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CHAPITRE VI

LES PRINCES A BAYONNE (Avril 1808)

Napoléon part pour Bayonro: réception enthousiaste qu'il y reçoit (14 avril).

— Il s'installe au châle au de Marrac. — Arrivée de don Carlos qui se défend de voir Napoléon. — Arrivée du prince des x\sturies (19 avril). — Brusque visite de Napoléon. — Dîner à Marrac. — La mission de Savary; douloureuse déception : Yo soy trahido ! — La conversation de l'Empereur et du chanoine Escoïquitz.

Démarches successives et inutiles de MM. de Cevallos et de Labrador auprès de M. de Champagny. — Entretiens de Escoïquitz et de l'abbé de Pradt.

— Arrivée de Godoy. — Arrivée de Joséphine. — Arrivée des « Vieu.x Rois ». — Le baise-main. — La visite de Napoléon. — Le gala de Marrac. — L'Empereur travaille à réaliser son plan : tenir pour nulle l'abdication de Charles IV. — Résistance de Ferdinand : sa lettre du 30 avril ; réponse de son père (2 mai) ; nouvelle lettre de Ferdinand (3 mai). — Charles IV nomme Murât son lieutenant en Espagne (k mai).

— Traité du 5 mai : Charles IV cède sa couronne à Napoléon.

Lorsqu'il avait vu les événements se précipiter, Napoléon résolut de se rapprocher de la scène. Sa présence paraissait indispensable; elle devait tout rendre facile. Les rapports de Chabannes, de Vandeul, de Tournon, les dépêches de Beauharnais, les lettres de Murât lui répétaient : « Venez » ! Pour exécuter un projet aux contours encore mal définis, il n'était rien de tel que la main de l'auteur, nul agent ne saurait le remplacer, à sa vue l'équivoque tomberait.

L'impatience d'agir le tourmentait; le 2 avril il partit (l). vSur la route, au relais de Tours il rencontra le comte de Fernan Nunezqui allait à Paris lui annoncer u l'avènement de Ferdinand VII» .Ambassade inopportune; l'ambassadeur prestement éconduitne put que remettre à Duroc la lettre de son maître; l'Empereur courait déjà vers Bordeaux. Il y arriva en coup de vent, la nuit tombée, quand las de l'attendre depuis l'aurore, fonctionnaires et soldats venaient de rentrer chez eux. Un autre voyageur, arrivant d'Espagne, se présenta : le général Monlhyon, messager de Murât. Celui-ci fut aussitôt reçu et interrogé sur les événements d'Aranjuez comme un bon témoin. L'Empereur s'inquiéta peu de l'épée de François I", mais très fort des lettres interceptées de Charles IV et de son fils ; leurs angoisses le rassuraient, leur hésitation lui donnait du temps. Il l'employa fort bien pendant son séjour d'une semaine à Bordeaux : visitant la ville au milieu des acclamations, passant la revue des troupes, donnant, par cette sage lenteur, le spectacle d'un souverain trop occupé de ses peuples pour songer aux nations voisines. — Après cet arrêt, il reprit la marche vers Bayonne, sans apparat, en général qui inspecte ses armées.

Mais là, une entrée solennelle : arcs de triomphe, allées de verdure, illuminations (car il était huit heures du soir), la haie des troupes, le canon tonnant sur les remparts, sur les vaisseaux de la rade, à la citadelle, et les cloches à toute volée, malgré les prescriptions liturgiques du jeudi saint (2). Une foule endimanchée s'écrasait au passage, enthousiaste de la venue de l'homme extraordinaire que la nature ellemême se plaisait à accueillir par une délicieuse nuit de prin-

(1) Dans sa berline à 8 chevaux, avec 36 autres voitures attelées, 5 piqueurs, 4 guides, 22 courriers montés. Les frais de route, aller et retour, atteignirent 211,243 francs. — Mazk-Sencier, Les Fournisseurs de l'Empereur.

(2) 14 avril 1808.

temps attiédie des brises marines, sous le dôme des grands arbres et dans le scintillement des étoiles que reflétaient les eaux du fleuve. Les Bayonnais avaient choisi les plus beaux hommes du pays où l'on admire la taille élancée des Basques, pour former une garde d'honneur au pittoresque costume: béret bleu, jaquette rouge, longues guêtres noires; et l'Empereur accueillit avec bonté cette escorte provinciale, lui qui venait de traverser avec fierté les colonnes profondes de ses vieux grenadiers. Il voulut seulement changer sa demeure, se trouvant mal dans le «Palais du gouvernement i> où on l'avait logé; et ayant distingué, dans une promenade sur la route de Biarritz, une « bastide » tout proche de la ville, il fit acheter, meubler et décorer ce petit château de Marrac, en quarante-huit heures. Aussi bien il se sentait plus libre en rase campagne et au milieu des jardins; il s'entoura de sa garde installée sous de grands baraquements en bois.

En ville, entre le port et les remparts, sous le canon de la citadelle, il réservait aux princes d'Espagne les logements qu'il quittait et quelques autres grandes maisons disposées dans cette prévision. Il attendaitses hôtes non sans unecertaine fe'brilité. Déjà la veille était arrivé l'Infant don Carlos ; malgré l'insignifiance de ses dix-neuf ans, ce prince passait pour le plus avisé de la famille royale. Nous avons vu que Tournon lui reconnaissait de la « fermeté » ; il la mit tout aussitôt et tout entière à éviter une conversation avec l'Empereur, alléguant pour demeurer enfermé la fatigue du voyage. Sans doute un si jeune homme se sentait profondément troublé en face de l'illustre Napoléon, et qu'aurait-il pu répondre à ses discours? Rien qui ne proclamât son infériorité sur ce sol étranger. Il prit peur et se barricada dans sa chambre au grand déplaisir de l'Empereur qui lui envoyait médecins, domestiques et une escorte pour lui faire bon-

neur. Ce petit Infant ne comptait guère, auprès des gens d'importance attendus : Ferdinand, Charles IV, Marie-Louise. On sait comment ils arrivèrent, voici de quelle façon ils furent reçus.

Le 19 avril, sur la route sinueuse d'Espagne, quand la voiture au fond de laquelle il était blotti eut franchi en les heurtant les bornes du pont de la Bidassoa, le prince des Asturies laissait son cœur flotter entre des pensées contraires : l'agitation même du départ, la rapidité de l'allure, la mobilité des événements, le pas décisif fait hors de son royaume, l'incertitude de l'heure qui allait suivre, l'importance des décisions qu'il venait solliciter et par-dessus tout l'émotion du premier contact avec le géant dominateur de l'Europe, entretenaient naturellement chez le prince inexpérimenté, taciturne et songeur, une vague angoisse.

Tout objet à ses yeux prend une teinte funèbre. Des deux côtés, les gorges de la montagne donnaient à sa poitrine haletante l'impression matérielle d'un couloir qui se resserre et d'un chemin sans issue; la poussière de l'escorte lui voilait le ciel; son oreille n'entendait par les portières que le cliquetis des fourreaux battant sur le flanc des chevaux les éperons des gendarmes. — La berline roulait : elle débouche au milieu des cabanes de Behobie, gravit la vallée, monte à la Croix des Bouquets sans s'arrêter au paysage grandiose ; voici Urrugne, des maisons grises, une rue déserte; Saint- Jean-de-Luz, aucun officier de l'Empereur, mauvais présage; que croire? Le fouet des postillons enlève les mules. Napoléon va être là, tout à l'heure; comment l'aborder? Que lui répondre? Dans un détour du chemin on aperçoit là-bas le clocher de Bayonne; on entend des salves d'artillerie; c'est donc une réception royale? L'Infant se redresse. Voici les remparts, tout s'arrête; à la grille de la porte, sur le gazon de la contrescarpe, un groupe doré s'avance : le prince de Neu-

chatel, le duc de Frioul, le comte d'Angosse, au nom de l'Empereur, saluent Ferdinand de Bourbon. Il respire plus librement, saute à terre et d'un geste tout à fait agréable présente sa suite : Pierre de Gevallos, le duc de San Carlos, les marquis de Musquiz, de Guadalcazar, de Feria, d'Ayerbe et surtout don Juan Escoïquitz, le confident, le conseiller, l'ami, celui qui saura prendre la parole.

Le sourire s'efface un peu en s'arrêtant devant la demeure qui l'attend : une maison étroite aux fenêtres basses, par où l'œil pénètre de la rue (1). C'est l'ancienne résidence des intendants; Junot, Murât y ont logé; l'aspect n'en est pas moins médiocre, écrasé par le voisinage des murailles du Château Vieux. Mais il s'agit de bien autre chose : dans le remous des voitures, des paquets qu'on descend, le brouhaha de ces gens qui débarquent, une forte agitation se produit : « Vive l'Empereur! Vive l'Empereur! » — Eh! oui, c'est Napoléon en personne. Tout proche de là, sur l'esplanade, il faisait manœuvrer quelques bataillons et du haut des glacis il avait pu voir, il avait vu l'arrivée du prince. Affectant une parfaite indifférence, il ordonna de continuer l'exercice, puis, au petit pas, il franchit à cheval la porte des fortifications, avec un aide de camp, suivi de trois gendarmes et déboucha à l'improviste devant l'hôtel Dubrocq, au milieu des bagages et des curieux. Ferdinand s'avança avec un sincère empressement et par contenance se jeta à son cou pour l'embrasser. Peut-être surpris. Napoléon, le chapeau à la main, retournait la tête avec sang-froid, présentant la joue droite et la joue gauche. Mais les deux princes parlant peu aisément l'un l'espagnol, l'autre le français, l'embarras fut réciproque et le silence général. Ferdinand, usant des gestes, prit la main pendante de Napoléon; ils

(1) Cette « Maison Dubrocq » était situe'e u place d'Armes » , aujourd'hui • rue Thiers » .

montèrent dans un salon, échangèrent quelques mots de banalité ; un mouvement d'adieu se manifesta; ils se levèrent et se séparèrent. L'Empereur retourna continuer les manœuvres sur les glacis.

Ferdinand et sa suite ne savaient encore que penser lorsque le grand maréchal vint les convier à dîner, pour le soir même, à la table de l'Empereur. Une voiture de la Cour les attendait, menée par un jockey coiffé d'immenses panaches tricolores. Le repas fut plus correct que joyeux; un des convives M. de Bausset, chambellan de Joséphine, remarqua « l'adresse avec laquelle l'Empereur évita de donner à Ferdinand soit le titre de Majesté, soit celui d'Altesse. Il s'en dédommagea par une politesse plus recherchée et plus gracieuse qu'à son ordinaire, politesse qu'il étendit à ceux qui accompagnaient le prince » (1). Amoureux des détails, surtout quand les nuances présentent une signification grave, Napoléon avait scrupuleusement suivi le scénario qu'il s'était tracé : au prince étranger il avait par courtoisie offert un gîte et sa propre table, il était venu le recevoir au bas du perron de Marrac par un premier devoir d'hospitalité: au départ il ne l'accompagna pas plus loin qu'à la porte du salon, conservant la préséance d'une Majesté sur un fils du roi. — Maintenant il va lui faire porter par un subordonné l'expression de ses volontés : ce n'est plus le monarque voisin qui parle à son hôte, mais le souverain tout-puissant qui dicte ses lois.

Ferdinand et Carlos venaient de regagner leur demeure de Bayonne déjà très anxieux sans oser, pour de simples formalités d'étiquette, s'avouer l'amère déception, — lorsque, sur leurs pas, Savary se fit annoncer. Il ne pouvait être que le bienvenu : depuis Madrid il demeurait le truchement des communications impériales et toujours présentait les affaires

(J) Mémoires anecdotioues sur l'intérieur du palais,.,, de 1805 à 1814,

ne L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

SOUS le plus favorable jour; à tout hasard, il avait bien donné à entendre que la première réception serait peut-être un peu froide, parce que l'Empereur était « l'aîné en âge ! « (1) Hier, avant de quitter Vittoria où il se faisait très pressant, il avait dit, et ses paroles résonnaient encore aux oreilles du prince : « Je me laisserai couper la tète si un quart d'heure après l'arrivée de Voire Majesté à Bayonne, l'Empereur ne vous pas a reconnu pour roi d'Espagne. Il commencera peut- , être par vous donner le titre à'Altesse, mais bientôt après il vous traitera de Majesté-, et dans trois jours, tout sera fini. » Comment ne pas croire un homme qui savait tant de choses et qui, pour appuyer ses dires, mettait sa tête en cause et en ieu? — En effet. Napoléon avait « commencé » par user du terme d'Altesse, il s'en était tenu là; Ferdinand en avait été attristé; mais sans doute Savary venait tout réparer et accomplir la seconde partie du programme. Qu'il entre donc, ce porteur des bonnes nouvelles. Il présentait un front d'airain et dans ses yeux un air de satisfaction tranquille : il exécutait un ordre de son maître; son seul souci était de le ponctuellement accomplir; délicate pour un autre, la mission devenait aisée à ce bon serviteur impassible. Bientôt, trop tôt il a parlé : l'Empereur ne connaît d'autre roi d'Espagne que son allié Charles IV; à ses yeux, Ferdinand est et demeure le <i prince des Asturies » , — et s'il veut renoncer à ses droits à la couronne, le royaume d'Etrurie lui est donné sur l'heure. Sit pro ratione voluntas.

C'est la foudre qui éclate aux pieds de Ferdinand. La stupeur plus encore que la colère le rend tout d'abord muet; et quand il balbutie quelques paroles de protestation indignée, le messager disparaît, avec une révérence cérémonieuse, sans écouter l'expression de son refus.

(ij Duc DE Rovico, Mémoii-es, t. III, p. 301.

Un témoin oculaire nous dira la fin de celte journée du 19 avril si rapide et si mouvementée :

Vers les neuf heures du soir j'entendis une sorte de tumulte. Je me dirigfeai vers le palais de Ferdinand devant lequel stationnaient environ deux cents personnes, parmi lesquelles on pouvait remarquer les capitaines des navires espagnols qui étaient dans la rade. J'aperçus le roi Ferdinand et son frère sur le balcon situé audessus de la porte d'entrée; le premier tenait à la main gauche un mouchoir blanc qu'il agitait, en criant à plusieurs reprises : Yo soy trahido ! u Je suis trahi ! » — Aussitôt une voix s'éleva d'un groupe des Espagnols, pour s'écrier : Enleveremos a todos y (os hereinos evadar, sî qideren. « Nous vous arracherons à tous et vous ferons évader, si vous voulez. » — Ce cri fut répété très longtemps. Le fait était possible en ce moment où il n'y avait aucune garde. Mais Napoléon en fut instruit sur-le-champ, et il arriva aussitôt un officier français qui fit sortir les princes du balcon et ferma les portes vitrées. Au même instant, des deux extrémités de la rue place d'Armes une trentaine d'individus en capote s'engagèrent au plus épais de la foule. J'en reconnus plusieurs qui étaient des gendarmes déguisés, et l'un d'eux m'assura qu'ils avaient l'ordre d'entourer la maison et d'arrêté ;■ tous ceux qui voudraient en sortir (1)

Ferdinand, Carlos, leur entourage passaient par les sentiments les plus violents; au milieu de la nuit, au bruit des voix, l'horreur de leur position s'accentuait encore; la fureur d'être dupés, la sensation de la menace leur faisaient redouter une catastrophe. Maintenant, chacun se reprochait, reprochait aux r itres sa confiance; tous regrettaient leur démarche; les mots se croisaient rapides, tumultueux, sans suite et sans issue. Le premier cri : » Je suis trahi! » pousse par le prince demeurait impulsif, mais ne pouvait trouver d'écho; une résolution vigoureuse eût été d'un succès bien problématique. Aussitôt née, l'occasion se trouvait perdue. Le

(I) Souvenirs inédits de Laborde, cités par Ducerbé, Napoléon à Bajcnnc, p. 71.

nS L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

cercle de fer venait de se refermer sans bruit; des cris et des pleurs ne l'ouvriraient pas. Dans le tumulte des conseils et des plaintes, la parole du plus avisé manquait : le chanoine Escoïquilz, à la surprise et à l'espérance de Ferdinand, avait éle par l'Empereur retenu à Marrac. — Enfin, il rentra, pâle, défait, presque tremblant : son long entretien venait de confirmer, d'accentuer les déceptions dont Savary avait été l'interprète.

Elle est historique, cette conversation du chanoine et de l'Empereur. Faites la part de l'emphase chez celui qui l'a reproduite (1), et vous voyez briller une des rares lumières éclairant ce mystère d'iniquité. Volontiers, Napoléon faisait fond sur les conseillers des princes plus que sur les princes eux-mêmes. Peut-être la majesté de la naissance l'impressionnait-elle malgré lui? Des subalternes comme interlocuteurs, il aimait cela : pour Charles IV Godoy ou même Isquierdo, pour Ferdinand Escoiquitz; influencés, ils feront a.»lr leurs maîtres dans le sens désiré. Il conduisit donc le chanoine de Tolède en son cabinet et, sans préambule, avec de la brusquerie, de la franchise et de l'audace, déchira les

(1) Avec cette erreur, toutefois, qu'il donne à l'entretien la date du 20 mai; or, les princes quittèrent tous Bayonne le 13 mai; il veut dire sans doute 20 avril; et encore faut-il rectider pour lire : 19 avril. — Le titre même de la publication offre une signification :

Exposition sincère des raisons et des motifs qui engagèrent S. M. C. le roi Ferdinand VII à faire le voyaqe de Bayonne en 1808; dans laquelle on voit la candeur et la loyauté aux prises avec la perfidie et la mauvaise foi, et les trames ourdies par Napoléon pour attirer le Roi dans le pièce qu il lui avait préparé ; suivie des pièces justificatives et des entretiens très curieux qui eurent lieu à Bayonne entre Napoléon et l'auteur, et d'autres détails intéressants et non publiés jusqu'à présent sur cette malheureuse et mémorable affaire ; adressée, en espagnol, au public d'Espagne et de l'Europe pat Son Excellence don Juan Escoïquitz ancien gouverneur de S. M. C. le rot Ferdinand VII, son conseiller d'État, chevalier grand croix de l'ordre de Charles III, archidiacre d'Âlcaraz, chanoine de Tolède, traduite en français, augmentée de notes et suivie d'une lettre du traducteur à l'auteur, par don J. M. de Carnero. — Toulouse, 1814.

voiles, pour rétouidir, réblouir et le façonner. Il parle : — Charles IV a imploré sa protection, il ne peut la lui refuser. L'abdication d'Aranjuez a été violentée, partant nulle. Au reste les intérêts de la France exigent sur le trône d'Espagne d'autres souverains que les Bourbons. C'est aussi l'intérêt de la nation espagnole justement irritée contre le favori et la Reine; une alliance avec l'empire français lui assurera tranquillité et force. Par compensation, au prince des Asturies l'Empereur offre Florence et la couronne d'Etrurie.

Telle est la vanité humaine que le premier mouvement d'Escoïquitz ne fut ni la surprise ni l'indignation, mais il se montra « extrêmement flatté " (c'est aussi la première phrase de son récit) d'être l'interlocuteur de Napoléon et de traiter pareilles matières « devant un monarque doué d'un génie supérieur » . Se ressaisissant, il manifesta sa stupeur, il rappela, chose facile, les complaisances de sa patrie pour son puissant voisin, les espérances encouragées chez Ferdinand d'une alliance familiale avec la maison de l'Empereur, les promesses de sécurité prodiguées pour le conduire jusqu'en France, sa confiance en la parole impériale. Il reprit le procès de l'Escurial et le soulèvement d'Aranjuez, démontra la sincérité de l'abdication de Charles IV.

Napoléon répondit par la protestation des « Vieux Piois » et étala une érudition historique assez oiseuse sur les renonciations de Charles-Quint et de Philippe V. Puis, coupant court, et revenant d'un trait au sujet, il déclara sans ambage que sa puissance servait sa volonté. Avec cette familiarité méprisante qu'il affectait et éprouvait réellement pour l'humanité, secouant l'oreille d'Escoïquitz stupéfait : « Chanoine, chanoine, les intérêts de ma maison et de mon empire exigent que les Bourbons ne régnent plus en Espagne. » Son entretien continua, le scandant d'un rire alourdi, auquel dut faire écho le rire plus forcé encore d'Escoïquitz. Le conseiller de

Ferdinand, avec des flatteries intéressées, revenait sans cesse sur la confiance de son maître en la loyauté de Napoléon : un mariage lui paraissait la meilleure garantie de l'accord,

— Vous me faites là des contes, chanoine.

— L'Europe, les yeux fixés sur Bayonne, attend avec impatience le résultat du voyage du roi Ferdinand. Si Votre Majesté ne consulte que son cœur majjnanime, nul doute que l'Europe ne lui rende une justice éclatante. Quant à la nation espagnole, elle ne saura comment exprimer sa reconnaissance... Si au contraire V. M. tient toujours au changement de dynastie, vous aurez fourni à l'Angleterre des armes nouvelles pour éterniser les efforts de toutes les puissances pour faire la guerre à votre empire. Les Espagnols voueront à V. M. une haine implacable et plusieurs siècles s'écouleront avant qu'elle soit éteinte.

— L'empereur de Russie, à qui je communiquai à Tilsitt mes projets sur l'Espagne, les approuva et me donna sa parole de ne pas s'y opposer. Les autres puissances se garderont bien de remuer. La résistance des Espagnols ne sera jamais bien redoutable. Les pays où il y a beaucoup de moines sont faciles à subjuguer : j'en ai l'expérience... J'en viendrai toujours à bout en sacrifiant deux cent mille hommes, et la conquête de l'Espagne ne me coûtera jamais autant... Vous persistez à porter les choses au pis; je réfléchirai encore et demain je vous communiquerai ce que j'aurai irrévocablement décidé.

Tel nous est parvenu le récit prolixe et oratoire d'un entretien où Juan Escoïquitz mit plus tard sa gloire, bien qu'il en soit sorti consterné pour sa patrie menacée, pour son prince trahi, pour sa propre perspicacité déçue. Jamais homme qui s'est cru de l'importance n'a été contraint d'avouer plus d'insuccès.

Le premier mouvement : celui de la résistance, fut unanime, il n'était pas soutenable; restait l'adresse, la ruse; et comme la colère était grande, on pensa que tous les moyens seraient bons pour sortir du guêpier. Il fut convenu que don Pedro de Gevallos se rendrait chez M. de Champagny afin

de discuter pied à pied avec " son collègue » . Alors chacun se relira, le jour venait et la fatigue écrasait ces cœurs en alarme. Tel fut, sur le sol de France, la première nuit du petit-fils de Louis XIV, pour qui il n'y « avait plus de Pyrénées ».

Le lendemain, Cevallos se rendit donc auprès de Champagny; ses protestations furent vaines; l'indignation de son esprit dépassa en vivacité les formules diplomatiques, le ministre français se récria et les mots pénibles s'échangèrent. — On dit que Napoléon attiré au bruit (dans cette maison de Marrac l'exiguïté des pièces condamnait à de délicats voisinages), serait survenu pour menacer Cevallos, lui jeter à la figure l'épithète de « traître » , lui reprochant d'avoir abandonné Charles IV pour servir un fils « usurpateur » . — Cevallos ainsi écarté, Ferdinand demanda à Labrador de proi tester à son tour : il revenait toujours en droit sur la légitimité de ses prétentions à la couronne, en fait sur les procédés de tromperie qui l'avaient conduit à Bayonne. — L'Empereur appelant de nouveau Escoïquitz donna à ses exigences une forme plus comminatoire. Puis il lui vint en tête d'abouclur avec ce chanoine un autre homme d'église (1) dont l'esprit d'intrigue pensa un moment jouer le :i cardinal de Relz», — l'abbé de Pradt, F aumàni r du Dieu Mars, qu'il avait créé

(1) Il II finit fort gaiement en disant qu'entre gens du m.' me habit, nous aurions moins de peine à nous entendre. Napoléon appelait presque toujours M. Escoïquitz le petit Ximenès. » — De Pradt, Mémoires historiques sur la Révolution d'Espagne. Ce livre, écrit en 1816, qu'il faut lire avec une certaine réserve, renferme dos détails Téridiques sous la plume d'un homme qui savait beaucoup de choses.

évéque de Poitiers et emmené avec lui, en traversant sa ville épiscopale. Il ne s'agissait pas de modifier la résolution de Napoléon; il espérait seulement tirer quelque éclaircissement de ces conciliabules. «Eh bien, que disent-ils?» demandait-il à l'abbé de Pradt. — « Sire, que vous les avez escamotés. ') Et l'Empereur de rire.

La présence de Godoy lui permettrait peut-être, en excitant des sentiments de jalousie, de tourner la résistance opiniâtre du prince des Asturies. Il prit donc plaisir à bien accueillir, avec une curiosité narquoise, ce favori fameux. Savary l'avait installé dans une petite mais.on sur la route de Biarritz; il l'amena à l'audience de Marrac. — La déception fut immédiate; la conversation montra promptement qu'on n'avait en face de soi qu'un allié ou un adversaire également médiocres; et la pensée se confirma de ramasser une cour< une que des mains si faibles ou déjà enchaînées ne soutenaient plus.

Pour un jour, l'Empereur remit au lendemain les affaires, afin de recevoir l'Impératrice qui arrivait de Bordeaux; sa présence d'ailleurs ne serait pas indifférente au bien joué de la partie et ce n'était pas du temps perdu que d'avoir autour de soi une Cour brillante. Toute la garnison fut sous les armes; les déploiements de cavalerie, les musiques, les fanfares, le canon, les lampions mettaient la ville en liesse. Joséphine s'en alla droit à Marrac où les présentations, les i^écepùons, les palas commencèrent. En même temps que l'évêque, le p.réfel, les autorités municipales, confondus dans cette foale bigarrée et prosternée, les Infants vinrent saluer la souveraine. Tout marquait pour eux une place inférieure ; la présence de leurs parents allait la rendre plus subalterne encore.

Napoléon les souhaitait maintenant ces « Vieux Rois » et ordonnait à dessein, pour souligner le contraste, la pompe de leur réception :

Les troupes sous les armes depuis la porte de la ville jusqu'au

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logement du Roi. Le commandant de la place, toutes les autorités civiles recevront Charles IV. La citadelle et les bâtiments en rade tireront soixante coups de canon. A la porte du palais, le fjrand maréchal souhaitera la bienvenue. Le général Reille fera fonction du gouverneur du palais; un chambellan sera de service auprès du Roi, un autre auprès de la Reine; M. d Oudenarde, écuyer de l'Empereur, aura soin du service des voitures. Toutes les dépenses seront aux frais de la cassette impériale; la table sera fournie par les cuisines de l'Empereur. Le gouverneur du palais prendra tous les jours les ordres du Roi pour les consignes. Il y aura un piquet de cavalerie et de gardes d'honneur. On mettra à la porte deux cuirassiers à cheval (1).

Tout fut conforme à cette minutieuse étiquette. La bonhomie de Charles IV troubla un peu cet apparat : en descendant de carrosse dans la cour du palais, il criait haut et parlait à chacun; on eut dit un hobereau rentrant de voyage et retrouvant ses métayers. Les Espagnols se présentèrent pour le il baise-main» ; les plus compromis dans la révolte d'Aranjuez furent les plus empressés. La satisfaction du Rois'accentuait, elle s'assombrit en voyant ses fils, et s'il eut pour le second un huenos dias, assez sec, il arrêta l'aîné qui faisait un mouvement pour le suivre dans ses appartements, par une parole violente : « C'est trop fort! N'as-tu pas assez outragé mes cheveux blancs?» — Ferdinand demeura confondu, sans réponse, les yeux baissés, et se retira avec ses familiers qui partageaient sa gène et son émoi.

Napoléon se présenta à son tour Ce fut pour Charles IV et Marie-Tjouisel'occasionde redire leurschagrins, leurs alarmes. « Votre Majesté ne sait pas, soupirait le débile monarque, ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un fils ! » — Quand l'Empereur, songeur, rentra à Marrac, son opinion était faite sur tous ces Bourbons qu'il voyait pour la première fois; il se

(1) Napoléon à Duroc, 30 a.Hl 1808,

sentait délivré d'un profond souci : aucun d'eux ne pouvait peser lourd dans sa balance : Charles IV est « un brave liomme, l'air d'un patriarche franc et bon » . Marie-Louise « a son cœur et son histoire sur sa physionomie, cela passe tout ce qu'il est possible d'imaginer » . — Ferdinand est très béte, très méchant, très ennemi de la France; " vous sentez qu'avec mon habitude de manier les hommes, son expérience de vingt-quatre ans n'a pu m'en imposer. » — Godoy « commencée reprendre ses sens; il a l'air d'un taureau, avec quelque chose de Daru » (1).

Monter dans la calèche aux livrées impériales envoyée par Napoléon, fut pour le vieux monarque une chose grave; ce n'était plus l'antique carrosse doré et Charles IV hésita positivement à se hausser sur un marchepied qu'il estimait dangereux (2). Comme il gravissait avec difficulté l'escalier de Marrac au bas duquel l'Empereur était venu le recevoir. « Appuyez-vous sur mon bras, je suis fort, » dit Napoléon (3). Une foule empressée avait salué sur la route les souverains et témoignait par des vivats une sympathie qui n'allait pas, en face de leur décadence, sans quelque teinte de mélancolie; les acclamations redoublèrent lorsque Charles IV parut sur le perron du château ; il s'arrêta et répondit avec une aisance vraiment noble qui sentait son prince. — A l'entrée des appartements. Napoléon pressait le pas, il s'en aperçut : « Votre Majesté, dit-il à la Reine (il lui offrait la main), trouve peut-être que je vais un peu vite? — Mais, Sire, c'est assez votre habitude, » répondit Marie-Louise. Au moment de s'asseoir à table, Charles IV constata l'absence du prince de la Paix dont la place était marquée au couvert du grand maréchal. « Et xManuel, dit-il alarmé, où est Manuel?»

(1) L'Empereur à Talleyrand, 1" mai 1808.

(2) Mémoires de Constant.

(3) Mémoires de Menneval,

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L'Empereur eut un sourire et fit approcher le favori (l).

Ce festin, dont le récit fit le tour de l'Europe, excita l'humour des caricaturistes anglais. Une estampe de Roulandon porte le titre de Billingsgate (nom du « marché aux poissons» de Londres), c'est-à-dire le « Langage de la Halle à Bayonne ou le Dîner impérial. » La reine d'Espagne, levée, rouge de colère et de vin, crie au prince des Asturies : « Je vais vous le dire en face et devant mon cher ami Boney : vous n'êtes pas le fils du Roi!... Ainsi vous n'avez qu'à vous taire. » — Et Ferdinand : « Madame, je connais vos tours et ceux du prince de la Paix. » — Charles IV, l'œil désolé : a Je voudrais bien qu'on laissât un pauvre roi jouer tranquillement du violon. » — Napoléon assis au haut bout : « Si vous continuez à mener pareil vacarme à ma table, je vous envoie tous au corps de garde! »

Pour outrée qu'elle paraisse e-t qu'elle soit, cette « charge " brutale demeurait symbolique; en langage de taverne elle traduisait des réalités, et l'Empereur travaillait avec fébrilité à réaliser un plan qui, le 1" mai, n'était pas encore « entièrement conçu » . Le fait de reconnaître Charles IV comme roi lui était prétexte à tout arbitraire, à toute fantaisie; ainsi il refusait, les tenant pour « disqualifiés » , d'admettre Cevallos d'abord. Labrador ensuite, à des pourparlers avec M. de Champagny. Aux portes de Bayonne il faisait arrêter les courriers partant pour l'Espagne et saisir les lettres de Ferdinand, considéré comme « simple particulier » . Les plaintes nouvelles que ce prince laissait échapper et les colères qu'il manifestait au sujet d'un guet-apens dont il demeurait la très maladroite victime, servaient à le perdre sans retour. A la frontière, les correspondances de ses partisans étaient également inter-

(1) De Bausseï, Mémoires. — Les contemporains ont rapporté avec abondance ces détails; si quelque inexactitude y avait place, !e ton de ces anecdotes indiquerait encore l'impression produite et l'état de l'opinion publique.

ceptées, suivant une méthode établie qui ne respectait pas les dépêches diplomatiques. Beauharnais s'était irrité des soustractions indiscrètes dont il était victime de la part des agents du prince de la Paix. C'est à la suite de semblables procédés, employés par l'Empereur, exécutés par Lavalette, que nos archives des Affaires étrangères possèdent les rapports du chef de la légation de Prusse à la cour d'Espagne (1).

Chacun des intermédiaires politiques ainsi écarté sous un prétexte ou sous un autre, Napoléon marchait à son but, droit et vite; vite surtout, car il s'était prescrit un délai fort court : « Il est nécessaire, écrivait-il le 30 avril à Murât, que dans ces deux jours je débrouille ces affaires» (2). A la vérité, il les débrouilla, et pour la seconde fois le nœud gordien fut tranché par répée. — Charles IV, comblé d'honneurs d'autant plus appréciés qu'ils lui étalent prodigués par le plus grand prince du monde, après des jours d'angoisses et des procédés méprisants infligés par ses propres sujets, Charles IV ne comptait plus. Ferdinand ne compterait pas longtemps; toutefois il manifestait une résistance inattendue. Sa suite : Cevallos, Labrador, l'Infantado, Ayerbe, pensa qu'il n'avait pas le droit de renoncer à ses droits; seul le duc de Frias, craignant pis, penchait à accepter le troc ridicule du trône

(1) « Il est nécessaire à'ai-rêter à la poste toutes les lettres des ministres étrangers qui résident a Madrid. Il faut ies retenir une quinzaine de jours; on les laissera passer après ce délai.

« Le déchiffrement des dépêches du sieur Henry, chargé des affaires de Prusse à Madrid, serait très essentiel dans les circonstances actuelles.

» Il est nécessaire aussi de retarder toutes les lettres venant d'Espagne et adressées à la division espagnole qui est sous les ordres du prince de Ponte- Corvo. Prenez des mesures pour cela; vous me ferez connaitre ce que vous aurez fait. Il faut apporter une vingtaine de jours de retard dans le passage de ces lettres, et les faire visiter attentivement pour en ôter toutes celle» J'un mauvais esprit. » — L'Empereur à M. de Lavalette, S;iint-Gloud, 29 mars 1808.

(2) Lettre non publiée dans la Correspondance. Recueil Lecestre, t. I.

d'Étrurie (1). Escoïquitz, décidément subjuj^ué par l'Empereur, croyait tout effort désormais inutile. On trouva un moyen dilatoire : « Ferdinand VII » par une lettre à son père lui remettrait la couronne; mais n'ayant pas le droit de disposer de l'Espagne sans le consentement de la nation, il poserait la condition formelle que celte restitution volontaire fût faite devant les Cortès dûment convoquées et assemblées (2).

Charles IV apporte cette missive à l'Empereur, qui sur-lechamp lui dicte en réponse la lettre fameuse : « Mon fils, les conseils perfides qui vous environnent ont placé l'Espagne dans une situation critique, elle ne peut plus être sauvée que par Napoléon (3). .. » Voilà le ton. Puis vient une longue phraséologie sur le procès de l'Escurial, les traîtrises de l'Angleterre, les trahisons des gardes du corps au palais d'Aranjuez, les intrigues de feu la princesse des Asturies; enfin l'arMrmation nouvelle des droits royaux de Charles IV non abdiqués, et de l'indignité de Ferdinand que sa conduite prive de la succession légitime. Çà et là, des maximes politiques qui sentent les scribes césariens : « Tout doit être fait pour le peuple et rien par lui. » Mots et idées aussi éloignés de l'esprit du pauvre Charles IV qu'il est possible de l'imaginer. — Le lendemain, à son tour, la petite « Cour » de Ferdinand avait rédigé une longue réponse qui ne manquait ni de dignité ni d'adresse : le prince rappelait les injustices et les Fautes qui avaient attiré sur Godoy la colère des Espagnols, il en prenait à témoin l'Empereur et sa lettre récente (4) ; il redi-

(1) Mémoires du inarquis d'Ayerbe, p. 3.

(2) Cette lettre est datée tlu 30 avril ou du 1" mai, elle est contresignée parCevalIos. Le prince propose de gouverner comme « Lieutenant » de son père, et stipule que Charles IV, s'il revient à Madrid, « n'amènera point avec lui les personnes qui méritent à juste titre la haine de la nation » .

(3) Lettre du 2 mai 1808.

(4) Lettre du 16 avril 1808 : « J'ai reçu la lettre de V. Altesse; elle doit avoir acquis la preuve dans les papiers qu'EIle a eus du Roi son père, de l'intérêt que je lui ai toujours porté... »

sait combien Charles IV avait paru sincère dans son abdication, la satisfaction qu'il en avait exprimée à tout le corps diplomatique; comment lui-même, Ferdinand, n'était venu à Bayonne que sur les promesses solennelles, formelles, réitérées de Murât et de Savary, assurant tous deux que l'Empereur l'y reconnaîtrait pour roi d'Espagne; avec fermeté il renouvelait sa proposition de convoquer les Cortès sur le sol national, alors il remettrait le pouvoir entre les mains des représentants de la patrie. Si le vieux monarque persistait à croire que ses infirmités et son âge devaient le condamner au repos (et l'Espagne lui offrait un asile plus digne et plus sûr qu'aucune contrée au monde), son fils exercerait la Piégence. La situation actuelle devenait très claire : il n'était question rien moins que « d'exclure pour toujours leur famille du trône d'Espagne et d'y mettre à sa place la famille impériale " Cette substitution ne pouvait avoir la moindre légitimité sans a le consentement de tous les ayants droit à la couronne " , et nul ne l'estimerait sincère et libre, faite sur un sol étranger (1).

Réfuter ces déductions semblait difficile; brusquer les événements l'était moins. Ce même jour, Godoy, intermédiaire soumis entre ses maîtres et l'Empereur, faisait signer à Charles IV la nomination du grand-duc de Berg comme lieutenant général du royaume; on pensait écarter de la sorte cette Régence dont parlait Ferdinand et jeter le pont entre le Roi qui allait abdiquer la couronne et l'Empereur qui devait la recevoir. — En effet, le lendemain matin, 5 mai, sans autre forme de procès, un ti^aité cédait à Napoléon tous les droits de Charles IV sur l'Espagne et les Indes.

On se préparait à se réjouir réciproquement d'une solution aussi simpliste, quand, l'après-midi même, les nouvelles arrivées de Madrid arrêtèrent l'élan de cette satisfaction.

(1) Lettre du 4 mai 1808.

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