CHAPITRE X
Élevée en Italie , Blanca y avait puisé le goût des beaux-arts ; elle avait inné le sentiment du beau. La musique et la peinture l'aidaient a passer les instans de sa vie, si tristes depuis que son père avait recommencé sa carrière politique.
Traversant un jour le Prado, Maurice lui proposa de visiter le musée, le plus riche du monde peut-être.
Ils entrèrent dans ces vastes salons qui renferment les chefs-d'œuvre des écoles nationales, car on dit l'école de Séville, l'école de Cordoue, l'école de Valence, l'école de Madrid. Là , brillent les magnifiques tableaux de Velasquez , peintre d'histoire et de batailles. Elança admirait avec l'intérêt qui s'attache aux choses passées, les glorieuses époques de l'histoire de sa patrie , représentées par ce peintre qui faisait revivre les héros du duc d'Albe, alors que les Espagnols dominaient l'Europe. « Velasquez, disait-elle à u Maurice, dans ses tableaux, où tous les per- (( son nages sont ressemblans , où les costumes « sont exacts, où les faits s'entassent sous son « pinceau , palpitant de gloire , d'intérêt , de « souvenirs $ Velasquez , dans un seul tableau , « vaut un volume de pénibles recherches sur « l'histoire. »
Us s'arrêtaient devam les chefs -d'œuvre de Xurbaran , de 2éréro> de l'Espagnolet, de Mengs, de Jordan, del Aragones; mais ils ne pouvaient détacher leurs yeux des compositions célestes du
divin Murillo , peintre fécond , suave et austère, gracieux dans certains sujets autant qu'il est sévère dans d'autres. Maurice partageait l'enthousiasme de Blanca pour ce grand peintre, qui était son héros , qu'elle élevait au-dessus de tous ceux dont s'honore l'Espagne.
«Admirons ensemble, Maurice, ces deux « tableaux : ici sainte Anne donnant des leçons « de lecture à la sainte Vierge encore enfant. La « jeune Marie indique du doigt une lettre ; elle « hésite à la nommer, car elle regarde en rougis- « sant la sainte , sa maîtresse. Quelle naïveté dans « ce tableau ! quelle grâce dans la jeune Marie! u Elle est déjà désignée par la main de Dieu pour « accomplir le grand mystère qui doit sauver « le monde.
« Là , la vierge Marie monte aux cieux. La « Mère de Dieu ne pouvait être plus belle ; elle « va retrouver son fils. Elle traverse les airs; di- « vinité aérienne, puissante par la puissance de
« son fils, pure par sa virginité Quel chré-
« tien ne sentirait sa foi redoubler et sa confiance
y6 LE MUSÉE.
« accroître en priant devant ce tableau qui re- « présente la Mère de Dieu ! »
Murillo est le peintre des douces émotions.
S'initier à ses secrètes pensées , c'est découvrir en soi des sentimens inconnus , c'est ouvrir son âme à de divines croyances.
Blanca s'exprimait avec enthousiasme sur les sujets sacrés , peints par cet homme célèbre. Sa religion ardente s'exaltait' encore devant ces tableaux divins, et les pompes de la religion chrétienne, nécessaires au peuple espagnol, agissaient sur cette âme douée d'une extrême sensibilité , et qui n'avait encore aimé que Dieu.
L'école moderne offrit peu de tableaux dignes d'être remarqués. Quelques peintres d'histoire ont essayé de reproduire quelques uns des épisodés qui rendent cette nation à jamais célèbre dans la guerre de l'indépendance. Leurs tableaux ne sont point dignes des grandes actions qu'ils avaient à traiter. Les peintres et les historiens manquent à cette nation. Comment les beauxarts fleuriraient -ils au milieu des convulsions
et des tempêtes qui déchirent la Péninsule de-
■ puis un demi-siècle. A la guerre de l'indépen-
dance ont succédé quelques années de calme ; puis la guerre civile , F invasion étrangère , sont venues mettre obstacle à tous progrès dans les arts qui ont besoin de la paix.
La littérature espagnole est , en général , peu connue. L'ignorance où l'on est des productions des auteurs de cette nation tient peut-être à ce que leurs ouvrages ont été peu traduits , car les historiens ; les poètes , ne manquent point à l'Espagne, qui peut citer avec orgueil Mendoza , Moralès, Herrera Saavedra, Quevedo, Garcilaso, Calderon, Lope de Vega, Yillegas, Mariana, Sepulveda , Solis. Molière eût suffi pour illustrer la littérature française. Miguel Cervantès , dont les ouvrages , qui datent du temps de l'Arioste, du Tasse, de Shakspeare, seront lus dans plusieurs siècles avec le même plaisir qu'aujourd'hui , suffirait à lui seul pour jeter un reflet brillant sur la littérature espagnole , s'il ne se présentait entouré d'un cortège d'auteurs justement estimés de leurs compatriotes.
Aujourd'hui quelques hommes instruits travaillent à des ouvrages scientifiques qui resteront appréciés des Espagnols, mais inconnus aux autres nations européennes. Les lettres et les sciences sont peu encouragées. Quelle protection peuvent accorder aux lettres et aux sciences un souverain qui n'est occupé que du soin de conserver sa couronne, et des ministres tiraillés par les exigences de tous les partis qui se succèdent dans des révolutions continuelles !