CHEVAUX
Maison rovale
Infanterie de ligne
— étrai,gère
— lër.ère
Milices provinciales
Cavalerie de ligoe
— légère
Arlilleric
Inaéaieurs
Total général
On consultera le chapitre sur l'administration militaire dans A. de Laborde, Itinéraire d'Eifiuaite, IV; et le remarquable tableau que trace du soldat espagnol le général Foy^ Guerre de la Péninsule, II, 219.
les redoutes furent emportées à la baïonnette. Des Es|>aguols nous eûmes 6, OQO prisonniers, leur artillerie, leurs munitions, leurs bagaçjes. Les Français avaient combattu aux cris de « Vive l'Empereur! Plus de Bourbons » ; remarquant que c'était l'anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet (1).
De la pointe de son épée, Bessières pouvait montrer à Joseph le chemin de sa capitale. Le Roi reçut cette bonne nouvelle avec satisfaction, mais sans manifester d'enthousiasme; l'Empereur fit éclater au contraire une joie très vive; il écrivit à son frère de réserver un collier de la Toison d'oF au maréchal victorieux qu'il comparaît (l'analogie était du reste heureuse) à Berwick après Almanza. Mais Joseph, lorsque lui parvint cette lettre, était déjà sorti de ce Madrid dont on venait de lui ouvrir l'accès et il se crut moins teau de payer la dette d'un service vieux de quinze jours et devenu inutile. Il restait mal impressionné, perdait ses illusions et le témoignait très crûment à l'Empereur, dans une gradation éloquente : « Les dispositions des habitants ne sont pas bonnes. « (10 juillet.) — « L'esprit est partout très mauvais. » (Il juillet.) — « Personne n'a dit jusqu'ici toute la vérité à V, M. Le fait est qu'il n'y a pas un Espagnol qui se montre pour moi, excepté le petit nombre de personnes qui voyagent avec moi. Je répète à V. M. qu'Elle ne saurait faire assez d'efforts pour pacifier l'Espagne; il faut des troupes et de l'argent. » (13 juillet.) — « On m'affirme que depuis quelques jours à Madrid nos affaires ont empiré de cent pour cent. » (15 juillet.) — « Ma position est unique dans l'histoire : je n'ai pas ici un seul partisan. i> (18 juillet.)
A distance. Napoléon répondait bien : « Soyez gai et content. » (Lettre du 14 juillet.) « INe doutez jamais d'un plein succès. )) (Lettre du 21 juillet.) Mais sur place, le moyen?
(l) Lettre de Bessières à l'Empereur, AP IV, 1606.
LE REVi:iL D'UN PRIPF.R 283
Pour ramener le sourire, il aurait fallu autre chose que l'entrée dans Madrid. Elle fut sinistre (1).
Le carrosse de Joseph pénétra par la porte d'Alcala pour traverser la ville dans toute sa longueur entre des fenêtres closes et des balcons déserts; l'ordre avait été donné de tapisser sur le parcours du cortège; beaucoup, par dérision, avaient tendu des haillons. Les salves d'artillerie dans le lointain et tout proche les vivats des troupes françaises, formant la haie par honneur et par précaution, rompaient seuls le silence; La Forest écrivait avec philosophie : aL'étonnement était le sentiment dominant et celui-là n'est pas bruyant. » Joseph atteignit le Palais avec un soupir de soulagement. Un groupe d'Espagnols l'attendait au bas du grand escalier; comme on était dans une salle fermée et loin des regards de la foule, les salutations furent plus empressées.
Dès le lendemain, le Roi avait lieu d'écrire encore à l'Empereur : « Cette nuit nous avons eu beaucoup de désertions; l'esprit est aussi mauvais que possible. » Toutefois, il se ressaisit et se mit bravement au travail. Il possédait un Conseil des ministres au complet; sauf un, tous Espagnols dont la presque totalité avait servi Charles IV, voire Ferdinand. Ils revenaient de Bayonne et, ainsi déjà compromis, gardaient leurs intérêts en soutenant le trône nouveau. Par contre, la première autorité du royaume, le seul pouvoir national demeuré debout : le Conseil de Castille, ne cacha pas sa répugnance et son hostilité. Les ministresavaient prêté serment le 21 juillet, les conseillers d'Etat le 22, le Conseil de Castille éludait toujours ; il ne donnait signe de vie que pour offrir à Joseph un cahier de " représentations " , et il fallut une lettre de jussion formelle quand il enregistra, en mau-
(1) Le silence et la contenance dédaigneuse des habitants furent d'autant plus frappants qu'on avait cherolié à nicllre plus de solennité à la cérémonie. ÎNliOT DE Melito, Mcmohes, t. III, p. 12.
gréant, le texte de la Constitution. L'intendant de la jiolice madrilène avait donné sa démission depuis le mois de juin; don Pablo Arribas accepta ces fonctions délicates; mais les employés subalternes se dérobaient à leur tour. — Joseph ne pouvait attendre l'adhésion des cœurs pour prendre possession. Le 25 juillet on le proclamait roi avec toute la pompe désirable; une coïncidence heureuse voulait que ce fût le jour de la saint Jacques, patron de l'Espagne ; mais les circonstances étaient supérieures aux rapprochements ingénieux; le meilleur témoin placé pour bien voir nous dira comment les choses se passèrent.
La proclamation de la royauté a commencé à 5 h. du soir devant le château et a continué, de station en station, jusqu'à la nuit. Le porte-étendard a eu ensuite un splendide repas à son hôtel. Une illumination a clos la journée. Les spectacles ont été ouverts gratuitement. Beaucoup d'argent a été distribué aux pauvres et des rafraîchissements ont été donnés dans les rues. — Dans la nuit d'avant-hier, des billets manuscrits avaient été glissés dans beaucoup de maisons qui, se trouvant sur le passage du cortège, devaient être tapissées en dehors : on menaçait de mort les propriétaires s'ils obéissaient; il y a eu affluence de peuple dans les rues; personne ne s'est permis le plus léger désordre. — Mais que de symptômes de cette peur, de cette défiance d'homme à homme qui dominent constamment! Excepté le duc de Frias, il n'y avait pas de Grands à la suite du porte-étendard. Ils peuvent bien aller se courber au Palais, ils n'osent prendre une attitude devant le peuple. Combien de propriétaires ont attendu la dernière heure pour tapisser, dans la crainte qu'on ne les soupçonnât d'empressement. Combien d'autres ont vite fait enlever leurs tapisseries après le passage du cortège pour ne pas être accusés de s'y complaire. Dans quelques rues on a vu des files entières de maisons dont les habitants étaient bien aux fenêtres, mais se gardaient de mettre le pied sur le balcon, comme si chacun avait craint que son voisin ne le vit sur une ligne avancée. Ces puérils détails peignent l'esprit public (1).
(1) La Forest à Champagny, 26 juillet 1808, vol. 675, fol. 408.
Moins pour lui que [)Our les autres, Joseph attristé avait souhaité cette mise en scène; si la révolte de ses « sujets» fixait son attention, elle ne l'absorbait pas; son regard se dirigeait plus loin : sur l'Empereur, vers l'Europe. Il avait dans sa capitale quelques-uns de ses représentants; le plus important par le rang et surtout par la puissance de son maître, Slrogoiioffévitaitde se compromettre et donnaitleton à l'hésitation en ne paraissant pas au palais. L'assentiment du Tsar était bien éventuellement acquis; à Bayonne, où Champagny l'avait affirmé à M. de Metternich, un courrier russe apportait l'ordre de reconnaître « tel souverain que l'empereur Napoléon désignerait pour le trône d'Espagne » (1). On ne pouvait se montrer plus large. Toutefois il y a différentes façons d'adhérer à une politique et pour que l'adhésion d'Alexandre fût la bonne. Napoléon préparait l'entrevue d'Erfurth qui devait cimenter l'alliance, délier ses mains et peut-être entraver celles d'autrui. — Metternich, en avisant sa cour, lui conseillait bien la « reconnaissance " du roi Joseph, mais afin de se donner le loisir de terminer les armements de l'Autriche; et ses rapports à Stadion énumèrent en même temps toutes les raisons qui rendent inadmissible à ses yeux l'élévation d'un Bonaparte sur le trône d'Espagne (2).
On devine combien ces acceptations de circonstance, dans la nécessité de gagner du temps et le dessein de ruser, offraient des garanties éphémères; elles ne pouvaient mettre que des paroles réservées sur les lèvres des diplomates embarrassés
(1) Dépêche de Metternich à Stadion, 23 août 1808. Mémoires, t. II, 228.
(2) Elle est incompatible avec tous les principes : 1° Les moyens ne sont pas même justifiés par le prétexte d'un droit de conquête. La couronne n'était pas vacante.
2° Rien ne ressemble moins à une abdication volontaire que celles de Ferdinand VII et de Charles IV.
3° On s'est dispensé de faire signer des actes de renonciation aux Infants puînés; il existe donc des droits imprescriptibles sur cette couronne chez ^Dlusieurs membres de la famille régnante.
qui en offraient l'faommage à Joseph. Lui, s'en inquiétait; et d'autres soucis l'atteignaient encore, d'autant plus cuisants que moins attendus, car ils venaient d'un Français.
Savary avait entonné un chant de victoire lorsque le frère de l'Empereur fit son entrée à Madrid; mais pour qui veut lire entre les lignes, la lettre du duc de Rovigo est curieuse par ses réticences, ses prétéritions et sa satisfaction équivoque. Une fanfaronnade que les événements allaient trop tôt et trop cruellement démentir termine cette épître triomphale dont la date est à noter : 20 juillet 1808. — A la même heure du même jour, Dupont négociait la capitulation qui rompait ie charme de la victoire depuis si longtemps attaché à nos aigles. — Voici comment parlait Savary : « Sire, nous venons de mettre le roi d'Espagne sur le trône. Notre cortège était si beau qu'il a rempli la population de Madrid d'étonnement qu'on prendra peut-être pour de l'approbation. En dépit de tous les bruits de la malveillance répétés par les talonneurs, le Roi occupe le trône que Votre Majesté lui a donné, et personne ne l'en fera descendre. »
Joseph s'était plaint, dès la première heure, de son encombrant et brutal compagnon. D'un ton ferme et noble, sa lettre a de la hardiesse dans la forme; et quand Napoléon s'en moquera comme « d'une page de bavardage " , il témoignera son embarras de répondre sérieusement à de justes plaintes autrement que par la raison du plus fort :
Que Votre Majesté me dise nettement quels sont mes rapports avec le général Savary. Est-ce moi ou lui qui a le droit de commander? Je suis assez intéressé au succès de toutes ces affaires, et je le suis plus que personne. Les positions équivoques ne sont pas dans mon caractère, et j'ose dire que je ne mérite pas d'être mis dans une fausse position... Je puis avoir des conseillers, mais non des maîtres, en Espagne. Le général Savary est moins propre qu'un autre à commandera Madrid. Il y a rempli des fonctions pénibles, il a été charge d'une mission qui le rend odieux. Votre Majesté
fera ce qu'Elle voudra; mais la tempête est trop forte pour que je me perde par des ménagements qui ne sont pas de saison (1).
Savary ne demeura pas eu reste de récriminations :
Madrid, le 27 juillet 1808.
Sire,
Depuis l'arrivée du Roi tout va de mal en pis, et il faut que le mal soit aussi grand qu'il l'est pour que je me détermine à en donner avis à Votre IMajesté, afin qu'Elle ne perde pas un instant à y apporter remède.
Dans un Conseil où le Roi était avec plusieurs officiers généraux et ministres, il s'expliqua ainsi : Je ne puis pas faire la guerre à cliaque village d'Espagne, ou je dois renoncer à y régner, il faut donc que j'emploie la persuasion et un peu de cajolerie; alors il faut que je me serve d'bommes et d'instruments qui, en même temps qu'ils me conviennent, peuvent plaire à ce pays que je cherche à calmer. A la suite de ce Conseil, il me fit entrer avec le général Belliard et nous parla ainsi : « L'Empereur croit tout ceci en bien meilleur état, et je vois qu'il n'y a même pas un neutre en Espagne, que tout y est contre nous; cela se conçoit, en France la Révolution s'est faite par des Français, elle a eu un grand parti, ici elle ne plaît pas, n'a aucun partisan, et de plus elle est faite par des étrangers; à ce seul nom tout se met en armes. Ici je ne trouve rien pour moi que l'armée française, il faut donc que j'essaie d'employer d'autres moyens, il faut chercher à leur plaire. »
u Bessières demande de la cavalerie, envoyez-lui les mameluks, qui sont odieux ici. » (En conséquence, ils sont partis le même soir.)
Et en me portant la parole, le Roi a ajouté : « De même pour vous, général Savary, l'Empereur me l'a dit lui-même, qu'il convenait qu'il vous faisait jouer en Espagne un triste rôle, mais qu'il avait le projet de vous rappeler incessamment auprès de lui ; vous avez ici trop d'ennemis pour m'y être utile comme souverain, c'est un malheur qui ne doit rien vous faire, mais il faut aussi que vous partiez; s'il se présentait une circonstance favorable il faudrait en profiter. D'ailleurs j'attends Jourdan incessamment,
(1) Joseph à l'Empereur, 19 juillet 18Ô8.
je suis accoutumé à lui et lui à moi. Ensuite j'ai Saligny (1), c'est tout ce qu'il me faut. »
Le Roi ne m'a rien dit de désobligeant de sa part, mais il parlait d'après sa politique, et dans le fait il lui faut ici un homme qui attire à lui les Espagnols, dont il est si important qu'il se serve promptement, ou bien la frayeur de l'insurrection les éloignera. Les maréchaux Jourdan et Moncey feront très bien cette affaire.
Il m'a été impossible de trouver deux aides de camp espagnols qui sont indispensables dans cette circonstance, et il n'y a pas un général de l'armée qui n'en ait un. Au reste je n'y puis rien, mon devoir a été rempli.
Joseph, volontiers homme d'intérieur, se renfermait dans sa tour d'ivoire. Il aimait son intimité et attachait du prix à ses entours; aussi les avaient-il composés avec soin pour que les noms de la Grandesse y vinssent figurer avec éclat; ces titres mêmes à ses yeux veulent dire quelque chose : ils représentent l'histoire de l'Espagne. Toutefois il fallait ici prendre garde et déjà cacher les défections : Hahe me excusatum; comme chez les conviés de l'Évangile, les refus se succèdent ; et ayant parcouru les rues et les places les racoleurs n'amènent à Joseph que des aveugles et des boiteux. Parmi ces Espagnols vraiment ralliés, de qualité et de quantité contestables, le plus bruyant et le plus emphatique c'était peutêtre Llorente. Plus tard son Histoire de llnquisition lui donna un nom dans la litte'rature et l'attrait du sujet fit passer sur l'insuffisance de l'auteur; dès 1808 il battait monnaie avec ses prétendues révélations. Sa notoriété engage à donner de lui deux billets inédits, caractéristiques du personnage et des circonstances; ce sont des lettres originales à M. de Champagny, il en faut respecter le style comme l'orthographe :
(1) Neveu par alliance et aide de camp de Joseph Bonaparte, créé par lui à Naples duc de San-Germano et capitaine des garde».
Madrid, 27 juillet 1808.
J'ai l'honneur M(;^r, de communiquer à V. Exe. mon arrivée avec mon Roi pour témoigner ma reconnaisence aux honnettetés que V. E. a eu la bonté de me dispenser continuelment pendant mon séjour à Bayonne. Puis-je réussir à occasionner d'en donner des preuves effectives. — Cependant, je prie V. E. d'accepter un exemplaire des cinque volumes publiés de mon ouvrage écrite par l'ordre du gouvernement ancien (1), avec l'objet de préparer l'opinion publique à recevoir, sans scandale des provinces exemptes, l'uniformité de législation si désiré, à présent heureusement établi dans notre précieuse Constitution, g^ràce au grand Napoléon. — Quand les 3 volumes qui restent seront publiés, j'aurai l'honneur de diriger à V. E. l'exemplaire par l'intermède de M. Dubois, chanoine de Bayonne, qui aura le soin de passer les uns et les autres dans les mains de V. E.
J'ai l'honneur...,
Jean-Antoine Llorente (2).
Madrid, 28 juillet 1808.
ExCELLENTISSIME MONSEIGNEUR,
Le roi m'a nommé Conseiller d'État; Je crois que cette grâce provienne des idées que V. E. a eu la bonté de donner à l'égard de moi; et par cela, je vous rend les grâces les plus sincères, et j'assure avec tout mon cœur que ma reconnaissance aux faveurs reçues de V. E. sera éternelle. J'aurai la complaissence la plus intime si je puis prouver effectivement que je parle le mêmme que je pense en mon amme. — Enfin je serai toujours, Mgr de V. Exe. serviteur très reconnaissant et très humble,
Jean-Antoine Llorente (3).
(1) Notices historiques sur les provinces d'Alava, Giiipuzcoa et Biscaye, 5 volumes in-4". Elles n'ont pas l'actualité que leur attribue Llorente, mais, en revanche, on trouve de lui des projets, en espagnol et en français, sur une réforme de l'Église d'Espagne. AF IV, 1609, pièce 294.
(2) Vol. 675, foi. 405.
(3) Id., fol. 417.
Un autre appoint plus sérieux avait été fourni par Cabarrus . Joseph, en ses Mémoires^ l'oublie dans la liste de ses ministres, ce en quoi il a tort et se montre ingrat. Cabarrus était fort au courant de l'Espagne, où il avait dès longtemps appliqué ses connaissances financières. Comme il se piquait aussi de bel esprit, il crut bon d'entreprendre une campagne politico-littéraire; il prit la plume et répandit de petites brochures : Considérations d'un Espagnol à ses concitoyens . — La Forest estimait avec raison cette initiative peu heureuse et de mauvais goût (1); il n'y voyait d'autre avantage que de compromettre tout à fait Cabarrus et de le sortir de la <c circonscription » (circonspection sans doute) « si longtemps observée par le bord auquel l'auteur appartient » (2).
Une propagande écrite ne pouvait gagner beaucoup d'adhérents chez un peuple non point d'illettrés, mais de gens obstinés à ne pas lire; — une seule classe était susceptible, à l'occasion, de la goûter, de la comprendre : les petits bourgeois, les petits magistrats de la ville. On y attacha cependant quelque espérance et, dès le printemps, on imprimait à Bayonne, aux frais de la cassette de l'Empereur, une Gazeta destinée à répandre la bonne nouvelle française par delà les Pyrénées. Si les brochures n'étaient pas lues, si les journaux ne pouvaient être distribués, les lettres ne parvenaient pas davantage à leur adresse, les cour-
(1) Vol. 675, fol. 314 à 319. Bien plus encore trouve-t-on ces défauts dans une série de lettres supposées (à la manière des narrations épisodiqucs da Don Quichotte) entre « le curé de Bilberte « , « l'agent de Madrid n , « l'étudiant de Boulogne « , le « propriétaire de Billjerte » , sa filie Sinforosa; — tous personnages très médiocres de pure invention. — Il y a là une singulière et puérile histoire de la « jeune espagnole au couvent » ; mais tout ceci ne rappelle que de très loin Diderot aussi bien que Cervantes! — Caljarrus prétendait donner l'éveil sur les dangors sociaux des révoltes populaires et fournir une apologie de la Constitution d3 Bayonne. De ces brochures rarissimes on retrouve le texte par fragmenH a ix Archives des affaires étrangères, vol. 676, fol. 127, 145, 227, 313.
(2) Lettre à Champagny, 25 septembre 1808, vol. 676, fol. 364.
riers se trouvant arrêtés sur les routes mêmes où s'étendaient une chaîne de postes militaires : ici des brigands, là des paysans, plus loin des déserteurs, partout des révoltés surgissaient à point nommé pour couper les communications en pillant les diligences. Voyager isolément sur les grands chemins devenait impossible et l'on ne trouvait pas de guide, à prix d'or; Joseph en avait fait la lamentable expérience. Des officiers rompus à la discipline, habitués aux lois de l'honneur pouvaient bien encore se traiter en adversaires courtois et jouer à la chevalerie, mais déjà on sent percer, sous les mots de leurs correspondances et des cartels qu'ils s'envoient, la pointe du stylet plus que la lame de l'épée ; après la défaite de Rio Seco, Joachim Blake vaincu écrivait à Bessières vainqueur :
Monsieur le général.
Je remercie V. E. de l'humanité avec laquelle, elle m'assure avoir traité et devoir traiter dans la suite les prisonniers Espagnols; et de mon côté je l'assure que les français ne méconnaîtront pas la générosité espagnole.
Il importe à V. E. et à moi de bannir de nos armées la férocité qui ne convient pas aux vrais braves. Tels sont je crois les principes de V. E. d'après sa réputation. Et je suis certain que V.E. appréciera la franchise avec laquelle jo lui déclare ne jamais reconnaître d'autre souverain que don Ferdinand de Bourbon, ou ses héritiers légitimes; et s'il était possible que cette famille infortunt'C vînt à s'éteindre entièrement, je ne reconnaîtrais pour souverain que le peuple espagnol loyalement représenté par des Gortès générales. — Cette façon de penser n'est pas seulement la mienne, c'est celle de toute l'armée et de la nation entière, à l'exception d'un petit nombre d'hommes qui ne se gouvernent que par les sentiments d'un égoïsme intéressé.
Les lumières reconnues de V. E. me sont un sûr garant qu elle ne se trompe pas sur la souniission forcée des peuples réduits par les troupes françaises, et qu'elle la considérera sans esprit de paiti Que l'Empereur se détrompe; et s'il est vrai
qu'il soit doué d'un esprit philantrophique, qu'il renonce au projet de subjuguer l'Espagne; que ses succès particuliers soient les mêmes, il est de toute évidence que son frère ne régnera pas, ou ne régnera que sur des ruines désertes, et arrosées du sang des troupes qu'il destine à cette infâme entreprise.
Malgré l'aversion que m'inspire la cause que V. E. défend, je l'assure de la haute considération que méritent ses éminentes qualités personnelles.
Le général eti chef de l'armée de Galice, Joachim Blake (1).
Les faits répondent trop bien aux paroles; dans la pratique, c'est moins la guerre que le saccage, moins la bataille que le massacre. Ecartons dans les deux camps les témoignages passionnés; voici celui d'un agent secret de la police française, résidant depuis six mois à Barcelone; il n'est pas suspect de complaisance espagnole, il trace ainsi au ministre un tableau des misères de la Catalogne ;
... J'ai vu des officiers français qui avaient combattu à Austerlitz et à léna s'indigner d'être forcés de remporter ces faciles succès, mais le général et les soldats italiens veulent s'en servir... — La semaine dernière, le riche village de Mataro a été livré au pillage et à l'incendie. Les religieuses ont été livrées à la brutalité du soldat napolitain. — Ces détails sont vrais, malgré le certificat contraire que les menaces ont obtenu. La femme d'un habitant bien connu pour sa tranquillité et sa probité, restée seule à la maison, offrit à la troupe italienne tous les secours en son pouvoir. Elle est massacrée en se défendant contre les derniers outrages et sa maison pillée. — Hier dimanche, jai vu sur la promenade publique porter ouvertement le fruit de la rapine. Des officiers italiens portaient à leurs doigts, montraient à ceux de leurs femmes les diamants qui avaient été leur partage. On nomme le magasin où le général de cette division a pris son lot.
Un malheureux soldat français, en plein jour, tombait sous le
(1) 14 juillet 1808, AF IV, 164, i" dossier, n« 172.
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poignard d'un charretier catalan qu'il voulait obliger à faire un service requis et payé; un autre soldat venge à l'instant sur l'assassin la mort de son camarade et est lui-même poignardé par un autre furieux, sous les baïonnettes des soldats du corps de garde. — Dans un village voisin, huit soldats trouvaient dans le vin qu'ils avaient sous la main du poison que des brigands y avaient jeté en partant.
Si cette guerre devait durer sous les auspices sous lesquels elle a commencé, elle deviendrait bientôt un enchaînement d'horreur et de forfaits particuliers. J'ai frissonné d'entendre dans le salon d'un négociant français menacer que S. M. ferait de l'Espagne un vaste cimetière. — Heureusement cette doctrine de pillages et d'atrocités a déjà révolté les bons Français qui craignent d'en partager les torts. Je serai peut-être le seul par lequel il pourra parvenir jusqu'à S. M. quelque notion de ce qui s'est passé à ce sujet à l'état-major. J'ai cru de mon devoir de mettre V. Exe à portée de juger s'il convient au service de S. M. d'être instruite que des généraux français se sont prononcés avec indignation contre ce système...
Cette lettre parviendra en France par un bâtiment sous pavillon américain qui emmène beaucoup de gens timides qui retournent en France malgré les mille dangers de la mer (1).
Au milieu de ces passions déchaînées deux actes simultanés vinrent matérialiser toute la politique soit de Napoléon, soit de Joseph vis-à-vis de l'Espagne : un décret impérial (22 juillet) décidait la création d'une grande route de communication entre Paris et Madrid par Pau, Oloron et Saragosse; — un manifeste royal (23 juillet) accordait une amnistie. Le premier prétendait affermir le contact régulier comme il sied de vainqueur à tributaire; le second ne comptait gagner ses sujets que par une indulgence timorée. — A tous deux une grande déception répondit.
(1) Dépêche chiffrée de Blanchet à Champagny, 8 juillet 1808, vol. 675, fol. 332 à 334.
Le général Dupont formait l'extrême pointe de la conquête. C'était, en fait de vaillance, un chef ayant fourni ses preuves à Marengo, Pozzolo, Hasbach, Diernstein, Halle et Friedland (1). A l'automne de 1807, il commandait trois fortes divisions qui, sous le nom bizarre de « Corps d'observation de la Gironde » , étaient destinées à porter éventuellement du renfort en Portugal si les Anglais débarquaient des troupes nouvelles à l'embouchure du Tage. Dans les derniers jours de l'année, il reçut l'ordre de faire un pas en avant, et il entra en Espagne. Dire qu'il y trouverait le bâton de maréchal, la prophétie eût paru trop facile.
Pendant les mois d'hiver, ce fut une marche paisible; quartier général à Vittoria, puis à Valladolid, où l'on mena aux frais des habitants une vie assez plantureuse. La troupe était médiocre, jeunes soldats non instruits de la classe anticipée de 1808, qui n'avaientjamais tiré un coup de feu même devant une cible; la cavalerie paraissait meilleure, bien que composée d'éléments disparates. Le général Belliard, en la voyant traverser Madrid, appelait cette armée c une pétau' dière », il louait cependant le soin de Dupont à former ses recrues. Quand la résistance régulière partit de Séville, l'Empereur ordonna de marcher contre elle, fixant Cadix pour but lointain. Sorti de Tolède, en gardant l'allure d'une troupe alliée en marche, Dupont s'avançait avec des effectifs réduits
(1) Pierre Dupont de l'Étang (1765-1840). Aide-de-camp du général Dillon (1792). Général de brigade (1793), de division (1797). Comte de l'Empire (1808). Privé de ses grades (1812). Ministre de la Guerre (1814). Député de la Charente (1815-1830). Retraité (1832).
à une dizaine de mille hommes. S'il paraissait téméraire de mettre entre Madrid et lui les défilés de la Sierra, la pensée de retrouver et de s'incorporer l'appoint de trois régiments suisses en garnison dans l'Andalousie encourageait sa confiance ; mais ces trois régiments demeurèrent sous le drapeau espagnol et leur fidélité, qu'on eût dû prévoir, aggravait l'imprudence où les ordres de Bayonne jetaient le général français (1). Toute l'Andalousie s'agitait, en effervescence : 40,000 paysans s'enrôlaient, de vieux officiers quittaient leur foyer pour exercer les laboureurs; on voyait de paisibles bourgeois monter la garde autour des canons, on réunissait des fusils, on fabriquait des piques; les réquisitions fournissaient chevaux et mulets.
Le 7 juin, dès le point du jour nos tirailleurs abordaient le pont d'Alcolea, dont les vingt arches de marbre noir sont au milieu des roseaux le passage de la rive gauche à la rive droite du Guadalquivir; les grenadiers espagnols se firent hacher par la garde de Paris sur la barricade; mais la troupe indisciplinée des volontaires d'Etchevari s'enfuit des hauteurs malgré les efforts de son chef; notre cavalerie et les marins de la garde achevèrent la trouée. Avant deux heures de l'après-midi nous arrivions, toujours courant sur cette route [)oussiéreuse, en face de Cordoue. A notre approche la fusillade crépita derrière les créneaux du rempart, mais à notre sommation les murailles se dégarnirent; ce fut toute la résistance extérieure (2). Comme la porte où avait frappé
(i) Il ne se faisait pas trop d'illasion sur la position anormale des troupes de son commandement puisqu'il écrivait à Vedel, dès le 23 mai, avec une certaine ironie : « Mes divisions vont se trouver à une belle distance : l'Escurial, Tolède et Cadix! »
(2) Ces détails paraissent s'éloigner des récits habitutls des historiens; je les emprunte au journal manuscrit d'un Espa[|nol, témoin des événements, qui se trouve à Cordoue, à la bibliothèque de i'Ayuntamiento, Annales de la Ciudad de Cordoba par Don Luis Maria Ramirëz.
nos boulets ne se renversait pas, le major Teulet envoya des sapeurs qui en eurent raison à la hache. Les tambours battirent la charge et l'on entra en tiraillant. Les rues étaient balayées par la mousqueterie et si des femmes furent atteintes c'était aux fenêtres. Un individu nommé Pedro Moreno ajusta le général Dupont et tua son cheval; il fut fusillé dans sa demeure avec tous les siens, sauf une jeune fille qu'un sergent français fit évader par compassion.
Grisés de l'odeur de la poudre et bientôt des fumées du vin, car ils pénétraient dans les maisons et les caves, baïonnette haute, les vainqueurs ne se connaissaient plus : si la lutte cesse, l'orgie continue. Dupont fait battre la générale pour rallier les hommes; ils répondent plus ou moins à l'appel et se débandent encore. On établit deux camps en dehors de la ville, mais les portes sont encombrées de maraudeurs qui rentrent. On envoie des patrouilles, elles se mêlent aux pillards. On place des sauvegardes, elles rançonnent leurs hôtes (1). La discipline ne se rétablit qu'au bout de vingt-quatre heures, le 8 juin au soir, quand un ordre du jour de Dupont menaça des conseils de guerre, fit restituer au Haras royal les chevaux qui avaient tenté les cava-*> liers mal montés et prescrivit la visite des sacs, ce qui mécontenta fort les soldats. Le surlendemain on régularisait la prise des caisses publiques; le payeur Plauzoles (un honnête homme à qui plus tard Napoléon confiera la garde des diamants de la couronne) reçut des mains du commissaire des guerres, Lacombe, environ 300,000 francs qui furent employés à la solde de l'armée ; le corregidor de Cordoue était présent, et on lui remit une décharge officielle. Il y avait en outre à l'archevêché une caisse de souscriptions patriotiques : 350,000 francs en tout; un état du général Legendre donne
(I) « li eût fallu un ofHrier prés de chaque 8o!dat pour l'empêcher ». Mémoires du ueiicral de fieiset, alors aide de camp du général Privé.
le détail de 255,540 francs distribués, selon le droit de la guerre, en larges gratifications aux officiers supérieurs, sans que le général Dupont — la remarque n'est que justice, — se soit prévalu pour lui-même d'une lettre ministérielle du 20 février 1808 qui l'autorisait à toucher 50,000 francs à titre de dépenses secrètes. Ces prises dispensèrent d'établir une contribution de guerre spéciale.
Le choc avait été trop brusque, la vie sociale demeurait arrêtée. Dans les églises fermées ou souillées, les offices sont suspendus, les cloches restent muettes. Les familles terrorisées n'osent plus communiquer entre elles. La cité des Califes, outragée dans sa gloire, demeure farouche dans sa douleur. Pour rompre le charme, le 12 juin, c'était un dimanche, jour de la Trinité, le général Dupont ordonne de célébrer dans la cathédrale une messe militaire solennelle. Cette foule de soldats vainqueurs mais déguenillés présentait déjà un étrange contraste derrière les colonnes de marbre et sous les caissons dorés de la mosquée d'Abd-er-Rhaman; ils s'impressionnaient assez peu de l'harmonie des lignes d'un sanctuaire qui demande plus qu'aucun temple du monde le recueillement du silence; la semaine précédente avait mal préparé les troupes à des cérémonies pieuses; elles y assistèrent irrévérentieuses et bruyantes; le scandale des Espagnols s'en augmenta et se joignit à leur désir de vengeance. Le 16 juin, pour affecter sans doute la sécurité et en imposer aux habitants, Dupont, décidément en goût d'exercices religieux, voulut qu'on n'omît pas la procession traditionnelle de la Fête-Dieu où, derrière le clergé, nos compagnies se trouvèrent seules. — Comme elles rentraient dans leurs cantonnements, à travers les ruelles cailloutées et sinueuses, voilà qu'une rumeur se répand et les gens de Cordoue, invisibles tout à l'heure, s'agitent et se démènent : on affirme que \e& troupes espajjnoles railiees pendant nos dix jours d'inac-
tion... à Gapoue, vont cerner la ville et on les dit nombreuses.
Dupont reconnaît l'urgence de quitter une souricière, puisque les renforts qu'il réclame tous les jours ne paraissent pas (1). Silencieusement, il fait rassembler son monde et n'attend pas la nuit pour reprendre la route de la montagne; détruisant ce qu'il peut du matériel, empilant ses malades sur 250 voitures. Son mouvement est salué des cris de joie des Cordouans ; d'abord surpris ils hésitent à croire à cette reculade ; puis ils osent nous suivre et, dans les ténèbres, harcèlent les traînards; sur la route, des cadavres français mutilés marquent bientôt la trace de la colonne. — Andujar offre la ressource d'élablir largement les malades, mais c'est une ville ouverte, commandée par des collines et que l'on peut tourner par des gués. Dupont, sans être très soucieux d'accentuer sa retraite, envoie impatiemment au nord le commandant Baste et quelques marins de la garde pour se relier au.v troupes qui doivent lui arriver de Tolède, hier à titre de renfort, aujourd'hui comme un indispensable soutien de communication. — Sur l'ordre de Murât en effet, le général Belliard le 15 juin a mis en route la division Védel qui traverse les défilés, en dispersant les insurgés de garde aux passages. Cela établit tant bien que mal un trait d'union. — Toutefois, à Madrid, Savary, qui commande maintenant, n'ose pas se dégarnir et donne comme unique renfort à Dupont le reste de son propre corps d'armée : les débris de la division Gobert, Départ tardif, marche lente, prescription de n'avancer pas loin et de se maintenir à Andujar. Les instructions venues de Bayonne, qu'il a reçues de l'Empereur par Berthier, abondent d'ailleurs dans ce sens; Napoléon va jusqu'à écrire que
(1) Il savait que les troupes du camp de Saint-Pioch s'approcliaient avec le généial Castanos, et que la flotte de l'aïuiral Piosilly venait de capituler (J 0 juin] à Cadix.
LE RÉVEIL D'I'iN PEUPLE 299
« Dupont a plus de forces qu'il n'en faut (1) " , « qu'un échec qu'il recevrait serait peu de chose « (2) Il craindrait 1 effet moral que produirait son retour du côté de Madrid. Le prince de Neuchâtel, naturellement, renchérit; il voudrait que l'on fasse rentrer Gobert et les « autres petites colonnes » . C'est au reçu de semblables dépêches que le duc de Rovigo, excellent courtisan cependant et admirateur convaincu du génie de l'Empereur, perd patience et écrit tout net : « S'il arrivait malheur au général Dupont, tout deviendrait un problème. On ne peut pas voir cela de Bayonne. »
Déjà la situation était bien compromise; et c'est là le tort de Dupont, exécuteur strict sans doute des ordres précis de demeurer à Andujar, mais ordres qu'il aurait pu prendre sur lui de modifier en partie, à mesure que les circonstances variaient sous ses veux et qu'il demeurait, après tout, responsable de ses actes. En pareilles rencontres, celui qui a raison est celui qui lire, des anomalies qui l'accablent, les conséquences les plus heureuses. Dupont négligea de s'assurer ce bonheur. Lui qui a toujours songé à reprendre l'offensive, se bornera maintenant à tenir « avec la dernière opiniâtreté )• . Il en a besoin, car voici qu'au matin du 15 juillet, sur l'autre rive du Guadalquivir, l'armée espagnole est déployée devant lui. Elle tend à gagner la droite pour passer le lleuve au gué de Menjlbar, si elle peut; plus loin, s'il est nécessaire, car elle ne craint pas dans sa position d'élargir son mouvement tournant. — Par une aberration, Védel, qui a mission de défendre Menjibar, n'y laisse qu'une garde réduite, et croit devoir aller, à six lieues de là, renforcer Dupont qu'il rejoint après vingt heures de marche, la nuit, par des sentiers affreux, à travers les marais et les ravins. — Contre le bataillon français demeuré au gué de Menjibar, les Suisses de Reding ouvrent un
(1) L'Empereur au roi Joseph, 13 juillet 1808.
'2) Note pour le général Savary, 13 juillet 1808. Archives de la guerre
violent feu de mousqueterie; ils le délogent. Le (général Gobcrt avec 900 fantassins, 200 cuirassiers accourt à la rescousse. De trois vallées, 12,000 Espagnols débouchent; on se fusille, on charge, Gobert est tué; son monde recule dans la montagne jusqu'au premier village qui se nomme Baylen; pendant que les Espagnols, de leur côté, se replient parce qu'ils manquent d'eau et sont épuisés (1).
En même temps qu'il comprend l'erreur de rester coûte que coûte à Andujar (2), Dupont voit la faute de Védel; il le renvoie précipitamment reprendre le poste compromis, bien que ses troupes soient harassées au point de dormir debout appuvées sur le canon des fusils. Védel obéit; il atteint le pied de la montagne et Baylen même le 17 juillet à huit heures du matin. Il n'y trouve plus personne : ni les Espagnols qui n'ont osé y monter, ni les Français qui en sont repartis. Hier, il a quitté Menjibar malgré ses ordres, pour faire jonction dans la vallée avec Dupont; aujourd'hui il va quitter Baylen sans instructions, pour faire jonction avec les débris de la division Gobert, repliés vers les hauteurs; il semble hanté par la crainte de demeurer isolé. Il s'éloigne donc encore un peu plus du général en chef et gravit la seconde pente de la Sierra jusqu'à Guarroman; il pousse jusqu'au troisième plateau, à la Caroline. Il prétendait ainsi s'établir solidement contre l'ennemi, dans les gorges. Dupont, à qui il fait parvenir ces renseignements incomplets et ces nouvelles pessimistes (aprèsmidi du 18 juillet), Dupont à ce coup voit la sûreté de ses
(1) Journal du général ion Juan Bouligny. AF IV, 1606, 5' dossier, pièce 47.
(2) Dans sa dépêche à Vedel (17 juillet, 11 heures du matin), Dupont écrit : «... L'essentiel n'est pas de garder Andujar, mais de battre l'ennemi et de rester maître de nos communications. »
C'est le texte fourni par le colonel Clerc (Capitulation de Baylen, p. 171). — Citant cette même dépêche, le colonel Titeux (/ie Général Dupont, t. II, p. 432) omet précisément le mot sur Andujar, ce qui rend le sens moins précis sans le moditier.
LE RÉVEIL d'un PEUPLK 3)1
communications vraiment compromises; il ordonne immédiatement le départ d'Andujar, mais à la nuit seulement, afin d'éviter de donner l'éveil comme il est advenu à Cordoue. Pendant les quelques heures qui lui restent, il prépare en grande hâte l'évacuation de 1,500 blessés ou malades, il barricade derrière lui le pont du Guadalquivir n'osant le faire sauter, place ses ambulances, ses bagages et son parc au milieu de la colonne et assure son arrière-garde par la compagnie de marins. — Celte longue file occupait l'espace d'environ dix kilomètres. L'allure était très pénible; la nuit orageuse, sans un souffle d'air, laissait les hommes hors d'haleine et les chevaux ruisselants. Vers trois heures du matin, les éclaireurs de l'avant-garde se heurtaient dans l'obscurité à des sentinelles ennemies sur le pont du Rumblar. Celles-ci étaient là depuis la veille; elles appartenaient au corps du général Venegas, à la division Reding qu'appuyait la division Coupigny. Comme ils se préparaient à marcher de l'avant, les Espagnols se trouvaient sous les armes malgré l'heure matinale; leurs chefs, déjà en conférence, furent vite d'accord pour les étager en trois échelons sur les collines boisées qui dominent la route. On n'eut qu'à tourner la gueule des canons pour les mettre en batterie contre nous. Sur un petit espace, gardant l'avantage de la position, l'autorité écrasante du nombre (25,000 Espagnols contre 7,000 Français), la ligne ennemie présentait une forme circulaire qui laissait peu de prise à l'attaque. Des deux côtés, les trompettes de cavalerie sonnèrent la charge, un engagement à l'arme blanche entama l'affaire. Pendant ces courts instants les sections françaises accéléraient l'allure, se déployaient dès qu'elles avaient franchi le pont malgré les zigzags d'un chemin qui a quatre coudes successifs; le soleil se trouvait déjà haut quand elles débouchèrent sur le champ de bataille, haletantes d'une nuit sans sommeil et d'une marche précipitée. Dupont, au fur
et à mesure de leur arrivée, les faisait filer sur le centre etrrun élan énergique les lança contre les maisons de Baylen. Les dragons du général Privé s'étaient montrés admirables; les cuirassiers enfoncèrent les escadrons du régiment de Farnesio, mais au prix de la moitié de leur effectif. Les colonnes d'attaque d'infanterie s'avancèrent jusqu'à 300 mètres descanoas ennemis, mais les feux de peloton les décimèrent. Arrivés les derniers, les marins de la garde étaient portés, en renfort, tantôt à droite, tantôt à gauche, partout le nombre les écrasait. Les garrochistas^ escadron de volontaires, cavaliers consommés, armés de la lourde lance dont se servent les bouviers andalous quand ils veulent renverser les jeunes taureaux pour les marquer au fer rouge, frappaient nos petits fantassins comme le picador dans la plaza ensanglantée abat et perce une bête éouisée. Dupont voulut tenter une diversion par des sentiers de chèvres; il y réussit un instant; du haut des bois d'oliviers la fusillade nous fit déloger. En vain pour ranimer l'énergie, il fait présenter devant le front de bataille deux étendards espagnolsque les dragons ont enlevés. «Vive l'Empereur! » crient machinalement quelques hommes; ces trophées de leurs prouesses n'excitent plus leur ardeur à lesrenouveler. La soif étreint la gorge, et les conscrits, noirs de sueur, de poudre et de poussière, s'affalent sur les gazons brûlés.
Dupont vient de recevoir une balle dans les reins. La vraie blessure, c'est le désespoir de se sentir cerné ; il espère et attend Védel qu'il croit tout proche, Védel qui lui ouvrira un passage, s'il prend l'ennemi à dos. Cependant le temps s'écoule et nul secourir ne paraît; comme il est impossible que la canonnade ne parvienne pas en écho dans la Sierra à travers les gorges, le général conclut que son lieutenant est fort éloigné. La lassitude d'une journée caniculaire accable les deux adveisiires; la mousqueterie s'affaibht; à cette trêve, les compagnies suisses qui marchent avec nous vont silen-
cieusement rejoindre, de l'autre côté, leurs camarades du régiment de Reding et désertent la mauvaise fortune. Cette débandade achève la démoralisation. Il n'y a plus de combattants, mais des maraudeurs qui cherchent en désespérés un ruisseau pour étancher leur soif. Le combat avait commencé à trois heures et demie du matin (1), il était midi (2), le quart des hommes engagés jonchait la plaine. Dupont, blessé, énervé, inquiet à la pensée de voir déboucher d'un moment à l'autre derrière lui Castanos qui le prendra entre deux feu.x, se trouble et frémit; il envoie le capitaine de Villoutreys, qui joint au prestige d'être écuyer de l'Empereur le mérite de parler l'espagnol, vers le général Reding, afin de tenter de suite le meilleur accommodement. Une suspension d'armes c'est une dernière chance, elle peut sauver bien des choses; son parlementaire va la demander aux Espagnols que cet aveu d'impuissance étonne, enchante et enivre. Déjà ils ne parlent plus d'armistice mais de reddition, les plus acharnés crient : « A discrétion ! »
Pendant que l'on part sur la route de gauche chercher Castanos afin de débattre les conditions, sur la route de droite arrive enfin Védel qui, réveillé le matin au bruit du canon, a mis cinq heures pour faire douze kilomètres et gaspillé son temps en haltes inopportunes. Il trouve entre ses camarades et lui un obstacle imprévu : le corps du général Reding fermant la boucle de l'anneau qui enserre Dupont; les officiers espagnols lui annoncent des pourparlers; il n'y veut pas croire et enlève un de leurs bataillons ; ils crient, un peu brusquement, à la trahison. Dupont, averti, conclut que cette reprise d'hostilités compromet la négociation en cours, question de vie ou de mort pour lui; il fait dire à Védel
(1) Joinnal fie don Juan Boutit/ny. A. F. IV, 1606.
(2) Leltre de Dupont à Savary, 22 juillet 1808. A. F. IV, 1606, 5= dossier, pièce 51.
sa détresse et lui prescrit de demeurer en repos. Son subordonné a dû reconnaître le bien fondé des ordres de son chef, car, par la route demeurée libre derrière lui, il ne s'échappe pas. S'il peut encore tenter une lutte, il croit qu'elle sera sans issue heureuse, et il calcule qu'il ne sauvera pas plus de 1,500 hommes de sa division en face de milliers d'ennemis postés dans ces défilés. Il acquiesce donc aux conditions qui lient son sort à celui de Dupont, lequel lui ordonne formellement de reprendre ses positions de la veille au soir a pour ne point gâter tout ce qui était déjà fait » .
Pendant deux jours entiers, — 20, 21 juillet, — dans une auberge à mi-chemin sur la grande route d'Andujar, on discute. Dupont qui semble éperdu a envoyé comme négociateur le général de brigade Ghabert qu'accompagne le capitaine de Villoutrevs, très remuant et empressé. — Il a prié de se joindre à eux un personnage que sa mauvaise étoile a conduit sur ce théâtre de malheur : M. de Marescot, inspecteur général du génie (1). « Personne, lui dit-il, n'est plus en état que vous d'adoucir notre sort. » — En effet, Marescot connaît Castanos, sa valeur militaire est indiscutable, son impartialité sera plus libre puisqu'il n'a pas pris part aux opérations de Dupont, enfin, il est persona grata auprès de Napoléon, qui l'apprécie depuis le siège de Toulon, vient de le nommer comte de l'Empire, et d'accorder une place de dame du Palais à sa femme, parente de l'Impératrice. Le général Marescot tout d'abord a décliné cette commission si pénible pour un officier français; enfin, justement parce qu'on lui fait remarquer qu'il
(i) Armand Samuel de Marescot (1758-1832), capitaine du génie avant la riévolution. Se distingua aux sièges d'Anvers, Lille, Toulon, Maubeuge. Landrecies, Maëstricht. Général de division (1794). Premier Inspecteur général du génie (1800). Envoyé pour examiner les places fortes d'Espagne, il se trouva par hasard a témoin » à la signature de la capitulation de Baylen; destitué sans cause et emprisonné sans jugement (1808); rétabli dans ses grades par Louis XVIII; appelé au servie par Napoléon lui-même aux Cent- Jours. Pair de Fiance (1819). Membre de l'Académie des Sciences.
est plus indépendant puisqu'il ne fait pas partie de l'armée qui vient d'envahir l'Andalousie, il se dévoue et accepte le rôle de « témoin « . — Gastanos étale des exigences, soutenu, excité par les commissaires de la Junte de Séville : le comte de Tilly et don Ventura Escalante, accourus à la curée des vaincus, comme les corbeaux après le combat.
La détresse des Français augmente d'heure en heure l'audace des Espagnols que tout vient servir à souhait : la disette qui commence, la température qui s'accroît, le temps qui s'écoule. Voici un dernier coup : des paysans ont arrêté dans la montagne un cavalier français isolé : c'est M. de Fénelon, officier d'ordonnance de Savary, les dépêches dont il est porteur révèlent que loin de pouvoir secourir l'armée de Dupont, Madrid, dégarni et menacé, attend avec impatience le retour des troupes engagées dans l'Andalousie. Dès lors Caslanos prétend ne plus lâcher cette proie précieuse, sachant quel double intérêt il tient dans sa main ; à un adversaire démoralisé il refuse toute autre chose qu'une capitulation pure et simple. Les termes en sont arrêtés :
Les troupes françaises sous les ordres du général Dupont sont prisonnières de guerre; la division Védel et les autres troupes françaises en Andalousie exceptées (1). (Art. 1".)
Elles conserveront généralement tous leurs bagages et pour éviter tout sujet de trouble pendant la marche, elles remettront leur artillerie et autres armes à Tannée espagnole, qui s'engage à les leur rendre au moment de leur embarquement. (Art. 3.)
Elles sortiront de leur camp avec les honneurs de la guerre, chaque bataillon ayant deux canons en tête, les soldats armés de leur fusil. (Art. 4.)
Les troupes du général Védel, ne devant pas déposer les armes, les placeront en faisceaux sur leiir front de bandière. (Art. 5.)
Elles se rendront à San Lucar par journées d'étapes, avec les séjours nécessaires, pour y être embarquées sur des vaisseaux avec
(1) Vcdcl acquiesça au traite qui le coujprenait dans la capitulation par une lettre du 21 juillet. Général de At.teciie, t. IV; colonel Titecx, t. II, p. 53G.
équipag-es espagnols, et transportées en France au port de Rochefort. (Art. 6.)
L'armée espagnole assure leur traversée contre toute expédition hostile. (Art. 7.)
Messieurs les officiers conserveront leurs armes et î ?s soldats leurs sacs. (Art. 8.)
Logements, vivres et fourrages seront fournis sur le pied des troupes espagnoles en temps de guerre. (Art. 9.)
Les officiers généraux conserveront chacun une voiture et un fourgon; les officiers supérieurs une voiture, sans être soumis à aucun examen. (Art. IL)
Les voitures prises dans l'Andalousie seront examinées par M. le général Chabert. (Art. 12.)
Les blessés et malades seront traités avec le plus grand soin, et transportés en France, aussitôt leur guérison. (Art. 14.)
Gomme dans plusieurs endroits et notamment à l'assaut de Gordoue, plusieurs soldats, au mépris des ordres de MM. les généraux et malgré les soins de MM. les officiers, se sont portés à des excès dont la conséquence est inévitable dans les villes qui font résistance au moment d'être prises (1), MM. les généraux et officiers prendront les mesures nécessaires pour découvrir les vases sacrés qui peuvent avoir été enlevés, et les restituer, s'ils existent. (Art. 15.)
... Pour éviter la grande chaleur, la marche des troupes s'effectuera de nuit, en évitant le passage dans les villes de Gordoue et Séville. (Art. 17.)
Il est convenu par les généraux des deux armées qu'il sera ajouté comme articles supplémentaires ce qui pourrait augmenter le bien-être des troupes françaises pendant leur séjour en Espagne et la traversée. (Art. 21.)
Xavier Gastanos.
Gomte de Tilly, représentant et député de la Junte suprême de Séville.
Ventura Escalante, capitaine général de l'armée de
Grenade. ,
Général Ghabert.
— Gomme témoin, le général de division Marescot.
(i) Los cxr.psos nue son consicjuientes e inévitables en las ciudades qiie har.en tesistancia al tietnpo de sei- tornadat.
Chabert, un vieux soldat de Sambre-et-Meuse, et un officier général de la valeur de Marescotcrovaient-ils forfaire à l'honneur en mettant leur signature au pied de cet acte? Certainement non. — En acceptant cette convention, dont les mots sont visiblement pesés avec soin, Dupont, dans une bonne foi un peu naïve, a pu se dire qu'il conservait à l'armée des milliers d'hommes, aujourd'hui réduits à l'impuissance, qui dans quelques mois reviendraient au combat. Il obtient dci conditions louangeuses et honorables, et les Espagnols expliquent eux-mêmes à quel titre : « A cause de sa belle et glorieuse défense contre une armée infiniment supérieure en nombre » La préoccupation des bagages a-t-elle dominé de façon évidente les clauses dél)altues (l)? Ces stipulations particulières furent-elles accordées par les généraux espagnols comme une marque de courtoisie ou par une adresse perfide qui permettait de mettre en relief les rapines de leurs adversaires? Un point est acquis : la quantité de ces ba/^ages s'est trouvée fort exagérée (2). Il semble qu'il en soit de même de leur nature et de leur valeur.
On avait pu piller à Cordoue ni plus ni moins qu'il arrive en pareil cas; la précipitation du départ imprévu n'aurait même pas permis d'emporter tout ce larcin accumulé par des vols méthodiques; il n'était donc point dans nos fourgons.
Les Français avaient souscrit, mais sous la forme dubitative,
(1) Beaucoup d'officiers français ignorèrent d'abord cette clause à leur avantage; Torkxo (t. I, p. 375) repousse pour eux le reproche d'avoir voulu conserver un butin.
(2) La Relacion de los générales, oficiales y tropas de la division Dupont que rindieron las armas al exercito Espanol ne mentionne, outre 8 fourgons d'outils et 138 caissons, que 16 voitures, ce qui serait loin de « l'immense convoi », de la 11 tile de chariots » dont parlait, en février 1812, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, dans son rapport tendancieux au ConseiJ d'enquête. — Le colonel Clerc, La Capitulation de Baylen, p. 219-220, conclut, en forçant les chiffres, à un maximum de 200 charrettes ou voitures réquisitionnées pour transporter les porte-manteaux des officiers d'une armée de 18,000 homme».
à cet article 15 exigé des Espagnols pour éviter, disaient-ils, tout prétexte aux fureurs des " fanatiques » et des « patriotes» le long de la route qui, de Baylen à Cadix, devait être parcourue dans un pays en ébullition. La rédaction était à la fois injurieuse et justificative. Et la prétention tourna à l'apologie de Dupont, car si dans les bagages il s'était trouvé des orfèvreries d'église, les Espagnols n'eussent pas manqué de le proclamer bien haut : c'eût été la justification de leurs soupçons et de leur colère; or, pour tout achever d'un mot sur ce point : pas plus à l'inspection des officiers français, au départ, qu'à celle des Espagnols, à l'arrivée, ni au pillage des forcenés à Puerto Santa Maria, on n'a fait mention officielle d'objets appartenant au culte; la foule se fût certainement jetée sur les profanateurs désarmés, un prêtre eût respectueusement rapporté en triomphe dans l'église la plus voisine le calice ou le ciboire que personne autre n'aurait osé toucher. Si l'on parla, sans préciser, de bijoux déposés à la trésorerie, il ne peut s'agir que de l'argenterie de Dupont qui, en effet, fut prise; l'habitude n'est pas en Espagne de verser aux caisses publiques les vases consacrés.
En résumé, Dupont, imprudent puis malchanceux, en un jourd'affolement s'était montré inférieure son passé; il s'était senti entre les mains un instrument débile avec ces jeunes conscrits, presque des enfants à moitié épuisés; car ce fut à Séville une vanterie fort inexacte de saluer les soldats de Castaîïos comme « les vainqueurs des vainqueurs d'Austerlitz » , • — Les Es[)ngnols, dans l'enivrement d'un triomphe inattendu (l), auraient pu massacrer les débris d'une troupe à leur merci. Ils devront à jamais regretter d'avoir souillé les lauriers de Baylen par la façon déloyale et barbare dont ils exécutèrent les clauses du traité.
(1) « Je crus que le ciel m'envoyait un songe. » Castanos à la Junte de Séville, 24. juillet 1808.
Évitant par prudence les grandes villes, les prisonniers marchèrent en deux colonnes, du 23 juillet au 2 août. On les cantonna misérablement, en attendant rembarquement. L'amiral anglais fit naturellement des difficultés et posa des conditions léonines pour les laisser passer. La Junte de Séville s'avisa alors qu'elle ne possédait pas de bateaux de transport et parla de déchirer la convention d'Andujar. Castaiios s'opposa à un acte qui blesserait son honneur; Morla, au contraire, homme lâche devant la populace, estima qu'on pouvait méconnaître des promesses irréalisables. Mêlant à sa mauvaise foi des reproches trop justifiés à l'adresse de la conduite de Napoléon vis-à-vis de la famille royale, il prétendit couvrir la déloyauté espagnole de la déloyauté impériale, et invoqua, avec fourberie, la loi de la nécessité. C'est alors qu'eurent lieu, à Puerto Santa Maria, des scènes atroces, dignes de cannibales, contre les malheureux prisonniers; la fureur populaire vint au point que les soldats espagnols durent tirer sur leurs compatriotes; il fallut qu'un prêtre, porteur du Saint-Sacrement, se jetât devant le général Privé afin de le sauver des assassins. Pour quelques centaines d'hommes, à la suite des généraux, qui furent expédiés à Toulon et à Marseille, tous les autres, entassés indignement sur les pontons de Cadix, devaient fournir, plus tard, les malheureuses victimes de l'odieux internement de l'île de Cabrera. Mais la violation brutale de la convention d'Andujar ne peut atteindre la mémoire du général Dupont; elle serait plutôt à sa décharge, puisque c'est de n'en pas tenir compte que résulta la catastrophe finale.
Telle fut la bataille, en soi peu importante, et .a capitulation, moralement considérable, de Baylen (1).
(1) 8,242 prisonniers du corps même de Dupont et environ 9,000 de la division Védel; 40 canons perdus et 1,100 Suisses déserteurs. — Les pertes espagnoles avouées comprenaient 735 morts, 243 blessés. (Lettre de Cas-
310 L*E.SPAGNE ET NAPOLÉON
Les Espagnols qui défendaient leurs foyers marchaient à la croisade, et tout les soulevait (1). Au gué de Menjibar, quand ils coupaient la retraite des vainqueurs de Gordoue, ils avaient remarqué que c'était le 16 juillet, jour anniversaire de la bataille de Las Navas où six siècles auparavant Alphonse de Gastille, en écrasant les Maures, avait sauvé la chrétienté et fondé l'indépendance nationale. Après Baylen, le général Gastanos retourne à Séville pour faire hommage de la victoire à Ferdinand le Gatholique et déposer sur le tombeau du héros de l'Espagne la couronne de lauriers que lui offraient les Sévillans (2). Il entoura ce patriotique sanctuaire des drapeaux de l'envahisseur Napoléon, comme le saint roi avait fait flotter autour de sa victorieuse bannière les étendards de l'envahisseur Mohamed.
Au milieu d'un enthousiasme qui s'augmentait de leur surprise, les Espagnols considérèrent d'abord leur triomphe avec une certaine sérénité. « Pesée à la balance de la raison, la victoire tient presque du prodige » , a écrit l'un d'eux. Une adresse de la Junte de Truxillo à la Junte centrale résume bien cette même réserve :
Cette victoire a été l'effet d'une combinaison de circonstances telles, qu'elles semblent appartenir absolument à l'empire du hasard. Les généraux espagnols qui ont eu part à cette affaire peuvent le dire (3).
tanos à la Junle de Séville, 27 juillet 1808. — Lettre de Whittingham à Dalrymijle, 25 juillet 1808).
JNous avions perdu un millier d'hommes, plus 30 ofliciers tués et 103 blesses. Martimen, Tahleaux des officiers tues et blesses pcmlant les guerres de l'Empire.
(1) i< Le véritable et réel avantage qui soutint les Espagnols d.'ni cette céiènro jcurnée, ce fut le noble enthousiasme qui les animait, ce fut le sentiment de la justice de leur cause, tandis que les Français, découragée au nùlieu d'un peuple qui les de'lestait, conservaient bif'n la valeur de la discipline et celle qui leur est propre, mais non celte exaltation sublime dont ils avaient émerveillé le monde » . Tobéno, t. I, p. 374.
(2) -MiOT DE Melito, M<'moiics, t. III, p. 18.
(3) 28 mai 1809, vol. 679, fol. UG.
Bientôt, on étala davantage les mérites des chefs avec la vaillance des soldats. Pour satisfaire ce sentiment de chauvinisme, quoique l'honneur de la journée appartînt en fait au général Reding (1), un Suisse, on mit bien en avant Castanos, parce qu'il fallait un nom espagnol (2). Malgré l'exar;cration dans la vantardise, le patriotisme recevait l'impulsion la plus vigoureuse, l'invasion se trouvait arréu'^e, le charme surtout était rompu. Les armes impériales pouvaient donc être malheureuses? La fortune de César devenait vulnérable. A l'Europe entière il sembla qu'un voile se déchirait. L'impression fut universelle.
Napoléon s'en trouva atteint plus que personne (3). L'amertume de sa douleur était légitime, sa fureur se fit injuste, sa
(1) Théodore Rcding, du canton de Schwitz, entré au service de TEspa^jne. Maréchal de camp (1795). Gouverneur de Malaga. Lieutenant ge'néra! (1808); fut repoussé de la Catalogne par Gouvion Saint-Cyr et mourut en 1809 de «es blessures.
(2) Don Francisco Xavier comte de Castanos (1758-1852). Colonel (1795), lieutenant général (1802). Capitaine général de l'Andalousie (1808) ; de la Catalogne (1815). Président du Conseil de Castille (18S5-1833). Créé duc de Baylen (1833). Tuteur de la reine Isabelle à la chute d'Espartero (1843). Son caractère souple l'avait fait surnommer el gitano, le « bohémien ».
(3) " Chez lui le politique et le chef d'empire n'étaient pas moins frappés. Connaissant seul les ressorts multiples, mystérieux, compliqués par lesquels il agissait sur tant de nations et les faisait servir à ses fins, il pouvait seul comprendre à quel point la répercussion de l'échec subi en Espagne les avait tous dérangés et faussés. Seul il pénétrait jusqu'au fond de son malheur; au delà des effets directs du désastre, visibles pour tous, il en découvrait d'autres, ignorés du public, mesurait leur gravité redoutable, et là résidait aussi l'une des causes de cette fureur et de cette peine, de cette douleur vraiment forte qu'exhalaient toutes ses lettres. Dans la perte des trois divisions de Dupont, suivie de la retraite sur l'Ebre, il ne voyait pas seulement une atteinte à la gloire immaculée de nos drapeaux, à son renom d'invincible, à ce prestige qui faisait partie de sa force, il voyait encore !a ruine de toutes ses combinaisons, tant défensives qu'offensives. Le résultat de Baylen c'était d'abord le recul indéhni de ces vastes opérations dan» l'Orient et sur les mers au delà desquelles apparaissaient la paix avec l'Anglais, la fin de la grande querelle; c'était aussi la révolte du continent tout entier redevenue possible, l'établissement impérial menacé d-ms toutes se» parties. » Albert Vandal, Napoléon et Alexandre 1", t. I, p 266.
colère demeura implacable (T. Le Moniteur écrasait d'une érudition de pédant le malheureux Dupont « entraîné à sa perte, comme Sabinus Titurius, par un esprit de vertige et s'étant laissé tromper par les ruses d'un autre Ambiorix » (2). Dans une lettre intime, Napoléon qualifie « l'horrible catastrophe » : « un des actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise » (3). A un autre il dit : «J'ai une tache sur mon habit. Il — Croyant s'éviter le ricochet de la responsabilité d'un désastre qui l'irrite, désormais, lui qui savait si bien dans ses glorieux Bulletins voiler les moindres défaillances, il s'efforcera d'accentuer, de souligner, avec une fréquence qui reste un problème psychologique, le revers de Baylen. Il prétend flétrir des officiers français malgré les Espagnols qui
(1) En septembre 1808, une commission d'enquête nommée directement par lui se trouva fort embarrassée pour préciser le tribunal compétent, le délit à reprocher et la pénalité à fixer; elle estima, pour se tirer d'affaire, que les généraux incriminés devaient comparaître devant une commission spéciale choisie par l'Empereur.
Arrêtés au mois de septembre, à leur débarquement en France, les généraux furent détenus à l'Abbaye (décembre 1808). La procédure étant terminée (février 1809) sans conclusion d'aucune sorte contre « les coupables » , Dupont fut mis en liberté, sous la surveillance de la police, et Védel relaxé.
A l'improvisie, en février 1812, Dupont de nouveau arrêté comparut devant un conseil extraordinaire composé de Berthier, Moncey, Bessières, Clarke, Régnier, Lacépède, Laplace, Defermon, Talleyrand, Boulay de la Meurthe et Muraire ; présidé par Cambacérès. — Le rapporteur fut Piegnault de Saint-Jean d'Angély. On n'entendit ni témoins ni défenseurs; on ne permit même pas la lecture des mémoires explicatifs de Dupont ; et cependant on prononça sa destitution (1" mars). — Cet arrêt arbitraire, l'Empereur l'aggrava encore en y substituant la détention; il fit conduire Dupont au fort de Joux. En juillet 1813, le prisonnier est mis en surveillance à Dreux. C'est là que le Gouvernement provisoire vint le chercher pour lui confier le portefeuille de ministre de la guerre (avril 1814). Le procès, qui n'avait fourni aucune preuve, fut cassé pour illégalité (novembre 1814). — Appendices. XIV.
(2) On remarquera le choix de cette comparaison « classique » agréablement tirée du d,; Bello Gallico ; on eut soin d'oublier les légions de Varus, dont le rapprochement semblait assez naturel, pour aller chercher l'analogie d'un chef gaulois, Ambiorix, vainqueur de» généraux romains, mais à son tour vaincu par César.
(3) Lettre à Caulaincourt, 5 août 1808, — Recueil Lecesibe, t. L
reconnaissent leur vaillance, malgré les juges qui ne peuvent découvrir leur culpabilité, malgré les témoins à qui il impose silence. En dépit de tout le monde, il crie sur les toits et veut proclamer « infâme » cette capitulation certainement lamentable, mais dont on citerait plus d'un exemple analogue dans sa propre histoire militaire (1).
Il semble que d'accord avec la vérité, l'honneur de l'armée française soit plus satisfait, mieux défendu, si l'on repousse la légende que par une vanité égoïste l'Empereur voulut accréditer en faisant passer ses soldats pour des poltrons, ses officiers pour des voleurs et l'un de ses meilleurs généraux pour un lâche plutôt que pour un vaincu.
(1) C'étaient des capitulations sans condition qu'il avait imposées à Mack (Uliii), au prince de Hohenlohe (Prenziau), à Bliicher (Ratekau et Lubcck). 11 avait fait maréchal d'Empire Serrurier, qui capitula à Verderio; et n'avaient-ils pas capitulé aussi, en gardant leur honneur et leur renom militaire : Monnier à Ancône, Kléber à El Arisch, Belliard au Caire, Menou à Alexandrie, Junot à Cintra'