‹ L'espèce humaineChapitre 124 sur 160 · CARACTÈRES RELIGIEUX — BOUDDHIC JE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES RELIGIEUX — BOUDDHIC JE

Ce serait possible. Ici encore notre orgueil européen me semble avoir bien souvent conduit à de fausses conséquences. Croyants ou incrédules, libres penseurs ou chrétiens fervents, nos savants, nos philosophes ont trop présente à l'esprit l'idée de la divinité telle que la conçoivent nos classes les plus cultivées. Souvent, pour peu que cette idée s'abaisse ou se modiQe, ils ne la reconnaissent plus ; pour peu que les conséquences qu'on en tire sur l'origine, la nature et la destinée de l'homme ou de cet univers diffèrent de celles qu'ils admettent eux-mêmes ou qu'ils sont habitués à en entendre tirer, il n'y a plus pour eux de religion.

Je ne puis expliquer que de cette manière le jugement porté sur une portion bien considérable de l'humanité par un certain nombre de savants, de penseurs éminents, parmi lesquels on compte notre illustre orientaliste Burnouf. A ses yeux le bouddhisme est un véritable athéisme. Dans un livre qui a obtenu un succès mérité, M. Barthélémy Saint-Hilaire a soutenu cette manière de voir avec un talent et un savoir également incontestables. Il a de plus placé à côté des croyances bouddhistes, peutêtre même au-dessous, celles qui les avaient précédées chez les Mongols, les Chinois et les Japonais. Ainsi, pour mon éminent confrère, la presque totalité des races jaunes, bien plus du tiers de l'humanité, sont athées.

Mais en formulant cette conclusion le savant auteur du Bouddah consultait avant tout sa propre raison et ses conceptions personnelles. « Les peuples bouddhiques, dit-il, peuvent être « sans aucune injustice regardés comme des peuples athées. « Ceci ne veut pas dire qu'ils professent l'athéisme, et qu'ils se « font gloire de leur incrédulité avec cette jactance dont on « pourrait citer plus d'un exemple parmi nous; ceci veut dire « seulement que ces peuples n'ont pas pu s'élever, dans leurs « méditations les plus hautes, jusqu'à la notion de Dieu. »

Dans ces quelques lignes apparaît clairement toute la pensée du livre et la cause du désaccord qui me sépare de M. Barthélémy Saint-Hilaire. Les bouddhistes, qui mettent des dieux partout dans leurs légendes, qui partout ont semé des temples consacrés à ces divinités, qui les redoutent et les adorent, qui ont fait de la prière une institution, qui admettent le dogme de la vie future et celui de la rémunération, ne se sont pas fait de Dieu l'idée à laquelle nous sommes tous plus ou moins parvenus : donc ils sont athées. Telle est évidemment la préoccupation sous l'empire de laquelle a été écrit cet ouvrage, que devra lire d'ailleurs quiconque tient à se faire des idées précises sur quelquesunes des graves questions si vivement controversées de nos jours.

Le savant qui a vu l'athéisme dans le bouddhisme devait à plus forte raison porter le même jugement sur les anciennes croyances du Japon, de la Chine et de la Mongolie. Pourtant là aussi on croyait à de nombreuses divinités, toujours subordonnées à un Dieu suprême incréé et créateur. Au Japon, nous dit Siebold,

on ne comptait pas moins de sept dieux célestes et huit millîons de kamis ou esprits, dont 492 étaient des dieux supérieurs. Les Kamis inférieurs, au nombre de 2640, étaient des hommes déifiés. En Chine, la réforme de Lao-tseu et de Khoung-tseu eut en partie pour but la destruction de l'idolâtrie , et l'idolâtrie n'est pas l'athéisme. C'est surtout de superstition et non d'athéisme que les voyageurs taxent les populations du nord et du centre de l'Asie. Elles aussi ont leurs idoles. Il en est de même de toutes les populations boréales. Dans l'île sacrée de Waygatz, près du détroit de ce nom, en 1827, les missionnaires brûlèrent 420 images accumulées sur le seul promontoire de Haye-Salye. Partout dans cette aire si vaste, on croyait ou l'on croit encore à des esprits habitant les rochers, les arbres, les montagnes, les corps célestes, et on leur adressait des hommages intéressés.

Mais partout aussi on croyait à un dieu suprême^ ayant crié ces esprits eux-mêmes et conservant tout ce qui existe. Les Lapons et les Samoyèdes avaient ou ont encore sur ce point les mêmes idées que les anciens Chinois. Leur Jubmel^ leur Num répond exactement au Chang-ti de Khoung-tseu lui-même, et des locutions populaires montrent qu'ils le regardent comme le premier dispensateur de tout bien. Num tad (que Num m'accorde), Num arka (que Dieu soit remercié), reviennent, parait-il, souvent dans le langage des Samoyèdes. Cette croyance à un dieu suprême et à des esprits secondaires, fort nombreux mais présentant une certaine hiérarchie, était bien ancienne en Asie puisque nous voyons l'empereur Chun, 2225 ans avant notre ère, « faire les sacrifices au Souverain suprême du Ciel, et les cérémonies usitées envers les six grands esprits, ainsi que celles usitées pour les montagnes, les fleuves et les esprits en général. »

Des croyances de cette nature, attestées et sanctionnées par des actes publics, peuvent-elles être regardées comme athées? Tout au moins faudrait-il ajouter qu'il s'agit d'un athéisme fort diff'érent de celui qu'ont professé et professent de nos jours quelques écoles philosophiques européennes.

III. — J'aurais des observations analogues à faire au sujet des opinions émises par sir John Lubbock dans les deux ouvrages qui lui ont mérité en anthropologie une réputation égale à celle qu'il possédait déjà comme naturaliste. « Il est difficile, dit-il, de supposer que des sauvages assez grossiers pour ne pas pouvoir compter leurs propres doigts, aient des conceptions intellectuelles assez avancées pour posséder un système de croyances digne du nom de religion. »

Laissons de côté ce que l'auteur dit ici de la numération qui repose pour moi sur une appréciation inexacte. Ces mots « digne du nom de religion » ne nous apprennent-ils pas que, comme M. B. Saint-Hilaire, sir John Lubbock prend ses propres conceptions en matières religieuses comme critérium de celles des sauvages ?

Pour sir John Lubbock l'athéisme est « non pas la négation de

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