‹ L'espèce humaineChapitre 48 sur 160 · THÉORIE D'AGASSIZ · texte numérisé non relu

THÉORIE D'AGASSIZ

tion singulière qu'il a tenté d'établir entre Vunité d'espèce et la caractérisation primordiale des races, l'a conduit à des contradictions et à des conséquences qui lui sont propres et qu'il n'est guère possible de passer sous silence.

Pas plus que la plupart des polygénistes, Agassiz ne dit nulle part ce qu'il entend par le mot race. Il s'en sert néanmoins à chaque instant et, par exemple, il déclare être prêt à montrer que « les différences existant entre les races humaines sont de même nature que celles qui séparent les familles, genres et espèces de singes ou autres animaux... » « Le chimpanzé et le gorille, ajoute-t-il, ne diffèrent pas plus l'un de l'autre que le Mandingue du Nègre de Guinée ; l'un et l'autre ne diffèrent pas plus de l'orang que le Malais ou le Blanc ne diffèrent du Nègre. »

La conséquence logique d'un langage aussi affîrmatif n'est-elle pas que les hommes forment une famille zoologique comprenant plusieurs genres et plusieurs espèces, tout aussi bien que la famille des singes anthropomorphes ? Eh bien, non. Agassiz consacre un alinéa à déclarer que cette appréciation si nette s'accorde parfaitement avec l'idée de l'unité et ne met nullement en question la fraternité humaine. Dans un de ses premiers mémoires sur les questions de cette nature, il avait déclaré que ïkomme est un être exceptionnel, et l'on voit jusqu'où il poussait cette conséquence forcée de ses conceptions.

Dans une lettre adressée aux mêmes auteurs et imprimée dans les Indigenous races af the Earth, Agassiz revient sur le même sujet. Ici il insiste sur des considérations indiquées seulement dans son premier travail et que l'on est vraiment surpris de trouver sous sa plume. Pour démontrer que les mêmes causes locales ont agi sur l'homme et les animaux, il invoque la ressemblance de couleur existant selon lui entre le teint du Malais et le pelage de l'orang ; il compare au même point de vue les Négrittos et les Télingas aux gibbons.

S'il était possible de prendre au sérieux ce rapprochement entre la peau d'un groupe humain et le pelage d'un animal, on ne manquerait pas d'arguments à opposer à l'auteur. Je me borne à rappeler que les gibbons noirs habitent Sumatra, précisément une de ces îles où vivent les hommes regardés par Agassiz comme étant de couleur d'orang.

Entraîné par l'ardeur de la polémique contre les savants qui admettent pour l'homme l'unité d'origine géographique, Agassiz va bien plus loin encore. Il regarde les divers langages comme étant d'origine première aussi bien que tous les autres caractères. Les hommes, affirme-t-il, ont été créés par nations, qui toutes ont paru sur le globe avec leur langue propre. Il assimile ces langues aux voix des animaux; il. raille les linguistes d'avoir cru trouver de l'une à l'autre une filiation quelconque. Pour lui, d'une langue humaine à une autre, il n'y a pas plus de rapport qu'entre le grondement des diverses espèces d'ours, le miaulement des chats des deux continents, le cancanage des canards,

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le chant des grives, qui toutes « lancent leurs notes harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, qui n'est ni l'héritier ni le dérivé d'un autre. »

A coup sûr, les linguistes n'accepteront pas l'arrêt porté par Agassiz. Mais je dois aussi protester contre l'assimilation admise par cet illustre confrère. Si j'attribue un langage aux animaux, je n'oublie pas combien il est rudimentaire ; je me souviens que jamais un animal n'a appris la langue d'un autre. Je sais trop la distance qu'il y a des interjections animales^ à \di parole articulée^ et je comprends autant que personne, que pour manier un pareil instrument, pour en tirer de véritables langues^ il fallait avant tout l'intelligence supérieure de l'homme.

Arrivé à ce point, Agassiz a dû sentir lui-même qu'il s'était fourvoyé et, qu'en essayant de fondre la notion d'une espèce humaine unique avec celle de plusieurs races d'origine distincte, il aboutissait à une impasse. Son dernier ouvrage ne porte que trop la trace de cet embarras. C'est probablement pour en sortir que l'auteur a fini par nier l'existence même de l'espèce. Après avoir repoussé une fois de plus le critérium tiré du croisement et des degrés de fécondité, il ajoute : « Avec lui disparaît à son tour la prétendue réalité de l'espèce opposée au mode d'existence des genres, des familles, des ordres, des classes, des embranchements. Ce qui en effet possède la réalité de l'existence, ce sont les individus. »

Ainsi, pour s'en être tenus à la morphologie, pour avoir méconnu le côté physiologique de la question, pour s'être laissés guider par une logique, n'ayant pour point de départ que des données incomplètes, Agassiz et Darwin arrivent à un résultat analogue. Tous les deux méconnaissent ce grand fait, compris parle bon sens vulgaire, démontré par la science et qui domine tout en zoologie comme en botanique, savoir : la division des êtres organisés en groupes élémentaires, fondamentaux, qui se propagent dans l'espace et dans le temps. Mais Darwin, partant des phénomènes de variations que présentent ces êtres, ne voit que des races dans les espèces. Agassiz, uniquement préoccupé des phénomènes de fixité, arrive à ne voir que des individus dans la nature vivante. Tous les deux oublient, que notre grand Buffon était allé successivement à ces deux extrêmes pour en revenir à la doctrine qui comprend et explique l'ensemble des faits, et qui se résume en ces mots : distinction de la race et de r espèce.

III. — En dépit de ces affirmations dogmatiques et lorsqu'il envient à une application quelconque, Agassiz comme Lamarck autrefois, comme Darwin de nos jours, est bien obligé d'employer le mot espèce dans le sens que tant d'autres lui donnent. Dans le mémoire dont je m'occupe, il est à chaque instant question des espèces animales et végétales. Leur distribution géographique sert de base à la théorie des origines humaines. L'auteur admet qu'elles n'ont pu prendre naissance sur un seul et même point

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du globe : que la création a eu lieu par places et que les espèces, rayonnant autour de ces centres, ont donné à la flore, à la faune actuelles tous leurs traits caractéristiques.

Jusque-là, Agassiz ne fait qu'adopter la doctrine des centres de création^ doctrine toute française, que Desmoulins a formulée, que M. Edwards a développée.

Ce qui appartient à Agassiz, c'est d'avoir reproduit au nom de la science une idée émise d'abord au nom de la théologie par La Peyrère; c'est d'avoir donné à l'homme pour patrie première le globe tout entier; c'est d'avoir admis que les races humaines avaient les mêmes lieux d'origine que les groupes d'espèces animales ou végétales, et d'avoir attaché une de ces races à chacun des centres de création ; c'est d'avoir multiplié le nombre des créations humaines au point de professer que « l'homme a été créé par nations, » douées dès le début de tous leurs caractères distinctifs et parlant chacune sa langue propre.

Au premier abord cette conception n'a rien d'absurde en ellemême, rien qui soit en contradiction avec ce que nous avons vu jusqu'ici. Nous avons dit plus haut que la physiologie conduit à dire : « tout est comme si les groupes humains descendaient d'une paire primitive unique. » Elle ne va pas au-delà. Pour qui s'en tient aux considérations tirées de cet ordre de faits, la théorie d'Agassiz pourrait donc être acceptée comme une hypothèse fort gratuite, il est vrai, mais commode pour rendre compte de la répartition et de la diversité actuelles des types humains.

Il n'en est plus de même lorsqu'on interroge une autre branche des sciences naturelles, la géographie zoologigue et botanique. Alors, il est facile de constater que les idées d'Agassiz conduisent à faire de l'homme une exception, à le mettre en désaccord avec les lois générales de la distribution géographique de tous les autres êtres organisés, et que par conséquent elles sont fausses.

IV. — Je partage complètement la croyance d'Agassiz, en ce qui concerne les centres de création^ ou mieux les centres d'apparition.

Pour qui s'en tient aux données de l'observation et de l'expérience, il est évident que toutes les espèces animales et végétales n'ont pu prendre naissance sur un même point quelconque du globe. La première nous montre, dans les diverses régions, des espèces, des types difl'érents, vivant naturellement dans des contrées qui présentent à très peu près les mêmes conditions d'existence. La seconde nous apprend que l'on peut transporter la plupart des espèces d'une région à l'autre et qu'elles y prospèrent, quand les conditions d'existence sont équivalentes; qu'au contraire les espèces boréales et tropicales ne sauraient, même temporairement, être soumises à l'action des mêmes milieux; que ni les unes ni les autres ne résistent à l'action d'un climat tempéré. De tous ces faits il est impossible de ne pas conclure

que les animaux et les plantes ont eu plusieurs points d'apparition.

Mais si j'accepte cette doctrine seule conciliable avec les faits,, c'est à la condition de la prendre tout entière et telle qu'elle ressort des études faites sur la répartition géographique de tous les êtres vivants. Or, les travaux de cette nature sont aujourd'hui nombreux.

Pour l'ensemble des végétaux phanérogames, nous avons l'ouvrage de M. Ad. de Gandolle, devenu classique dès son apparition.

Les animaux n'ont pas encore eu leur de Gandolle. Le grand ouvrage de M. Alphonse Edwards comblera en partie cettelacune pour les régions les plus méridionales du globe. En attendant, des études importantes ont eu lieu sur quelques-unes des principales classes. BufFon par ses belles recherches sur la géographie des mammifères a ouvert la voie où l'ont suivi les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Fr. Guvier, Andrew Murray ; Dumeril et Bibron ont étudié les reptiles au même point de vue ; Fabricius, Latreille, Macley, Spence, Kirby, Lacordaire, ont fait de même pour les insectes; M. Milne Edwards a fait connaître la distribution des crustacés; j'ai tâché d'en faire autant pour les annélides. Enfin de très-nombreux travaux, portant sur des groupes moins élevés, sont depuis longtemps dans la science et Agassiz lui-même a largement contribué à accroître nos connaissances sous ce rapport.

De cet ensemble de recherches se dégagent un certain nombre de ces faits généraux que nous appelons des lois. Si la conception d'Agassiz est vraie, elle doit concorder avec ces lois. Or, le désaccord se manifeste dès le début.

Gonstatons d'abord que cette conception renferme deux idées très-distinctes : celle du cosmopolitisme originaire de l'espèce humaine ; puis celle d'un lien géographique entre la race humaine et les groupes animaux ou végétaux, rencontrés dans un centre commun. Voyons ce que cette dernière peut avoir de vrai ou de faux.

Pour Agassiz l'influence du centre d'apparition est généraleet absolue. Elle s'étend à tous les produits du sol comme à ceux des eaux douces ou salées. Une contrée est caractérisée aussi bien par ses végétaux que par ses animaux et par son homme. A ses yeux, une force essentiellement locale semble avoir produit tous les êtres, ou du moins leur avoir imprimé un cachet commun.

Gette généralisation était inévitable. Quiconque veut rattacher une race humaine à chaque centre d'apparition doit à plus forte raison localiser dans chacun d'eux la cause originelle de toutes les formes animales ou végétales qui le peuplent. Pour tous les êtres vivants la coïncidence géographique doit être absolue.

Or, le plus souvent cette coïncidence n'existe pas. Des eaux

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d'un fleuve aux berges qui l'enferment le contraste peut être frappant. C'est ce que montrent les découvertes d'Agassiz luimême sur la faune ichtiologique de l'Amazone. Pour qui accepte les résultats publiés par l'illustre voyageur, il est évident que cette faune se divise en groupes bien plus cantonnés que ceux des faunes terrestres. Le même fait se montre sur les rivages d& deux mers séparées par une terre même fort étroite. La faune, la flore terrestres de l'isthme de Suez sont les mêmes dans toute son étendue, tandis que M. Edwards n'a pas trouvé une seule espèce de crustacés commune à la Méditerranée et à la mer Rouge, et que l'étude des annélides m'a conduit au même résultat.

Il y a plus , la même région peut être centre d'apparition pour une classe d'animaux et nullement pour une autre. L'Australie, par exemple, est un centre des plus caractérisés pour les mammifères et s'isole à ce point de vue de toutes les terres voisines. Quand il s'agit des insectes, elle se confond au contraire avec la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, et les lies qui s'y rattachent. J'emprunte ce dernier fait à Lacordaire. Il a d'autant plus de valeur que cet entomologiste a multiplié les centres d'apparition bien plus qu'Agassiz, et en a rendu ainsi la caractérisation plus aisée.

Ainsi la coïncidence admise par Agassiz, loin de s'étendre à tous les êtres organisés d'une région, n'existe même pas dan& certains cas d'une classe à l'autre pour les animaux seuls.

V. — Agassiz partage la surface entière du globe en neuf grandes régions ou Royaumes. Je ne puis ici exposer avec détail les nombreuses critiques auxquelles prêtent la délimitation et la caractérisation de ces centres. Je me borne à quelques courtes remarques sur chacun d'eux.

1° Royaume polynésien. — Nous verrons plus loin qu'il est impossible de considérer la Polynésie comme un centre d'apparition humain. Cette région a été en entier peuplée par des migrations venant de l'archipel indien, et dont l'histoire peut être en partie reconstituée. Le premier royaume d'Agassiz doit être rayé en ce qui nous concerne ; c'est un centre exclusivement animal et végétal. Au reste Agassiz, tout en le maintenant dans le texte et sur la carte, ne le fait pas figurer dans le tableau illustré qui résume ses idées.

2° Royaume australien. — Agassiz englobe la Nouvelle-Guinéedans ce royaume. Il détruit par là l'homogénéité de la faune mammalogique. En même temps il réunit les diverses races humaines d'Australie aux Négritos et aux Papouas. Toute unité de type disparaît par cela même.

3° Royaume malais ou indien. — Ce royaume comprend l'Inde, les archipels malais et les îles Andaman. Or, dans l'Inde, antérieurement à la conquête aryane, vivaient des Jaunes et des Nnirs. Ces derniers se retrouvent encore à l'état pur dans les Andaman, dans la presqu'île de Malacca ; la Malaisic présente un

véritable fouillis de races très-diverses, allant du Blanc au Nègre ; quant aux Malais proprement dits, ils sont bien plutôt une population uniformisée par l'action de l'islamisme qu'une race proprement dite ; ils présentent à un haut degré des caractères de métissage. Tous ces faits protestent contre la pensée de faire de ces régions un centre d'apparition humain.

4° Faune hottentote. — Agassiz abandonne l'expression de royaume, quand il s'agit du sud de l'Afrique, sans motiver ce changement. Quoi qu'il en soit, c'est là une des régions qui se prêteraient le moins mal à l'application de sa théorie. Au point de vue zoologique et botanique, l'Afrique méridionale constitue un véritable centre. Le Boschisman et le Hottentot pourraient être considérés comme en étant le type humain caractéristique. Mais les Nègres de Delagoa et les Cafres viennent encore protester contre cette coïncidence partielle.

5^ Royaume africain. — Cette région comprend pour Agassiz le reste de l'Afrique, sauf le littoral méditerranéen. Il y ajoute Madagascar et la moitié méridionale de la péninsule arabique. Or, au point de vue mammalogique, Madagascar constitue un petit centre à part, tandis que la population humaine y est trèsmélangée. Les Hovas sont des Malais à peine modifiés, et chez les Sacalaves eux-mêmes les langues indiquent des rapports avec les Malayo-Polynésiens. Quant à la portion continentale de ce royaume, il suffit de remarquer qu'elle réunit des Nègres, des Abyssins, des Arabes, etc. L'histoire et l'état de choses actuel protestent également contre le rapprochement fait ici par l'auteur.

6° Royaume européen. — Cette division comprend pour Agassiz tout le pourtour de la Méditerranée, la Perse et le Bélouchistan. Elle embrasse par conséquent des faunes et des flores fort diverses ; elle mêle les populations aryanes, sémitiques et chamitiques ; elle ne tient pas compte de l'histoire. Agassiz le reconnaît lui-même et déclare n'avoir pris en considération que les temps préhistoriques. Mais dès l'époque quaternaire, à elle seule la France nourrissait des races grandes et dolychocéphales, d'autres petites et brachycéphales. Enfin si Agassiz réunit les Persans aux Européens, il laisse en dehors les Hindous qui sont ethnologiquement leurs frères et les place dans un tout autre royaume.

7° Royaume mongol ou asiatique. — Celui-ci renfermerait toute la partie centrale de l'Asie, à partir du Bolor et de l'Himalaya et s'étendrait jusqu'au Japon. Le Mongol est pris pour type humain de cette vaste étendue. Mais Agassiz oublie les Aryans du Bolor, les Yutchis blancs, les Japonais du même type, les Aïnos, etc. 11 réunit donc tout au moins des populations se rattachant à deux des types extrêmes de l'humanité.

8^ Royaume américain. — Agassiz ne fait qu'un seul royaume de l'Amérique entière, tandis que tous les zoologistes, tous les botanistes s'accordent pour la partager au moins en deux grands centres bien caractérisés. Il adopte l'opinion de Morton qui

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