TRIBUNAL DES EAUX
le Tribunal des eaux. Ce singulier tribunal fut, dit-on, institué par Al-Hakem-Al- Mostansir- Billah, vers l'an 920. Jayme e/ Conguistador se garda bien de toucher à cette institution, qui s'est maintenue jusquà nos jours avec toute la simplicité orientale. C'est bien la justice Ja plus
atriareale qu'on puisse imaginer : pas de soldats ni de gendarmes, pas d’'huissiers pour ab >eler | È £ PI
les causes, pas d'avocats ni d'avoués pour représenter les parties; les juges ou séndicos sont de
simples laboureurs élus par des laboureurs.
Tous les jeudis, à midi, la cort dos acequieros se réunit en plein air devant le portail latéral de
la Seu, ce qui fait qu'on appelle
aussi quelquefois ce tribunal la cort de la Seu. Nous n'eûmes garde de manquer l'audience, et avant midi nous étions au premier rang, mêlés à la foule des /abradores. Les juges. représentant les acequias de la Auerta, étaient à leur poste, et siégeaient sur un simple canapé recouvert de velours d'Utrecht, appartenant au chapitre de la cathédrale ,. lequel est tenu de fournir le mobilier du tribunal; une table serait inutile.
car l'usage du papier, des plumes et de l'encre est Lout à fait inconnu à ces Juges vraiment bibliques, qui nous rappelaient le roi saint Louis rendant la justice sous le chêne du bois de Vincennes.
La cloche du Micalet avant sonné midi, la séance commenca.
Les premiers plaideurs qui se présentèrent étaient deux robustes paysans vêtus du costume national.
Le plaignant exposa ses griefs en les appuyant des gestes les plus énergiques, auxquels son adversaire ne se fit pas faute de répondre avec
une véhémence pour le moins égale
à la sienne. Le séndico de leur acequia, gros laboureur dont la mine prospère faisait penser à Sancho , écouta les parties, tranquillement assis sur Son Canapé, puis se leva et
GIEGOS (AVEUGLES) A LA PORTE DE LA SEU (GATHÉDRALE DE VALENCE (p. 40).
les interrogea, La cour, dont les membres portaient le même costume que les plaideurs, délibéra. et rendit bientôt son jugement. Le gros séndico, qui n'avait pas pris part à la délibération, fit connaître la sentence. La cour condamnait le délinquant à soixante réaux, environ quinze francs, d'amende. Ce fut ensuite le tour de quelques autres, et, au bout d'une heure, Ja séance étant levée, juges et plaideurs reprirent le chemin de l’Aostal où ils avaient laissé leurs montures. Malgré la forme si simple du tribunal des eaux, ses jugements ont toute l'autorité de ceux des tfibunaux
40 Q ordinaires, et on assure qu'il est très-rare que les dé'inquants refus
La place étant devenue déserte, nous nous approchâmes du portail, don | bas-relief représentant la Vierge assise au milieu de séraphins. De la voussure de logive ichent. les statues des douze apôtres, d'où est venu le nom de Puerta de los Apôstoles. Pendant que TOUS étions absorbés dans cette contemplation, un bruit étrange frappa nos oreilles : C'élait comme un vague bourdonnement mêlé de voix nasillardes et accompagné d'accords d'un timb , métallique. « Voilà des chanteurs d’oraciones, dis-je à Doré; allons les écouter de pl Nous fimes le tour de l’église et nous aperçümes, adossés à une porte romane, deux aveugles, drapés dans les lambeaux de leurs mantes. Ils chantaient des oraciones, ©'est=às dire des espèces de litanies en l’honneur de divers saints, sur un rhythme étrange et avec les modula- | tions les plus inattendues. Le plus jeune des deux, le ténor, s'accompagnait sur la bandurria, tandis que le baryton, beau vieillard coiffé d'un vieux chapeau de velours à larges bords, plaquait des accords sur la rétara, en s'interrompant de temps à autre pour implorer la charité de l'auditoire. Les deux instruments dont jouaient nos chanteurs sonttrès-répandus dans le royaume de Valence, bien que la guitare y soit en faveur comme dans les autres provinces.
La cétura, d'une forme plus gracieuse que la guitare, est plus petite et plus apiatie; elle est garnie de neuf cordes métalliques dont les frois premières s'accordent à l’octave l’une de l'autre, les trois secondes à la quinte relative des premières, et les trois dernières à la quinte relative des secondes. La 4andurria, beaucoup plus petite, ressemble un peu à la mandoline italienne; elle est garnie de douze cordes, et se Joue, ainsi que la cé/ara, au moyen d'une petite lame flexible, d'ivoire ou d'écaille, appelée pua. Quelquefois ces concerts populaires s’augmentent de la dulzayna, espice de musette qui n’est autre que la doulçayne de nos anciens romans de chevalerie.