AF IV
détaillé, mentionnèrent les observations présentées. L'Empereur ordonna des modifications importantes. On consulta d'Azanza et d'Urquijo, à Rayonne même; puis, les premiers notables étant arrivés, on les réunit en une commission préparatoire dont les observations donnèrent lieu à de nouveaux, changements.
Ces précautions, prises pour donner au projet de statut le caractère le plus propre aux habitudes, aux mœurs, aux opinions de l'Espagne, avaient eu aussi pour objet d'éviter des discussions pénibles sur des points que des observations presque confidentielles pouvaient déterminer à écarter. Le projet était donc déjà parvenu à un certain degré de maturité lorsque la Junte s'est ouverte. On l'a fait imprimer et il a été distribué à tous les membres qui ont été invités à donner leur opinion par écrit sans préjudice de la discussion dans l'Assemblée. Les opinions, soit écrites, soit verbales, ont été recueillies par une commission qui a fait un relevé exact et détaillé de toutes les observations. Ce relevé ayant été mis sous les yeux de S. M. a donné encore lieu à des changements importants. Mais alors S. M. a dû croire que le projet se rapprochait le plus possible des véritables besoins de l'Espagne et des vœux de ses représentants. Elle a revêtu de sa signature la pièce ci-jointe.
Viciée dans son principe, disparate dans sa forme, la Constitution, excellente sur le papier, fut nulle dans ses conséquences. De l'autre côté des Pyrénées elle ne reçut de publicité que dans l'officieuse Gazette de Madrid; il est superflu d'ajouter qu^elle n'eut jamais d'application, sur les neuf dixièmes parties du territoire elle demeura encore moins méconnue qu'inconnue; sous la protection de nos baïonnettes, çà et là et pour quelques jours, on la tint pour mise en vigueur, mais on cherche en vain derrière elle un résultat économique ou une conséquence sociale; elle n'a pas eu le pouvoir d'abroger une loi, ni la possibilité d'affaiblir une coutume. La trace la moins éphémère qu'elle ait sans doute laissée est la médaille que d'Azanza proposa de
frapper pour garder le souvenir des séances de l'Assemblée de Baronne.
Quand les articles furent rédigés, une proclamation solennelle convia tous les Espagnols à la concorde et à l'espérance; puis, le 7 juillet, Joseph en grand apparat se présenta pour donner et recevoir les serments : lui, d'être fidèle à la Constitution; les députés, d'être fidèles au Roi; le tout entre les mains de l'archevêque de Burgos (1). — On ne pensa pouvoir mieux terminer ces cérémonies qu'en allant saluer l'Empereur. La scène fut pénible. Placé au centre de ses auditeurs, Napoléon entama un monologue incohérent, et le fit durer trois mortels quarts d'heure: son regard était farouche, sa parole brève, saccadée, disgracieuse, menaçante sans motif, et souvent décousue par des poses sans raison; son silence étonnait autant que sa loquacité. On avait peu à lui dire, rien à lui répondre. Chacun s'en alla avec de grandes révérences, et fort soulagé de se retirer. L'impression des témoins de cette dernière entrevue demeura partagée entre la surprise et la crainte. Et cependant le besoin de l'heure présente eût été de rallier des éléments déjà suffisamment mal agrégés.
Joseph, pour composer sa Maison, avait éprouvé quelque peine (2) s'il avait dressé la liste de son ministère avec facilité ; Urquijo prenait la secrétairerie d'Etat, O'Farrill la guerre, Cabarrus les finances, Mazzaredo la marine; Cevallos acceptait les affaires étrangères, Pinuela la justice, Jovellanos
(1) Manuel Cid Monroy, archevêque de Burgos (1802-1822).
(2) Il s'était entouré d'autant de grands d'Espagne qu'il avait pu : capitaine des gardes du corps : duc del Parque; — colonel des gardes espagnoles : duc de rinfantado; — colonel des gardes wallonnes : prince de Castel Franco; — grand chambellan : marquis d'Arriza; — grand maitre des cérémonies : duc de Hijar; — grand veneur : comte de Fernan Nunez; — chambellans : comte de Orjas, marquis de Santa Cruz, comte de Santa Cûloma, duc d'Ossuna, comte de Castel Florido, duc de Soto Mayor.
l'intérieur. Azanza. qui, pour ne pas être accusé d'ambition par ses compatriotes, venait de refuser le grand cordon de la Légion d'honneur, Azanza avait par ailleurs joué un rôle trop important pour être mis à l'écart. Il se contenta du ministère des Indes. Lisez ces noms et songez aux vicissitudes politiques que leur réservait la fortune. Ils représentaient la fleur des hommes d Etat de l'Espagne, mais ils allaient se disperser dans les camps les plus opposés; tant il est vrai qu'on n'assemble que par un lien bien éphémère les âmes contraintes et les cœurs amoindris. Le retour en Espagne était pour tous l'objectif désiré. A Bayonne les esprits se sentaient en lisières et sous le filet de l'oiseleur ; de l'autre côté de la Bidassoa des convictions si tièdes ne résisteraient pas à l'air embrasé des factions, le vent du patriotisme allait souffler sur ces serments que la crainte, l'incertitude, l'ambition, et même le nationalisme avaient rendus possibles un jour, sincères une heure et éternellement vains.
Joseph partit le 6 juillet, de grand matin, comme un homme qui a en effet une longue route à suivre. Précédé de cent voitures emportant les membres de la Junte transformés en hérauts et messagers de pai.\, il était accompagné de Napoléon en personne qui voulait afficher ce témoignage de déférence et de bon accord. Toutes les autorités civiles et militaires les saluaient aux portes de la ville, les canons tonnaient; l'étiquette avait été la grande préoccupation de ce départ et il semblait qu'en acquérant la couronne de Charles IV, Joseph I" eiat hérité de son culte pour le cérémonial. Seul dans le fond de sa voiture, comme il était seul dans son royaume, le nouveau monarque avait placé en face lui, dans leurs costumes d'apparat, le duc del Parque et d'Azanza, représentants pompeux des fidélités vacillantes et des talents inutiles.
Pendant deux semaines encore, pour voir venir les événc-
nienls, l'Empereur prolongea son séjour dans la petite ville sur laquelle depuis trois mois il retenait les regards de l'Europe.
Il distribua ses largesses autour de lui : le préfet Castellane fut fait maître des requêtes au Conseil d'Etat et reçut, avec la rosette de la Légion d'honneur, une gratification de 20,000 francs; à l'évéque Joseph-Jacques Loison, une tabatière et un portrait entourés de diamants; des boîtes d'or au maire, M. Detchegaray, au commandant des gardes d'honneur, M. deRavignan; la Légion à M. de Gontaut-Biron qui avait amené les très élégants cavaliers de Pau avec leurs aiguillettes d'or sur leur veste cramoisie, le chapeau à la française panaché de blanc, les bottes hongroises, la chabraque rouge et noire. — Enfin, le 17 juillet, au jeu de l'Impératrice, Duroc annonça le départ; aussitôt tout le monde prit congé, comme s'éveillant d'un cauchemar. Mais il était dit que, jusque dans les détails, l'omnipotence de Napoléon se traduirait par le plus partait dédain de ses hôtes. Quand il s'agit de trouver des chevaux de poste et des voitures, ambassadeurs, ministres, courtisans demeurèrent empêchés; tous les moyens de transport étaient retenus pour le service de Leurs Majestés.
Le 20 juillet à la tombée du jour, la route étant jalonne'e d'une nuée de courriers, de postillons, de piqueurs. Napoléon et Josépb.ine se dirigèrent vers Pau. Derrière la haie des bonnets à poil toute la ville s'entassait tête nue, et pour la dernière fois les gardes d'honneur caracolèrent. Quand du sabre ils saluaient la voiture de l'Empereur disparaissant dans la poussière dorée du soleil couchant, et que la lune en se levant à l'orient commençait à s'emparer du ciel pâle, qui leur eût dit que quinze ans plus tard, à la même place, ils rendraient les mêmes hommages, avec le même enthousiasme au duc d'Angoulême venant de raffermir le trône de Ferdinand VII. Et auraient-ils devine que leurs fils, aux jours
d'octobre 1846, à leur tour salueraient la fille de Ferdinand, jeune épouse du duc de Montpensie.r, dont l'alliance paraissait le gage particulièrement solide du trône de Louis-Philippe, quinze mois avant la révolution de 1848? — C'est là l'histoire des peuples et la morale si fréquente de leurs destinées, qu'ils n'en remarquent plus l'enseignement. — Laissons Napole'on oublier lui-même que la Providence en permettant le succès ne couronne jamais l'injustice ; pour l'heure il court le long des gaves bondissants des Pyrénées, et les feux de joie qu'allument les paysans dans la montagne lui cachent les étoiles, comme les prospérités de la terre lui voilent le ciel. Sa besogne est faite, il est heureux, il est tranquille, il se promène, et pour raconter les faits et gestes du moment, il faut recourir à un Dangeau de journal :
Vis-à-vis d'un de ces feux qui lui rappelaient ses glorieux bivouacs, l'Empereur a fait arrêter ses voitures; en un clin d'œil, les piqueurs ont ouvert un passade ; des planches portées par des paysans ont couvert le fossé et S. M. ayant une cafetière à la main a été elle-même la placer sur le brasier. S. M. l'Impératrice, ses dames d'honneur, le prince de Neuchàtel, le maréchal Duroc l'ont suivie ; on a porté des carreaux sur lesquels cette illustre compagnie s'est assise en plein champ; là, sous les yeux d'un nombre considérable de personnes des deux sexes, qui la contemplaient avec respect et étonnement, la Cour a fait un déjeuner champêtre. Après avoir pris le café dans des tasses de vermeil, LL. i\ni. ont remonté en voiture, emportant les vœux bien sincères des habitants... (1).
Cependant les jours passent, le temps s'avance et pour être éloquent il lui suffira de rapprocher deux dates : le 5 mai 1808, dans les murs de Bayonne Charles IV se voit arracher l'héritage de ses pères; le 5 mai 1821, sur le rocher de Sainte- Hélène, à Napoléon Dieu reprend la vie.
(1) Journal des Dasses-Pyrcnecs, n" 426, juillet 1808. La scène se passe à Lacq, sur la route de Puyoo à Artix.