‹ L'Espagne et l'Angleterre en 1588. Campagne de l'Armada, documents nouveauxChapitre 3 sur 3 · MONSIEVR · texte numérisé non relu

MONSIEVR

Qu'il vous tienne tousiours en bonne santé , et toute vostre famille me recommandant à voz bonnes

grâces. De Dieppe ce 7. jour d'Aoust.

Mil cinq cens quatre vingt» huict.

Par celuy qui vous est SERVITEVR.

P. LEGOVX.

IE vous remercie du vray Discours de l'armée d'Espaigne , ou i'ay veu le bel ordre d'icelle , quand elle est sortie de Lis - bone : combien qu'vn mien amy me l'eust ja cômuniqué en Espaignol , Imprimé à Madril , mais ïay esté plus content de la voir en François , Imprimé à Parie.

Vers le 15 août, l'ambassadeur d'Espagne en France, Mendoça, qu'Elisabeth avait chassé brutalement de Londres en 1584, croyait fermement, d'après la lecture de la lettre susmentionnée, à la victoire complète de l'Armada ; il partit en poste pour Chartres, et son premier soin fut d'aller à l'église cathédrale remercier la Vierge Marie ; puis il se rendit à l'archevêché où logeait le roi , criant avec un orgueil tout castillan et une joie bien naturelle aux gentilshommes qu'il rencontrait : « Victoria ! Victoria ! » Il entra chez le roi et lui montra la lettre en question qui lui était arrivée de Dieppe ; mais le roi tenait dans ses mains une autre lettre qui arrivait à l'instant même et qui relatait la défaite

de Y Invincible Armada Mendoça n'en pouvait

croire ses yeux ; il fallut que le roi , pour le convaincre, lui fit voir deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan, échoué à Calais, qu'on venait de lui envoyer.

Voici ce qui s'était passé depuis la date de notre lettre, et ce que ne connaissait pas encore l'ambassadeur quand il se présentait au roi de France.

Le 4 août, action très-vive, combat à coups de canon à cent cinquante pas. D'après tous les historiens, les Espagnols auraient été battus, mais le document que nous avons remis au jour prouve le contraire. Nous devons noter ici une particularité intéressante et pour l'Espagne et pour la Normandie : un galion de Biscaye, le Calvados, s'en alla à la

dérive et vint se briser sur des rochers d'une côte de Normandie à laquelle il donna son nom.

Dans la nuit du 7 au 8 août, le flibustier Drake mit le désordre dans la flotte espagnole au moyen de huit mauvais vaisseaux remplis de poudre et de ferraille auxquels il avait mis le feu et qu'il poussa dans l'Armada, qui, toute épouvantée, leva l'ancre et gagna la haute mer au milieu des ténèbres en subissant des dommages incalculables; puis, quelques jours après, au-delà des Orkneys, une effroyable tempête acbeva le désastre. Bref, quatrevingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats périrent dans ces jours néfastes pour l'Espagne. C'était la défaite de la catholicité.

En apprenant cette nouvelle, Philippe II se contenta de dire : — a J'avais envoyé combattre les Anglais et non les tempêtes ; que la volonté de Dieu soit faite!» paroles sublimes, qui suffiraient seules à immortaliser un prince : puis il fit ordonner dans tous ses États des prières pour remercier le Ciel de ce que quelques vaisseaux avaient échappé au désastre.

Nous nous garderions d'oublier de citer ces paroles mémorables qu'il écrivit au pape : « Saint- Père, tant que je resterai maître de la source, je regarderai comme peu de chose la perte d'un ruisseau; je remercie l'Arbitre suprême des empires, qui m'a donné le pouvoir de réparer aisément un malheur que mes ennemis ne doivent attribuer qu'aux éléments qui ont combattu pour eux. »

Un célèbre historien espagnol , le Père Mariana, a fait de singulières réflexions sur cette triste affaire :

< C'est ainsi qu'une puissance supérieure prend « plaisir à renverser et à dissiper dans un moment « les vains projets des hommes ! Il est certain que « la meilleure partie et la fleur de la vieille milice « espagnole périt dans cette entreprise. Le nombre « et l'énormité des crimes de notre nation méritait « que le bras de Dieu s'appesantît sur elle par « quelque châtiment capable de la faire rentrer « dans elle-même. »

Voila certes une étrange oraison funèbre sur la tombe de quatorze mille soldats !

Maintenant que nous venons de répandre la lumière sur une des phases de cet événement mémorable , analysons cette lettre qui nous sert à établir un fait si important dans l'histoire.

Ces diverses dates indiquées par des jours nommés, ces divers passagers que Ton désigne si distinctement, ces renseignements si précis, tout concourt* dans cette lettre à montrer qu'elle n'est pas apocryphe. — À qui maintenant cette lettre peut-elle avoir été adressée si ce n'est à l'ambassadeur Mendoça? Je viens d'établir précédemment que, lorsqu'il se rendit chez le roi, il avait dans les mains une lettre qui le remplissait de joie; j'ai môme avancé que cette lettre devait être la nôtre,

et Je persiste à le déclarer; car l'histoire ne fournit Aucun autre document à l'appui d'un triompbe, même partiel, de la fameuse Armada. L'objection qu'on aurait à nous faire Ici serait le titre de monsieur donné à un ambassadeur d'une puissante nation, mais nous répondrons que l'ambassadeur voulait peut-être que les lettres renfermant des renseignements politiques lu! fussent adressées ainsi ; et, de plus , nous avons d'ailleurs pour nous la dernière phrase , qui certes ne peut être adressée qu'à un grand seigneur : t Me recommandant h vos bonnes grâces. »

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