plaisirs et toutes les vanités

(1) C'est ce que la théorie cérébrale explique ea disant que les organes affectifs du cerveau ne se reposent jauiais dans leurs fonctions, de même que les organes de la vie végétative avec lesquels ils sont dans une connexion et dépendance étroites.

de la terre. L'Homme, qui parle en rêve, l'approuve, et le Péché dit :

Dejémosle vacilar,

Pues ya en suenos nos ha dicho

Lo que dijera despierto.

« Laissons-le vaciller, puisqu'il nous a déjà dit en rêve ce qu'il nous aurait dit éveillé (1). »

Une autre apparition se présente aux yeux du Péché et des trois ennemis de l'âme : c'est le Marchand ou l'Homme-Dieu, ayant à ses côtés l'Amour divin. Il dort aussi ; mais il ne rêve que d'amour et de charité.

L'Homme et le Marchand, réveillés en même temps, l'un aux appels de son Désir, et l'autre à ceux de son Amour, causent ensemble, et le second veut entraîner le premier dans le chemin difficile du bien. Mais l'Homme préfère suivre le sentier facile du plaisir, où l'on vit, suivant l'expression du poète, à la mesure de son Désir. Ils se séparent. Le Péché recommande alors aux trois ennemis de l'âme de poursuivre l'Homme sans trêve, tandis qu'il se propose de soulever de violentes tempêtes pour faire naufrager le vaisseau du Marchand. Le voyage de celui-ci ne représente autre chose que la pérégrination du Fils de Dieu sur la terre, et les tempêtes signifient les tentations et les souffrances qu'il eut à subir avant d'accomplir son sacrifice.

L'Homme, libre, comme lui-même le dit, des vains et ennuyeux conseils de son frère, se dispose à pénétrer dans le monde des plaisirs. Mais, venant de sortir de la terre, il

(1) Tout cela est très bien pensé et très bien dit, « car, comme l'a dit Auguste, ous rêves portent toujours l'empreinte de nos instincts dominants. Puisque le cœur dirige l'esprit pendant la veille malgré les impressions extérieures, il doit le dominer davantage quand celles-ci sont suspendues. On peut donc espérer que la théorie cérébrale conduira flualement à bien interpréter les songes, et même à les modifier, suivant le vœu prématuré de toute l'antiquité. » Catéchisme positiviste, 2e édition, p. 230.

n'a pas encore les sens et les facultés nécessaires pour pouvoir participer à toutes les jouissances de la vie. Il appelle donc d'abord les sens, d'où dépendent tous les phénomènes de l'âme. Et comme le Désir, qui ne quitte pas un instant l'Homme, manifeste son étonnement de ce que les Sens répondent sur un rhythme musical, l'Homme lui dit :

l, Ahora sabes, que es el cuerpo Templado instrumente vivo.

Que interiormente esta haciendo Al aima armonia sin ruido"?

« Ne sais-tu pas que le corps est un instrument accordé et vivant, qui fait entendre à l'âme une secrète harmonie (1)?»

Les cinq Sens lui prêtent leurs propriétés, mais sous condition qu"i' les leur rendra après un délai convenu. [Le Temps leur sert de témoin, et devant lui il signe au contrat.

La même scène se passe avec les trois facultés de lame, la Mémoire, la Volonté et l'Entendement, qui lui donnent comme signes de leur puissance, la première une bague, la seconde un cœur, et la dernière un ruban « pour lui ceindre la tète qui est la région de l'entendement (2), »

L'Homme envoie devant lui le Désir chercher un somptueux logement où il puisse jouir de toutes les richesses jqu'il vient d'acquérir.

HoiiBRE. — Adelàntate, Deseo.

Deseo. — ; Cuando vo no me adelanto ?

(1) Belle image, qui représente très bien l'influence continue qu'exerce le phj'sique sur le moral^ ou, autremeut dit, le corps sur le cerveau.

(2) Elle est bien imparfaite la théorie de lame que la théologie fournissait à Calderou, mais il faut lire cette pièce pour voir comment le poète a parfaitement reudif nos pnncipaux phénomènes intellectuels et moraux. Il n'y a presque pas d'incident ou de phrase qui n'ait son explication dans la vie morale de l'homme.

L'Homme. — « Prends le devant, Désir. » — Le Désir. — « Quand ne suis-je pas en avance? »

Resté seul, il commence par se dire :

iQué descansado esta el Hombre, Que sin Deseo se ve !

« Que l'Homme est calme, lorsqu'il se voit sans Désir! h Mais l'idée des plaisirs qui l'attendent ne le quitte pas, et il se met en marche pour aller à la rencontre de son Désir. Une belle femme l'arrête au milieu du chemin. C'est la Luxure qui, feignant de fuir des bandits, lui demande protection et tombe évanouie dans ses bras; et, tandis qu'il brûle au contact de son corps, elle lui vole le cœur, signe de la Volonté.

Le Monde ne tarde pas à lui ôter l'anneau qu'il garde comme signe de la Mémoire; en indiquant par là que les plaisirs du monde empêchent l'Homme" de penser à la mort.

11 perd ensuite les cinq sens, épuisés dans le voluptueux palais, où la Luxure l'entoure de tous ses charmes. Ainsi, de plus en plus assujetti au vice, il finit par tomber dans les mains du Démon, qui le dépouille de sa dernière faculté : la Raison.

La scène change; le palais disparaît, et THomme reste étendu à terre sans connaissance. Le Temps passe et le réveille. « Connais-tu ces promesses? » lui dit-il. — « Ce sont les miennes. » — «Et bien! il faut que tu saches que le délai est passé. »

Aux appels du Temps, tous les créanciers, Sens et Facultés, se présentent et réclament ce qu'ils ont prêté. L'Homme, ne pouvant rien leur rendre, puisqu'il a tout perdu, est jeté en prison, et là il répète tristement :

îAymisero de mi...,

Que de un feliz he liecho un infeliz!

iQué satisfacion

Podré dar, siendo intinito El precio de mi delito ?

(( Infortuné que je suis ! car d'un heureux j'ai fait un malheureux...! « Quelle satisfaction pourrais-je donner pour l'immensité de mon offense? »

En ce moment arrive le Marchand, qui a triomphé dans son long voyage, de toutes les difficultés que lui a opposées le Péché. Lui et l'Amour, son compagnon fidèle, entendent la voix plaintive de l'Homme et ils s'approchent de sa prison.

Mercader. — ^.Qué es esto?

HoMBRE. — Miseria liumana.

Mercader. — Harto me bas dicho, pues todas Cuantas penas hay, y cuantas Ha habido, y ha de haber, caben En sola aquesa palabra.

jAy, hermano, lo que siento Verte en desventura tanta !

HoMiiRE. — ^Tu ères? Ya siento yo mas La verguenza que me causas, Que la prision que padezco.

Mercader. — Que en otro estado te ballàras, Si à mi me hubieras seguido.

Amor. — i Ay de su ciega ignorancia ! Mercader. — iQué es eso, Amor? ^.pues tu lloras? Amor. — ^Quién ha de llorar desgracias Del Hombre, sino tu Amor?

Le Marchand. — « Qu'est-ce que cela?

L'Homme. — Misère humaine.

Le Marchand. — Tu m'en as dit assez, car toutes les peines du monde passées, présentes et futures se renferment dans ce seul mot. Ah ! mon frère, comme je regrette de te voir dans un si grand malheur !

L'Homme. — C'est toi? Je ressens plus la honte que ta vue me donne, que la souffrance de ma prison.

Le Marchand. — Si tu m'avais suivi, tu te trouverais dans un bien autre état.

L'Amour. — Malheur à son aveugle ignorance !

Le Marchand. — Comment, Amour! Tu pleures?

L'Amour. — Qui peut i^leurer les malheurs de l'Homme, si ce n'est pas ton Amour? »

Le Marchand se décide alors à rester dans la prison à la place de l'Homme, qui est mis tout de suite en liberté. Par ses souffrances, qui représentent la passion du Sauveur, il rachète les fautes de l'Homme. Et ce sacrifice, symbolisé dans l'hostie et le calice, fait rendre de nouveau à l'Homme ses Sens et ses Facultés.

Cette courte analyse ne saurait donner qu'une faible idée de tout le génie que Calderon a mis dans la conception et l'exécution de ses A«<^os. Ce qui étonne le plus, c'est que, tout en donnant le même sujet à presque tous ses Autos, il ait pu y mettre tant de variété, et faire de chacun un drame parfaitement distinct. Eu lisant ces pièces de notre poète, je me demande souvent quelles merveilles n'eùt-il pas produites s'il eût possédé une doctrine plus complète, plus réelle, plus humaine et plus poétique que la foi catholique, s'il eût vécu dans ce glorieux avenir que nos efforts prépîirent? En contemplant ce noble et grand génie, on voit bien que l'Humanité n'a rien perdu de ses forces esthétiques, et que, si elle n'a pas créé dans les temps modernes des chefs-d'œuvre aussi parfaits que ceux de l'antiquité, c'est faute d'un régime assez caractérisé et assez durable, qui ne pourra s'établir que par l'avènement de la Religion démontrée.

Ne serait-ce qu'au point de vue de l'art, les Autos sacramentales seraient encore dignes d'étude, car ils renferment d'immenses richesses poétiques. Citons pour ceux qui ont le bonheur de connaître la langue espagnole les beaux vers qui commencent VAuto intitulé la Vigne du Seigneur. En écoutant

— sole» voix célestes qui appellent l'Homme au travail de la Vigne, l'Esprit du Mal murmure :

^Qué misteriosas voces

Saludan hoy al dia,

Alternando veloces

Del ritmo de su métrica armonia,

Las clàusulas suaves,

Con las hojas, lasfuentes y las aves?

^Qué misteriosa salva

Tan festiva hoy madruga,

Que al Ilorar de la aurora, al reir del alba,

Risas aumenta, y làgrimas enjuga?

A cuyo acorde acento,

En aves, fuentes y hojas calma el viento.

El orbe suspendido

Yace, al ver que en sas cùncavos mas huecos,

iNo hay parte en que no suene repetido

El balbucienle idioma de los ecos (I).

Il faut nous résumer. Galderon est sans nul doute le prince des poètes espagnols : il a reproduit mieux que nul autre, dans toute sa splendeur et sa beauté, l'esprit chevaleresque et religieux de son pays et de son temps. Mais il appartient aussi à l'Humanité tout entière et son influence s'est fait sentir partout. Ses chefs-d'œuvre font partie de ce précieux héritage esthétique que nous a légué le passé et qui restera éternellement comme la représentation la plus vivante de ses pensées et de ses affections. Il est placé avec justice à côté des plus grands génies dramatiques qu'ait produits l'Humanité : Eschyle et Aristophane dans l'antiquité, Shakespeare, Corneille et Molière dans les temps modernes.

Galderon n'a jamais employé le don sublime dont il était doué, pour corrompre les mœurs, pour idéaliser le vice; il n'en a usé que pour relever nos âmes, pour enthousiasmer

(1) J'ai cru inutile d'eu donner une traduction, car elle ae pourrait même faire soupçonner aux lecteurs français la beauté de l'original.

nos cœurs, pour réchauffer nos plus nobles sentiments et pour nous conduire toujours dans le chemin de la vertu et de l'honneur. Son souvenir seul suffit à flétrir toute cette littérature malsaine qui s'étale de nos jours dans le drame et dans le roman et qui se complaît à peindre et à idéaliser les vices et les faiblesses de notre société.

Il nous offre le meilleur type anticipé de ce que doit être le véritable poète dans l'état normal de l'Humanité. S'appuyant toujours sur le dogme établi, il le perfectionne et l'idéalise afin d'améliorer nos sentiments, et, par conséquent, nos actes. L'office de la poésie se confond ainsi avec celui du culte, qui ne cesse d'idéaliser le dogme afin d'améliorer le régime.

Sous le prétexte qu'il avait composé des œuvres profanes, le catholicisme refusa de mettre Calderon au rang des saints, et on alla même, par ordre des chefs de l'Eglise, jusqu'à supprimer la fête annuelle qu'avaient instituée en son honneur les pieux prêtres de Madrid, témoins oculaires de ses hautes vertus. Voilà comment la nature étroite et absolue de sa doctrine mit le catholicisme dans la triste situation de se montrer injuste et ingrat envers ses propres enfants, envers ceuxlà mêmes qui l'avaient le plus honoré et servi 1!

Félicitons-nous, nous qui possédons une doctrine généreuse et noble, qui sait et qui peut sans inconséquence célébrer toutes les gloires, foules les grandes natures du passé, quels que soient les croyances ou le paj^s auxquels elles aient appartenues. Fétichistes primitifs, polythéistes égyptiens ou greco-romains, musulmans, catholiques, protestants ou émancipés, nous nous inclinons respectueusement devant tous ceux qui ont réellement travaillé pour le bien de notre espèce.

Nous reconnaissons aujourd'hui dans Calderon de La Barca un véritable serviteur de l'Humanité. Notre religion, par la main de son auguste fondateur, a posé sur son front vénérable le signe des saints et lui a décerné à jamais la couronne de l'immortalité. Ses vrais miracles sont ses chefs-d'œuvre

qui ne cesseront de charmer et d'améliorer l'esprit elle ^œur des générations à venir, comme ils l'ont déjà fait dans le passé.

Mesdames et Messieurs,

Nous ne glorifions le Grand Être que pour le mieux servir. Nous n'étudions le passé que pour éclairer le présent et préparer l'avenir. Si nous avons jeté un regard sur l'antique et glorieuse civilisation espagnole, si nous avons manifesté nos sympathies et notre reconnaissance envers son plus grand poète, c'est afin de mieux comprendre la situation actuelle de l'Espagne, et de bien montrer la voie dans laquelle elle doit entrer désormais.

Nous allons ainsi démontrer, malgré les préjugés contraires, que l'Espagne est un des pays les mieux préparés pour la future réorganisation sociale, et qu'elle est bien disposée au fond à accepter la religion de l'Humanité, seule base possible de ses progrès ultérieurs.

Au xvi^ siècle fut rompue à jamais la grande unité catholique, rupture qui, après le triomphe définitif du mahométisme en Afrique, en Asie et même dans une partie de l'Europe, vint prouver une fois de plus l'impossibilité de fonder la religion universelle sous l'empire du théologisme. L'Occident se trouva alors divisé en deux camps opposés : le camp protestant au Nord, formé par l'Angleterre et l'Allemagne, et le camp catholique au Midi, formé essentiellement par l'Italie et l'Espagne.

Grâce à son heureuse situation centrale, la France, quoique demeurée nominalement attachée au catholicisme, sut échapper à sa suprématie et marcha plus ou moins librement vers la pleine émancipation mentale. Elle eut ainsi le périlleux honneur de donner le coup de grâce à l'ancien régime, et la gloire éternelle de trouver la solution finale du pro-

blême humain, en fondant la religion universelle, sous l'inspiration de l'esprit scientifique.

lie protestantisme fut favorable sous certains rapports aux nations chez lesquelles il prédomina. En rompant la discipline déjà trop oppressive du catholicisme en décadence, il donna une grande impulsion à l'initiative individuelle, qui servit aux progrès des sciences et surtout au développement de l'industrie. Ces progrès intellectuels et industriels accomplis par les nations protestantes dans les trois derniers siècles ont conduit la plupart des esprits à leur donner un rang plus élevé dans l'évolution humaine qu'aux peuples restés catholiques. Cette grave erreur provient de l'ignorance complète où ils sont du point d'arrivée de notre espèce, de la synthèse finale qui doit rallier l'ensemble de l'Occident. Ils ne savent pas que la loi plus générale du progrès est que l'homme devient de plus en plus religieux, c'est-à-dire que l'unité individuelle et collective tend à s'accroitre sans cesse. Ils dédaignent le sentiment qui est la base de cette unité, et la force qui tôt ou tard doit réunir tous les Occidentaux sous la bannière de l'Humanité. Et cependant jamais ne fut plus applicable qu'ici ce précepte fondamental de dynamique sociale qu'Auguste Comte formula en ces termes : Notre évolution consistant, au fond, à développer notre unité, il faut traiter comme avortés, ou regarder, comme purement préparatoires, tous les progrès de l' intelligence et de l'activité q\ii ninfluent point sur le sentiment, source exclusive d'une telle harmonie. En effet, tous ces progrès matériels et même intellectuels n'ont pas amené les populations protestantes aux dispositions d'esprit et de cœur les plus nécessaires pour accepter la religion de l'Humanité. Elles s'en sont plutôt éloignées. L'individualisme et l'égoïsme ont pris chez elles des proportions funestes et peu s'en est fallu que la culture morale et esthétique ne disparût sous un industrialisme effréné. Elles manquent du sentiment de la solidarité universelle, et, dominées par leur égo'isme national, elles ne poursuivent que l'accroissement de

leurs propres forces au détriment des autres nationalités . C'est là où est né et où triomphe en théorie et eu pratique le danvinisme social, c'est-à-dire la destruction des faibles par les forts. Elles n'accepteront que difficilement un des principes fondamentaux du Positivisme : la séparation des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Loin d'être émancipées entièrement du théologisme, elles sont satisfaites de la demi-émancipation que leur offrit le protestantisme, et ne sentent que très peu le besoin de chercher de nouvelles solutions au grand problème religieux. Je dirai même, avec M. Laffitte, que par la lecture journalière de la Bible, sagement prohibée par le catholicisme, elles ont imprégné leurs cerveaux de théologisme et s'en dégageront moins facilement que les populations catholiques.

Celles-ci, grâce à l'incorporation romaine, avaient acquis de profondes habitudes organiques sous le régime catholique, et quoique chez elles il y eût plus de tendances à la complète émancipation, elles résistèrent à un mouvement purement négatif, qui, tout en présentant un semblant d'émancipation, ne faisait que « supprimer les meilleiîi'es et les plus belles institutions du catholicisme : le dogme du purgatoire, le culte de la Vierge et des saints, le régime de la confession, et dénaturer le mystérieux sacrement qui fournissait aux cœurs occidentaux un sublime résumé de toute leur religion. Aussi, ajoute Auguste Comte, le sexe féminin, qui jadis avait tant secondé l'essor catholique, resta-t-il essentiellement passif dans une réformation oii sa tendresse repoussée ne trouvait d'autre dédommagement que l'autorisation de commenter des livres inintelligibles et dangereux (1). »

Si le protestantisme avait pu triompher partout, l'émancipation de tout théologisme, condition essentielle de la fondation du Positivisme, aurait été considérablement retardée. Ce fut dans un paysresté catholique, la France, que le négativisme ar-

(1) Catéchisme positiviste, 2« édition, page 367.

rivajusqu'à ses dernières conséquences, ouvrant ainsi la porte à la nouvelle construction religieuse et sociale. Ainsi se trouve justifiée la résistance catholique, qui sauva la France de la domination du protestantisme, et qui, tout en retardant, au point de vue intellectuel et matériel, les nations où le catholicisme prédomina entièrement, les préserva néanmoins de la dissolution sociale et morale qu'amène avec lui le pur négativisme.

Il était possible de considérer les populations méridionales comme pius arriérées que les populations du Nord, tant que dura, sous la présidence sociale de la métaphysique négative la préparation des matériaux intellectuels nécessaires à la construction de la synthèse positive. En effet, elles ne pouvaient prendre part à ces travaux de détail, purement analytiques, qui tendaient à développer l'orgueil et la vanité, et à mettre constamment l'esprit au-dessus du cœur. Ames poétiques et synthétiques, les Méridionaux devaient répugner naturellement à tout travail d'analyse et sentir avec force l'indispensable et salutaire prépondérance du cœur sur l'esprit. Ils devaient être peu touchés de ce mouvement intellectuel qui s'adressait uniquement à la raison sans jamais parler au sentiment, source essentielle de la vie et du bonheur.

Il n'en est plus de même aujourd'hui. Depuis que la synthèse positive, la Religion de l'Humanité, est définitivement construite, reconnaissant pour ses pires ennemis l'esprit de détail et les tendances antihistoriques et négatives, il est bien facile de voir l'incontestable supériorité des nations catholiques, mieux préservées que les nations protestantes de ces deux fléaux de notre siècle. Il ne s'agit plus actuellement de préparer des matériaux; le grand édifice religieux est terminé. Il s'agit maintenant de rallier tous les peuples de TOccident sous la foi démontrée, et de leur faire accepter le célèbre programme des grands hommes du xviii^ siècle, complété par Auguste Comte : Réorganiser sans dieu ni roi, par le culte systématique de t Humanité. L'Italie et l'Espagne adhéreront

bientôt à ce programme. Elles suivent de près, en l'imitant, le mouvement politique et social de la France, qui, après Rome, a toujours marché à la tête de l'Occident, et chez laquelle le régime républicain est irrévocablement établi. Elles se sont beaucoup plus dégagées de l'ancien régime que l'Angleterre et l'Allemagne, et nous savons que la République y compte de nombreuses et ardentes sympathies.

La Religion finale qui place systématiquement le culte avant le dogme, la poésie au-dessus de la science, doit trouver l'adhésion la plus enthousiaste chez des populations qui ont spontanément réduit au culte la religion catholique, et qui n'ont pas cessé, pendant l'anarchie moderne, de cultiver le sentiment et Timagination^ en préférant toujours la culture esthétique à la culture scientifique.

Par l'ensemble de son passé et par de fâcheuses circonstances politiques, TEspagne fut destinée à être le centre de la résistance catholique, si nécessaire pour éviter le triomphe universel du protestantisme, qui eût retardé l'émancipation finale de l'Occident. Aussi ce pays supporta-t-il un régime d'oppression qui pèse encore sur son développement intellectuel. Le théologisme y manifesta librement aussi son caractère opposé à tout grand essor de l'activité pacifique; il finit par tuer l'industrie espagnole, dont la décadence commença surtout avec les mesures barbares prises contre les Juifs et les Arabes. Cette action paralysante et rétrograde se fit d'autant plus sentir en Espagne, qu'il y régnait une excessive concentration politique, mettant tout dans les mains d'un gouvernement tout puissant, et intimement lié à l'Eglise catholique. Les natures les plus actives de l'Espagne, qui auraient pu perturber ce régime rétrograde, trouvaient une sorte de compensation dans le système colonial ; elles partaient pom" le Nouveau-Monde ; « de manière qu'il n'est pas douteux, comme le dit Auguste Comte, que, pour cette énergique nation, l'expansion coloniale n'ait finalement contribué

à ralentir gravement révolution fondamentale (1). » Telles lurent, pour les résumer en peu de mots, les conditions par lesquelles ce pays se trouva arrêté dans sa marche progressive.

L'Espagne est restée en arrière sans contribuer d'aucune façon au développement scientifique, philosophique et industriel des trois derniers siècles. En échange, le souffle dévastateur du scepticisme religieux et de Tégoisme industriel n'y a pas beaucoup pénétré, et la population espagnole a conservé pures toutes les nobles qualités acquises dans les siècles antérieurs. Elle possède plus qu'aucune autre le sentiment de la dignité humaine, fondement essentiel de la moralité ; elle combine, chose digne de remarque, à un puissant esprit de nationalité un grand sentiment de la fraternité universelle, cette même fraternité s'étendant dans le sein du pays à toutes les classes de la société. C'est là que les serviteurs de la famille sont encore considérés comme ses véritables membres. La charmante et profonde sociabilité des espagnols, leurs manières aimables et distinguées sont universellement reconnues de tous ceux qui ont eu à traiter avec eux. Leur cœur n'est pas encore desséché par légoïsme qu'amène un industrialisme non réglé ; il est, au contraire plein délan et d'affections généreuses. En Espagne nous retrouvons aussi le meilleurtype féminin, combinaison merveilleuse de tendresse, de courage et d'enthousiasme ; et là, plus qu'ailleurs, la femme conserve encore son indispensable influence domestique et sociale.

Grâce à leur isolement du reste de l'Europe, pendant ces derniers siècles, les Espagnols ont été faiblement atteints de cette maladie révolutionnaire, qui en développant outre mesure l'orfjueil et la vanité, porte chacun à s'ériger en juge de toutes les questions, des plus difficiles surtout, et à s'attribuer volontiers l'infaillibilité qu'il dénie d'autre part au souverain

(1) Philosophie positive. 1'^ édition, tome VI, p. 133.

pontife. La vénération, cette vertu sociale et religieuse par excellence, n'a pas été là, comme ailleurs, systématiquement atrophiée par de longs siècles de révolte contre les meilleures traditions du passé.

Permettez-moi de citer ici l'opinion d'un historien anglais, Thomas Buckle, qui, dans sa haine du catholicisme, n'a pu apprécier convenablement la civilisation espagnole, mais qui n'en fait pas moins na'ïvement l'observation suivante : « La bravoure du peuple espagnol n'a jamais été mise en doute, et l'honneur pointilleux d'un gentilhomme espagnol est passé en proverbe dans le monde entier. Quant à la nation en général, les meilleurs observateurs déclarent que les Espagnols sont nobles, généreux, francs, intègres, amis sincères et zélés, affectueux dans toutes les relations privées de la vie, charitables et humains. Leur sincérité en matières religieuses est incontestable. Ils sont, en outre, éminemment sobres, et leur frugalité est bien connue. » Il dit encore, en citant quelques observateurs anglais : « La probité espagnole est proverbiale, et elle paraît avec éclat dans les relations commerciales (!).» « Assurément, si on le considère en masse, il n'y a pas de peuple plus humain que les Espagnols, de peuple dont les sentiments envers leurs semblables soient plus bienveillants. Sous ce rapport, ils sont probablement plutôt au-dessus qu'au-dessous des autres nations. »

Eh bien ! je demande maintenant à cet historien : ces vertus que vous reconnaissez chez les Espagnols ne valentelles pas mieux que toute votre science et toutes vos machines ? ne sont-elles pas le principal fondement du bonheur social? C'est très bien, comme le dit spirituellement M.Laffitte, que d'avoir des chemins de fer, mais s'ils ne doivent servir qu'à transporter des égo'istes, des fous ou des bandits, ne

(1) On ne pourrait en dire autant des Américains du Nord. Dans celte civilisation, si vantée par les anarchistes de toute espèce, on est allé jusqu'à idéaliser le type de celui qui arrive à la richesse en trompant habilement ses semblables.

vaudrait-il pas mieux s'en passer ? Sans le progrès moral, sans ramélioration intime de l'homme, les autres progrès resteront sans résultat et seront quelquefois même préjudiciables. C'est le progrès moral, c'est-à-dire la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme, qui doit [être considéré en première ligne dans l'appréciation du degré de perfectionnement atteint par une civilisation. C'est le progrès le plus précieux et le plus difficile à obtenir. Or, tandis que l'Espagne pourra rapidement s'approprier les connaissances scientifiques et industrielles des pays du Nord^ une fois que le Positivisme lui aura montré le caractère religieux qu'il donne à la science et à l'industrie, ces pays, au contraire, parviendront beaucoup plus difficilement à acquérir les habitudes sociales et morales qui conviennent au régime pacifique vers lequel nous marchons.

Pour terminer cette appréciation, je dois reproduire en entier le jugement définitif qu'Auguste Comte porta en 1854 sur le rang que doit occuper l'Espagne, parmi les populations de l'Occident, quant à leur degré d'aptitude pour la nouvelle réorganisation sociale.

« Trop préoccupé des motifs théoriques et pratiques, mon premier classement plaça l'élément espagnol au dernier rang de l'occidentalité. Les considérations morales et sociales m'ont ensuite conduit à le faire déjà remonter au-dessus du couple septentrional, comme avant l'explosion protestante. Cette décision se trouve confirmée par l'admirable disposition du peuple le plus énergique et le plus persévérant à reconnaître dignement la présidence nécessaire de l'élément central (France). Mais le pontife de l'Humanité, dégagé de toute prévention nationale, ne doit pas accorder une place plus élevée à cette éminente population, quoiqu'elle n'accepte pas la préséance italienne autant que l'initiative française. Outre des souvenirs perturbateurs, cette injustice accessoire résulte surtout d'un noble sentiment des meilleurs titres de l'élément espagnol. Aucun autre cas occidental ne présente

autant la digne appréciation, domestique et civique, du sexe affectif, une fraternité toujours conciliée avec la subordination et l'incorporation spontanée des serviteurs à chaque famille. Néanmoins, ces titres, valides contre les deux éléments septentrionaux, et même envers le peuple central, si sa position n'interdisait tout parallèle, restent insuffisants vis-à-vis de lltalie, également douée à cet égard, sauf les antécédents. »

« En se comparant aux populations protestantes, la nation espagnole se trouve autorisée à proclamer sa supériorité moi^ale et sociale, nullement neutralisée far son infériorité théorique et pratique. Le Positivisme confirme cette appréciation en représentant les lacunes ibériques comme pouvant être bientôt comblées sous une impulsion convenable, tandis que celles des autres Occidentaux exigent une lente et difficile rénovation. Mais ce jugement ne saurait s'étendre à l'Italie, où, si les mêmes titres restent moins prononcés, cela tient surtout à l'ensemble des antécédents modernes, qui ne purent y développer autant de civisme. Cette faible inégalité se trouve plus que compensée par la prééminence esthétique, combinée avec une irrécusable supériorité théorique et pratique. Sous l'aspect moral et social, l'Espagne doit même reconnaitre la préséance de l'Italie, pure de toute colonisation et mieux dégagée des coutumes barbares, en vertu même de son infériorité militaire, résultée du défaut de concentration poUtique (1).

(1) Auguste Comte écrivait ceci eu 1854. Depuis lors s'est réalisée la funeste unité de l'Italie, qui a fait d'elle un nouvel élément perturbateur de la paix européenne et qui a aidé bientôt à l'unité plus funeste encore de l'Allemagne. Elle a apporté dans ce pays, avec la domination des plus arriérés des Italiens, les Piémontais^ un armemeot trop lourd pour ses ressources et une plus grande concentration politique, trois conditioijs favorables au despotisme et à la rétrogradation. Mais le résultat le plus fâcheux de cette nouvelle situation, c'est qu'elle a éveillé fortemeut en Italie des ambitions de conquête et de colonisation, dont elle était si heureusement dépourvue. Il est incontestable que cette dangereuse préoccupation d'unité politique et d'agrandissement militaire a été le principal motif pour lequel les esprits actifs d'uue population, aussi bien douée que la population italienne, n'ont

Bornées, en Italie, aux seuls lettrés, les aberrations relatives à l'unité temporelle ont, en Espagne, plus d'étendue et de consistance, sans que toutefois elles y soient vraiment populaires, puisque les rétrogrades se sont accrédités en les combattant. Néanmoins, la principale altération du caractère ibérique dérive de la colonisation, qui, plus systématique qu'en aucun autre cas, y suscita des dispositions oppressives, encore capables de troubler sa coopération nécessaire à la mission occidentale. »

« Cet ensemble d'aperçus suffit pour motiver le rang irrévocable que le Positivisme assigne à l'Espagne, immédiatement après la France et l'Italie, dans la réorganisation finale de la famille d'élite. >'

On est porté à voir un obstacle insurmontable à la régénération de l'Espagne dans son attachement traditionnel et proverbial à la foi catholique. Mais il faut considérer que ce n'est pas à la théologie qu'elle tient fortement ; non, c'est seulement au culte, à la fête, à ce qu'il y a de fétichiste dans la religion catholique. Et ces dispositions cultuelles favoriseront, au lieu de les entraver, l'établissement et la propagation du culte de l'Humanité. Il n'y aura qu'à transformer et à faire changer de direction l'adoration des fidèles. Cette tranformation s'est même réalisée spontanément jusqu'à un certain degré. Dans leurs tendances poétiques et chevaleresques les

pas encore fait d'adhésion décisive à la Religion de l'Humanité. A cause de ces ambitions et des manœuvres diplomatiques de l'Allemagne, les sympathies traditionnelles de l'Italie envers l'évolution française se trouvent considérablement amoindries. Nous serions donc disposés à croire que l'Italie a perdu ses titres au deuxième rang de l'Occidentalité, si nous ne pensions pas que cette agitation est plutôt à la surface qu'au fond de la population, car nous savons, en effet, combien peu d'hommes suffisent quelquefois, dans ces temps d'anarchie, pour égarer et exploiter les sentiments populaires. Nous espérons aussi que le boa sens éclairé de l'Italie saura réagir contre de semblables tendances. Mais, malgré tout, cette perturbation politique n'aura pas moins retardé la régénération italienne ; et si on n'y porte pas un prompt remède, l'Italie se sera placée au troisième rang de l'Occidentalité, après l'Espagne, si celle-ci est plus sage dans sa conduite.

Méridionaux ont rendu leur culte plus beau et plus humain, en le rapprochant, autant que possible, du culte que doit inaugurer la religion de l'Humanité. « Cette modification, dit Auguste Comte, offre un indice irrécusable de la nouvelle direction que prennent involontairement les cœurs et les esprits des Occidentaux qu'on suppose les plus étrangers à l'émancipation moderne. Ce symptôme spontané devient surtout décisif quant au culte de laFemme, préambule caractéristique du vrai culte de FHumanité. Depuis le xii^ siècle, la Vierge obtient surtout en Espagne et en Italie un ascendant croissant, contre lequel le sacerdoce a souvent réclamé en vain, et qu'il a été quelquefois forcé de sanctionner, pour conserver sa propre popularité. Or, cette suave création esthétique ne peut attirer une adoration directe et privilégiée, sans altérer radicalement le culte où elle surgit. Elle est propre à servir d'intermédiaire entre le régime moral de nos ancêtres et celui de nos descendants, en se transformant peu à peu en personnification de l'Humanité. Mais cette heureuse transition ne saurait émaner du sacerdoce officiel, même italien ou espagnol. Elle trouvera de plus purs organes dans Tintervention féminine qui doit propager le Positivisme chez nos frères du Midi. »

Le catholicisme n'a donc pas dans la Péninsule une puissance si absolue^, comme on le pense habituellement, et le nombre des esprits émancipés, même au sein du prolétariat, y est assez considérable. Ce qui est vrai, c'est qu'aucune doctrine moderne n'a réussi à y éveiller de grandes sympathies. Et, en vérité, ces doctrines n'étaient pas aptes à les inspirer ni à lutter en grandeur morale et en beauté esthétique avec la doctrine catholique. Ce n'était certes pas le glacial protestantisme, qui, en supprimant ce qu'il y a de plus beau dans le catholicisme, pouvait entraîner les âmes passionnées ,de5 Espagnols. Ce n'était pas non plus cette fille duprotestantisme, la métaphysique révolutionnaire, qui, en maudissant le moyen âge, pouvait enthousiasmer les Espagnols, qui ont une si juste

vénération pour leur passé catholique et chevaleresque, pendant lequel ils ont fait tant de grandes choses. Ils ne devaient pas davantage courir après la science qui, incomplète jusqu'à Auguste Comte, ne conduisait qu'au matérialisme, à la sécheresse du cœur et à la mort de toute poésie. Rien jusqu'ici ne leur a été présenté qui fut supérieur à leur ancienne foi, rien qui pût amplement satisfaire les besoins moraux et esthétiques de cette noble population.

Ils voient même avec douleur que, malgré tout, la foi catholique s'en va lentement de leurs esprits et de leurs cœurs. Leur poésie, qui s'était tant inspirée d'elle dans les temps passés, ne fait plus entendre sa douce voix. Rien de M'aiment grand ne se produit dans aucune branche de l'art, et nous voyons les poètes espagnols, dont Larra et Espronceda nous offrent un si sombre et triste exemple, s'agiter dans le doute, et ne faire résonner que des chants d'amertume et de désespoir. « Sans la foi profonde des âmes fortes, disait en 1840 don Salvador Bermudez de Castro, dans la préface de ses Essais poétiques, sans les douces espérances des cœurs pieux, perdu au milieu du tourbillon du monde, et vivant de sa vie, j'ai parlé et pensé nécessairement avec le langage et les pensées du monde qui m'entourait. Tout a été mis en question ; partout on entend le bruit d'une société qui s'écroule : la morale, la religion, la philosophie de nos pères gisent dans la poussière des systèmes.... Où ira-t-il le poète au milieu de cet obscur labyrinthe? Il ne trouve de sentier qui ne soit fermé aux premiers pas ; et s'il écrit, que peut-il écrire qui ne soit ses impressions de doute et de tristesse, qui sont aussi les impressions de la société? Peut-être, parmi ces essais, en est-il quelques-uns qui sont une triste preuve d'un scepticisme désolant et froid ; je le sais, mais la faute n'est pas à moi; la faute esta l'atmosphère envenimée que nous tous, hommes de la génération actuelle, nous avons respirée. Le doute est le tourment de l'Humanité, et, qui peut dire que sa foi ne se soit ébranlée ! Dans les têtes des idiots ou dans le?

âmes des anges seulement ne peuvent pénétrer les terribles aiguillons du doute! »

D'excellentes dispositions morales dans l'ensemble de la population, un retard indiscutable du développement intellectuel et industriel, voici donc la situation dans laquelle se trouve actuellement TEspagne. La foi catholique y perd de plus en plus sa puissance, en y laissant en danger les bonnes habitudes morales, et, certes, ce n'est pas elle qui aidera aux progrès de l'intelligence et de l'activité.

L'Espagne ne peut donc compenser son infériorité théorique et pratique, et sauvegarder ses précieuses conditions morales, qu'en acceptant la seule foi qui ait réuni définitivement la science et la morale, le vrai et le bon, et concilié pleinement les trois éléments fondamentaux de notre nature: le sentiment, l'intelligence et l'activité. Cette foi, c'est la nôtre, c'est la religion de l'Humanité. Si l'Espagne a été grande dans le passé avec la foi catholique, qui s'éteint aujourd'hui, elle sera plus grande encore avec la foi positiviste, qui ira vivifier son enthousiasme et qui développera et complétera ses nobles qualités morales. Alors elle pourra montrer aux autres nations le prix inestimable de cette dignité personnelle, de cette noble fierté qui doit animer chaque serviteur de l'Humanité, si modeste que soit sa fonction sociale. Le Positivisme, en effet, accepte, en faisant voir toute sa portée, l'énergique sentence que Calderon met dans la bouche du fils du noble paysan de Zalamea :

Que no hubiera un capitau Si no hubiera un labrador.

« S"il n'y avait pas de laboureurs, il n'y aurait pas de capitaines. ')

Les Espagnols positivistes donneront aussi les premiers l'exemple de cette digne fraternité, si propre au régime futur, entre toutes les classes de la société, entre tous les en-

fants de l'Humanité, ce qui n'exclura pas la juste vénération des faibles pour les forts et le dévouement des forts pour les faibles^ suivant la belle formule d'Auguste Comte.

Avec leurs cœurs passionnés et enthousiastes, et avec leur féconde imagination^ ils développeront et embelliront le culte positiviste, en lui donnant toute la pompe et la majesté qu'ils ont toujours apportées dans leurs fêtes. L'adoration de la femme, véritable et suave image de l'Humanité, réveillera leur enthousiasme, et recevra d'eux son plus incomparable éclat. Us retrouveront, dépourvue de tout mystère, dans la religion de l'Humanité, la douce et touchante conception de la vierge Marie, si chère aux cœurs féminins. Cette sublime conciliation de ce qu'il y a de meilleur et de plus beau dans la nature humaine, la pureté virginale et la tendresse maternelle, le Positivisme eu fait l'idéal supérieur du progrès moral de notre espèce, comme le but suprême de nos pensées et de nos efforts. Elle résume l'évolution tout entière de la société humaine, qui, partie de lanimalité la plus grossière et de l'égoïsme le plus abject, sélève et tend sans cesse vers le triomphe complet de l'altruisme.

L'Espagne nest pas si éloignée qu'on pourrait le croire de ces temps heureux où elle redeviendra un des plus précieux éléments de l'Humanité. Il n'y a pas, au point de vue moral et social, de peuple mieux disposé que l'espagnol à embrasser la religion positive. La grande difticulté est qu'elle arrive jusqu'à lui, présentée dans toute sa grandeur morale et son idéal sublime. Voilà le devoir sacré et le généreux office réservés aux nobles cœurs et aux grands esprits de l'Espagne, à toutes ces âmes profondément esthétiques et idéales qui souffrent de se trouver dans le doute, dans l'irrésolution, sans amour et sans foi. Qu'elles viennent se retremper dans les enseignements de cette admirable doctrine qui a lié indissolublement la science et la religion ! Elles y puiseront les hautes lumières de l'esprit, l'ardeur des convictions profondes, le feu sacré qui vient d'un cœur dévoué à. de grandes

et immortelles destinées. Elles iront ensuite ramener graduellement leurs compatriotes de Tinerte catholicisme à la Religion humaine, tout à la fois conservatrice et progressive.

Le Positivisme ofîre dès à présent aux natures vraiment esthétiques la plus vaste carrière, en les destinant à rendre plus nette, plus vivante et plus populaire la grande conception de l'Humanité, dont les bases seules pouvaient être posées par la science. « La poésie, dit Auguste Comte, doit nous placer au vrai point de vue humaniste, en nous faisant sentir dignement tous les attributs essentiels du Grand Être que nous composons. Elle chantera tour à tour sa puissance matérielle, son amélioration physique, son progrès intellectuel et surtout son perfectionnement moral. Antipathique à toute analyse, l'art nous expliquera la nature et la condition de l'Humanité, en nous représentant sa vraie destinée, sa lutte continue avec une douloureuse fatalité, devenue une source de bonheur et de gloire, sa lente évolution préliminaire et ses hautes espérances prochaines. La seule histoire de l'amour universel, âme nécessaire du nouveau Grand Être, fournirait à la poésie régénérée un sujet intarissable, pour représenter, dans l'individu, et surtout dans l'espèce, l'admirable progression qui nous élève graduellement à la plus pure tendresse, en partant néanmoins d'un brutal appétit. »

La poésie chantera aussi la supériorité du nouvel Être Suprême, l'Humanité, qui a besoin de nos efforts, et qui ne nous inspire que la plus profonde vénération, sans le moindre mélange de crainte ou de terreur. « Déjà Goethe, et surtout Byron, ont pressenti la grandeur morale de l'homme affranchi de toute chimère oppressive. Cependant ils n'ont pu aboutir ainsi qu'à des types insurrectionnels, conformes à leur office révolutionnaire. H faut sortir de l'état négatif où leur génie était retenu par leur situation, et s'élever à la contemplation positive de l'ensemble des lois réelles, surtout sociologiques, pour chanter dignement le nouvel homme en présence du nouveau dieu. »

Les poètes, plus que tout autres, peuvent dans les pays méridionaux accélérer le mouvement régénérateur, en présentant, avec de charmantes et vives couleurs, le tableau anticipé de lexistence normale de l'Humanité, telle que la lui prépare notre admirable doctrine. Par cette noble destination, ils éviteront la dégradation, à laquelle les expose constamment la situation anarchique de l'Occident, soit en les poussant au mercantilisme, corrupteur de tout art, soit en développant chez eux une insatiable ambition politique, contraire à la mission du poète, qui, véi'itable pouvoir théorique, doit conseiller, exalter, charmer, mais jamais commander. Ils seront ainsi les plus actifs auxiliaires du sacerdoce de l'Humanité, auquel les plus éminents d'entre eux pourront définitivement s'incorporer.

Mais c'est dans la sociocratie^ dans le régime le plus normal de l'Humanité, que se développeront les conditions les mieux adaptées aux splendeurs de l'art. Jamais il n'y aura eu une si grande stabilité de mœurs et d'opinions, avec un tel accroissement de toutes nos forces quelconques, stabilité qui est une des conditions capitales des grandes créations esthétiques. Jamais le poète n'aura compté avec un ptîblic si étendu pour goûter ses productions, car la croyance commune n'embrassera pas seulement un pays, un continent, mais la race humaine tout entière. Et l'éducation positiviste fera que le plus humble serviteur de l'Humanité pourra jouir de tous les charmes de la poésie. Quelle condition, enfin, plus favorable à l'art que la paix universelle, qui régnera sur le monde, une fois établi le triomphe de la religion de l'Humanité ?

D'ailleurs cette doctrine est par elle-même une source inépuisable d'émotions pour le public et d'inspiration pour l'artiste. Elle nous élève sans cesse vers l'idéal, en nous faisant rappeler dans le culte, soit nos meilleurs souvenirs personnels, soit les meilleurs souvenirs de l'espèce humaine. Elle nous habitue à vivre avec ceux qui ne sont plus et avec ceux qui ne sont pas encore, mais qui devront nous succéder

sur la scène terrestre. Le culte de la femme, rétabli et consolidé par le Positivisme, et le culte de l'Humanité, glorifiée dans toutes ses fonctions et dans toutes ses phases, suffiront à fournir de sujets intarissables l'idéalisation esthétique. La doctrine positiviste répond au vœu spontané et perpétuel de la poésie humaine, en étendant sciemment notre vénération et notre attachement à tout ce qui vit et nous sert sur la Terre, et à cette Terre même, que nous devons concevoir comme bienveillante à notre égard, puisqu'elle a bien permis l'existence et le développement de notre espèce. L'amour du sol de la patrie, nous retendons au sol de la patrie commune, la Terre, dont nous sommes tous les véritables citoyens.

L'aptitude esthétique du Positivisme est donc incontestable, car il consolide et développe, en tous sens,H^^ sentiments sympathiques, qui sont la source réelle det^î^-^ius grande poésie (1).

Les hommes politiques, les républicains espagnols, qui sont si divisés dans leurs vues et dans leurs idées, devront chercher désormais leurs inspirations et leur point d'unité dans la seule doctrine qui ait irrévocablement concilié les deux besoins fond" ientaux de toute société : l'ordre et le progrès. Le Positivisme définit, en effet, le progrès comme n'étant que le simple développement de l'ordre.

Au milieu de notre époque de désordre et dinstabilité, il n'est que temps de faire pénétrer dans les esprits actifs les grandes conceptions de la Politique positive.

Jamais époque n'a été plus propice aux âmes ardentes, aux cœurs généreux et vaillants. Il s'agit dans ces moments solennels de l'histoire, de sauvegarder les plus précieuses traditions de l'Humanité, son trésor moral, et de reconstruire cet état final de la société où tous les hommes seront à jamais

(1) Voir dans le premier volume de la Politique positive le chapitre intitulé : Aptitude esthétique du Positivisme, où a été exposée pour la première fois la véritable théorie positive de l'art.

unis dans une même foi, dans un même amour, dans une même activité.

Et j'ajouterai que jamais le moment n'a été plus favorable à l'action. Voyez l'Espagne. Il y a cent ans, le premier centenaire de Calderon passait inaperçu. Aujourd'hui le pays tout entier s'est réveillé à ce grand souvenir, et a voulu honorer dignement la mémoire de ce génie sublime. A mesure qu'on s'éloigne du surnaturel, on commence à pressentir de quel côté est notre véritable providence. Toute la semaine, qui vient de s'écouler, n'a été dans la Péninsule qu'une fête et une réjouissance continuelles en l'honneur de Calderon de La Barca.

Ces cris- ^^ôJoie et d'amour arrivent jusqu'à nous ; ils annoncent q^ ^PrEspagne comme dans tout l'Occident le règne de l'Human^ é'avance à grands pas. Diis exslinctis Deoquc. successif ffuinàiiitas. Que chacun fasse son devoir pour hâter son glorlv.'ux-.Jlvènement : tel est mon dernier et mon pluvif souhait !

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