‹ L'Espagne, orné de quatre gravures d'après M. Gustave DoréChapitre 66 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d'exciter l'admiration par la grandeur et la beauté de ses proportions. Quelques détails de sculpture, des peintures de maîtres mal éclairées ; mais rien d'imposant. Le Palacio del congreso, chambre des députés, élevé sur un terrain en pente, présente une façade corinthienne toute boiteuse; on dirait que le régime constitutionnel n'a pu encore pénétrer à Madrid et s'asseoir solidement sur le sol foulé par Philippe II. Ainsi Madrid ne renferme pas l'âme de l'Espagne; elle ne reflète pas son histoire ; elle n'a que des édifices modernes et du second ordre; ses 280,000 habitants n'en font pas une capitale. Il lui manque d'ailleurs un grand cours d'eau, dont une capitale ne peut se passer, fût-elle bâtie au bord de la mer. Elle est mal située , sur un terrain inégal ; ses rues montent et descendent beaucoup trop pour une ville moderne , et qui ne rachète pas l'inconvénient d'une mauvaise assiette par le pittoresque et l'intérêt archéologique. Il est vrai qu'elle s'élève au milieu de l'Espagne comme si l'on eût cherché au compas ce point central; et c'est un avantage pour le gouvernement des provinces.

Je me livrais à ces réflexions, lorsque William rentra avec un air de mauvaise humeur, celui d'un homme fatigué et vexé. Il avait voulu voir la Puer ta del Sol. La plupart des capitales ont une rue, une place, une promenade qui est comme le rendez-vous de la population à certaines heures, et aussi celui des touristes, qui vont y voir en quelque sorte l'image de tout Un peuple. Le nom de ces endroits privilégiés

est populaire , même à l'étranger. C'est le Corso à Rome ; les boulevards , les Champs-Elysées à Paris ; Toledo et Riviera Chiaja à Naples; la place Saint- Marc et le quai des Escl avons à Venise; le Lungol'Arno et les Gascine à Florence. A Madrid , c'est le Prado et la Puerta del Sol (la Porte du Soleil).

William était à la recherche de la Puerta del Sol dans la rue Montera, qu'on lui avait dit aboutir à cette fameuse porte. Il traversa une place sans aucun intérêt, irrégulière, dépourvue d'édifices, sauf un palais d'un goût douteux. Il y avait foule sur le trottoir et autour d'une fontaine récemment restaurée en cet endroit. Cette foule désœuvrée , immobile , regardait d'un air ébahi le jet d'eau, qui tantôt s'élançait à une hauteur vraiment extraordinaire, plus haut que les maisons, et tantôt s'abaissait et se multipliait en gerbes et en panaches de diamants et de perles. Mais de porte, il n'y en avait point. William apprit enfin d'un passant que la Puerta del Sol est la place même qu'il avait plusieurs fois traversée et qui doit son nom à une église maintenant détruite, dont la façade présentait une image du soleil.

Ce n'est pas que la Puerta del Sol manque absolument de caractère; mais, pour mériter un peu sa réputation, elle avait besoin de la transforma lion qu'elle subit en ce moment. On la dote de maisons à façades monumentales, comme celles que l'on construit à Paris; on la rafraîchit en y amenant plus abondamment ces eaux jaillissantes qui ont trop manqué à Madrid, et qui bientôt embelliront ses places

grandes et petites, ses plazas et plazuelas; mais, dans la saison d'été, que peut faire une fontaine même abondante sur une place de cette étendue, médiocre pourtant? Je crains que l'on ne continue à y respirer surtout de la poussière et de la fumée de tabac. Madrid est sur un plateau si élevé , si sec , si découvert ! Le soir, la poussière y forme une brume épaisse que le gaz des lanternes municipales a peine à percer : on dirait les brouillards de la Seine à certains jours ou ceux de la Tamise. En vain passent et repassent les charrettes avec leur tonneau d'eau, allongé d'un boyau qu'on secoue par derrière en manière d'arrosoir. Ce système antédiluvien est impuissant à remédier au mal. Quelques secondes , et la poussière monte de plus belle à la gorge des promeneurs.

Autour du bassin de la fontaine se presse une couronne d'infortunés qui cherchent à respirer un peu de fraîcheur. Et de pauvres gens spéculent sur la soif de la foule et sur l'aridité des lèvres de tous, en offrant, sur une simple assiette, un simple verre d'eau puisée à l'instant même au bord du réservoir. De tous côtés s'élève un cri aigu : Agitai agual de l'eau! de l'eau! Je crois vraiment qu'il sort de toutes les poitrines; et si pressant, si fortement articulé, qu'on dirait un appel au secours contre l'incendie.

La foule, qui stationne plutôt qu'elle ne se promène à la Puerta del Sol , n'est guère composée que d'hommes. Ils y descendent des rues adjacentes comme dans un entonnoir. Et l'on s'aperçoit de suite , mais avec regret, de la disparition des modes nationales

dans les costumes masculins, du progrès fatal qui nivelle les peuples et qui envahit malheureusement les provinces elles-mêmes. 0 tyrannie des modes françaises, anglaises, parisiennes surtout! Lorsque Charles III , le quatrième des Bourbons qui ont régné sur l'Espagne depuis l'an 1700, voulut supprimer les chapeaux rabattus et ces longs manteaux de drap brun qui vont si bien à la brune figure et à la physionomie grave des Castillans, il détermina une insurrection menaçante pour sa dynastie. Des clameurs formidables retentirent, au nom des costumes et des coutumes de la nation, contre l'introduction des usages étrangers. Madrid se souleva en 1765, et les gardes wallones (flamandes) de service au palais, qui firent seules leur devoir, furent massacrées par le peuple. Le roi se sauva non sans peine à Aranjuez; il fallut toute l'énergie du comte d'Aranda , de triste mémoire, pour rétablir l'ordre sans tolérer le sombrero mystérieux, effroi de la police. Encore le comte dut-il fermer les yeux sur l'ample manteau, qui, diminuant légèrement ses plis , continua de cacher aux alguazils la partie inférieure du visage des Castillans. Les jésuites, injustement soupçonnés d'avoir encouragé le mouvement populaire en faveur du costume national, furent bannis sans jugement, comme toujours, et de la manière la plus inique et la plus cruelle , par ce d'Aranda qui se consolait, aux applaudissements de nos prétendus philosophes, d'avoir violé les premiers principes de la justice, les maximes de l'honneur et les droits de la religion.

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