‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 47 sur 79 · Î.A PRINCESSE DE VAUDEMONT · texte numérisé non relu

Î.A PRINCESSE DE VAUDEMONT

Bayonne, ce n août i83i.

A peine sorti du calme delà vieille et majestueuse Espagne , je me sens étourdi du tourbillon français, je ne suis pourtant encore qu'à l'extrême frontière de notre pays. Mais j'ai lu trois journaux ; c'est une lumière trop éclatante pour un esprit habitué au jour doux de la censure espagnole. Notre guerre de plume, tout innocente que nous la croyons, ne pourrait-elle pas finir par quelqu'incendie?

Savez-vous pourquoi la France est devenue si dif-

ficileà gouverner? c*est parce qu elle manque d'imagination ; cette remarque, comme tant d'autres vérités, a l'air d'un paradoxe, ce qui n'ôte rien à sa justesse, surtout aux yeux de votre esprit, qui va vite au fond des choses. En général notre jeunesse n'a encore su imaginer d'autre gloire que celle des conquêtes , d'autre satisfaction d'amour-propre que la fierté qui naît de l'exaltation des vanités nationales. Pourtant le patriotismeétroit, etqui va jusqu'au méprisdes nations étrangères , me paraît un sentiment usé en Europe ; mais rien ne finit chez une nation routinière comme la nôtre. 11 faut un siècle à la France , pour comprendre les conséquences d'une situation nouvelle, et pour entrer dans la route d'un avenir sans passé. Nous sommes obstinés comme l'irréflexion ! !!... Notre soi-disant légèreté ne passe point les paroles ; en action nous sommes les Chinois de l'Europe : cauteleux, ho^imes d'habitudes s'il en fut, paresseux à penser : nous vivons tantôt dans lu fièvre, tantôt dans le sommeil, ^^ouv accorder notre apathie ay^ç nQti;-e impatience et uotre vivacité , il faudrait i^e ^uite d'évéïjiemcuts qui ne dépendent pas de l\ous. ]?|î'y peinsons donc plus et parlons d'autre chose. $i je me réjoui;» de mon rçtour , c'est pour vous revoir ; et puis il y a dans l'air et dans le nom de France quelque cbo^e que rien ne remplace , pour

sous FERDINAND VII. 311

nous qui l'avons respiré et balbutié en naissant. Le sol de France , tout favorable qu'il est aux graines étrangères , n'en est pas moins nécessaire aux plantes indigènes. Un pays, où l'on vit surtout par l'esprit, est de toutes les patries la plus difficile à oublier. Cette vie de l'esprit manque à chaque instant quand on la perd , et l'on en jouit à toute heure quand on la retrouve ; tout la rappelle , rien ne la remplace. J'aime l'esprit français au point de ne plus m'impatienter de l'accent gascon des Basques de Bayonne. Vous vous seriez étonnée de la métamorphose qui s'est opérée en moi au passage de Somosierra ; c'était à vingt-cinq lieues de Madrid; arrivé sur le versant septentrional de cette âpre chaîne de montagnes, il m'a semblé qu'on me tirait de dessous une cloche de verre : depuis ce moment je me sens guéri , parfaitement guéri : au point que si je n'étais forcé de regarder tous les matins pendant un quart d'heure dans le miroir ma figure maigre et pâle , je croirais que j'ai rêvé mon mal : ma sensation est comme auparavant. Jamais le changement d'air n'a produit sur personne un effet si subit ; plus nous avancions vers les Pyrénées, plus la verdure redevenait vive, variée et fraîche; et plus je me sentais gai, actif; mon esprit est comme une plante dans un pot, et l'air de France le vivifie -comme l'eau ra-

3i2 yESPAGAE

fraîchit la fleur ; c'est effrayant de voir à quoi tient la pensée ! Trouvez-moi la place de la liberté dans tout cela, vous serez plus habile que moi : pourtant je n'y renonce pas. Je chercherai jusqu'à la fin. C'est surtout pour le mot de cette énigme-là qu'il faut se garder de jeter sa langue au chien.

A Madrid le fond de mon mal était un découragement incurable, parce qu'il était physique. La raison ne pouvait rien contre une tristesse sans cause- Dieu vous préserve des maladies déguisées en chagrins : c'est je crois ce que les anciens appelaient la possession; toutes ces vapeurs ont disparu avec les horizons poudreux et les déserts arides des deux Castilles. Bayonne me paraît frais comme la Suisse, civilisé comme Surennes. Des lits sans bêtes , des vitres aux fenêtres , du lait , du beurre , de la soupe sans graisse et sans huile rance : c'est franchir trois siècles en un jour !

Pour achever le parallèle, je vais vous traduire mot à mot, et sans en retrancher une ligne, un journal de Madrid du mois de mai dernier. A'ous y verrez un bel éloge de M. de Chateaubriand, et bien naïf; c'est ce qui m'a fait choisir ce numéro. Je ne me suis jamais senti si Français qu'eu Espagne ; c'est que les Espagnols ont un esprit essenliellement national , (Jt forgncil de la patrie est contiigieux.

sous FERDINAJNU VII. 313

Cmparez , je vous prie, le Diario de Madrid avec le Journaldes Débats, leNationaly le Temps, et même la Gazette de France , et vous aurez une idée plus juste de la difïérence qu'il y a entre les deux pays , que si vous aviez lu des volumes de réflexions et de détinitions.

Je vous envoie aussi une pièce de vers que vous vous ferez expliquer par quelque savant , ou seulement par un écolier qui a fait ses classes comme on ne les fait plus. C'est un sonnet de don Hyppolite Bellicer de Tovar, inscritsur le tombeau deFray Lope de Vega Carpio; chaque mot de ce sonnet est à la fois castillan pur , et latin pas si pur. Aucune autre langue que l'espagnol ne se prêterait à ce singulier tour de force.

J'aurais pu attendre pour vous porter tout cela , mais vous savez que je suis toujours pressé de vous occuper de moi. Comment tarder à vous remercier de m'avoir fait faire ce voyage, que je n'ai entrepris que d'après votre conseil ? Sans vous je retournais en Italie.

Je vais passer encore un mois à Saint-Sauveur, uniquement par conscience , et parce qu'on m'assure que j'ai été malade ; ce qui est au moins aussi certain, c'est que je ne le suis plus. J'aimerais mieux

aller voir le Calvaire que les Pyrénées : mais j'éprouve que l'inclépendance ne sert pas à faire ce qu'où veut; elle multiplie les volontés , voil^ tout : ce qui équivaut à l'esclavage ; et voilà pourquoi ce n'est pas moi qui vous poxte cette lettre- Adieu,.,.

Num. 98.

3 cuartos *.

Page 1