CHAPITRE XIII
AGE DE l'espèce HUMAINE*, — ÉPOQUES GÉOLOGIQUES PASSÉES.
I. — Les skovmoses, la station de Schussenried, nous ont montré l'homme existant en Europe à la fin de l'époque glaciaire. Mais a-t-il traversé cette époque? L'a-t-il précédée? A-til été par cela même contemporain d'espèces végétales et animales placées de tout temps au rang des fossiles? Nous pouvons, on le sait, répondre affirmativement avec certitude à cea questions. On sait aussi que la démonstration de ce grand fait, une des plus belles conquêtes scientifiques des temps modernes, date pour ainsi dire d'hier.
Cette démonstration repose sur des preuves aujourd'hui si bien acceptées qu'il suffit de les énumérer. Il est évident que des ossements humains, ensevelis dans une couche terrestre non remaniée, attestent l'existence de l'homme au moment où se formait cette couche. Il est non moins évident que des silex taillés de main d'homme et transformés en haches, en scies, etc., que des bois d'animaux, façonnés en harpons ou en flèches sont autant de témoins irrécusables de l'existence des ouvriers. Enfin,, lorsque des ossements humains se trouvent associés à des ossements d'animaux dans la même couche non remaniée, il est encore hors de doute que l'homme et ces espèces animales ont été contemporains.
Bien des faits rentrant dans ces trois catégories avaient été constatés dès les premières années et dans le courant du siècle dernier. Dès 1700, les fouilles exécutées par ordre du duc Eberhard Louis de Wurtemberg, à Ganstadt, près de Stuttgard, mirent au jour un grand nombre d'ossements d'animaux éteints parmi lesquels se trouvait un crâne humain. Mais la nature de cette précieuse relique n'a été reconnue par Jœger qu'en 1835. A peu près à la même époque un Anglais, Kemp, recueillait dans Londres même, à côté de dents d'éléphants, une hache de
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pierre semblable à celles de Saint-Acheul. Plus tard Esper en Allemagne, John Frère en Angleterre signalèrent des faits plus ou moins analogues. Mais ni l'un ni l'autre ne pouvait en comprendre la signification : car la géologie était absolument dans l'enfance et la paléontologie n'existait pas.
II. — C'est en 1823 seulement qu'Amy Boue présenta à Cuvier des ossements humains trouvés par lui dans le loess du Rhin, aux environs de Lahr, dans le pays de Bade. Boue regardait ces ossements comme fossiles; Cuvier se refusa à admettre cette conclusion. On le lui a bien souvent reproché; on a été injuste. Cuvier avait vu trop souvent de prétendus hommes fossiles se transformer soit en mastodontes, soit en salamandres, soit même en simples blocs de grès bizarrement contournés, pour ne pas se tenir sur ses gardes; et, en présence d'un fait jusque-là unique, il crut plus sage d'admettre un remaniement qui aurait transporté dans le loess des ossements bien postérieurs à la formation de cette couche.
Mais jamais Cuvier, quoi qu'on en ait dit, n'a nié la possibilité de trouver Vhomme fossile. Il a au contraire formellement admis Texistence de notre espèce comme antérieure aux dernières révolutions du globe. « L'homme pouvait, dit-il, habiter quelque contrée peu étendue, d'où il a repeuplé la Terre après ces évéments terribles. » On voit que les éloges et les reproches adressés à notre grand naturaliste à propos d'une opinion qu'il n'a jamais eue, sont également immérités.
La réserve, exagérée peut-être, que s'imposait Cuvier, la croyance qu'on lui prêtait n'en pesèrent pas moins sur la science en ce qu'elles empêchèrent de comprendre la valeur des observations recueillies par Tournai (1828-1829) dans l'Aude, par Christol (1829) dans le Gard, par Schmerling (1833) en Belgique, par Joly (1835) dans la Lozère, par Marcel de Serres (1839) dans l'Aude, par Lund (1844) au Brésil. En 1845 la presque totalité des savants vraiment autorisés partageait l'opinion si bien motivée par M. Desnoyers. Sans regarder comme impossible l'existence de l'homme fossile, ils ne pensaient pas qu'on l'eût encore découvert.
C'est aux efforts persévérants d'un archéologue distingué,. Boucher de Perthes, qu'est due la démonstration du fait si longtemps nié et aujourd'hui universellement admis. Sous l'empire de certaines idées philosophiques, fort peu propres d'ailleurs à lui faire des disciples, il avait admis à priori l'existence d'êtres humains ayant précédé l'homme actuel dont ils devaient différer beaucoup. Il espérait retrouver soit leurs restes eux-mêmes, soit les produits de leur industrie dans les terrains d'alluvion supérieurs. Surveillant, soit par lui-même, soit par ses agents, l'exploitation des carrières de gravier situées près d'Abbeville, il y recueillait une foule de silex plus ou moins grossièrement travaillés, mais portant l'empreinte irrécusable de la main de l'homme. Quelques-unes de ses publications (1847) amenèrent
chez lui des visiteurs qui à leur tour se mirent en quête. Bientôt M. Rigollot (1853), M. Gaudry (1856), retirèrent des carrières de Saint-Acheul des haches semblables à celles d'Abbeville et se déclarèrent convaincus. Les savants anglais Falconer, Prestwich, Lyell, après avoir visité la collection de Boucher de Perthes, en firent autant et eurent de nombreux imitateurs.
III. — Toutefois et malgré les découvertes qui se multipliaient dans les cavernes et dans les sablonnières, aux environs mêmes de Paris, on faisait aux partisans de l'homme fossile l'objection que Cuvier avait opposée à Amy Boue. On attribuait à un remaniement opéré par les eaux la juxtaposition de restes d'animaux éteints et d'ossements humains ou d'objets fabriqués par l'homme. La haute autorité de M. de Beaumont prêtait une force nouvelle à cet argument. Il rapportait les alluvions des environs d'Abbeville à ses terrains des pentes^ formés, disait-il, par des orages d'une violence exceptionnelle qui n'éclataient qu'une fois en mille ans et qui mélangeaient les matériaux arrachés à diverses couches. Quant aux trouvailles faites dans les cavernes, elles inspiraient encore moins de confiance que les autres, à raison de la facilité des aff ouille m ents causés par les remous, qui pouvaient fort bien aller déposer au cœur d'une couche sous-jacente des objets enlevés aux couches supérieures sans détruire ni les unes ni les autres.
Beaucoup de bons esprits hésitaient donc encore, lorsque M. Lartet publia son remarquable travail sur la grofte d'Aurignac (1861). Ici le doute n'était plus possible. Cette grotte, ou mieux cet abri , était fermée au moment de la découverte par une dalle de pierre apportée de loin ; M. Lartet découvrit, soit à l'intérieur, soit sur le seuil, les ossements de huit espèces animales sur neuf qui caractérisent le plus essentiellement les terrains quaternaires. Dans son mémoire il donna des détails sur les restes de chacune d'elles. Quelques-uns de ces animaux avaient été évidemment mangés sur place; leurs os, en partie carbonisés, portaient encore la trace du feu dont on retrouvait les charbons et les cendres; ceux d'un jeune rhinocéros tichorhinus présentaient des entailles faites par des outils de silex, et leurs extrémités spongieuses avaient été rongées par un carnassier ; celui-ci révélait son espèce par ses coprolithes, reconnaissables pour être ceux de la hyena spelœa.
La grotte ou abri d'Aurignac est creusée dans un petit massif montagneux, dépendant du plateau de Lanémézan, que n'a jamais atteint le diluvium pyrénéen. Elle échappait donc à toute objection tirée de l'intervention des courants d'eau. Aussi, les faits annoncés par M. Lartet furent-ils généralement acceptés d'amblée avec toute leur signification. Ces faits montraient l'homme vivant au milieu de la faune quaternaire, utilisant pour sa nourriture jusqu'au rhinocéros et suivi par la hyène de celte époque qui profitait des débris du repas. La coexistence de l'homme et de ces espèces fossiles était démontrée.
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Quelques retours offensifs des savants, fort rares d'ailleurs, qui ^refusaient de se rendre à ces témoignages eurent encore lieu, entre autres à propos de la découverte d'une mâchoire humaine faite à Moulin Quignon par Boucher de Perthes. Mais les trouvailles devinrent si nombreuses que le dernier d'entre eux fut bientôt réduit à se taire et à laisser parler devant lui à' homme fossile sans élever la moindre protestation.
IV. — Il serait trop long et vraiment inutile d'énumérer ici toutes ces découvertes. Je me borne à signaler quelques-unes des plus frappantes auxquelles se rattachent les noms de Lartet et de Christy, son dévoué collaborateur. AuxEyzies, ces deux infatigables chercheurs mirent à découvert un plancher stalagmitique, formé par une véritable brèche dont la pâte emprisonnait à la fois des silex taillés, des cendres, des charbons et des ossements de divers animaux quaternaires. De larges tables de cette brèche iigurent aujourd'hui dans plusieurs collections. Dans cette même grotte ils découvrirent une vertèbre de jeune renne traversée par une lance en silex, qui s'était rompue dans l'os en donnant la mort à l'animal. Enfin M. Lartet eut la joie, en 1864, d'assister à la trouvaille d'une lame d'ivoire de mammout, sur laquelle un artiste de la Madeleine avait tracé avec un poinçon de silex le •dessin de l'animal lui-même. Sur cette antique gravure on retrouve tous les traits du mammout, tel qu'on le rencontre encore parfois, conservé avec son épaisse fourrure et ses longues soies, dans les glaces de la Sibérie.
Pour que l'homme ait pu tracer le portrait d'une espèce animale, il faut bien qu'il ait vécu à côté d'elle. Or les preuves de cette nature sont devenues rapidement plus nombreuses et plus frappantes. Dans l'Ariége, M. Garrigou a trouvé le dessin de l'ours des cavernes tracé sur un galet. M. de Vibraye a retiré de la grotte de Laugerie Basse le croquis d'un combat de rennes remarquablement gravé sur une plaque de schiste. Le même animal a été rencontré reproduit en sculpture dans le même abri et encore dans l'abri de Montastruc, d'oii M. Peccadeau de l'Isle a extrait ses merveilleux manches de poignards.
Je n'ai pas à parler ici de ces armes, outils, instruments de toute nature, depuis le simple couteau jusqu'à ces flèches et harpons barbelés, à ces lances en feuilles de laurier, à ces poignards dentelés et guillochés qui égalent tout ce que le Danemark a de plus beau. Il me suffît de constater que toutes ces œuvres attestent l'existence de l'homme et que l'on compterait aujourd'hui par milliers les objets fabriqués par lui pendant l'âge géologique qui a précédé le nôtre.
Sans être à beaucoup près aussi abondants, les restes des ouvriers eux-mêmes ont été retrouvés à tous les étages des formations quaternaires. Bien que plusieurs Etats de l'Europe aient apporté leur contingent dans cet ensemble de découvertes, la Prance et la Belgique tiennent de beaucoup le premier rang.
Je ne saurais entrer ici dans des détails dont quelques-uns
seront mieux à leur place dans une autre partie de ce livre. Je me borne à mentionner la sépulture de Gro Magnon, mise à découvert par les ingénieurs du chemin de fer en 1860 non lc»in de la station des Eyzies et qui nous a procuré le type d'une des races fossiles les mieux caractérisées. Je ne puis non plus passer sous silence les recherches aussi heureuses que patientes faites de 1867 à 1873 par M. Martin, dans les carrières des environs de Paris, recherches dont les résultats ont permis à M. Hamy de fixer la succession des types dans nos environs immédiats. Enfin je rappellerai les études de M. Dupont dans la vallée de la Lesse. Commencées en 1864, continuées pendant sept années avec une activité sans égale, elles ont accumulé dans le Musée de Bruxelles environ 80 000 silex taillés de main d'homme ,. 40000 ossements d'animaux aujourd'hui déterminés, les crânesde Furfooz et une vingtaine de mâchoires parmi lesquelles figure celle qui est devenue si célèbre sous le nom de mâchoire de la Naulette.
Ce n'est pas seulement en Europe que l'existence de l'hommefossile a été constatée. Déjà Lund avait annoncé en 1844 qu'il avait trouvé dans certaines cavernes du Brésil des ossements humains associés à des restes d'animaux disparus. Plus tard il a rétracté ces dires, sans doute sous le coup des méfiances qu'inspirait à cette époque toute annonce de cette nature. Mais ses observations, qui n'ont malheureusement pas été publiées avec détail, étaient probablement justes. En 1867 M. W» Blake annonça au Congrès de Paris que, dans les dépôts aurifères de la Californie et surtout près du village de Sonora, on trouvait fréquemment des armes, des ustensiles et même des objets de parure en pierre associés à des ossements de mammout et de mastodonte. Le D"" Snell, qui habite cette localité, en possède une grande et riche collection. Le D*" Wilson avait publié quelques faits de même nature dès 1863.
V. — 11 fallait pour se retrouver au milieu de ces richesses de tout genre les répartir d'une manière méthodique et les échelonner dans le temps. La prépondérance numérique des armes, outils, sculptures, gravures, etc., a conduit les archéologues à proposer diverses classifications essentiellement fondées sur la différence des types présentés par ces objets et sur la matière ayant servi à les façonner. Telle est celle que M. de Mortillet a appliquée au Musée de Saint-Germain. Mais les classifications de cette nature, très-commodes pour l'arrangement d'une collection publique, ont l'inconvénient d'être quelque peu artificielles. Le naturaliste, l'anthropologiste, doivent se rallier de préférence aux données paléontologiques ou géologiques.
Lartet avait préféré les premières. 11 rattachait la division des temps quaternaires à la prédominance et à l'extinction des grands mammifères. L'ours des cavernes, qui disparut le premier, lui a servi à désigner la période la plus ancienne ; le mammout et le rhinocéros tichorhinus, qui lui ont survécu, ont carac^
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térisé la seconde ; le renne et l'aurochs ont donné leurs noms à la troisième et à la quatrième.
Cette classification a l'inconvénient d'être purement locale, parce que la disparition des espèces quaternaires n'a pas eu lieu partout en même temps et n'a pas été générale. En réalité l'âge du renne dure encore pour la Laponie et celui de l'aurochs se prolonge, un peu artificiellement il est vrai, dans les forêts de la Lithuanie. Mais, la méthode de Lartet rattache les groupes humains à des types animaux ; elle caractérise les époques par un événement paléontologique important ; elle conserve les rapports entre la succession des âges et les événements biologiques; elle présente donc de sérieux avantages, à la condition d'être prise pour ce qu'elle est. C'est ce qu'avait fort bien compris l'homme éminent qui l'a proposée; il ne l'appliquait qu'à la France.
Depuis le moment où M. Lartet faisait ses belles études, de nouveaux faits ont été acquis ; et, comme il est arrivé bien souvent, les distinctions, d'abord en apparence les mieux accusées, se sont en partie effacées. Aussi M. Dupont a-t-il proposé de réduire à deux les quatre âges de M. Lartet, ce qui est peut-être excessif, même pour la Belgique. M. Hamy de son côté a admis trois âges répondant aux niveaux fluviatiles moyens et nouveaux de M. Belgrand. Cette répartition des temps quaternaires a l'avantage de se rattacher aux phénomènes géologiques ; elle perd au moins en partie le caractère trop exclusivement local ; elle doit par cela même être préférée.
Plaçons-nous néanmoins pour le moment au point de vue de Lartet qui permet un rapprochement intéressant. Nous avons vu en Danemark la succession de trois espèces végétales : le hêtre, le chêne et le pin, nous conduire aux débuts de l'époque moderne actuelle. En France la disparition successive de quatre espèces animales, l'ours, le mammout, le renne et l'aurochs, qui existaient d'abord ensemble sur notre sol, caractérise de même autant d'époques embrassant toute la période quaternaire. L'homme les a vus vivre chez nous à côté les uns des autres; il s'est nourri de leur chair ; il nous en a laissé des représentations dessinées et sculptées.
Yl. — Pouvons-nous le suivre plus loin et retrouver ses traces jusque dans les temps tertiaires? Falconer, l'éminent paléontologiste anglais prématurément enlevé à la science, n'hésitait pas à répondre affirmativement. Mais il n'espérait rencontrer l'homme tertiaire que dans l'Inde, et M. Desnoyers l'a découvert en France.
C'est en 1863, dans la sablonnière de Saint-Prest, aux environs de Chartres, que M. Desnoyers recueillit lui-même un tibia de rhinocéros portant des incisions, des entailles semblables à celles qu'il avait vues bien souvent sur des ossements d'ours ou de rennes mangés par l'homme quaternaire. Une comparaison attentive et des faits nombreux de même nature constatés dans
diverses collections l'autorisèrent à annoncer que l'homme remontait au-delà des temps glaciaires et avait vécu à l'époque pliocène.
Mais M. Desnoyers n'apportait de preuves que d'une seule nature et qui, pour être appréciées à toute leur valeur, exigeaient une certaine habitude. Aussi son travail fut-il accueilli d'abord avec un peu de méfiance. On lui demandait de montrer, sinon l'homme pliocène lui-même, au moins des objets de son industrie et en particulier les armes qui avaient pu abattre, les couteaux qui avaient dépecé ces éléphants , ces rhinocéros, ces grands cerfs dont les ossements portaient les stries plus ou moins profondes qu'il attribuait à l'homme. M. l'abbé Bourgeois répondit bientôt à ces exigences ; et, en présence des silex taillés mis par lui sous les yeux des juges compétents, tous les doutes se dissipèrent.
Malheureusement le sable de Saint-Prest est considéré par d'assez nombreux géologues comme appartenant plutôt aux terrains quaternaires tout à fait inférieurs qu'aux formations franchement tertiaires. Il faut probablement le ranger dans ces produits d'une période de transition qui séparent deux époques bien tranchées. Peut-être est-il contemporain du dépôt de la caverne de Victoria, dans l'Yorkshire, d'où M. Tiddeman a retiré un péroné humain et que ce naturaliste regarde comme formé peu avant le grand refroidissement glaciaire. En somme les découvertes de MM. Desnoyers et Tiddeman repoussent l'existence de l'homme tout au moins jusqu'aux confins des temps tertiaires.
Les découvertes faites en Italie nous conduisent plus loin. A diverses reprises, et dès 1863, quelques savants de ce pays avaient cru avoir trouvé dan^ des terrains incontestablement pliocènes des traces de l'action humaine et même des ossements humains. Toutefois, pour des raisons diverses, ces résultats furent successivement mis en doute et repoussés par les hommes les plus compétents. Mais M. Capellini vient de découvrir en 1876, des preuves plus sérieuses de l'existence de l'homme aux temps pliocènes dans les argiles de Monte Aperto, près de Sienne, et sur deux autres points. L'éminent professeur de Bologne a rencontré dans ces trois localités, dont l'âge est incontesté, des os de balœnotus portant de nombreuses et fortes entailles qui me paraissent ne pouvoir s'expliquer que par l'action d'un instrument tranchant. Dans plusieurs cas, l'os a éclaté sur une des faces de lïncision, tandis que l'autre est lisse et nettement délimitée. A en juger par les planches et les moulages, il est impossible de ne pas admettre que les coups ont été portés sur des os frais. Ces entailles difi'èrent complètement de celles que présentaient les os d'halitherium extraits des faluns miocènes de Pouancé. Autant celles-ci m'ont toujours paru ne pouvoir être attribuées à l'homme, autant celles dont il s'agit aujourd'hui me semblent ne pouvoir être que l'œuvre de sa main. L'existence de
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l'homme pliocène en Toscane est donc à mes yeux un fait acquis à la science. Toutefois je dois dire que cette conclusion n'est pas encore unanimement acceptée et que M. Magitot entre autres la conteste en se fondant sur ses expériences.
VII. — Les recherches de M. l'abbé Bourgeois nous font remonter bien plus haut encore. Cet habile et persévérant observateur a découvert dans le département de Loir-et-Cher, dans la commune de Thénay, des silex dont la taille lui a paru ne pouvoir être attribuée qu'à l'homme. Or les géologues sont unanimes pour placer les couches dont il s'agit ici parmi les terrains miocènes, en plein âge tertiaire moyen.
Mais les silex de Thenay, généralement de petite taille, sont presque tous fort grossièrement taillés et bien des paléontologistes, bien des archéologues n'ont vu dans leurs cassures que le résultat de chocs accidentels. En 1872, au Congrès de Bruxelles, la question fut soumise à une commission composée des hommes les plus compétents d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, de Danemark, de France, d'Italie, et les juges se partagèrent. Les uns acceptèrent, d'autres repoussèrent tous les silex présentés par M. l'abbé Bourgeois. Quelques-uns déclarèrent qu'à leurs yeux un petit nombre de pièces seulement pouvaient être attribuées à l'industrie humaine. Quelques autres enfin crurent devoir réserver leur jugement et attendre de nouveaux faits.
J'étais au nombre de ces derniers. Mais depuis lors, de nouvelles pièces découvertes par M. l'abbé Bourgeois ont levé mes derniers doutes. Une petite hache ou grattoir entre autres, présentant de fines retouches régulières, ne peut, à mon avis, avoir été façonnée que par l'homme. Je ne blâme pourtant pas ceux de mes confrères qui nient ou doutent encore. En pareille matière il n'y a rien de bien pressant; et sans doute, l'existence de l'homme miocène sera démontrée, comme l'a été celle des hommes glaciaire et pliocène, — par des faits.
VIII. — Ainsi l'homme existait à coup sûr pendant l'époque quaternaire et pendant l'âge de transition auquel appartiennent les sables de Saint-Prest et les dépôts de Victoria ; il a vu, selon toute probabilité, les temps miocènes et par conséquent l'époque pliocène en entier. Y a-t-il des raisons pour croire qu'on le trouvera plus loin encore? La date de son apparition est-elle nécessairement attachée à une époque quelconque? Pour répondre à ces questions je ne vois qu'un seul ordre de faits que Ton puisse interroger.
Nous savons que, par son corps, l'homme est un mammifère, rien de plus et rien de moins. Les conditions d'existence qui ont suffi à ces animaux ont dû lui suffire de même ; là où ils ont vécu, il a pu vivre. Il peut donc avoir été le contemporain des premiers mammifères et remonter jusqu'à l'époque secondaire.
Des paléontologistes d'un grand mérite reculent devant cette proposition. Ils n'admettent pas même la possibilité de l'existence de l'homme aux temps miocènes. Toute la faune mamma-
logique de cette époque, disent-ils, a disparu; comment l'homme seul aurait-il résisté aux causes assez puissantes pour amener le renouvellement complet de tous les êtres avec lesquels il a le plus de rapports ?
Je reconnais la force de l'objection; mais je tiens compte aussi ■de Tintelligence humaine, qu'elle semble oublier. C'est évidemment grâce à cette inteUigence que l'homme de Saint-Prest, de Victoria, de Monte Aperto a pu traverser deux grandes époques géologiques. Il s'est défendu par le feu contre le refroidissement ; il a survécu au retour d'une température plus douce. Eh bien, n'est-il pas permis de penser que des hommes venus plutôt auraient trouvé dans leur industrie les ressources nécessaires pour lutter contre les conditions que leur aurait imposées même le passage des derniers temps secondaires aux premiers âges tertiaires?
En fait, de l'aveu des juges les plus exigeants, l'homme a vu un des grands changements accomplis à la surface du globe ; il ■a vécu dans une de ces époques géologiques auxquelles on le croyait naguère absolument étranger; il a été le contemporain d'espèces mammalogiques qui n'ont pas même vu l'aurore de l'époque actuelle. Il n'y a donc rien d'impossible à ce qu'il ait survécu à d'autres espèces de la même classe, à ce qu'il ait assisté à d'autres révolutions géologiques, à ce qu'il ait paru sur le globe avec les premiers représentants du type auquel il appartient par son organisation.
Mais c'est là une question de fait. Avant même de supposer qu'il en ait été ainsi, il faut attendre d'avoir été renseigné pal* l'observation.