INSTRUCTIONS DE CHAMPAGNY A BEAUHARNAIS
38 octobre 1807.
... Vous profiterez de toutes les ouvertures qui vous seront faites, en les écoutant, les discutant, et laissant entrevoir qu'un accommodement est encore possible si le Portugal reçoit les troupes françaises comme auxiliaires. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous ne devez faire aucune promesse positive, encore moins prendre le plus léger engagement. C'est cette heureuse illusion de la paix que vous aurez à entretenir pour faciliter les succès de notre armée et la capture de la flotte portugaise. A ces effets, vous devez donc déclarer que vous n'avez pas les pouvoirs nécessaires pour arrêter la marche du général Junot, mais que vous êtes autorisé à écrire à ce général d'entrer à Lisbonne .sans commettre d'hostilité, pourvu que le Prince Régent n'en ordonne aucune, que ses troupes n'en commettent pas et qu'elles soient dispersées dans leurs différentes garnisons de manière à ne donner aucune inquiétude... Vous ferez comprendre au prince de la Paix l'importance de s'emparer de la flotte portugaise. De son côté le prince doit dire (jue tannée française ne peut séjourner en.
Espagne, que cela est trop contraire aux intérêts de son souverain, qn'e'/e doit presser sa marche et qu'on ne peut s'arranger €[uà Lisbontie.
L'intention de 1 Empereur est que vous ne signiez aucun acte, que vous n'écriviez rien s'il est possible. Cependant, si le succès de cette mesure tenait à une lettre de vous, vous devez l'écrire, mais dans le sens que cette dépêche vous indique.
Espagne, vol. 672, fol. 219-220.
RAPPORT DE M. DE TOURNON A l'eMPEREUR
20 décembre 1807.
En arrivant à Bayonne, je me suis rendu chez M. le g' Dupont, qui n'étant dans cette ville, que depuis deux jours, n'a pu me donner sur l'Espagne, que des renseignements très incertains; il avait envoyé un off" du côté de Bilbao et de S'-Sébastien, et un second à Pampelune; il attendoit leurs rapports. Je suis arrivé le 26 9^" à Madrid, le 27 M. de Beauharnois me conduisit à l'Escurial, le Roi nous accorda une audience pour 6 heures du soir du même jour, la Reine étoit avec S. M. I. lorsqu elle nous reçut; j'eus 1 honneur de remettre au Roi, la lettre de l'Empereur, et de lui dire que j'avois ordre de mon souverain, d'en attendre la réponse, le Roi et la Reine dans cette audience parlèrent beaucoup de leur attachement pour l'Empereur. J'avois été voir dans la journée la bibliothèque de 1 Escurial et j'y avois rencontré M. le prince des Asturies qui s'v trou voit avec plusieurs off" et plusieurs moines, S. A. R. parut du dernier embarras, en appreriant qui j'étois et sortit quelques minutes après en me saluant avec beaucoup de bienveillance. Quelques heures avant mon départ de Madrid on est venu chez moi de la part du prince des Asturies, pour me prier de mettre ses respects aux pieds de l'Empereur, et pour me témoigTier ses regrets de n'avoir pu me parler dans la bibliothèque, où il n'avoit osé m'entretenir, à cause des circonstances où il se trouvoit. I.ie 29, je fus avec M. de Beauharnois chez M. le prince de la Paix, le 30 je reçus la réponse du Roi, après avoir passé 5 jours à Madrid, j'en suis
464 L'ESPAGNE ET Î^APOLEON
parti dans la nuit du 1" au 2 x""" et suis retourné en France par Valence, Tortose, Tarragone, Barcelonne, Figuieres et Perpignan.
A Bavonne j'avais appris par les nouvelles d'Espagne, que l'opinion était tout à fait en faveur de M. le prince des Asturies, que M. le prince de la paix y était généralement détesté et qu'on ne regardoit la conspiration que comme une invention du généralissime. Je pris à Bayonne des lettres de recommandation pour Vittoria et Burgos, je trouvois dans ces deux villes, ainsi que sur toute ma route jusqu'à iMadrid, en passant par Aranda de Duero, que les malheurs de M. le prince des Asturies l'avoient rendu l'idole de la nation, que le prince de la paix en étoit regardé comme le tvran et le partisan des Anglois, je trouvois chez les Castillans de l'enthousiasme pour 1 Empereur et les français.
En arrivant à Madrid je trouvois une opinion plus prononcée en faveur de M. le prince des Asturies, et la haine contre le prince de la paix plus forte encore que dans les provinces. Toutes les classes le détestent, et l'accusent d'être l'ennemi de leur pays, les grands, la noblesse, le clergé, les nég", le peuple, ne voient en lui que l'oprobre de la nation, j'ai été à même de consulter l'opinion de toutes les classes, j'ai trouvé dans toutes les mêmes sentiments. Connaissant par moi-même l'esprit qui animoient la Biscaie, les deux Castilles et la capitale, et des rapports auxquels je devois ajouter foi m'avant fourni sur l'Arragon, la Navarre des renseignements positifs sur le bon esprit qui animoient ces deux pi'ovinces, je crus qu il convenoit à ma mission de retourner en France par le Royaume de Valence. J ai trouvé partout le même entousiasme pour le prince des Asturies et la même haine pour le prince de la paix, le même esprit anime Barcelonne et la Catalogne. Dans tout le royaume de Valence. 1 Arragon et la Catalogne, l'opinion qui avoit toujours été jusqu'à présent contre les français a changé totalement depuis les derniers événements. Tous les yeux sont tournés vers l'Empereur. L'Espagne dans ses malheurs regarde Sa Majesté Impériale comme le seul appui qui puisse la sauver, on ose espérer qu'il daignera prendre le prince des Asturies sous sa protection, lui choisir une femme, et délivrer l'Espagne de la tyrannie qui lopprime.
Le prince de la Paix. — J'étois bien aise de voir M. le Prince de la paix, et de chercher à démêler les sentiments de cet homme qui depuis 17 ans gouverne l'Espagne avec un despotisme dont on n'a aucune idée hors de la péninsule. On ne peut lui refuser quelqu'ombre de talent, mais en l'évaluant à sa juste valeur on peut dire avec vérité, que l'astuce, la souplesse et l'intrigue composent tout son mérite. J'ai été frappé de son peu de
tenue, de son air embarrassé et de trouver en lui tout ce qui caractérise l'homme tout à fait médiocre, je ne crains pas d avancer qu'il ne possède aucune des connoissances nécessaires pour occupper avec quelque gloire le poste éminent auquel il est parvenu, il n'a aucune connoissance en diplomatie, il n'est pas plus fort pour les affaires de l'intérieur; on ne peut se faire une idée de l'état de délabrement où se trouve l'Espagne. On n'a fait sous ce règne aucun établissement avantageux ; il faut en excepter le port de Tarragone qui a été construit sur des plans présentés sous Cliarles III; les finances sont anéanties, les vales perdent 50 0/0, les pensionnaires de l'état, arriérés de 7 mois, tous les genres de service en souffrance, l'Espagne est au dernier degré d'anéantissement, le prince rempli de morgue avec tout ce qu'il ne craint pas, est bas avec celui que sait lui inspirer la moindre crainte, d une sordide avarice, tous les moyens lui sont bons pour satisfaire cette passion, on ne peut évaluer ses richesses, soit en terres qu il a achetées, soit en concessions qui lui ont été faites par le Roi, soit en lingots, il dispose de toutes les finances sans en rendre compte, n'a aucune représentation, passe sa vie avec une fille de concierge du Buen Retiro à Madrid, il en a plusieurs enfants, le Roi a fait cette femme Comtesse de Gastille (1) : ce qu'il y a de vraiment étonnant c est que dans 17 ans de puissance absolue, le prince n'aie pas eu l'adresse de se faire plus de partisans.
Le roi d'Espagne. — Le Roi d'Espagne est un honnête homme, très borné, qui a une confiance entière dans la Reine et dans le prince de la Paix; cependant l'administration de ce prince commence à lui paroitre pesante; mais il est incapable de prendre un parti, il ne s'occupe d'aucune affaire, la Reine lui a persuadé que la chasse étoit nécessaire à sa santé, et il chasse deux fois par jour quelque temps qu'il fasse, le matin depuis 9 heures jusqu'à midi, le soir depuis 2 h. jusqu'à 5.
La reine d'Espagne. — La Reine d'Espagne a de l'esprit mais c'est tout à fait un esprit d'intrigue; elle s'est totalement emparée de la confiance du Roi qui la croit la femme la plus vertueuse de son Royaume. C'est elle qui a fait la fortune du Prince de la Paix, qui s'en soucie fort peu actuellement, elle le sert auprès du Roi, de tout son pouvoir parce qu'il lui donne de l'argent; on dit qu'il a trouvé le moyen dans le temps de leurs amours de se faire donner un écrit de sa main qui la met tellement dans sa dépendance qu'elle n'a plus d'option, on dit qu'elle est aussi lassée de
(1) ComtcBse de Castelfiel.
son despotisme, mais qu'elle ne peut lui être contraire, joint à ce qu'elle a toujours besoin de lui pour subvenir à toutes ses dépenses, on ne peut se faire une idée de ses débauches, c'est la Messaline de son siècle.
Le prince des Asturies. — M. le prince des Asturies a 23 ans, est d'un extérieur agréable, le genre de vie que mènent les Infants d'Espagne n'est pas propre à le faire bien connaître; il a eu une assez bonne éducation dirigée par un ecclésiastique d'origine française, on lui accorde de l'âme et de l'élévation dans les sentiments il est d'un caractère assez faible, et sent très bien combien son éducation eut pu être meilleure. Le prince de la Paix a cherché constamment à éloigner de lui, tout ce qui avoit une certaine valeur.
Dont Carlos. — Dom Carlos, second Infant, âgé de 19 ans a montré beaucoup de fermeté dans ces dernières circonstances, surtout dans ses réponses au président du Conseil de Castille, il est fort attaché à son frère, le prince des Asturies.
Dom Francisque. — Dom Francisque est le 3« infant, il est âgé de 13 ans, on le regarde généralement comme fils de la Reine et du Prince de la Paix à qui il ressemble beaucoup. C'est tout à ■* fait un enfant.
Armée esjjagnoie. — L'armée espagnole est composée d'environ 75,000 hommes sans compter les milices qui peuvent être évaluées à 30,000 hommes. Elles n'ont point encore reçus (sic) d'ordre pour la plupart et il leur faut toujours au moins trois mois pour se réunir, en portant à 45,000 h. les années espagnoles en Hannovre et en Portugal, il restera 30,000 h. répartis dans le royaume.
Places. — Les places de S'-Sébastien et de Fontarabie tombent en ruine. Les places de la Catalogne sont tout à fait sur le pied de paix; quant à Pampelune je m'en suis rapporté au g' Dupont qui y a envoyé un off*'.
Gouverneurs. — Le C"*' de Biscaie n'est point encore nommé depuis que dom Benito est nommé inspecteur (1). Le maréchal de camp Antonio C"" de Guipuzcoa a été fait ministre de la guerre (2). On croit que M. Devit, homme du prince de la Paix aura le commandement des provinces de Biscaie, Guipuzcoa et d'Alava.
Arrafjon. — Le vice-roi d'Arragon Juan de Guillarmoi (3) vieil-
(1) Benito San Juan.
(2) Antonio Oiaguer Félin.
(3) Jorge Juan de Guillelmi.
lard instruit est mené par François de Vacco (1) «ur lequel on ne peut compter.
Le C^' en second Charles Maury (2) Lt. gl. homme de mérite ainsi que le Lt. du Roi Vicenti Buctaminte (3).
JS'avarre. — Le duc de San Carlos après avoir été obligé de donner sa démission de grand maître de la maison du Roi, fut envoyé en qualité de vice-roi en Navarre, où il étoit adoré, il est maintenant détenu à Pampelune depuis les derniers événements. Il a pour successeur le gouverneur de Barcelonne, homme dur qui y étoit détesté.
Catalogne. — Le C'« de Santa Clara vice-roi a été destitué et appelle au Conseil de Castille ce qui est tout à fait une retraite, c'est un homme nul, il est remplacé par le C'« Espalette de Verre (4). On ne peut concevoir cette nomination, le C'^ est l'ennemi du prince de la Paix. Il a été anciennement exilé, emprisonné, et destitué de gouverneur du Conseil de Castille.
Nouvelle Castille. — Dom François Negreto (5), fils du C'^ de Campo de Alange, est vice-roi de la Nouvelle Castille, il est entièrement dévoué au prince de la Paix.
Valence. — Le vice-roi s'appelle Ischierdos (6), c'est un homme d'un certain âge dont la femme s'occupe à thésauriser.
Résidences royales. — La Cour va à Aranjuez dans les 1"' jours de janvier, et y reste jusqu'aux derniers jours de juin, elle se rend alors à Madrid y passe jusques dans le courant d' aoust, demeure de cette époque au 1" S""" à S'-Yldephonse, et les 3 derniers mois de l'année à l'Escurial.
Conspiration du prince des Asturies. — Rien ne peut donner une idée plus juste de l'administration du prince de la Paix, que cette prétendue conspiration de M. le prince des Asturies. Il en a été question 2 h. après le départ de M. de Turenne; le prince de la Paix fit semer par ses agents qu'elle avait été découverte par une main puissante et amie qui en avoit donné avis, on ne déguisoit pas qu'on vouloit parler de l'Empereur, et que l'objet de la mission de M. de Turenne y avoit rapport. Cette nouvelle absurde trouva cependant dans le peuple des gens qui y ajoutèrent foi,
(1) Francisco Vaca.
(2) Carlos Mori.
(3) Vicente Bustamente, lieutenant du roi à Saragoise.
(4) Comte Ezpeleta de Veyre.
(5) Francisco Xavier de Negrete.
(6j Sans doute le lieutenant-général don Domingo Isquierdo, membre du Conseil suprême de la guerre; mais le vice-roi de Valence et Murcie était le comte de la Conquista.
mais les hommes sages ne purent y croire un seul instant. La masse du peuple bientôt détrompée changea du tout au tout, le prince des Asturies malheureux devint son idole, l'Empereur son espoir, et le prince de la Paix fut tout à fait dépopularisé.
Le prince des Asturies fut mis aux arrêts au moment où l'on donna avis au public de cette conspiration. Ses papiers furent saisis, on dit qu'on y trouva des brouillons de lettres à l'Empereur. La Reine se permit de fouiller elle-même son fils, on fit arrêter à Pampelune le duc de San Carlos, le duc de l'Infantado fut conduit à l'Escurial, ses papiers saisis, un ancien précepteur du prince des Asturies fut enfermé, on fut chercher à Cadix un ancien maître d'arithmétique du prince qu'on incarcéra ainsi que deux off"' de sa maison. L'héritier de la couronne montra de la fermeté et de la dignité dans cette circonstance, dom Carlos parla avec énergie au président du conseil de Castille, et lui dit qu'il répondoit sur sa tête de ce qui arriveroit au Prince des Asturies, qu'il n'a voit pas le droit de le juger, que ce droit appartenoit aux Gortès seuls. Cependant le Gouvernement adressa aux vice-rois et gouverneurs des relations de la conspiration qui furent affichées partout et lues à la tête des rég". Citoyens et soldats en furent également indignés et nommèrent Godoï comme en étant l'auteur. On fit chanter à Madrid un Te Deum en action de grâces de la découverte de la conspiration. Tous les grands d'Espagne furent invités à s'y trouver, 4 seulement y assistèrent; c'est alors que parurent les lettres de M. le Prince des Asturies au Roi et à la Reine, il fut remis en liberté, on changea toute sa maison et il fut obligé de manger avec la Reine. Le Roi pendant tous ses évènemens n'en fût pas moins à la chasse, comme à son ordinaire; j'ai vu des personnes qui m'ont assuré que le Roi n'avoit su la conspiration que plusieurs jours après qu'elle eut éclaté, et qu'il s'en était plaint amèrement. Ces mêmes personnes pensoient que le prince des Asturies n'étoit point l'auteur des deux lettres au Roi et à la Reine qui ont passés sous son nom, mais je n'ai point assez de preuves pour présenter cette opinion comme certaine.
Ce qu'il y a de constant c'est que le Prince de la Paix avoit dirigé cet événement pour perdre M. le Prince des Asturies et qu'au contraire il l'a rendu cher à la nation, tandis qu'il lui a fait perdre le peu de faveur populaire qu'il pouvoit avoir.
Conclusion. — L'Espagne est dans un moment de crise, elle attend son sort de l'Empereur. Elle le regarde comme son seul appui, elle le regarde comme le protecteur du prince des Asturies qui est tout son espoir. J'ignore s'il entre dans la politique de l'Empereur d'accorder sa protection à ce jeune prince et de faire
finir le règne du prince de la paix qui ne peut être regardé que comme un suppôt des Anglois (1 j sur qui on ne peut pas compter, témoin sa proclamation de l'hiver dernier et les propos indécens qu'il se permet tous les jours.
J'ose supplier qu'il me soit permis de parler avec la franchise qui me caractérise, elle est fondée dans mon dévouement pour la gloire de mon maître, j'ai dit ce que j'ai vu, je dirois ce que je pense. Il n'y auroit aucun avantage pour la France, de soutenir le prince de la Paix et jamais on ne pourroit avoir de garantie sur sa fidélité, à moins de lui accorder des avantages qui ne seroient point compatihle peut-être avec la gloire de l'Empereur. Quoique je sache très bien que Sa Majesté Impériale est certaine de faire pencher la balence quelque parti qu'elle prenne, cependant j'observerai que la nation espagnole est tellement opposée au prince de la Paix qu'il faudroit bien longtemps pour la faire changer de sentiments.
En protégeant au contraire le prince des Asturies, 1 Empereur se fait à jamais des partisans zélés de toute la nation espagnole; elle n'est point à dédaigner quoiqu'aujourd'huy courbée sous un despotisme révoltant, à la moindre leur d'espoir on trouveroit en elle des sentiments généreux; l'Espagne est, je le répète, dans un moment de crise il faut en la dirigeant la faire tourner à son avantage, la nation française en recueillera tout le fruit, mais il ne faut pas en perdre l'instant, les moments sont prétieux.
Dans cette hypothèse je penserois qu'il seroit utile d'envover à l'ambassadeur de France à Madrid une note très pressente pour qu'il intervint dans l'affaire des ducs de L'infantado et de San Carlos, que cette note fût tellement pressente que la Cour de Madrid ne put avoir aucun prétexte pour refuser leur sortie, il serait alors nécessaire qu'on fit circuler soit à Madrid soit dans les provinces qu'ils doivent leur liberté aux bontés de 1 Empereur. Cette démarche feroit un excellent effet, ces deux seigneurs étant fort aimés, ce sont des hommes de valeur, surtout le duc de 1 Infantado ; la protection que Sa Majesté leur auroit accordé seroit pour la nation espagnole un garent de l'intérêt que l'Empereur daigne prendre à son sort. Pendant ce temps, il faudroit envoyer 15000 h""" à Valladolid qui pourront au moment d'agir pousser une avant-garde jusqu'à Valdestillas éloigné de 8 lieues pour s'assurer le passage du pont sur le Duro. Valladolid n'a point de
(1) Je me suis assuré par moi-même que les Anglois faisoient publiquement le commerce dans les ports d'Espagne avec la seule précaution d'avoir des papiers américains. (I\ote de M. de Tournon.)
470 L'ESPAGKE et NAPOLEON
fortifications et a une population de 10000 âmes, 2000 hommes suffiroient à Burgos éloigné de 40 lieues de Valladolid mais il faudroit 2 postes intermédiaires de mille hommes chaque entre Burgos et Valladolid. 1000 hommes seroient nécessaires à Miranda sur FEbre pour en garder le pont. Miranda est à 32 lieues de Burgos et à 12 de Vittoria. Ces 1000 hommes serviroient d'avajitgarde à un corps de 7 à 8000 hommes qu'il faudrait placer à Vittoria, ville importante par sa population et sa position, étant au débouché des défilés. 1000 hommes seroient nécessaires à Mondragon et autant à Urnieta; pour entretenir les communications libres il seroit nécessaire d'établir des postes de correspondance d'Iron à Valadolid, d'iron à 1 lieue de Vittoria, le pays est montagTieux. Cette armée seroit forte de 29 à 30000 h. qui seroient plus que suffisant pour donner des loix à l'Espagne. Pour ne rien donner au hasard on pourroit avoir une réserve de quelques mille hommes à Bayonne, et pouvoir disposer dans un moment qu'on ne peut prévoir d'une division de l'armée du g' Junot. Pendant que cette armée se rendroit à sa destination il faudroit s'occuper du Prince des Asturies. Le moyen le plus sûr de le tirer de son espèce de prison seroit qu'il convint à lEmpereur de le nommer généralissime de ses troupes en Espagne, on mettroit alors un agent auprès de lui pour le diriger. Le prince étant une fois à Valladolid il lui seroit aisé, en faisant marcher un corps de troupes sur Madrid d'avoir beau jeu du prince de la Paix qu'il ne faudroit pas laisser sortir du Royaume parce qu'il en emporteroit des sommes énormes. Les circonstances détermineroient sur les mesures ultérieures à prendre soit d'engager le Roi à abdiquer, soit en faisant nommer le prince des Asturies Régent, ces mesures au 1" coup d'œil paroitront sévères, mais aux grands maux de grands remèdes sont nécessaires; et en réfléchissant au caractère foible du Roi, à l'ascendant qu'a la Reine sur lui, il faut la mettre dans l'impossibilité de pouvoir intriguer et de troubler l'Espagne de nouveau, on se persuadera qu'il est nécessaire d opter entre un des deux moyens proposés, on s'occuperoit ensuite de choisir une femme pour le Prince qui convint à la France. Il faudroit que l'agent qu'on donneroit au Prince des Asturies eut assez la confiance de son Souverain pour avoir des pouvoirs étendus et un crédit assez considérable pour faire face aux dépenses, on doit compter que le prince des Asturies sera dénué de tout.
En composant un nouveau ministère, M. le duc de l'Infantado paroitroit devoir convenir pour en être le chef, il paroitroit aussi convenable d'y faire entrer M. le duc de San Carlos, et le C'" de
APPENDICES m
Florida Blanca ancien ministre de Charles III disgracié au c' de ce Règne pour s'être opposé à l'avancement du prince de la Paix. On ose assurer, vu les dispositions actuelles des Espagnols, que les moyens proposés auroient les plus heureux résultats, et qu'on ne croit pas que tout homme impartial, qui aura parcouru l'Espagne dans ce moment, et qui aura été à même de juger sa position, puisse être d'un avis différent.
20 décembre 1807,
Ph. DE Tournoi».
AfiCHiv£S HATIONILES, AF IV, 1680, dossier 1807, pièce 16.
PROCÈS DE l'eSGURIAL
Beauharnais à Chatnpagny.
(Réservée) Madrid le 19 novembre 1807.
Monseigneur,
J'ai l'honneur d'informer V. Ex. d'un événement qui est arrivé cette nuit : je pense qu'il ne sera pas inutile que V. Ex. ait connaissance de ma conduite dans cette circonstance assez extraoï'dinaire.
On est venu à trois heures du matin m'annoncer qu'une voiture venant de l'Escurial s'était arrêtée à la porte de mon hôtel, qu'un particulier demandait à me parier secrètement de la part du Prince des Asturies, et qu'il avait une lettre qu'il ne voulait confier qu'à moi seul. J'ai fait venir de suite M. de Missiessy, mon secrétaire particulier, je lui ai donné l'ordre de voir cet individu et de lui dire de ma part que je n'avais pas l'honneur d'être en rapport de correspondance avec M. le Prince des Asturies, que je ne voulais par conséquent recevoir aucune lettre sans autorisation, qu'en ma qualité d'Ambassadeur, je ne connais que S. M. Catholique. Ce particulier ayant fortement insisté à vouloir me parler et à me remettre cette lettre : j'ai renvoyé mon secrétaire lui déclarer formellement que je ne voulais pas le recevoir, que s'il désirait absolument laisser cette lettre, que je la transmettrais à V. E. pour la mettre sous les yeux de S. M I., mais qu'il ne
lui en serait pas même laissé un reçu. Cet agent a encore persisté longtemps à vouloir me voir et me parler, et pour m'y engager, il a débité mille et mille contes absurdes. Il a dit entre autres choses que le Prince des Asturies était sorti le matin de chez Leurs MM. extrêmement content et qu'il savait que l'Empereur le serait aussi. Je lui ai fait répéter pour la dernière fois qu'il pouvait s'en aller, qu'il devait garder sa dépêche, que j'étais pénétré de respect pour toute la famille royale, que j'étais Ambassadeur de S. M. I. uniquement auprès de S. M. C, que je n'avais rien à régler avec M. le Prince des Asturies, encore moins à lui écrire ou à lui répondre sans autorisation. Cet agent ne pouvant réussir à faire adopter son plan, s'est décidé à repartir, en laissant la lettre soi-disant du Prince des Asturies à mon secrétaire.
J'ai l'honneur, 3Ionseigneur, de joindre ici cette dépêche. La physionomie embarrassée du messager, la teneur de la lettre dont les détails me sont inconnus, me semblent coïncider d'une manière assez originale avec le plan pittoresque du procès.
Espagne, vol. 672, fol. 312.
PROCÈS DE l'ESCURIAL
Bulletin. Madrid 10 février 1808.
Sur te procès des accusés Duc de l' Infantaclo ^ Bornos, etc.
Il est certain que la peine de mort devait être portée contre le Duc de l'Infantado, le Marquis d'Ayerbas, et le chanoine Escoiquitz, fils du lieutenant général de ce nom. La Cour qui se croyait assurée de la faiblesse des juges conseillers de Castille avait répandu le bruit que les accusés auraient la condamnation de perdre la tête, mais que S. M. catholique commuerait la peine en une prison perpétuelle. En effet don Simon de Viegas, homme vendu au Généralissime, qui faisait les fonctions de fiscal de cette commission, avait conclu à la peine capitale contre MM. de l'Infantado, d'Ayerbas et Escoiquitz. La copie de la procédure ayant été communiquée aux juges conseillers, les ministres de S. M. G ayant pressé l'instruction et le jugement.
Don Eugenio Caballero, fiscal de orc/ines, se sentant très mal le 25 janvier, fit demander à MM. les Conseillers de Gastille, ses collègues, de se faire transporter sur son lit au lieu de la séance, pour y émettre son vœu avant son heure dernière, dans l'affaire la plus importante au salut de sa patrie, au bonheur de son Roi, et de son auguste famille et à l'acquit de sa conscience. Après une courte délibération les Conseillers se sont transportés chez leur confrère M. Caballero pour y continuer la procédure. On trouva le malade revêtu de la toge magistrale et il voulut opiner le premier et il demanda que don Simon de Viegas faisant les fonctions de fiscal ayant donné ses conclusions, avait perdu le droit d'assister aux séances judiciaires. Après ce préambule, don André de la Sauça se leva et dit : Seigneurs, si le fiscal ne sort pas, je ne prononce pas dans cette affaire et je m'en vais. Les Conseillers ayant approuvé cette proposition, Simon Viegas, fiscal, est sorti. — Alors don Eugenio Alvarez Caballero, Conseiller de Gastille ayant pris la parole, fit un rapport très-éloquent sur le procès : il finit par adopter la conclusion d'un de ses collègues, se prononçant pour l'innocence des accusés. Duc de l'Infantado, Marq" d'Ayerbas, Escoiquitz et autres prévenus : il adressa un compliment aux avocats défenseurs, Joven de Salas, Hernandez Martinez, Joseph d'Aznarez etMadrida d'Avila sur leur courage dans une circonstance aussi périlleuse.
Les conclusions étaient : 1' Que des juges ne pouvaient prononcer que sur des pièces originales, qui seules pouvaient former le corps d'un procès et surtout d'un procès criminel;
2° Que les 80 jours que, suivant les lois de Castille, tout prévenu devait réclamer pour se justifier et pour produire des pièces originales et authentiques, n'avaient pas encore commencé à courir, puisqu'il n'y avait pas eu de sentence publique qui ordonnait ces preuves;
3» Que le corps du procès contenu dans des copies informes fussent-elles valides ne donnaient aucun indice de soupçon contre l'innocence des accusés.
4» Que si S. M. Cath. voulait mettre une suite à cette affaire comme le Conseil de Castille le demandait, il fallait absolument recommencer les informations, ouïr de nouveau le Prince des Asturies, appeler les Princes, Grands ou autres seigneurs dénoncés, accusés ou impliqués, que pour cet effet le Prince des Asturies, comme Prince juré, ne pouvait être entendu que par devant les Cortès du Royaume et pour les autres Infants, Altesses ou Grands de l'État, ils devaient être entendus par devant les cinq chambres de Castille assemblées en séance publique et à portes ouvertes.
5° Qu'en outre les dits commissaires fussent-ils les juges légitimes des accusés (ce qui n'était pas), il fallait avant tout que le Conseil de Castille en séance publique connut et fut informé quelle était la mai?! inconnue qui avait dénoncé le prétendu complot, tout tribunal, même celui de la Sainte Inquisition, devant parfaitement connaître les délateurs, avec cette différence que celui-là avait seul le droit de ne pas être confronté avec les prévenus.
Que d'après cet énoncé, le Conseil assemblé croyait ne point trouver matière à rendre une sentence quelconque, et que puisque S. M. Gatli. voulait savoir l'avis des Conseillers assemblés, il pensaient d'aorès leur conscience que dans l'état actuel de la procédure (fût-elle légale et valable), les prévenus accusés devaient être mis sur le champ en liberté et conserver leurs rang, dignités, prérogatives, etc., etc. Cette conclusion adoptée unanimement, les juges ont signé : ils se sont embrassés avec attendrissement, en jurant que cet acte était pour l'acquit de leur conscience et de riionneur de l'Espagne, dussent-ils porter leur tête sur un échafaud pour avoir rendu hommage à la vérité et avoir sauvé l'honneur national et de tous les bons Castillans.
Cet avis a été porté au pied du trône. S. M. Cath. a paru voir avec plaisir ce résultat — ... Mais quelques heures après, pour trancher toute difficulté, le Ministre de Grâce et de Justice, Marquis Caballero, qui (dit-on) s'est avoué être l'auteur de tous les actes qui ont été faits dans cette affaire, a reçu de S. M. Cath l'ordre d'expédier et de signer les actes d'exil et de prison contre les prévenus...