LE PLATEAU DE CASTILLE — TOLÈDE — LA MORT EN ESPAGNE
La route de Valladolid à Madrid, par Guadarrama, ne nous oflFrit d'abord qu'un faible intérêt. Nous retrouvâmes les grandes plaines nues, grises et jaunes, les tourbillons de poussière soulevés par la diligence, les ventas où nous attendait une cuisine à l'huile non purifiée. Il fallait nous contenter de Teau fraîche, de petits pains, frais aussi, blancs et légers; du chocolat broyé dans la cafetière par un pilon muni d'un manche que la servante d'auberge fait pivoter en le roulant entre ses deux mains. Dépouillée de ses moissons, la campagne laissait voir les sillons disposés en chevrons ou en feuilles de fougère ; et les villages , bâtis en pisé , en petits blocs de terre séchée au soleil, paraissaient presque sans relief au-dessus du sol.
Pour bien comprendre le caractère et l'aspect des plateaux delà Vieille et delà Nouvelle-Castille, considérez que ces plateaux forment le centre de la Péninsule et sont fort élevés au-dessus du niveau de la mer. Parmi ceux qui occupent en Europe une grande étendue,
il n'en est pas de plus hauts, en Suisse même, ni en Ecosse. La hauteur moyenne est de six cents mètres. Madrid est plus élevé que Langres, le froid rocher sur lequel je revois ces lignes ; et Madrid, pourtant, est au pied des chaînes de Guadarrama. De tous côtés il faut monter beaucoup depuis le littoral pour arriver à ces plateaux du centre ; et , quoiqu'ils soient dominés euxmêmes par des sierras couvertes de neige une partie de Tannée, leur élévation entraîne de fâcheuses conséquences. Ainsi, les rivières y sont rares, et Taridité du sol augmentée par la force de Tévaporation : on rencontre à côté des champs fertiles, surtout en blé, lespor rameras désolés, vastes plaines sans habitants. Si les Castillans avaient seulement lutté contre la sécheresse du territoire, en ménageant les arbres et en les propageant ! Mais on assure, au contraire, qu'ils les ont systématiquement déracinés, parce préjugé que les arbres attirent les oiseaux destructeurs des graines confiées à la terre ; et le regard parcourt maintenant d'immenses horizons sans pouvoir se reposer, je ne dis pas sur un bouquet de bois, mais même sur un seul arbre. La bruyère et le genêt, la multitude des plantes sauvages et odoriférantes qui recouvrent ces espaces d'un tapis verdoyant quelques mois de l'année, n'empêchent pas de regretter une autre végétation. Quelles que soient les causes qui ont déboisé la Castille, que ce soit l'ignorance ou les longues guerres de razzia entre les Maures et les chrétiens, il est certain que ce déboisementest un incalculable dommage. Nous posons en principe qu'on ne peut pas faire un plus grand mal à un pays méridional et constitué géologiquement comme l'Es-