CHAPITRE PREMIER
La Junte laissée à Madrid par Ferdinand. — Murât l'effraie et rassure l'Empereur. — Arrivée de M. de la Forest, le nouvel ambassadeur. — Surexcitation du peuple de Madrid. — Le 1" mai. — Menaces de Murât. — Dos (le Mnyo : l'enlèvement de don Francisco; le combat de l'Arsenal; les charges de cavalerie; la commission militaire. — Les morts.
Emotion produite à Bayonne. — Les ordres contradictoires de Ferdinand. — La scène du 5 mai. — Ultimatum de Napoléon. — Le prince des Asturies « abdique » (6 mai). — 11 abandonne ses droits (10 mai). — La couronne d'Espagne donnée à l'Empereur. — Les « compensations » : Chambord et six millions. — Réceptions de Marrac. — Départ de la famille royale. — La mission de Talleyrand à Valençay.
Soulèvement patriotique de l'Espagne. — Position difficile de Murât ; il joue au souverain; ses espérances, sa déception. — Les diamants de la couronne d'Espagne. — Ordres, reproches de l'Empereur. — Sa proclamation aux Espagnols (25 mai). — Maladie de .Murât. — Mission de Savary. — Retour de Murât, nommé roi de Naples (7 juillet.)
Ferdinand avait adroitement affermi sa puissance en laissant derrière lui une sorte de représentation : O'Farrill, Azanza, Gil deLemos,don Sébastien Piiïuela, ministres de la f;uerre, des finances, de la marine et de la justice; pour la
forme, le président était son oncle don Antonio de Bourbon, le prince le plus nul et le plus borné. Murât avait d'abord souri de ce Conseil; il fut obligé de le compter pour quelque chose, car il figurait le gouvernement espagnol et derrière lui se rangeait tout Madrid. Comprenant à merveille l'impossibilité d'une résistance de vive force, les membres de cette junte usèrent d'atermoiements : sans repousser aucune demande, ils répondaient invariablement qu'ils allaient en référer à Ferdinand; pressés, ils alléguaient une coutume contraire, invoquaient une loi opposée; longueurs qui coûtaient aussi peu ■ à leurs habitudes de paresse méridionale et à leur flegme castillan qu'elles énervaient le Gascon ardent et bruyant qu'était Murât.
Dévorant ses mécomptes journaliers, il inventait des « dérivatifs » très particuliers : « M. de La Forest va essayer de convertir O'Farrill; Reille veut bien se charger de convertir sa femme, qui est une maîtresse femme et qui mène complètement son mari. » — «J'ai promis des bals aux femmes pour la semaine prochaine et je ferai donner un combat de taureaux dont je paierai les frais... Je ferai aussi donner un feu d'artifice... Enfin, je veux me ruiner, mais jamais argent ne sera mieux dépensé, si j'ai le bonheur de réussir à remplir les intentions de Votre Majesté. » Il avoue ne pouvoir « s'en tirer » avec 100,000 francs par mois, et demande un crédit pour des sommes qu'il remboursera « si Sa Majesté l'exige » . C'est avec cette bonhomie matoise, qui désarme le blâme, que le Grand-Duc comprenait la direction d'une nation irritée, ulcérée, brûlant de vengeance.
Il était à peu près livré à ses propres forces : l'homme habile envoyé pour remplacer Beauharnais, La Forest, venait bien d'arriver, mais mal au courant des hommes et des choses (1).
(1) La Forest arriva le 8 avril à Madrid ; Beauharuais partit le 17. — René-
LE DELX MAI 191
Ce diplomate de la vieille école, mêlé à toutes les négociations du remaniement de TAllemagiie, ayant montré son talent à Berlin lors des graves difficultés de 1806, possédait du tact, de la politesse et faisait profession d'une admiration sans réserve aux volontés impériales. La douceur de ses manières se manifestait dans la discrétion de ses discours, plus encore dans la souplesse de sa plume. Ses dépêches fréquentes, parfois quotidiennes, abondantes, toutes en nuances, offrent dans le style classique, un modèle de la diplomatie de bon ton. iMurat d'abord fut enchanté de ce très courtois compagnon : « C'est un homme de beaucoup de sens, disait-il, il a absolument la même opinion que moi »
Très surpris par son rappel, M. de Beauharnais, qu'une implacable disgrâce attendait en France, avait laissé l'ambassade à un subalterne, Bellocq, qui le lendemain lui écrivait : «Mon rhume continue, je ne suis pas trop bien portant, je tâcherai cependant de ne pas succomber pendant l'absence de Votre Excellence en me ménageant tant qu'il sera possible. » Cela promettait de l'activité! — Murât en déployait davantage dans sa correspondance toujours optimiste : «4 Votre Majesté peut s'en rapporter à moi, il n'arrivera rien à Madrid. » (12 avril.) — « Nous continuons à jouir de la plus grande tranquillité. » (14 avril.) — o Toutes les affaires d'Espagne sont terminées. » (1" mai.) Avec la fatuité d'un bellâtre, il mande qu'à la parade, « les grandes dames semblent le provoquer avec les plus beaux yeux du monde » .
Charles-Mathurin de La Forest (1756-1846). Consul à New- York (1783). Envoyé au congrès de Lunéville (1800) et à la Diète de Ratisbonne (1802). Ministre plénipotentiaire en Bavière (1801). Am'oassadeur à Berlin (1803). Conseiller d'État (1807). Comte dé l'Empire (1808). Ambassadeur à Madrid (1808-1813). Ministre des affaires étrangères (1814). Pair de France (1819). ^Lnistre d'État (1824). — Geoffrot de Gr.\ndm.mson', Notice sur le comte de La Forest, lue à l'Académie des Sciences morales et politiques le 24 décembre 1904.
Napoléon s'impatiente. Toujours certain d'avoir en Murât un sous-ordre docile, il ne manque pas de se plaindre cependant de ses lenteurs, de tancer vertement ses balourdises, de mettre en garde sa na veté.
A tout prendre, le lieutenant de l'Empereur, entouré de ses baïonnettes, pesait d'un poids victorieux sur le Conseil espagnol. En vain, Gilde Lemos, O'Farrill, manifestaientleurs craintes d'un soulèvement; le marquis de Caballero paraissait s'accoutumer à la pensée d'un changement dynastique si l'Espagne en devait recevoir des réformes; le vieux Sébastien Pinuela, dans sa probité et sa douleur, ne pouvait que rappeler les traditions violées; don Antonio écoutait sans rien dire, probablement aussi sans rien comprendre. La position de Ferdinand en France paralysait toute résistance; que serait-il advenu de lui si la Junte avait paru s'élever contre les volontés de Murât? Les moyens dilatoires se brisèrent entre ses mains le jour où les princes furent réunis à Bayonne.
Le bon moment paraissait donc venu : Murât produisit la pièce où Charles IV protestait contre son abdication. Il obtint cet expédient que, sans préjuger la solution qui allait ntervenir entre le père et le fils, le Conseil gouvernerait « au nom du roi d'Espagne » , sans spécifier si c'était Charles IV ou Ferdinand VII. Telle était la force de ces politiques : Murât manifesta son contentement d'avoir établi ce compromis, et la Junte s'estima très aise d'avoir sauvegardé l'étiquette.
Mais le public ne se paya pas d'enfantins subterfuges. Quand il fallut faire publier cette contre-abdication, on ne trouva pas dans Madrid un seul imprimeur consentant à donner ses presses. Le grand-duc de Berg n'osa passer outre; il demanda à l'Empereur de lui envoyer, de Bayonne, une équipe de compositeurs! Une nouvelle démarche amena une
émeute; un officier français, M. de Fumel, alla porter le texte à l'imprimeur Eusebio Alvarez, qui refusa son concours. La foule se massait devant la maison, le commandant Rosetti, le prince de Hohenzollern, aides de camp de Murât, furent menacés du poi[jnard, et leur sang-froid seul les sauva d un peuple irrité et furieux. Par malheur l'éveil se trouvait donné, alimentant la fermentation des esprits.
Un commun sentiment d'angoisse étreignait les cœurs : gentilshommes, gens d'église, magistrats s'entendaient à voix Lasse; le frisson du patriotisme secouait les capas; les rixes avec nos soldats devenaient fréquentes; à la nuit, on jouait facilement du couteau; dans le faubourg de Garabanchel, un officier trop exigeant était frappé par un prêtre, et l'assassin, considéré comme un vengeur, trouvait vingt complices pour assurer sa fuite. Aux » envahisseurs » , au milieu des rues, hommes et femmes disaient des injures, lançaient des brocards, dans l'impunité des moqueries proférées en une langue que les « franchutes " ne comprenaient pas. Couplets accompagnés de guitare, chansons rythmées par les castagnettes se reprenaient sur les promenades, dans les carrefours. La populace criait contre ces horachos de gavachos; les boutiquiers faisaient des jeux de mots faciles sur Bona ou Malaparte » el Corso » ; on appelait le grand-duc de Berg, la « grande tige de choux », Gran troncho de herzas (1). Et à leurs amoureux qui regardaient tranquillement les parades des cavaliers de Murât, les manolas à l'œil irrité jetaient ce reproche : a Les Français s'empareront de vous avant que vous ne vous en soyez aperçus... (2). »
L'ignorance des usages du voisin est souvent le seul motif de la raillerie du peuple ; les mœurs françaises étaient prises à partie par ceux qui les travestissaient en mal. Murât affectait
(1) Mesoxeuo RoiMANOS, Memoiias de un sctcuion, t. I, p. 34. {~) LeUre de Maiat, 18 avril.
de l'assiduité le dimanche à la messe et ordonnait que nos troupes vinssent évoluer dans les églises; dès qu'entraient les pelotons, les fidèles sortaient en foule; cette affectation était irritante, et comme la discipline voulait que nos hommes, en tenue de service, gardassent leurs bonnets à poil, on criait au scandale, au sacrilège, chez une nation où l'armée est toujours tête nue aux offices comme aux processions.
Le départ de Ferdinand avait été accueilli avec tristesse, sa marche sur Burgos avec dépit, son séjour à Vittoria avec inquiétude; quand il eut dépassé la Bidassoa, un cri s'éleva contre ses conseillers : ils avaient terni l'honneur de la couronne par cette condescendance impie et compromis la sûreté même du souverain. Leur confiance n'était-elie pas de la trahison, tout au moins elle devenait de la sottise. Ils n'avaient donc rien compris, rien deviné, rien vu? Le duc de rinfantado fut le plus maltraité; on le chansonna à son tour dans un refrain qui fut sur toutes les lèvres : « Bête le jour, bête la nuit, je m'en vais en voiture... »
Alarmé par l'absence de Ferdinand, craignant le démembrement de la monarchie, la perte des colonies, le retour de Godov, sentant les soldats de l'Empereur maîtres des forteresses, des routes, des passages, Madrid était en éveil, on courait aux nouvelles, on vivait dans l'anxiété; toute pensée demeurait sombre. Ces sentiments gagnaient peu à peu Murât qui prononçait le mot très juste « d'anarchie » . Pendant la première quinzaine d'avril, il avait éprouvé l'impression contraire : il ne parlait que des bravos donnés, des ovations reçues, des visites faites à notre camp de Ghamartin, au milieu duquel il avait fait dresser la « tente impériale « , que chacun venait voir; enfin, il écrivait à Napoléon que la population madrilène, fatiguée- de l'incertitude, trouvait la solution la plus prompte en le proclamant, lui. Murât : roi. — La parole fatidique était proférée !
Le clergé apportait au sentiment national un appoint considérable. Les bénédictins pouvaient bien accueillir les chasseurs de la garde et les traiter a comme les fils de la maison » , mais le courant soulevait contre nous, à côté de l'aristocratie des prêtres de paroisse (bénéficiers ou chanoines), les plébéiens de l'Église : ces moines, enfants du peuple si populaires (l). Leur bouche ne tarissait pas : nos soldats, ils les représentaient comme des impies; l'Empereur, on connaissait déjà ses démêlés avec le Pape, comme un apostat. Les couvents ne pouvaient regretter Godoy, dont l'adaunislration savait puiser dans les trésors d'Eglise; mais les changements qui menaçaient le royaume n'atteindraientils pas la richesse matérielle des monastères et l'influence morale du clergé?Dans les envahisseurs de la patrie, il fallait aussi voir les contempteurs des choses saintes. Le fraïle encourageait d'autant mieux la résistance qu'il pensait prêcher la croisade. La religion enfante les martyrs, le patriotisme les héros; quand les deux causes se confondent, leurs serviteurs s'estiment invincibles. Le danger de jeter au vent pareille semence, c'est de la voir tomber parfois sur un sol inculte : il produit alors des fruits amers. A côté des dévouements, des immolations, des sacrifices, on rencontre de la fureur, du fanatisme, de la folie, comme chez ce frénétique qui, en pleine rue, frappa de son coutelas un officier, un caporal et un tamliour; arrêté par des dragons espagnols, il répondit froidement « qu'il s'était tout à coup senti inspiré de tuer trois Français » .
Le dimanche l" mai, jour de marché, avait amené en foule dans la ville les paysans des environs. L'agitation était au comble, on ne s'entretenait que des événements, de la nécessité de sauver l'Espagne du joug étranger. Les têtes se mon-
(1) Madrid comptait alors 395 membres du clergé séculier et 1,894 nioinea, dont près de 1,400 appartt:i.i;i6at aux cidres mendiant».
taient, la fierté castillane aurait rougi si elle avait compté ses adversaires. La nouvelle du jour augmentait la colère : la Junte ayant refusé le départ des derniers membres de la famille rovale encore à Madrid, Murât avait répondu qu'il se passerait de la permission et que le lundi matin l'Infant don Francisco et sa sœur, la reine d'Etrurie, prendraient la route de France. Cette e.vigence significative avait consterné les partisans de la paix; les esprits ardents s'excitaient à jouer sur celte carte leur farouche résistance. De tous les princes espagnols, cet enfant de quatorze ans se trouvait le dernier qui foulât encore le sol de la patrie : le conserver, était la ressource suprême. Madrilènes et paysans partageaient une pensée si simple. Dans l'après-midi, quelques escadrons de dragons français ayant traversé au pas la Puerta del Sol, noire de monde, les sifîleis partirent comme l'insulte qui précède le combat.
Le lundi 2 mai, les premiers rayons du soleil, en éclairant les rues, réveillèrent des groupes de paysans qui avaient dormi sous les porches des hôtels et sur les marches des églises. Instinctivement cette foule sans domicile se dirigea vers le palais; les gens du peuple les y suivirent; tous les soupçons se confirmaient : des voitures attelées, venues des écuries rovales, étaient rangées devant les grilles. C'était l'honneur de 1 Espagne qu'elles allaient emporter; il fallait faire effort pour les retenir.
La reine d'Etrurie parut; l'agitation croissait et, de bouche en bouche, on se répétait que l'Infant versait des larmes en descendant l'escalier du château. Une vieille femme, écho machinal de toutes les pensées, s'écria : a Ils nous l'enlèvent! » — L'étincelle tombait sur la poudre : une rumeur gronda, les couteaux brillèrent, les chevaux furent saisis au poitrail, leurs traits coupés. — Un aide de camp de Murât s'approchait pour saluer la Reine et assurer son départ; la vue de
son uniforme redoubla la fureur : enfouré, pressé, menacé, en dépit d'un officier des fjardes wallonnes qui comprend le danger de celle folie, il est frappé de tous côtés; les grenadiers du poste voisin accourent, l'arrachent, frappent à leur tour, reçoivent des coups de pistolet, répondent par des coups de fusil. Justement ému d'une bagarre où il pensa laisser la vie, l'aide de camp Lagrange monte chez le Grand-Duc en criant : « A l'émeute ! »
C'était une éventualité à laquelle Murât avait songé, surtout depuis les recommandations faites par Napoléon lui-même, évoquant leur première rencontre de Vendémiaire : « Vous devez vous souvenir des circonstances où, sous mes ordres, vous avez fait la guerre dans les grandes villes. On ne s'engage point dans les rues, on occupe les maisons des têtes de rues et on établit de bonnes batteries (1). » Préparé à agir militairement, Murât y était aussi très disposé : il se trouvait, depuis la veille, sous le coup des reproches de l'Empereur le taxant de faiblesse, et sa réponse, qui était encore sur sa table, indique bien son état d'esprit : «C'est une tuile qui me tombe sur la tête. Je ne croyais pas mériter le reproche d'avoir manqué d'énergie. Je ne sais qui peut parler à Votre Majesté de rassemblements; je ne puis les dissoudre à coups de canon, puisqu'il n'en existe pas. Soyez bien convaincu que je suis disposé à donner une bonne leçon au premier qui en formera (2). » Ces rassemblements qu'il nie, qu'on lui annonce, qu'à plus de cent cinquante lieues de distance on voit et qu'on lui reproche, à lui, de ne point voir, ils sont là, sous sa fenêtre. Quel réveil! Voilà encore une « tuile » . Ah! du moins l'heure sonne de la « bonne leçon » (3).
(i) Napoléon à Murât, 10 avril 1808.
(2) Murât à l'Empereur, 1" mai 1808, AF IV, 1606.
(3) Napoléon (lettre à Talleyrand, 6 mai 1808), emploie cette même expression.
Avisant au plus pressé, il envoie ce qu'il a sous la main : un bataillon appuyé des chevau-légers polonais et de deux canons. En quelques volées de mitraille on a nettové la place du palais, dégagé l'hôtel du Grand-Duc qui peut rejoindre la cavalerie de la garde sur la hauteur de Saint-Vincent, d'où il domine la situation. Si un de ses aides de camp, parti pour aller prévenir Grouchy, est assailli à coups de pierres, blessé et empêché de gagner le Retira, ses estafettes, qui ont tourné les faubourgs, peuvent porter l'ordre convenu en cas d'alerte : la générale bat, on rallie au pas de charge, les régiments s'ébranlent, pénétrant en cercle par toutes les issues de ISIadrid à la fois, se dirigeant vers le même point central : la Puerto, comme les rayons d'un fover lumineux convergent au centre. A l'est, la cavalerie légère de Grouchy, sortant du- Retiro, débouche la première par la rue d'Alcala. A l'ouest, les fusiliers de la garde du général Friederichs, précédés des mamclucks au galop, enfilent la rue de la Plateria. Au sud, venant de Carabanchel, les cuirassiers montent la rue de Tolède. Au nord, sorti de San Bernardino, le général Lefranc va descendre la rue de Fuencarral.
C'était dix heures du matin. L'alarme était donnée de toute part; cris, coups de feu, envolées du tocsin se confondent dans l'air. Les fuyards de la place du Palais-Royal n'avaient pas manqué de répandre la terreur et plus encore la colère. Le quartier populaire de Ségovie était en émoi : chacun sortait, une arme à la main : trahison! vengeance! ! — Malheur à qui s'offrit alors à ces fureurs. Tout soldat français isolé est perdu, poignardé; une escouade revenant des provisions est assaillie, assommée; un planton qui sort de la poste est entouré, on lui arrache son sabre, on l'en frappe. Un autre, plus heureux, montrant qu'il est sans armes, se confie à la générosité castillane; il a louché la «orde sensible, ceux qui voulaient être ses assassins devien-
nent ses protecteurs et le conduisent en lieu sûr. Le métne bonheur arrive à un aide de camp du général Couin, le capitaine Logriel : un officier espagnol le protège afin de défendre la confraternité de Tépaulette. Quelques malheureux poursuivis trouvent un asile momentané à un foyer ami. Ainsi pour le vice-consul de France, Desjobert, et un agent de l'ambassade, Bellocq, qui, ne pouvant gagner le palais de Murât, pénétrèrent en courant dans une maison dont la porte se trouve entrebâillée, mais pressés de si près que, sur le seuil, leur domestique, qui les suit d'un pas, tombe, une balle dans le dos.
La colère excite le sentiment de l'attaque, bientôt celui de la défense, car les cavaliers de Murât enveloppent peu à peu les Espagnols. Au tournant des rues, sous les arcades, au coin des portes, derrière les jalousies et les fenêtres grillées, des coups de feu retentissent; les fantassins ripostent un peu au hasard, visant les balcons, faisant voler en éclats les vitres du m îVo<ior. Il faut lancer la cavalerie : à droite, dragons et chasseurs parcourent au grand trot la rue d'Alcala et passent au fil de l'épée, dans la rue Sa?i Geronimo, les habitants de l'hôtel du duc de Hijar et du palais du duc de Berwick, qui ont fait feu des fenêtres. A gauche les quatre-vingt-six mamelucks sabrent impitoyablement la foule qui se défend rageusement contre ces « barbares » dont le costume oriental réveille dans les veines espagnoles le vieux sang ennemi des ^Maures. Le chef d'escadrons Daumesnil, qui les conduit, est atteint au genou, son second cheval est tué sous lui; il va succomber, quand le lieutenant Chaïm, tout sanglant lui-même d'une balle qui lui a traversé les joues, l'arrache de sa selle, l'enlève à bras-lecorps, risquant pour le moins autant sa vie qu'au jour d'Héliopolis, où il a reçu trente-cinq blessures. Pressés de trois côtés, les Espagnols viennent s'écraser sur la Puerta del Sol; la masse plie sous l'effort du poitrail des chevaux, et déborde,
en ondes torrentueuses, par l'issue demeurée libre de la rue de la Montera, où les mamelucks accélèrent à coups de vatagans le refoulement, et le poursuivent parle marché de Saint- Louis jusqu'à la rue de la Lvna. Fondue dans les ruelles adjacentes, la foule se retrouve, se reforme; elle a été poussée jusqu'à Fuencarral, l'Arsenal est proche, il y a là des armes et des munitions : « Aux magasins! »
Belliqueuse, ardente, animée, la populace courait sans direction et sans chefs, frappant, frappée. A défendre ainsi coûte que coûte l'honneur de l'Espagne, quoi de plus naturel que de trouver à ses côtés les soldats espagnols? Mais les quartiers étaient consignés : Murât l'avait demandé; le général don Francisco de Negrette l'avait ordonné, la Junte l'avait consenti. La discipline maintint la consigne : les casernes restèrent closes au peuple qui s'agitait à l'entour.
Devantle parc d'artillerie, dont un piquet espagnol a la garde sous l'œil d'un détachement français, les révoltés s'excitent en bourdonnant à la porte, sans oser franchir la grille. Leur uniforme ouvre l'accès aux capitaines d'artillerie Louis Daoiz et Pierre Velarde ; ils rejoignent un lieutenant de leur arme, don Rafaël de Arango, au moment où il conjure l'officier français de ne pas user de violence contre des « paysans peu nombreux et non armés ». Cet instant d'hésitation suffit; pendant le rapide colloque, quelques grenadiers espagnols, qui pénètrent un à un, forment déjà un rideau entre le poste français et les émeutiers qui, d'un bond, se sont élances dans la cour, répondant par un » Vive l'artillerie! » au " Vive le roi! » qu'a poussé tout à coup Velarde. Notre détachement est débordé, enveloppé, désarmé. Un enthousiasme chevaleresque, une folie patriotique saisissent ces officiers espagnols : ils veulent se battre sans réfléchir, sans reculer : « Mourons, dit Daoïz, aussi bien nous sommes las d'humiliations! » On distribue des fusils, on éventre des caissons, on roule une
pièce à la porlc où paraissent les bataillons du général Lefranc. Un feu acharné s'engage, nos morts couvrent les pavés; deux attaques sont inefHcaces, un dernier élan porte les Français sur les canons où Yelarde tombe d'un coup de feu et Daoïz d'un coup d'épée. Ce fut le dernier effort de la résistance. Il était environ deux heures de l'après-midi.
O'Farrill et d'Azanza s'étaient mis à la recherche de Murât pour le conjurer d'arrêter la lutte. Ils le trouvèrent, anxieux et fébrile, à la colline del Principe Pio. Après des récriminations sur le soulèvement populaire et l'inaction de la Junte, le Grand-Duc accéda à leur demande. Il leur adjoignit le général Harispe, chef d'état-major de Moncey; tous trois, accompagnés de quelques officiers des deux nations, de conseillers de Gastille, suivis d'une patrouille de cavalerie française, parcoururent les rues, agitant des mouchoirs blancs, et criant : a Paix, paix, citoyens, tout est fini. » Sur leur passage, ils furent assez heureux pour délivrer quelques prisonniers, fournissant un de ces exemples de générosité dont on aime à évoquer le souvenir au milieu des horreurs de cette malheureuse journée. Tels, les fantassins français protégeant les artilleurs espagnols de l'arsenal, dont ils étaient les prisonniers un instant avant d'être leurs vainqueurs; tel cet officier espagnol commandant la garde de l'hôpital et sauvant les malades français contre la colère sauvage de ses compatriotes, leurs propres infirmiers!
L'idée de pacification n'allait pas dans la pensée de Mural sans l'idée de la répression. II envoya sur l'heure à l'hôtel de la Poste sur la Puerto, au centre de Madrid, quelques officiers former une commission militaire. C'est toujours une chost périlleuse de confier le jugement d'un homme à celui qui, l'instant d'avant, recevait son coup de feu. On amena des gens pris les armes à la main ;on les condamna donc à mort.
Le soir, quand les habitants de Madrid, dans l'émoi d'une
journée si chaude, commençaient à respirer un peu, des Lruits sinistres vinrent réveiller leurs alarmes; des feux de peloton s'entendaient par intervalle à la porte du Retiro, sous les arbres, le long du mur du couvent de Je'sus, dans la cour du Buen Suceso, à la colline del Principe Pio : c'étaient les patriotes convaincus d'avoir tiré sur nos troupes que l'on fusillait. Les rues avaient gardé l'aspect de la bataille; cependant la population, avide de nouvelles, allait de place en place; chez le bourgeois, le badaud étouffe facilement le poltron, et des « promeneurs « circulaient au milieu des canons et des faisceaux! L'effarement conduisit ces curieux incorrigibles dans les allées du Prado, où, sous un ciel étoile et par une nuit de printemps d'une lucidité transparente, ils purent voir des cadavres pantelants et mutilés. Un spectacle aussi tragique s'offrait de l'autre côte du Manzanarès, sur la route de Garabanchel : des paysans, fuyant la bagarre, avaient été sabrés par les cuirassiers et, tombés, étaient restés là. Peu à peu les bruits s'éteignirent et le calme des ténèbres enveloppa d'un voile, qui ressemblait trop à un linceul, la ville d'apparence assoupie. L'ordre régnait à Madrid (1).
Tel fut le dos de Mayo^ dont le nom n'est jamais prononcé sans émotion par un Espagnol; explosion furieuse d'un patriotisme exaspéré, où les vaincus furent vainqueurs, car le serment de résistance à l'étranger fut scellé dans le sang qui coula en ce jour funèbre.
Bien que la légitimité d'une cause ne se mesure pas au nombre de ses victimes, il est important de savoir la proportion des morts. On a donné les chiffres les plus contra-
(1) C'était au moins l'opinion de M. Desjobert, secrétaire de la Légation qui envoyait à son ancien chef, M. de Bcntiiiaraais, des nouvelles certaincuient optiiiiisics : « Nous avons eu avant-hier un peu de uiouvcuient; mais la sajjesse du Grand-Duc l'a pronipteuient dissipé en quelques heures; les dernières classes du peuple y ont seules pris part. » — AF IV, 1607. Lettres inlerceptdes, pièce 192.
dictoires et les plus fantaisistes; chaque parti voulant, à son gré, grossir les dangers courus ou les ennemis terrassés.
Je ne cite que pour mémoire une lettre de la duchesse de Montmorency à Talleyrand, écrite de Bayonne le 5 mai, au moment même où parvint la nouvelle; elle répète les on-dit de la première heure : 10,000 Espagnols tués contre 17 Français! — Le Moniteur (11 mai) accuse « plusieurs milliers» de victimes. — Napoléon, écrivant à son frère Jérôme f6 mai 1808), parle de 2,000 Espagnols; mais il joue à la vantardise. — Une lettre anonyme, à nos Archives des affaires étrangères, dit : « 1,500 à 2,000 Espagnols tue's, 25 Français morts, 50 blessés. » — Vantai de Carrière donne un chiffre analogue, mais porte nos pertes à 200 hommes. — Marbot parle de 1,200 à 1,500 cadavres, mais tout son récit est fantaisiste. — Le comte de Toreno, 1,200 aussi. — Murât s'était vanté que les mamelucks avaient, à eux seuls, fait tomber 100 têtes et que le 3 mai au matin il y avait 200 fusillés dont 2 prêtres ; il annonçait un peu plus tard une perte totale pour les insurgés de 600 hommes et pour nos troupes : 31 morts, dont 1 officier; 114 blessés, dont 12 officiers. — M. Thiers est plus modéré : 400 Espagnols, 100 Français. — Le Conseil de Castille n'avoua que 320 victimes dans la population de Madrid. — Arias, renversant les proportions vraisemblables, abaisse ce chiffre à 300, mais, pour les nôtres, monte jusqu'à 1,700. — Chemineau : 200 révoltés, 500 soldats. — Napier, bien mal renseigné sur l'événement, quoiqu'il dise s'appuyer sur le témoignage du baron Larrey, donne moins de 120 Madrilènes et phis de 700 Français, dont 70 homin?s de la garde. — Llorente précise: 103 Espagnols tués, 54 blessés, 35 disparus.
Et il semble que ce soit là à peu près la vérité. J'irai la demander tout entière à un document inédit d'une incontes-
table valeur, qui se trouve aux archives de Madrid (1). Il est impartial, ne contenant que des chiffres : c'est le recensement des décès, fait à Madrid dans la semaine qui a suivi le 2 mai, sur l'invitation de l'autorité française, mais sur l'ordre du Conseil de Caslille et par les soins de magistrats espagnols. Les alcades de chaque quartier (sorte de commissaires de police) ont relevé les noms sur les registres de paroisse et complété leur liste par des renseignements pris surplace et sur l'heure. Nous avons ainsi le nom, la profession, le total des victimes, certifiés de la main de chaque alcade; rien de plus officiel, de plus sérieux, de plus de'cisif : 185 morts et 10 blessés connus. Le détail de leur condition sociale n'est pas indifférent : 26 ouvriers, 16 domestiques, 13 marchands, 9 gardes de l'octroi, 6 employés, 5 personnes de professions libérales, 2 hommes du monde, 2 officiers, 2 soldats, 2 avocats, 2 mendiants, 1 prêtre, 1 paysan et 8 femmes, dont la veuve d'un capitaine d'artillerie.
Voilà bien, prise sur le vif, la physionomie de l'émeute, et l'on voit combien le soulèvement demeura circonscrit dans les classes populaires; les petites gens furent les plus nombreux à risquer leur vie, dans la logique et l'ardeur de leur patriotisme. Peuple aussi, les paysans sabrés sur la roule de Tolède : grossiers, brutaux, féroces peut-être, mais tout remplis de cette mâle simplicité qui failles héros, de cette force obstinée qui engendre les martyrs. Leur politique n'était pas compliquée : opposer le rempart de sa poitrine au choc des baïonnettes étrangères et frapper de tout son bras l'envahisseur de son pays. Le nombre de leurs morts est plus malaisé à retrouver dans l'éparpillement des hameaux de la plaine qu'au milieu des paroisses de la capitale. Peut-être bien fut-il de 100, et les ajoutant au total légèrement, mais logiquement arrondi,
(1) Bibliothèque nationale de Madrid. — Manuscrits, P. V. 8-73. — Voir aux Appendices, X.
de 200 morts pour les Madrilènes, on doit conclure que les Esjia^nols offrirent 300 victimes en holocauste sur l'autel de la patrie. Pour les troupes françaises, les chiffres (145) fournis par le duc de Berg sont certainement exacts; les contrôles des régiments sont probants.
Les Espagnols, dans l'amertume de leurs souvenirs, ont gardé à Murât une haine vigoureuse, et l'ont placé, à côté de rsapoléon et de Godoy, dans cette trinité infernale qu'ils apprirent à maudire à leurs petits enfants. Les plus modérés de leurs historiens l'accusent de préméditation avant le 2 mai, de cruauté dans le combat, de férocité dans la répression. E.xagération d'un patriotisme ulcéré. A lui refuser tout sentiment généreux, il reste qu'un motif supérieur, celui de son intérêt, éloignait Murât de la violence : visant la couronne d'Espagne, il avait pour règle de ne point s'aliéner les Espagnols, et tout, dans sa conduite cauteleuse, vacillante, molle, révèle celte pensée. Il ne pouvait vouloir l'émeute du 2 mai, il ne l'a pas voulue. Dans son courrou.x de voir une échauffourée tourner à la révolution, il a été violent, emporté, barbare, comme un homme qui n'est plus maître de soi. Avant son ambition même, un sentiment dominait son cœur: l'obéissance à Napoléon; c'est pour y être fidèle qu'il a été impitoyable Il n'a pas su prévoir le soulèvement; furieux de constater son imprévoyance, il a passé sa colère sur les hommes tombés entre ses mains par le sort des armes. Peut-être prétendait-il, par une répression immédiate et terrible, arrêter sur les lèvres de l'Empereur les sarcasmes, les reproches. En même temps que la nouvelle de l'insurrection, il veut que parvienne à Bayonne l'annonce du châtiment. Et il frappe. C'est un brutal, ce n'est pas un bourreau.
De cette malheureuse journée, la responsabilité pèse sur Napoléon, dont la félonie blessait tout un peuple ; elle rejaillit sur Murât, trop docile et très grossier instrument. Attaqué par
une foule surexcitée, il s'est défendu; là il est fort excusable. Nos soldats, assaillis avec une féroce bravoure, ont répondu avec la violence du courage. Les fusillades, au soir du combat, étaient superflues; le lendemain, elles étaient condamnables. Du dos de Mayo, les Espagnols ont mené pendant six ans la pompe funèbre en de sanglantes représailles. Dans la dignité de regrets qui réparent une injustice, il appartient aux Français d'apporter un hommage aux morts tombés pour le point d honneur. Sans honte et sans fracas, ils déposent leur couronne sur le sépulcre où dorment les victimes de la fureur passagère des deux nations.
C'est au plus loin du thcàlre des événements que se fit sentir la répercussion la plus profonde. A Bavonne, de telles nouvelles émurent jusqu'aux entrailles les intéressés (1). Que le sang ait coulé. Napoléon n'en pouvait prendre grand souci, un soulèvement lui avait toujours semblé une solution désirable, il écrivait à Murât : « Si le peuple vous pousse, il faut le laisser faire (2). » Son premier mot en répondant au récit de la lutte du 2 mai est : « Je suis fort aise de la vigueur que vous avez mise (3i. » Pour lui ce n'était qu'une secousse un peu brusque faisant vaciller davantage la couronne d'Es-
(1) La dépêche de Murât (datée du 2 mai, 7 heures du soir) fut portée à franc étrier et arriva le 5 mai dans l'après-midi. L'Empereur la reçut des mains de M. d'Hannoncourt, capitaine des chasses, son ofticier d'ordonnance. Il faut noter ce détail pour récuser ici les souvenirs de Marbot qui s'attribue à tort cette mission dans un récit fantaisiste.
(2) 29 avril 1808. Recueil Lecesthe.
(3j 5 mai 1808, Correspondance, t. XVII,
pofjne; 11 importait seulement de la saisir au vol avec la main. Il se rendit sur l'heure chez Charles IV après y avoir convoqué les Infants. A la suite du récit emphatique de l'érneute de Madrid, il se laissa aller à une indignation d'autant plus vive qu'elle était factice ; la terreur de ses auditeurs fut son premier succès. Les « Vieux Rois » ne virent qu'une chose : l'Empereur, de qui ils attendaient tout, était irrité, il fallait coûte que coûte apaiser l'Empereur. Ils entendaient rejeter la responsabilité du massacre sur les partisans et même les ordres secrets de Ferdinand, ils s'empressaient de se ranger facilement à une opinion qui écartait d'eux la foudre pour l'amasser sur la tête des amis de leur fils, leurs ennemis. — « Le sang de mes sujets a coulé, criait, très douloureusement ému, Charles IV, et celui des soldats de mon grand ami Napoléon! Tu as eu part à ce saccage! » Et dans son excès le vieillard, appuvé sur son fauteuil, brandissait sa canne. — Prompte, fébrile, animée, Marie-Louise, debout, jetait à Ferdinand les apostrophes qu'elle cherchait les plus acerbes, les plus dures, les plus outrageantes; dans sa fureur, sa bouche lança ce mot déshonorant entre tous : « bâtard! » — Et c'était sa mère!
L'Infant demeurait sans mouvement, sans regard et sans voix. Son embarras le clouait sur son siège, la présence de Napoléon le paralysait; ses courriers, il le savait, étaient interceptés ; jusqu'à quel point l'Empereur avait-il pénétré dans le secret de ses lettres? Par deux fois il venait d'envoyer à Madrid des instructions... contradictoires : par don Juste Ibar Navarro il avait, se sentant à la merci de l'Empereur, recommandé, pour sa sûreté personnelle, le calme et la paix. Puis, ce matin même, 5 mai, répondant au messager de la Junte, Perez de Castro, qui avait pu pénétrer jusqu'à lui, il ordonnait, brûlant ses vaisseaux, de convoquer les Cortès^ dès qu'on pourrait, où l'on pourrait. Don Perez avait-il été
arrêté? La nouvelle du soulèvement à Madrid seraît-olle un piège impérial? — Par quelques mots entrecoupés, il protesta ignorer la révolte qu'on lui apprenait et avoir toujours recommandé la bonne entente avec les Français (1). Cette apathie banale redoubla la fébrilité de la Reine : « Te voilà bien; quand ton père et moi voulions t'adresser des conseils, tu ne répondais que par le silence de la haine. » — Et à elle seule, parlant pour tous, elle reprenait en exclamations virulentes : Perfide, traître, lâche! cœur de tigre! Il voulait déshonorer, assassiner, découronner ses parents! Que l'Empereur le fasse conduire àl'échafaud!
A ces imprécations désordonnées. Napoléon, d'abord muet par volonté, puis par surprise, intervint. Laissant les querelles et les reproches, écœuré de cette scène affreuse il tira la conclusion nette et pratique. A travers les cris tremblants, les exclamations colériques, la parole sérieuse est prononcée : n Si d'ici à minuit vous n'avez pas reconnu votre père pour votre roi légitime, et ne le mandez à Madrid, vous serez traité comme un rebelle. » Et chacun sort de ce salon, soulagé de n'être plus sous le regard d'autrui.
Il faut donc que le prince des Asturies accède à la déchéance de sa maison Le 6 mai il remet entre les mains de Charles IV la déclaration de soumission imposée. Cette couronne que ces malheureux Bourbons s'abandonnent et se reprennent, les Bonapartes la possèdent déjà. On a inscrit sans retard sur le parchemin officielles clauses du traité dont les deux seules conditions sont l'intégrité du royaume et le maintien de la religion catholique. Le prince de la Paix, qui tenait quelque peu la plume, n'a pas manqué de faire stipuler que les pro-
(i.) Un mensonge n'eût peut-être pas coûté à Ferdinand, mais il disait vrai pour son irresponsabilité dans l'aftaire du 2 mai. Ce jour-là la Junte de Madrid devait être encore sous l'impression des conseils de pai.x à toul pri.x que lui avait portés Justo Ii)ar Na\arro arrivé dans la capitale, non sans difliculté, mais à bon port.
priétés » des sujets fidèles » leur seraient rendues. Puis viennent les 11 garanties " : en échange de l'ancien royaume de Charles-Quint, le château de Chambord et son parc, 6 millions de rentes, et 400,000 francs à chacun des Infants. — Cette équivalence était elle-même un leurre : quelque argent parcimonieusement chicané, une prison à Valen^ay, une maison à Marseille représenteront avant la fin de l'année toute la compensation promise. — Enfin, le 10 mai, dans un dernier fraîVe, abdiquaient leurs droits éventuels LL. AA. RR. le prince des Asturies, don Carlos, don Antonio et don « Francisque « comme le nommait cet étrange acte diplomatique. Regardant « le plus gros de la besogne comme fait l'I) », Napoléon s'occupait des détails afin que la « convention » ne fût vraiment pas onéreuse : il autorisait le chambellan Cilleruelo à aller chercher à Madrid la garde-robe des princes et prenait ses mesures pour faire acquitter par le trésor espagnol leurs dépenses à Rayonne (2). A côté de ces lésineries que l'on regrette, ce soldat heureux décrétait que ses victimes auraient en face de l'Europe l'air de goûter tranquillement les plaisirs du monde et viendraient parader aux réceptions de Marrac (3). Ferdinand était de nouveau traité en prince royal et quand il vit la garde sortir à son passage et les tambours battre aux champs, ce lui fut une
(1) LeUre à Talleyrand, 6 mai 1808.
(2) Champagny à La Forest, 8 mai 1808, vol. 674, fol. 244.
(3) « Les prince» Espagnols se trouvaient quelquefois chez l'Impératrice avant 1 heure des entrées pai ticulières ; celles-ci attendaient alors leur départ dans un petit salon qui servait ordinairement à prendre le thé. L'impression de leur manière de saluer et de recevoir les présentations, qui était celle de tous les princes d'anciennes maisons, mise en contraste avec l'horreur de leur position, qu'ils ne paraissaient guère apprécier ni sentir encore dans toute son étendue, est un souvenir qui ne saurait s'effacer. Le roi Charles IV, avec la Reine et leur inséparable don Manuel Godov, n'alsaient guère à Marrnc qu'à l'heure du déjeuner de l'Emjjereur, dont le Pioi l'arrangeait pour en faire son copieux diner. » Comte dl Sesffï, Mémoires, p. 49.
grande joie (1). Ce manque de dignité, en pareille circonstance, et leur facilité apparente à abandonner leur patrie devaient déconsidérer les Bourbons auprès de leurs anciens sujets; le choix intentionnel de prendre Godoy comme intermédiaire officiel faisait rejaillir sur eux son impopularité et le mépris qu'il inspirait (2). Pendant les quelques jours nécessaires pour régler leur départ, une surveillance étroite empêchait toute tentative d'évasion. Un soir que le prince des Asturies traversait à pied la rue qui séparait la demeure de son frère de la sienne, des gendarmes déguisés l'arrêtèrent et l'un d'eux porta la main sur lui. Napoléon blâma ce zèle qui « gâtait tout » . Il brusqua l'éloignement d'une frontière trop rapprochée. Mêlant, avec l'incroyable désinvolture de l'homme qui se sent tout permis, la ruse à la violence et l'ironie à la menace, il jou-ait la comédie avec ses « hôtes » et autour d'eux. Ne prescrivait-il pas au préfet des Basses-Pyrénées d'haranguer Charles IV à sa sortie de Bayonne et de le féliciter! Par fortune ce préfet se trouvait être un homme d'esprit, c'était le marquis de Castellane, le père du futur maréchal; il tourna un petit compliment qui pouvait se résumer ainsi : «Je vous souhaite un bon voyage. » — Et l'excellent monarque le remercia, le priant d'assurer l'Empereur qu'il serait toujours son ami sincère et fidèle allié (3).
Le 12 mai, un assez long convoi, échelonné sur la route de Paris, emmenait donc Charles IV, Marie-Louise, le prince de la Paix et la petite duchesse d'Alcudia, sa fille. A Bordeaux, la première grande ville, les autorités, dans leur bonne foi, rendirent des honneurs royaux à de si grands amis de l'Empe-
(1) Journal du maréchal de Castellane, t. I, p. 19.
(2) La Forest le dit formellement à Ghampagny (18 juin 1808) et il ajoute : « Il ne reste plus qu'à colorier (sic) défavorablement le Traité du prince des Asturies et des Infants » . Vol. 675, f" 122.
(3) Journal du maréchal de Castellane, t. 1, p. 21.
reur. Mais l'heure des apparences était déjà passée. Napoléon trouva mauvais ce faste désormais inutile; il eut soin de régler le diapason de l'enthousiasme et la profondeur des révérences (1). Les Infants furent traités avec plus de sansfaçon ^ le château de Navarre près Évreux, qui leur était promis, ne se trouvait pas en état habitable; l'Empereur s'avisa alors d'un de ces tours dont sa bonne humeur, après une si habile campagne, multiplia les manifestations à cette époque de sa vie. Il contraignit Talleyrand, revêtu de toutes les chamarrures de prince, de grand chambellan, de vicegrand électeur, à endosser la livrée d'aubergiste et la casaque de geôlier. La lettre où il lui donnait cette mission n'a point été insérée dans la Correspondance officielle (2) ; la réponse du prince de Bénévent repose encore dans les cartons des Archives nationales. Ce double motif me porte à les reproduire intégralement ;
Bayonne, 9 mai 1808.
Le prince des Asturies, l'infant don Antonio son oncle, linfant don Carlos son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi à Bordeaux, et seront mardi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au soir. Mon chambellan Tournon s'y rend en poste pour
(1) « Il ne faut faire tirer le canon pour le roi Charles ni à Orléans, ni à Fontainebleau, ni à Conipiègne et encore moins à Paris. Pendant son séjour à Fontainebleau, il occupera les appartements du roi de Hollande. On pourrait le loger à son arrivée à Compiègne dans un des logements destinés aux rois étrangers, sous le prétexte que les grands appartements ne sont pas arrangés. Insensiblement, il prendrait l'habitude de ce logement; et je ne serai point privé du palais où je pourrais aller pour le temps des grandes chasses.
« Il est inutile que les dames qui sont à Fontainebleau, pour recevoir la Reine, y restent, si ce n'est une ou deux, si cela leur convient, car ces genslà ont une manière de vivre si différente de la nôtre, et d'ailleurs la Reine, ne quittant jamais le Roi, ces dames seraient peu auprès d'elle. — Marrac, 16 mai 1808. — ISapolÉo>. » Note pour le maréchal Duroc.
Bibliothèque nationale. Manuscrits, fonds français, n" 6596.
(2) Elle a été publiée par M. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon P'. I, 192.
tout préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge de table et de lit et de la batterie de cuisine. Ils auront huit ou dix personnes de service d'honneur, et autant ou le double de domestiques. Je donne ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur de la gendarmerie à Paris, de s'y rendre et d'organiser le service de la gendarmerie.
Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez un théâtre à Valençay et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sur, cela n'aurait aucun inconvénient puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne fasse aucune fausse démarche; je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche, ou dans quelque château fort; mais, comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis qu'il ne ferait rien sans mon ordre, que tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, alors les affaires d'Espagne auront pris une tournure, et je verrai le parti que je prendrai.
Quant à vous, votre mission est assez honorable : recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang. Huit ou dix jours que vous passerez là avec eux vous mettront au fait de ce qu'ils pensent et m'aideront à décider ce que je dois faire.
Les brigades de gendarmerie seront renforcées, de manière qu'il y ait 40 gendarmes, pour être certain qu'on ne l'enlève pas, et mettre obstacle à sa fuite. Vous causerez avec Fouché, qui enverra des agents dans les environs et parmi ses domestiques. Car ce serait un grand malheur que, de manière ou d'autre, le prince fit quelque fausse démarche. Il faudrait une garde au château. J'ai pensé que la compagnie départementale pourrait fournir un poste.
Par le traité que j'ai fait avec le roi Charles, je me suis engagé à donner à ces princes 400,000 francs par an. Ils ont plus que cela de leurs commanderies; ils auront donc à eux trois, 3 millions.
Si VOUS pensez, pour leur faire honneur, et pour toutes sortes de raisons, avoir besoin d'une compagnie de grenadiers ou de chasseurs de ma garde, vous en causerez avec le général Walther, et vous le ferez partir en poste.
Napoléon.
Que Talleyrand ait senti l'opprobre d'une pareille mission, la finesse de son esprit ne permet pas d'en douter, et le rôle assigné avec tant de dédain à sa femme ne lui échappait pas davantage. Mais il ne dit mot, ainsi que l'avait prévu l'Empereur. Son adresse ironique affecta la plus entière satisfaction :
Presque aussitôt après la lettre de Votre Majesté, les ordres qu'Elle m'a fait adresser par M. le grand maréchal me sont parvenus et la lettre du 9 mai, par laquelle Votre Majesté les confirme en les modifiant. Je répondrai par tous mes soins à la confiance dont elle m'honore. Mme de Talleyrand est partie dès hier au soir pour donner les premiers ordres à Valençay. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toute espèce. Les piùnces y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très^ bien percée, mais où il y a très peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. 11 n'y a point de théâtre, et d'ailleurs il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d'ailleurs assez de jeunesse pour que les princes puissent danser si cela les amuse.
Je préviens l'inspecteur de la gendarmerie de tenir au complet sa brigade de Valençay, l'invitant à avoir quelques postes aux environs et à donner aux gendarmes l'ordre de veiller attentivement, sans en avoir trop l'air (l).
En pénétrant peu à peu dans chaque province espagnole, le bruit des événements du 2 mai est grossi par un perpétuel
(1) 13 mai 1808. AF IV, 1680. Voir : Appendices, XL
écho : sous le soleil du Midi la poudre est sèche, rétincelle tombe et l'incendie flamboie. Les paysans sabrés à Madrid répandent l'alarme dans les environs, le patriotisme répond à leur cri de détresse. Et l'expression du soulèvement héroïque, généreux, fou, irréfléchi, superbe, se trouve tout entier chez l'alcade de Mostolès, qui, à quelques lieues de l'armée française, rassemble les laboureurs de sa bourgade, proteste de sa fidélité à leurs princes et, comme la conséquence la plus simple du monde, au tout-puissant maître de l'Europe, il déclare la guerre, lui, cet alcade!
Que faisait Murât? Il agissait par soubresauts, à son habitude : le soir du 2 mai sa proclamation décrétant la loi martiale portait la terreur dans toutes les maisons ; le lendemain il faisait appel à la concorde; le 6, il atténuait ses rigueurs et, chose plus facile à demander qu'à obtenir, « tirait un voile sur le passé » . Son premier soin avait été de parfaire les ordres de l'Empereur, en envoyant en France les derniers membres de la famille royale. Le 4 mai, il faisait partir la reine d'Étrurie en telle hâte qu'elle laissait son fils alité derrière elle; sa course fut sans repos jusqu'à Somo Sierra; le soir, son frère Francisco la rejoignait, escorté, surveillé parle prince de Monaco, aide de camp du duc de Berg. Au milieu de la nuit on réveilla don Antonio pour l'avertir qu'il fallait aussi se mettre en route. Sa stupidité et son apathie lui adoucirent le choc; il retrouva ses sens pour demander de l'argent : on lui compta 25,000 pesetas dans sa bourse de voyage, et il griffonna pour la Junte une lettre d'adieu, le seul monument littéraire de sa vie politique et la marque ridicule des lacunes de son cœur, de son patriotisme et de son espiit :
SEIGXF.liU G IL
Je porte à la connaissance de la Junte et pour sa gouverne que je suis parti pour Bayonne par ordre du Roi, et j'engage ladite
Junte à continuer le même système tout comme si j'étais au milieu d'elle. Portez-vous bien. Adieu, Messieurs, jusqu'à la vallée de Josapliat
Antonio Pascual.
Le terrain ainsi débarrassé de tout représentant des Bourbons, Murât put facilement déclarer à la Junte qu'il devenait son président. Déjà il était lieutenantdu royaume par la grâce de Charles IV, lui octroyer pour la forme ce qu'il poosédait si pleinement dans le fond était sage; toutefois le commandement des troupes espagnoles parut un sacrifice exorbitant à l'honneur national, et dans la séance de nuit tenue au palais, le général O'Farrill s'éleva contre cette dernière abdication; Gaballero en conseilla la concession prudente, et son avis l'emporta. Murât était le maître officiel de l'Espagne; ses espérances prenaient un corps. Charles IV et les pouvoirs publics Ivii confiaient : l'un, le sceptre; les autres, le glaive. La couronne, bien certainement, compléterait la parure des attributs royaux. Ainsi songeait-il sous les lambris dorés du Palacio Real où. il couchait pour la première fois avec une joie d'enfant. 11 venait d'écrire à l'Empereur : «C'est une démarche politique qui ne laissera plus d'espoir à personne sur le retour des Bourbons, c'est une prise d e possession pour un prince de votre dynastie. » Sa pensée secrète perce dans ces lignes de triomphe : le « prince de la dynastie » , il sait bien quel il est.
On m'élit roi, mon peuple m'aime,
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant.
Dormez, Monseigneur, dormez longtemps cette nuit royale l'aurore emportera vos songes et le jour vous réveillera de votre beau rêve.
Napoléon « brûlait " facilement les hommes sacrifiés à son service. A supposer que sa pensée eût mis Murât sur la liste des « prétendants », sa volonté l'en efface, et comme le
canon de la Bastille avait tué le mari de la Grande Mademoi selle, les fusillades du Prado firent voler en éclats la couronne du grand-duc de Berg. Le 5 au matin, l'estafette de France apportait une lettre de l'Empereur : « Je destine le roi de Naples à régner à Madrid ! »
S'il fallait une compensation, Napoléon, d'ailleurs, l'offrait splendide : Naples, la Sicile, tout le sud de l'Italie, six millions de sujets. Murât ne voulut rien voir de tout cela. Et par une ironie du sort, par une revanche de la Providence, la lettre qui lui portait ce coup funeste était datée du 2 mai. Ainsi, au jour où il écrasait la résistance, où il risquait plus que sa personne, sa popularité, à l'heure même où il se mettait énergiquement en possession de sa capitale, le maître disposait de sa propre conquête pour en faire le cadeau à qui n'avait même pas d'enjeu à la partie.
Malgré tout, il était fin, la défense de ses intérêts lui donnait même de la ruse, il fit bonne contenance, n'estimant pas tout perdu. Maître réel de la Junte par sa présidence et par son armée, il la ferait parler pour lui. Vis-à-vis de Napoléon, il garderait le silence sur Naples, en même temps qu'il lui démontrerait pour Madrid le danger d'une autre candidature que la sienne. Il va donc accuser réception de la lettre impériale, mais avec quelle adresse!
" Ainsi voilà Votre Majesté absolument souveraine de l'Espagne, puisque votre Lieutenant en a l'autorité... Cette mesure équivaut certainement à une prise de possession pour le prince que Votre Majesté voudra nommer. » Et, en incidente, cette phrase à double tranchant : «Je vais travailler d'avance à concilier les cœurs au nouveau roi..., " dont, au bout de sa plume, le nom reste en blanc. Alors, fort d'une position d'attente, se donnant le rôle de l'homme nécessaire, il se retourne vers les Espagnols et fait désigner une commission qui statuera sur les abdications de Charles et de
Ferdinand. Excellent moyen pour gagner du temps; le patriotisme saura bien trouver des procédures pour chicaner les textes et des subtilités pour éluder les conventions.
Pendant cinq jours (du 9 au 13 mai) au palais, où il fait (i régner l'étiquette des Tuileries •, il organise des réceptions ; toutes les autorités militaires, civiles, ecclésiastiques, lui sont présentées par le grand maître de la Cour, comme au temps des Bourbons. Le corps diplomatique vient à son tour; le Lieutenant impérial accepte ses hommages. Cet encens l'enivre, être logé au château l'enchante, jouer au souverain le ravit; il trouve que le service est fait, par les domestiques de la Cour, « avec une grâce » tout à fait délicieuse, et il l'écrit à Napoléon.
11 faut cependant aborder la question épineuse; il redouble de satisfaction affectée, de réticences, de faux empressement : « Je craindrais d'avoir un peu reculé mon affaire en cherchant à vous faire demander le roi Joseph pour régner en Espagne 51 la présidence qui m'a été donnée n'était pas plus que suffisante... Je leur ai fait entendre que, sous aucun rapport, je ne pouvais être venu dans ce pavs-ci pour moi... » Mais il doit la vérité à l'Empereur : O'Farrill, Caballero, tous les Espagnols, « qui avaient cru jusque-là travailler devant leur roi futur, deviennent froids et indifférents » (I).
On ne paye pas Napoléon en une pareille monnaie; il entend recevoir du Conseil de Castille une demande pour accorder son frère; il l'attend « avec impatience » ; et, le 14 mai, il fait remarquer à Murât que voici plusieurs fois qu'il répète la chose.
Reculer devenait dangereux. Brusquement, le ton change : « D'après l'autorisation (!j que Votre Majesté m'en avait donnée, j'ai cru devoir insinuer (!!) que c'était le roi de
(1) 7 mai 1808.
Naples qui devait être roi, et cette nouvelle a été reçue de tout le monde avec transport. » A la vérité, le Conseil de Castille n'y mettait pas cette exubérance. Il avait accepté, déjà avec beaucoup de peine, la protestation de Charles IV et la renonciation de Ferdinand, mais substituer de toutes pièces une dynastie étrangère à la dynastie nationale, quel Espagnol s'y résoudrait, plus encore, qui oserait bien le solliciter? Partagés entre leur fidélité et leurs alarmes, les conseillers s'efforçaient de gagner du temps, sentant le poids de la responsabilité de leur compagnie, le premier des tribunaux de la nation, le dernier des corps de l'État possédant une autorité légitime.
La situation ne prétait que trop à l'équivoque : tout paraissait sujet à suspicion, à doute; Charles IV avait-il été sincère? Ferdinand avait-il été libre? Quelles conventions avaient-ils stipulées avec Napoléon? Tous les Infants avaient-ils renoncé au trône? Le roi Charles était-il souverain véritable le jour où il nommait Murât lieutenant du royaume? Les ordres donnés par Ferdinand VII à l'heure de son départ valaient-ils encore? Qui croire de tous ces messagers qui arrivaient de Bavonne : don Justo Ibar Navarro, conseillant le bon accord avec les Français, au nom du prince tombé en leur puissance? Ou Ferez de Castro, chef de la secrétairerie d'Eiat, qui, parti pour chercher des instructions, revenait avec l'ordre secret, mais précis, de convoquer n'importe où, n'importe comment, des Cortèsl Ces instructions, datées du 5 mai, la veille du jour où Ferdinand avait, dit-on, lui-nume abdiqué, étaient-elles authentiques? Étaient-elles surtout exécutables?
Après une délibération de deux jours, Murât arracha la promesse d'une demande directe, mais en termes bien ambigus. (I Dans la supposition qu'il existe un traité rendant l'Empereur des Français maître de disposer du trône d'Es-
LE DEUX xMAI 219
pagne en faveur d'un des princes de la famille impériale..., sans entendre par là approuver ni improuver le droit des Infants... » La rédaction même de cette lettre fut reculée, les termes modifiés, les signatures refusées. Napoléon se passa de la demande du Conseil de Castille, affectant de se contenter de la démarche de la Junte et d'une députation de la ville de Madrid. Ainsi devait se terminer cette résistance de procédure, ce combat bureaucratique, cancilleresco, selon le mot pittoresque et juste d'un historien espagnol.
Pour atteindre le résultat, Napoléon ne s'obstinait pas sur la forme; mais on sait qu'il était l'homme de la précision : on le retrouve ici tout entier. Sa correspondance est incessante; les courriers partent chaque jour, presque d'heure en heure. Dans la seule journée du 11 mai, — où il est vrai qu'il expédia dix-huit missives importantes, — il envoie quatre lettres à Murât, pour sa part. Cette activité n'est pas de la fébrilité. « Vous le savez, je ne me presse en rien. Dans les affaires de cette nature, c'est le grand art de savoir attendre. » Il attendait donc la Fortune, mais pas en dorm-ant. De sa a conquête » , il voulait se servir sans retard, et prétendait bien en tirer pied ou aile. Comptant peu sur l'armée espagnole, il faisait fond sur les débris de la marine; il estimait qu'elle pouvait encore lui fournir vingt-huit vaisseaux, « peu de chose )> , mais utiles néanmoins à la « cause commune >• ; et il destinait, ses escadres à une diversion en Amérique pour conserver les colonies. Il voulait tout connaître, embarrassant fort l'ignorance de Murât et l'indolence des bureaux de Madrid. Défiance patriotique, nonchalance traditionnelle, les ministres espagnols opposaient au Grand-Duc une inertie malveillante qui impatientait l'Empereur. Quand il s'était agi d'avoir les contrôles de la flotte, n'avait-on pas remis gravement à Murât V Almanach de l'année! C'était là es documents officiels demandés.
Napoléon prenait ce qu'on ne lui donnait pas : les informations comme les provinces; il envoya des gens d'expérience pour débrouiller le chaos des archives. Le général Belliard au ministère de la guerre, l'auditeur Fréville dans les chancelleries devaient vérifier les ressources et en dresser l'état. La Forest fut chargé d'étudier les moyens financiers et de recueillir les diamants de la couronne, d'en vendre pour quatre millions, d'en verser le produit dans le Trésor vide de Madrid, et de racheter pour la France ce qui avait été volé à Pans, au commencement de la Révolution.
Napoléon n'ignorait pas comment le ministère Girondin, dans la semaine qui suivit les massacres de Septembre, avait dévalisé le garde-meubles de la place Louis XV (1), et qu'à la suite du pillage certaines pièces du trésor étaient passées en Espagne, comme le Sancy (2); et il spécifiait qu'on le lui renvoyât.
Tl avait d'abord émis la prétention, revendiqué le « droit «, peut-être un peu contestable, de reprendre ces diamants à cause de leur origine (3); il eut l'idée plus heureuse d'y mettre un « prix équitable » et dans une forme très digne, « n'achetant pas des diamants pour avoir des diamants » , déclara renon-
(1) Dans les nuits du 11 et du 13 septembre 1792, Danton aurait envov5 Sei(;ent et Panis enlever les trésors de la couronne, où ils laissèrent 500,000 francs sur 30 millions. — D'ALLO^vlI.LE, Mémoires, t. III, p. 95; — Pages, Valmy, p. 36. — Mémorial de Sainte-Hélène.
(2) Cette pierre célèbre en forme de poire presque ronde, portée en pendeloque, avait été achetée à des marchands juifs par ISicolas de Sancy en 1593, il la vendit au roi Jacques d'Angleterre, elle passa au duc d'Epernon, à Mazarin qui la légua à Louis XIV. On la retrouve en 1S28 dans la faniiile de Godoy, le conUo Demidoff l'acquiert, et, en 1860 la cède à un Rajah de» Indes, où elle retrouve sans doute son pays d'origine. — Bapst, Histoire des joyaux de la couronne de France.
(3) Lettre du 28 mai, Correspondance, t. XVIL
ccr à toute acquisition qui ne porterait pas sur les anciens joyaux de la couronne de France (1).
En présence du marquis de Mos, grand maître de la maison de Charles IV, La Forest se fit donc représenter les inventaires, ouvrir les armoires. La déception fut profonde. On trouva une grosse perle, la « fameuse pérégrina w ; un brillant plein de feux à la lumière, mais de couleur d'acier; un collier de 238 perles « entre le moyen et le parfait » ; des diamants roses sans teinte, des diamants bleus assez plats; des parures mesquines, à la monture démodée (2). Les experts n'estimaient pas ces richesses à plus de quatre millions (3). Et cependant les Bourbons d'Espagne passaient pour posséder des merveilles. L'aveu des employés fit savoir que Charles IV avait une cassette qui le suivait partout; la Reine en avait cinq; le prince de la Paix possédait aussi une très riche collection, dès longtemps mise en lieu sûr. Il ne semble pas qu'on ait jamais osé poursuivre l'investigation dans les bagages de Charles IV ni de Marie-Louise, dont la valeur des écrins fut reconnue plus tard d'environ six millions. On estima « qu'entre la révolution d'Aranjuez et le départ pour Bayonne il y avait à éclaircir quelques particularités " , et l'on admit « la possibilité de certaines infidélités » . Il y eut certainement des gens qui s'avisèrent de soupçonner le grand duc de Berg de n'avoir pas résisté à la tentation : il avait accepté de Godoy plusieurs beaux tableaux, notamment V Éducation de t Amour du Corrège (4), il aurait pu recevoir des présents moins volumineux mais plus précieux. Murât s'en défendit toujours avec chaleur; et aux jours les plus tragi-
(1) Champagny à La Forest. 17 juin 1808, vol. 675, fol. 110.
(2) Lettre conlidentielle de La Forest à Champagny, 13 juin 1808, vol. GTj, fol. 83, 85.
(3) L'état porte 10,640,779 réau.x, vol. 687, fol. 90.
(4) ■' Note sur les objets de prix qui étaient accumulés chez M. le prince de la Paix ». Madrid, 5 janvier 1812, vol. 688, fol. 14 et 15.
ques de son existence, détrôné, exilé, poursuivi, quand sa vie même est enjeu, il gardera encore la préoccupation spéciale de se disculper sur ce point, rappelant qu'il n'avait même pas eu la possibilité d'acheter, à deniers comptants, un collier de quelque valeur pour la princesse Caroline.
En 1808, l'affaire fut oubliée au milieu de la confusion du mois de juillet, quand il fallut en hâte s'enfuir de Madrid. Trois ans après l'Empereur ordonna des recherches en France, à Naples, en Espagne, on questionna les bijoutiers, les domestiques, les concierges du Palais. L'interrogatoire de tous ces subalternes n'amena pas d'éclaircissements, et comme l'avait dit La Forest, avec une douce ironie : « Il ne resta de diamants au roi Joseph que ceux qu'il avait apportés. »
Mieux que de l'éclat de ces pierreries Napoléon voulait entourer le trône de son frère d'une auréole morale. Il le présenterait à l'Espagne dans le prestige d'un réformateur, offrant, en don de joyeux avènement, à ce pays penchant vers la ruine, une organisation politique achevée'.
Suivant l'utopie des hommes de 89, qui prennent le citoyen idéal et lui jettent sur les épaules un vêtement conventionnel, sans tenir compte de sa taille, de sa force ou de ses infirmités, il préparait pour l'Espagnol une Constitution calquée sur celle du Français. Il convoquait à Bayonne une assemblée de notables pour remparer la dynastie nouvelle d'une apparence d'acquiescement national. Ces vastes conceptions ne lui laissaient pas oublier les détails; il ne serait pas luimême s'il ne passait pas du colossal au minutieux; nous le retrouvons bien tout entier dans sa lettre du 19 mai : entre deux paragraphes sur le Conseil de Castille et l'introduction du Code civil, il recommande d'aérer les tentes du camp français à Madrid, en tendant les toiles d'u.ie
manière horizontale et en faisant fréquemment arroser le sol . par des hommes de corvée!
Il n'était peut-être pas inutile de descendre avec Mural dans les infiniment petits; ses maladresses étaient fréquentes; presque toutes ses demandes portaient à côté. Que voyonsnous dans ses lettres? Le souci des bagatelles et des hochets : la nomination de Fréville comme maître des requêtes, afin « qu'il ait un habit » ; le grand aigle pour Belliard; des croix de Charles III pour son état-major; la Légion d'honneur pour des Espagnols; le ruban rouge à son neveu le prince de Hohenzollern et l'étoile des braves à Janvier, son secrétaire des commandements, car ^ rien ne serait plus agréable à la princesse Caroline » . — Puis des niaiseries : à Napoléon qui exige des rapports, il expédie «un grand fatras de papier, persuadé que Sa Majesté fera mieux que lui le travail " . Il ne fait pas parvenir les délibérations du Conseil de Castille « pour épargner à l'Empereur la peine de lire des expressions peu dignes » . — Ensuite, des choses graves : il envoie à Séville les deux régiments suisses, ce qui donne à la résistance un noyau militaire; il retire le prudent édit de Philippe V, interdisant le port des armes aux Catalans, et voici une province frémissante qui use et abuse de la permission pour organiser le soulèvement ; il licencie les gardes du corps, ce qui les irrite, et il les renvoie dans leurs foyers avec une solde, ce qui propage l'esprit de résistance et fournit des chefs aux insurgés. Absolument berné par le Conseil de Castille, il attend ses moyens dilatoires, et espère toujours un acte d'adhésion qui ne vient pas. Il donne de sa hauteur de vues et de sa position la mesure pitoyable en écrivant : a Tant que les troupes espagnoles n'oseront tirer sur le peuple, on ne peut répondre de rien! »
On devine le ton des réponses de Napoléon : il lui reproche «une confiance d'enfant» . Le Grand-Duc ne sait pas trouver
d'argent : son ministre des finances « est un sot » . — Pourquoi des gardes du corps près de lui? « Ils vous assassineront ; renvoyez-les à TEscurial. » — Pourquoi mêler des bataillons espagnols aux régiments suisses? Ils leur donneront un mauvais esprit. — Pourquoi ne pas fortifier le Palais-Royal, l'Arsenal, le Retira? « Vos troupes se laisseront égorger. » — A ces reproches, Murât prend peur; il confesse que son optimisme vient de son désir d'envoyer de bonnes nouvelles, il est tout prêt à en faire parvenir de mauvaises, si cela peut plaire à l'Empereur. « Si j'ai mis tant d'empressement à annoncer à Votre Majesté que la tranquillité n'avait pas été troublée dans les différentes provinces, c'était pour calmer les inquiétudes que j'avais cru apercevoir chez Votre Majesté. Si j'avais pu reconnaître dans vos dépêches des intentions contraires, rien n'était plus facile que de m'v conformer. »
Au fond, il est plus sincère qu'il ne le prétend; son esprit, d'accord avec son courage, le porte à ne rien redouter; une bonne charge de dragons, sabre au clair, voilà pour tout pacifier : « Les coups de canon du 2 mai assureront le pavillon de la dynastie nouvelle. » On pense rêver quand on lit de semblables dépêches et la confiance de ce héros naïf finit par désarmer. L'Empereur ayant rerais une tâche si délicate aux mains d'un soldat maladroit, voulait chez son représentant diplomatique un rôle plus déluré. Sur son ordre, Champagny rappelait à La Forest qu'il était là-bas pour « soutenir )) Murât, non pour le » flagorner » , « servir de contrepoids, non coopérer à faire des sottises » . Champagny, à l'aise vis-à-vis d'un subordonné, lui adressait une mercuriale qui passait par-dessus sa tête. Nous avons le texte chiffré de cette dépêche, révélatrice sur le rôle de tous ces personnages.
Il était grand temps d'aviser, car les nuages amoncelés sur l'horizon nHaient crever en tempête. Après avoir sonné la cloche d'alarme, Madrid retrouvait une apparence de repos,
les boutiques se rouvraient, les offices reprenaient dans les églises; mais, calme de surface, tranquillité d'aspect, il suffisait d'un cheval pour ameuter toute la capitale : le dimanche 15 mai, un cavalier est jeté à bas de sa monture qui s'emporte; les belles promeneuses du Prado poussent des cris, la foule s'enfuit, porte l'émoi, les fenêtres se ferment, chacun se barricade, les postes prennent les armes, on bat la générale. " Incident d'autant plus fâcheux que c'était la première fois, depuis les événements du 2 mai, que les Madrilènes s'étaient hasardés de paraître dans la promenade publique avec autant de concours. »
Car le 15 mai — ce qu'ignorait Murât — était la fête du patron de Madrid, la romeria de San Isidro, où toute la population se porte à l'ermitage du saint laboureur, dans les prairies du Manzanarès. On volt comment cette réjouissance patriotique et religieuse fut troublée par la circonstance la plus puérile. C'était jouer de malheur.
Chacun souffrait d'une situation aussi tendue; la misère atteignait tout le monde, les habitants partaient, les vivres n'arrivaient pas. Si les caisses du Trésor n'avaient plus que 400,000 livres dont il fallait donner la moitié au payeur impérial comme remboursement de « l'avance » faite au prince des Asturies, nos officiers aussi étaient réduits à la portion congrue, et ceci sans figure, car l'état-major de la garde vivait de pain et de lard. Tout crédit avait disparu; l'heure n'était pas à acheter des bijou.x; les diamants de la couronne ne trouvaient pas d'acquéreurs; quelques banquiers amenés au palais promettaient avec plus de générosité que d'empressement une avance de 20 millions à 6 ou 7 pour 100. Napoléon, bien que son principe fût qu'un pays occupé, allié ou ennemi, devait nourrir son monde, craignait que cette pénurie ne dissuadât pas assez son beau-frère de quelque « prélèvement » personnel; il se souvenait des
cadeaux reçus et des présents offerts en Italie ; prendre une couronne, oui; des meubles, fi donc! «Je vous recommande de pousser la délicatesse jusqu'au scrupule : il ne faut rien distraire de ce pays-là, ni chevaux, ni autre chose; enfin, ne pas avoir Tair d'être venu pour le gruger. »
Ce sont là jeux de prince :
On respecte un moulin, on vole une province.
Mural n'avait plus le loisir d'écouter d'autre voix que le bruit sinistre qui lui arrivait des quatre coins de la péninsule. Les désertions de la capitale lui ouvraient lentement les yeux; il avait d'abord mal compris ces départs furtifs; il chercha à en plaisanter : « Le quartier des gardes du corps est rempli de femmes éplorées;... les officiers de Votre Majesté se proposent de les consoler. » Mais il fallut bien se rendre à l'évidence. Dans le seul mois de mai, 900 hommes avaient disparu; le jour même où Murât, en maugréant, envoyait cette nouvelle, 200 gardes wallonnes manquaient en plus à l'appel du soir. Le lendemain, le régiment des dragons de Lusitanie désertait en entier, allant fournir une cavalerie aux patriotes insurgés; il ne restait plus à Madrid que les cadres. A Alcala, les sapeurs du génie avaient été plus persuasifs : ils emmenaient avec eux leurs officiers, la caisse et le drapeau du régiment.
C était trop pour la santé ébranlée du grand-duc de Berg : le trône d'Espagne perdu, le mécontentement de l'Empereur gagné, la pénurie des finances, la désertion de l'armée, le soulèvement du peuple, une chaleur torride, une tension d'esprit constante : il tomba malade, la fièvre se déclara. L'arrivée (29 mai) du général Lebrun, venu de Bayonne, porteur d'un projet de constitution et d'une proclamation impériale, augmenta sa nervosité et son trouble. Il se conforma aux prescriptions minutieuses détaillées par Napoléon : ne
montrer le projet qu'à cinq membres choisis du Conseil de Castille, n'en laisser prendre aucune copie. Mais il ne put atteindre celte célérité mathénialique que lui traçait l'Empereur : « Vous recevrez le statut le 2G, vous le faites examiner le 27; le 28 mai, vous me 1« renvoyez. » Le Conseil de Castille, à son habitude, se déclara incompétent; Murât, à son habitude aussi, fit des menaces, et la pièce fut enregistrée (31 mai) Il ne pouvait advenir rien de bien décisif d'un acte quasi secret sur un projet embryonnaire. La proclamation, destinée à une grande publicité, ne donna pas de résultat meilleur. Mais, en vérité, qu'attendre d'un morceau déclamatoire, si emphatique qu'on le voudrait attribuer à un scribe et qu'on n'y peut reconnaître le style concis, sec et nerveux de Napoléon?
K Espagnols, après une longue agonie, votre nation périssait. J'ai vu vos maux, je vais y porter remède. Je veux acquérir des titres éternels à l'amour et à la reconnaissance de votre postérité. Votre monarchie est vieille, ma mission est de la rajeunir... Je placerai votre glorieuse couronne sur la tête d'un autre moi-même... Souvenez-vous de ce qu'ont été vos pères, voyez ce que vous êtes devenus... Soyez pleins d'espérance et de confiance dans les circonstances actuelles, carje veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : // est le régénérateur de notre patrie! » Pouvait-on être plus sonore et plus maladroit? L'Espagne avait répondu par avance.
Le courrier portant les premières nouvelles du 2 mai provoqua dans les moindres bourgades un mouvement à ce point sincère, que les circonstances spontanées en sont identiques.
Carthagène, le 24 mai, proclame la résistance, à l'annonce des abdications. Sa voisine, Murcie, l'imite; Valence, en retard d'une journée, regagne le temps perdu par la violence
de la commotion. Toute cett" rive verdoyante que baif^ne le flot d'azur de la Méditerranée est en feu. Le même vent de flammes balaye, au nord, les froides terrasses de la Galice, le sol raboteux des Asturies. Oviedo résume l'histoire de ces jours sanglants : le tocsin, la foule palpitante, les moines ' qui prêchent, les magistrats débordés, la populace et les grands d'Espagne réunis pêle-mêle dans une junte formée dans la rue, la guerre à la France, l'alliance avec l'Angleterre, le serment d'Annibal. Les traîtres sont voués à la mort, toute parole calme est une trahison. Chaque ville a son soulèvement, son accès de folie, son assassinat. La cause de la fidélité est déshonorée par le meurtre; une rage imbécile anime l'Espagnol contre l'Espagnol. Les meilleurs : Solano, Tru.xillo, Filangieri, del Aguila, Saavedra, de la Torre, sont frappés à Cadix, à Grenade, à la Corogne, à Séville, à Badajoz; Ciudad Rodrigo, Jaën, Malaga, égorgent leurs gouverneurs. L'élan de la révolte a été' donné par le clergé ; de lui encore vient l'effort de l'apaisement, souvent trop tard. Séville s'arroge le droit d'être le centre de la résistance et dresse l'étendard national contre les couleurs étrangères qui flottent à Madrid.
Celui qui portait notre drapeau ne le soutenait plus que d'une main débile; la santé de Murât allait de mal en pis. Il avait dû quitter le palais et chercher dans les jardins de la Floride le calme et l'ombre. Ce ne fut pas assez; la fièvre prenait un caractère inquiétant; il voulut, contre une chaleur étouffante, respirer un air plus léger; on le porta dans la villa du duc de l'Infantado, sur les hauteurs de Ghamarlin, retraite entourée de bois, où les vents rafraîchis de la sierra entretenaient une atmosphère moins embrasée. Le peuple crut à la punition divine : le mitrailleur du dos de mayo était frappé par le Ciel; d'aucuns parlaient d'empoisonnement, d autres de folie : le malade le savait, s'en irritait davantage.
Il avait eu la volonté de rentrer à Madrid pour faire voir qu'il n'avait ' nlle envie de mourir; un accès nouveau le brisa. A la vérité, la douleur qui le rongeait s'augmentait de son exaltation, il se réveillait d'une prostration effrayante pour s'emporter contre les événements. Il apprend que Ségovie est en révolte : « Qu'on brûle Ségovie! » Les troupes rencontrent de la résistance : « Qu'on pende les mutins!» Il y a émeute à Badajoz, il fait écrire à Kellermann de « tomber » sur les habitants ; il est ravi » qu'on l'ait mis à même de frapper un grand coup » . Ces emportements de furieux doivent être imputés à la fièvre.
Napoléon aussi était agité, néanmoins avec plus d'empire sur lui-même; il prenait assez gaillardement la maladie de son beau-frère, lui conseillant d'user « d'émétique » ; et, sans attendre la réponse : «J'espère que vous êtes débouta l'heure qu'il est; jamais les circonstances n'ont rendu cela si nécessaire. » Murât le pensait aussi, mais il était toi rassé. De loin, de haut, l'Empereur organisait la conquête : appelant le contingent polonais, formant des régiments provisoires; il veut avoir à Bayonne, sous sa main, une réserve de -4 à 5,000 hommes de vieilles troupes; il fait partir en poste deux bataillons de la garde de Paris, en ayant soin qu'ils exécutent à pied la première étape pour ne pas donner l'éveil aux Parisiens. Il s'inquiète de l'opinion de l'Europe, de celle du Tsar en particulier; il lui écrit afin de bien accentuer « qu'il ne garde rien pour lui » et que bientôt, tant ces affaires sont peu inquiétantes, ils auront une entrevue suivant leur ancienne promesse et leur mutuel désir.
Cependant, il multiplie les ordres à ses ministres de la guerre et de la marine; il dispose, pour aller rejoindre l'amiral Rosilly bloqué à Cadix, le corps de Dupont en échelons, la pointe en Andalousie, le soutien à Tolède, la troisième ligne en réserve à l'Escurial. Le maréchal Moncey
surveille Valence et sa hiierta ; Bessières fera la police des pays Basques aux Asturies, de la Navarre à la vieille Gastille. Les garnisons de Pampelune, de Burgos, sont renforcées; une colonne marche sur Saragosse qui est en armes. Il débrouille le chaos des flottes espagnoles et leur trace la voie jusqu'en Amérique; ses bateaux légers iront porter l'heureuse nouvelle de la «rénovation i^ de la métropole; ses navires, réparés au Ferrol et à Carthagène, partiront affermir la fidélité des colonies. Autre avantage : les marins espagnols seront éloignés comme les fantassins sont dispersés; le corps de Solano coupé en trois tronçons : Séville, le camp de Saint-Roch, le Portugal; les troupes du Midi envoyées aux présides d'Afrique et aux Baléares. Il comprend que le clergé espagnol détient la plus grande force morale du pays et il veut s'en servir; il écrit de sa main à l'archevêque de Tolède, il sollicite de l'archevêque de Burgos un mandement pacifique; il recommande au maréchal Bessières d'envoyer en avant de ses troupes, à mi-chemin de Santander — éclaireurs d'un nouveau genre — deux ou trois bons prêtres pour faire connaître aux habitants combien est grr.nd leur aveuglement d'avoir des intelligences avec les Anglais, des hérétiques!
Il fait bien de tout ordonner lui-même, il ne faut pas compter sur Murât; ses forces diminuent, une sombre mélancolie l'étreint, sa fièvre est devenue du délire; une obsession l'oppresse : il veut partir! D'une écriture tremblée, presque illisible il envoie à l'Empereur quelques rares billets, c'est pour solliciter son retour. A sa correspondance interrompue, nous pouvons suppléer par les dépêches de La Forest; elles confirment cet état fébrile, a Le prince se croit en danger; il déplore son malheur de mourir loin de son auguste épouse et des princes, ses enfants. Lui parle-t-on, pour le distraire, du royaume de Naples, il déplore la fatalité
de vivre loin de S. M. 1 Empereur. Les affaires du gouvernement l'importunent, et il ne veut point qu'on l'en entretienne; il n'ouvre l'oreille qu'aux rapports militaires (1). » — " Aujourd hui, la tête appuyée sur les deux mains, n'ayant plus qu'une idée fixe, ne parlant que de fuir une atmosphère qui le tue, dégoûté de tout aliment, accusant ceux qui le retiennent de vouloir sa mort. On est réduit à le tromper pour cinq ou six jours encore ; on lui fait voir des préparatifs, on l'entretiendra des mesures prises sur la route pour son escorte et ses couchées ; il est convenu avec ses médecins que l'on entrera désormais dans son sens pour ne pas irriter davantage son imagination « .
Napoléon envoya Savary; c'était poursuivre une étrange erreur : Savary, si mêlé à l'enlèvement de leurs princes, était particulièrement odieux aux Espagnols. Ces deux choix successifs : Murât, Savary, dénotent la volonté de l'Empereur de n'avoir que des sous-ordres obéissants. Le futur duc de Rovigo fut effrayé de l'état du nouveau roi de Naples ; il ne cacha pas son impression alarmée : « Il n'a pu ni me parler ni me reconnaître; il était presque au plus mal. J'y suis retrourné cette après-midi; il était dans la même crise; il n'y a pas beaucoup de différence de l'état de mort à celui dans lequel il se trouve (2). » Prenant la succession du lieutenant du royaume, Savary en accentua l'omnipotence, la morgue, la brutalité; il se complut avec maladresse dans un poste de parvenu, exigeant des honneurs rovaux. La présence de Murât lui était importune, il hâta bien volontiers son départ; il reçut tous ses pouvoirs, lui envoya La Forest pour assurer les préparatifs, et le 29 juin le grand enfant malade sortait de Chamartin, reprenant à petites journées la route de France, porté en litière comme un moribond;
(1) La Forest à Champagny, 8 juin 1808, 23 juin 1808.
(2) Savary à l'Empereur, 22 ^uin 18U8, AF IV, 1606.
une escorte de dragons conservait à peine à son convoi d'hôpital l'aspect militaire qui convenait à un soldat comme lui.
Il atteignait Bayonne le 7 juillet. Le voyage ne lui avait pas été nuisible, son dépit seul était accru. Il descendit sur les bords de la Nive, à la propriété de la Lauga où déjà résidait la « reine » Caroline. Pendant les trois journées de son séjour, son impérial beau-frère le vint visiter; leur mauvaise humeur parut réciproque; Murât éprouvait une déception qu'il ne put pas dissimuler; sa femme, intelligente, adroite et satisfaite, sut adoucir ces heurts malencontreux et afin de tout prévoir fit partir son mari pour Barèges, où la réflexion, plus que les eaux, sans doute, obtinrent la détente de son esprit. Sa mobilité l'amena promptement à se complaire dans les hochets de sa dignité nouvelle. Déjà, il était moins S duit par les splendeurs de la succession de Charles-Quint, quand, à la fin d'août, il se croisa à Lyon avec Miot de Melito, voyageant en sens inverse : de Naples à Madrid. Ils échangèrent leurs impressions sur les pays qu'ils quittaient, sur ceux qu'ils allaient voir, et le ministre du roi Joseph reçut du roi Joachim des confidences pessimistes au sujet de ce royaume d'Espagne qui, si peu de jours auparavant, tout comme le vent à travers la montagne, l'avait rendu fou