CHAPITRE V
MURAT LIEUTENANT DE l'eMPEREDB
Partage futur de l'Europe entre l'Empereur et le Tsar, — Date des premiers projets de Napoléon sur l'Espagne. — Il exige d'elle un « secours » militaire et veuf, en l'intimidant, se dégager de ses propres promesses. — Pour en faire une compensation éventuelle il enlève à la reine Marie-Louise le royaume d'Ètrurie. — Il repousse l'alliance mati'imoniale du prince des Asturies et recule l'exécution du traité de Fontainebleau. — 3Iission de Vandeul à Madrid pour porter ces injonctions. — Le grand duc de Berg est nommé « Lieutenant de l'Empereur n .
Mui-at entre en Espagne avec une armée. — Occupation par surprise de Pampelune, Barcelone, Saint-Sébastien. — Voyage d'Isquierdo à Madrid et à Paris. — Murât arrive dans la Castille.
Projets de fuite de la famille royale. — Effervescence populaire pour empêcher le départ. — Émeute d'Aranjuez (17 mars). — Godoy est saisi. Liesse, emprisonné. — Terreur et abdication de Charles IV. — Conciliabules de Murât avec la famille royale. — Mission do général ^lonthyon. — Brillante entrée de Murât h Madrid (23 mars). — Entrée triouiphale de Ferdinand '24 mars). — Napoléon attend les événements pour se prononcer. — La lettre apocryphe du 29 mars. — L'Empereur offre la couronne d'Espagne à son frère Louis, dès le 27.
Le « règne » de Ferdinand VII. — Maladresses de Beauharnais. — Murât reçoit l'éj^'ée de François I*'. — L'Empereur envoie Savary chercher Ferdinand. — Le prince part et attend à Vittoria. — Il est enlevé et conduit en France. — Murât envoie également Charles IV, la Reine et le prince de la Viix.
A partir de 1808 l'Espagne est l'entrave qui gène tous les mouvements de Napoléon. Dès qu'il regarde la Vistule ou
l'Elbe, OU seulement le Rhin, la nécessité l'oblige à tourner la tête en arrière vers l'Ebre, le Douro et le Tage. Sa faute le paralyse, il en éprouve une déception d'autant plus amère, qu'ayant su prévoir le danger, il avait cru avoir tout fait pour l'écarter. Dans les pourparlers de Tilsitt, les mots les plus graves devaient être ceux qui ne furent pas prononcés. La paix avait été scellée sous la convention tacite qu'Alexandre et Napoléon se partageaient le vieux monde. En jetant les terres du Sultan sous le sabre du Tsar, l'Empereur estimait avoir acheté le droit de découper l'Occident à sa guise; s'il permettait à la Russie d'ouvrir un œil de convoitise sur la Finlande et les Principautés danubiennes, c'était à condition de la rendre aveugle pour ses propres annexions. Occupée au nord contre la Suède, au sud contre la Turquie, elle n'aurait pas le loisir de beaucoup songer à la destinée de la lointaine Espagne. De se revoir, les deux souverains avaient échangé la promesse; Alexandre seul était peut-être désireux de la tenir; son « bon frère » éprouvait quelque gêne à une entrevue, il préférait beaucoup n'y arriver que la besogne achevée et les mains pleines. On aurait alors parlé de la fatalité des événements, des faits accomplis; la langue diplomatique a des ressources merveilleuses pour ces conversations mélancoliques. Mais, examiner, avant leur exécution, de tels desseins, ne laissait pas que d'être désagréable, et, malgré l'exemple de la Pologne, la convoitise d'un Corse redoutait les scrupules d'un Slave. Pendanttout l'hiverde 1807-1808, Napoléon élude donc l'entretien; en réalité il est trop occupé pour avoir le loisir de courir en Allemagne; mais serait-il libre, qu'il sauraitinventer des prétextes à reculer l'échéance du voyage. Au mois de septembre seulement on ira à Erfurth, et les faits auront parlé assez haut pour rendre toute récrimination superflue. Il fallait tenir en haleine la bonne volonté de son allié. Dans un cercle de la Cour, au mois de janvier. Napoléon prit à part l'am-
bassadeur russe, le comte Tolstoï, et, sans lui révéler qu'à la même heure, le cabinet des Tuileries garantissait sous main à la Porte ottomane la continuation d'un armistice, il agita devant lui le leurre de la Moldavie et de la Valachie. Désormais il ne fera plus un pas en avant de l'autre côté des Pyrénées sans parler des ambitions de l'Angleterre et des agrandissements de la Russie. Comme ses procédés de gouvernement, les moyens diplomatiques du grand homme étaient extrêmement simples — Ayant tout lieu d'être tranquille, au nord, rassuré sur l'Europe qui, pour cause, paraissait endormie, il concentra sa pensée sur la péninsule.
A quelle heure ont commencé ses projets d'annexion et de conquête?
Dès le printemps de 1805, s'il faut en croire M. de Baranle, dont les Souvenirs nous apportent un témoignage extrêmement net et précis (1); vers la fin de 1806, selon M. Pasquier, et sous l'inspiration de Talleyrand, dans la poursuite de ces rêveries historiques qui eussent fait répéter à la lettre le mot de Louis XTV, pris comme exemple : « Plus de Pyrénées (2). »
Entraîné à n'être jamais satisfait, la pensée lui vint de placer tout autour de lui ses frères, satellites de son propre empire ; et sa Correspondance prouve qu'il n'entendait trouver, sans trop de responsabilité, que des agents d'exécution. Voisine de la France, l'Espagne, comme la Hollande, les Provinces rhénanes, la Suisse, l'Italie, devait être le rempart élevé aux dépens des tributaires. Depuis huit ans, le vieux royaume de Charles-Quint, en allié docile, lui donnait, dans la limite de sa pénurie, hommes et argent. Que lui prendre de plus, sinon la couronne? Pour remplacer le roi de la dynastie renversée, Napoléon avait sous la main tout un jeu de monarques de rechange. — Faut-il ajouter le contentement de substituer
(2j Histoire de mon temps, t. I, p. 329.
uti Bonaparte au dernier représentant de la maison de Bourbon? Sur ce contraste, on a brodé des développements faciles. Ce ratTinement, inutile à ses plans, ne paraît pas très véridique. Le mot : « Avant dix ans, ma dynastie sera la plus ancienne de l'Europe » , semble plus près de la vérité : il correspond à son caractère, à sa superbe, à son ambition.
Qui voudra bien étudier de près les événements, du mois de juillet 1807 au mois de mars 1808, suivra la progression constante des espérances, des prétentions de Napoléon. C'est le prince des Asturies, dans la solitude de son inactivité, qui rêve un mariage avec une parente de l'Empereur, afin de de se donner, contre son adversaire Godoy, un avantage et un appui. D'abord surpris. Napoléon ne repousse pas la tentation; son silence ne l'engage en rien. C'est peut-être l'occasion souhaitée; elle ne saurait, d'ailleurs, porter ses fruits qu'à longue échéance. Il envoie précisément des troupes en Portugal; il a obtenu de leur faire traverser l'Espagne; la porte est entre-bâillée; par cette ouverture, qu'il élargira d'un coup d'épaule silencieux, il va pousser ses bataillons. Le filet d'eau glisse sans bruit sur le sable, enveloppe lentement les grosses pierres, les déchausse, étend sa nappe dormante, creuse le trou, l'emplit, se gonfle et déborde, tombe en cascade bruyante avec l'irrésistible poids de sa hauteur et la vitesse de son élan.
La décision prise, le conquérant l'exécute avant même de la faire ratifier, c'est sa méthode; et quand, le 27 octobre 1808, il signe à Fontainebleau le traité qui l'autorise à diriger 25,000 hommes à travers la Navarre, la Castille et le pays de Léon, il y a exactement neuf jours que ses têtes de colonne ont déjà franchi la Bidassoa.
Mais voici que la tentation augmente, et sa force morale n'est pas assez solide pour y résister. L'arrestation du prince des Asturies offrait un avantage et un danger. Le danger,
c'est l'enquête; fatalement, on croira apercevoir la main de l'Empereur dans le projet de mariage. L'avantage, c'est l'avilissement commun du Roi et de son héritier. Un objet qui tombe, fût-ce une couronne, on le ramasse. Ce ne serait donc plus la puissance en expectative chez un allié obéissant, mais la possession immédiate de son patrimoine. L'horizon de Napqle'on s'élargit; il n'a pas fait naître l'occasion, il ne sera pas assez maladroit pour la repousser. Dès lors, deux nécessités, l'une facile, l'autre périlleuse : arrêter le procès et occuper les places fortes. Le penser, le vouloir et l'exécuter, c'est même chose.
Ah! qu'il était bien comme Grorawell, ne laissant rien à la Fortune de ce qu'il pouvait lui enlever par conseil ou par prévoyance! A Trafalgar, pour notre cause, la flotte de l'Espagne avait été détruite. Son armée restait intacte, mal organisée peut-être, sous des chefs souvent médiocres, mais avec des soldats rompus à l'endurance et capables de fermeté (1). Sans le briser. Napoléon prétendit tourner l'obstacle. Eloigner ces troupes lui parut une habileté hardie L'inconcevable levée de boucliers de Godoy en octobre 1806 avait attiré son attention; il voulut confisquer à son profit ces armements inconsidérés; habilement interprété, l'article 3 du traité d'Aranjuez (27 juin 1796) lui donnait cette faculté (2) ; il en usa. C'est alors que dès le 15 décembre 1806, sur son ordre, Talleyrand demanda aucabinetde Madrid un «secours» de 25 canons, 4,000 cavaliers et 10,000 fantassins. L'avantage que retirerait l'Espagne de cet escamotage était même énoncé : cela lui « formerait des soldats » . — Après les avoir envoyés au plus loin de leur pays, dans les îles du Danemark, Napoléon se souciait peu de leurs actes immédiats, mais il ne les oubliaitpas. Nousle voyons, le 19 janvier 1808, auprès de Ber-
(i) Général Fov, Histoire des querres île la Péninsule, t. II, p. 2V2. (î.) Voir : V Ambassade fra'içaise en Espagne pendant la Révolution.
nadotte, sous les ordres de qui elles sont placées, s'inquiéter de leur esprit : « Sont-elles amies du prince de la Paix ou du prince des Asturies? (1) "
Par une même prévoyance ironique, il voulut tenir toute prête une compensation territoriale pour les princes espagnols au jour de leur chute. Il est vrai que ce dédommagement ne lui coûterait guère, puisqu'il dépouillerait la fille pour couvrir éventuellement le père : car ce fut le royaume d'Étrurie qu'il choisit pour ce troc fallacieux. — A sa très profonde surprise, le 23 novembre 1807 la jeune reine régente Marie- Louise apj)rit donc, par M. d'Aubusson ministre de France à sa cour, qu'elle avait « cédé en toute propriété et souveraineté » ses États à S. M. l'empereur Napoléon. Quelques jours après dix mille hommes de troupes françaises entraient à Florence; la Reine en sortait à la même heure. Puis une « députation » toscane, choisie parmi les « esprits souples, subordonnés aux circonstances » , se rendait à Milan supplier l'Empereur d'accorder leur réunion au grand Empire. Le monarque accueillit leur vœu avec bienveillance. Il aurait donc un trône à offrir à Charles IV, si les circonstances l'obligeaient à le faire descendre du sien. L'intimidation sufHrait. Deux lettres fort sèches et montrant de la mauvaise humeur sans en dire la cause (2) furent confiées à M. de Vandeul pour être portées à Aranjuez : une « alliance " avec le prince des Asturies était définitivement écartée, et renvoyés à une époque incertaine les maigres avantages stipulés par l'Empereur dans le traité de Fontainebleau « que l'on ne saurait d'ailleurs faire connaître, les affaires n'étant pas encore assez avancées » .
Beauharnais accueillit bien Vandeul et, sans qu'on devine pourquoi ce lyrisme, le traita d'abord « en père qui retrouve ses enfants » ; puis s'avisant que ce subordonné
(1) Corfcspondance, t. XVI.
(2) Toute» deux du 10 janvier 1808, Correspondance, t. XVI,
pourrait bien être un surveillant de sa conduite, il demeura sur la réserve et « n'entra avec lui dans aucune explication 1) . Il prit les lettres impériales etalla les porter lui-même au Roi. Il trouva le monarque fatigué, la figure altérée, le corps las; la Reine, habituellement présente à ces audiences diplomatiques, ne s'y trouvait point. Charles IV parut émotionné : » Ambassadeur, vous connaissez mon cœur, mes sentiments; toujours les mêmes, toujours.» Il laissa échapper ces paroles : » Ces maudites tracasseries! Ah! » et se reprenant, comme si cette expression ne fût pas sortie de sa bouche : « Je vais répondre à l'Empereur. Je lui suis toujours très attaché (1).» — Arrivé le 1" février, Vandeul emportait les deux réponses de Charles IV, huit jours après. La chancellerie paresseuse de Madrid était sortie de ses traditionnelles habitudes. Le coup avait certainement porté. — Comme tous les » courriers » de l'Empereur, Vandeul avait eu mission de regarder sur sa route (2;; il notait ainsi ses impressions : l'entrée des troupes françaises en Espagne a consterné Godoy et la Reine; il a donné espoir aux Espagnols qui attendent un changement, et tiennent à leur monarchie, mais pas à leur monarque. Le mariage du prince des Asturies avec une personne désignée par l'Empereur occupe tous les esprits à Madrid ; que ce soit une fille de Lucien, ou Mlle Tascher de la Pagerie, ou toute autre on y voit la chute de Godoy, et avec la France l'alliance affermie (3). — Le rapport de Vandeul confirmait une fois encore les projets de l'Empereur : les Espagnols ne savent pas bien ce qu'ils espèrent de moi, et je ne sais pas exactement ce que je vais faire d'eux; mais on m'at-
(1) Dépêche de Benuharnais, 3 février 180S, vol. 673, fol. 118.
(2) Il avait reçu l'ordre d'être fort expéditif; il le fut. Parti de Paris le 21 janvier à cinq heures du soir, il arrivait le 1*^' février à Modrid à une heure du matin; les lettres remises le 3 à Aranjuez recevaient une réponse le 7; dans la nuit même Vandeul se remettait en route.