CHAPITRE XVIII
I. — Le problème du peuplement se présente avec des conditions pour ainsi dire inverses en Polynésie et en Amérique. Relativement à cette dernière, il n'existe en réalité aucune difficulté géographique. Le voisinage des deux continents au détroit de- Behring ; l'existence dans ce passage des îles Saint-Diomède dont la principale est placée presque exactement entre les deux terres opposées; la chaîne formée du Kamchatka à la presqu'île d'Alaska par les îles Aléoutiennes ; les habitudes maritimes de toutes ces populations; la présence sur les deux rivages opposés de populations Tchouktchis; les voyages qu'elles font d'un continent à l'autre pour de simples affaires de commerce, ne peuvent laisser de doute sur les facilités offertes aux races asiatiques pour passer dans l'Amérique du nord, par les régions boréales.
Plus au sud, le courant de Tessan, le Kom^o-Sivo ou fleuve Noir des Japonais, ouvre une large route aux navigateurs. Ce courant a fréquemment jeté sur les côtes de la Californie des corps flottants, des jonques désemparées. Des faits de cette nature ont eu lieu de nos jours. Il est impossible qu'ils ne se soient pas produits avant les découvertes européennes. De tout temps les populations asiatiques maritimes ont dû être amenées en Amérique de tous les points que baigne le fleuve Noir.
Le courant équatorial de l'Atlantique ouvre une route pareille conduisant d'Afrique en Amérique ; et quelques faits, plus rares il est vrai, montrent que des épaves ont suivi cette voie. L'homme a donc pu lui aussi être entraîné dans cette direction.
II. — -^On ne saurait donc être surpris en rencontrant dans le Nouveau-Monde des représentants des races qui semblent appartenir originairement à l'ancien continent ; on comprend faciement la multiplicité des races américaines, contestée encore
•peut-être par quelques disciples de Morton, mais que le témoignage de Humboldt et l'ouvrage classique sur VHomme américain de d'Orbigny ont mis hors de doute pour tout esprit non
prévenu.
On n'a rencontré en Amérique d'hommes à teint noir qu'en très-petit nombre, et par tribus isolées au milieu de populations tout autres. Tels sont les Charruas du Brésil, les GaraïlDes noirs de l'ile Saint-Vincent dans le golfe du Mexique, les Yamassis de la Floride, les Californiens à teint foncé, qui sont peut-être les hommes noirs dont parlent les traditions quiches et quelques Tieux voyageurs espagnols.
Telle est encore la tribu dont Balboa vit quelques représentants lors de sa traversée de l'isthme de Darien, en 1513. Toutefois il résulte des expressions de Gomara qu'il s'agit ici de véritables Nègres. Ce type était bien connu des Espagnols et s'ils avaient rencontré des hommes noirs à cheveux lisses, comme les Charuas, ils en auraient été certainement très-frappés et auraient signalé le fait.
Le type blanc est plus largement représenté que le noir en Amérique. Le long de la côte Nord-Ouest, Meares, Marchand, La Pérouse, Dixon, Maurelle, ont signalé des populations qui sembleraient être de race blanche pure à en juger par quelquesunes de leurs descriptions. Sur le haut Missouri, les Kiawas, les Kaskaïas, les Lee Panis ont, assure-t-on, jusqu'à des cheveux blonds, attribut des races blanches les plus élevées. Au point de vue où nous sommes placés, les Mandans ont de tout temps appelé l'attention. De son côté, le capitaine Graa a trouvé au Groenland des hommes parlant esquimau, mais grands, élancés et blonds. Dans l'Amérique méridionale, Fernand Colomb, racontant les voyages de son père, compare les habitants de Guanaani aux Canariens, et signale la population d'Espagnola (Saint- Domingue) comme plus belle et plus blanche encore. Au Pérou, les Charazanis étudiés par M. Angrand, ressemblent de même ^ux Canariens et se distinguent de toutes les tribus environnantes. L'abbé Brasseur de Bourbourg se croyait entouré d'Arabes quand il avait autour de lui ses Indiens de Rabinal. Ils en -avaient, dit-il, le teint, les traits, la barbe. Enfin Gomara et Pierre Martyr apportent des témoignages analogues et le dernier parle des Indiens du golfe de Paria comme ayant les cheveux blonds [capillis flavis).
11 est inutile d'insister sur les rapports anthropologiques de l'Amérique et de l'Asie. La plupart des voyageurs ont insisté sur ce point. J'ai entendu M. de Caslelnau, dire : « Quand j'étais entouré de mes serviteurs Siamois, je me croyais en Amérique; » et M. Vavasseur assistant à la visite des ambassadeurs Siamois me disait : « Mais voilà mes Botocudos. » Je dois toutefois faire observer que les crânes de la collection du Muséum indiquent moins de ressemblance que les caractères extérieurs.
L'Amérique a d'ailleurs ses races distinctes, avec lesquelles se
sont plus ou moins fondus les éléments étrangers. Elle a eu aussi son homme quaternaire. C'est là un fait que nous ne pouvons oublier , et qui complique singulièrement le problème. Nous verrons plus tard que les révolutions géologiques n'entraînent pas la disparition des races humaines existantes. A coup sûr, en Amérique, l'homme contemporain des Mastodontes a des descendants, comme nous avons, en Europe, des représentants de l'homme contemporain du mammout. Malheureusement nous connaissons encore à peine les caractères physiques de l'homme fossile américain.
III. — Mais les éléments ethnologiques bien caractérisés comme blancs, jaunes et noirs que l'on rencontre de nos jours en Amérique ne m'en semblent pas moins avoir dû pénétrer dans ce continent par voie de migration. L'histoire atteste le fait pour un certain nombre de cas ; quelques considérations fort simples me semblent non moins probantes pour d'autres.
Par exemple, nous ne trouvons d'hommes noirs en Amérique que sur des points où viennent aboutir soit le Kouro-Sivo, soit le courant équatorial de l'Atlantique ou ses divisions. Un coup d'œil jeté sur les cartes du capitaine Kérhallet fait vite comprendre la rareté et la distribution de ces tribus. Il est évident que des éléments nègres plus ou moins purs ont été amenés des archipels asiatiques et de l'Afrique sur les côtes du Nouveau- Monde par quelques accidents de mer; là ils se sont mêlés aux races locales et ont formé ces groupes isolés, peu nombreux, que leur teint distingue de toutes les races environnantes.
La présence de types sémitiques en Amérique, certaines traditions de la Guyane et l'usage dans ce pays d'une arme toute caractéristique des anciens Canariens s'expliquent aisément de la même manière et l'explication repose sur des faits positifs. Deux fois dans le siècle dern^'er, en 1731 et 1764, de petits navires allant d'un point des Canaries à un autre ont été poussés par la tempête dans la région des vents alizés et du courant équatorial ; ils ont été entraînés jusqu'en Amérique. Ce qui s'est passé de nos jours a dû se passer bien d'autres fois. Nous ne pouvons donc être surpris de rencontrer, aux environs du golfe du Mexique, des populations plus ou moins voisines des Blancs africains par leurs caractères physiques.
IV. — La disposition géographique des continents explique aisément pourquoi le type jaune a des représentants nombreux en Amérique. En supposant, ce qui paraît contredit par quelques témoignages, que les côtes aient gardé leur configuration actuelle depuis les derniers temps géologiques, les facilités du passage sont bien suffisantes et les races asiatiques en ont largement profité. L'Amérique leur était connue bien avant que les Européens eussent sur ce point autre chose que des légendes, dont la signification est encore vivement discutée aujourd'hui.
C'est à de Guignes qu'est due la découverte de ce fait dont l'importance ne peut échapper à personne. Il révéla à l'Europe
ce que lui avaient appris les livres chinois. Ces livres parlent d'un pays, appelé Fou-Sang, situé à l'est de la Chine, à des distances allant bien au-delà des limites de l'Asie. De Guignes n'hésita pas à l'identifier avec l'Amérique. Aux raisons tirées des livres chinois, il ajouta quelques faits isolés et jusque-là inaperçus , empruntés à des Européens , à George Horne , à Gomara, etc.
Le travail de l'orientaliste français fut accueilli avec une sorte de répugnance assez singulière, mais qui s'explique. A part la méfiance que soulève toute découverte inattendue, certains esprits voyaient avec peine les Européens devancés par les Asiatiques dans le Nouveau-Monde ; il leur semblait qu'on détrônait Christophe Colomb. Un Prussien naturalisé Français prêta l'appui de son savoir incontestable à tous ceux qui ne demandaient qu'à nier, et il fut presque unanimement convenu que de Guignes s'était trompé. On lui rend aujourd'hui plus de justice et quiconque étudiera la question sans parti pris lui donnera raison à coup sûr.
Klaproth voulait que le Fou-Sang ne fût autre chose que le Japon. Il oubliait que le pays dont parlent les auteurs chinois renferme du cuivre, de l'or, de l'argent, mais pas de fer. Cette caractéristique, inapplicable au Japon, convient au contraire à tous égards à l'Amérique. Pour soutenir" son dire, il déclarait que les Chinois n'avaient pu ni reconnaître leur direction, ni mesurer exactement les distances dans leurs voyages. Il oubliait que la boussole était connue chez ces peuples deux mille ans avant notre ère et qu'ils possédaient des cartes géographiques fort supérieures à nos informes essais du moyen âge.
Quant à la prétendue erreur de distance dont parlait Klaproth, elle n'existe pas. Paravey nous a appris que le Fou-Sang est placé à vingt mille Li de distance de la Chine. Or le Z«', selon M. Pothier, est égal à 444™, 5. En suivant le cours du Kouro-Sivo, ces données nous transportent précisément en Californie, là où vont s'échouer les jonques abandonnées ; elles démontrent ce qu'indiquait la théorie, que ce courant avait servi de route pour aller d'Asie en Amérique.
Paravey a publié le fac-similé d'une gravure chinoise représentant un lama. C'était à la fois répondre à une des objections de Klaproth et nous reporter bien au sud de la Californie. Parmi les productions du Fou-Sang, les auteurs chinois mentionnaient le cheval^ qui n'existait pas, on le sait, en Amérique. Il est évident qu'ils désignaient par ce nom l'animal qui jouait au Pérou le rôle de bête de somme. Cette habitude d'appeler d'un nom commun les espèces que l'on connaît et les espèces nouvelles qui s'en rapprochent à certains égards , se constate ailleurs qu'en Chine. C'est ainsi que les conquistadores désignaient le pouma sous le nom de lion et le bison sous celui de vache.
Mais les Chinois ont-ils donc étendu leurs voyages jusqu'au Pérou? C'est ce dont il est difficile de douter après le témoi-
gnage précédent , après celui que renferme la Geografia del Peru de Paz Soldan. Voici la traduction d'un passage que je dois à M. Pinart : « Les habitants du village d'Eten dans la province de Lambayèque, département de la Libertad, semblent appartenir à une race différente de celles des contrées environnantes. Ils vivent et s'allient seulement entre eux, et parlent une langue que les Chinois, amenés au Pérou pendant les dernières années, entendent parfaitement. »
Les livres chinois étudiés par de Guignes et Paravey parlent des missions religieuses qui, vers le milieu du v* siècle, partirent du pays de Ki-Pin pour porter au Fou-Sang les doctrines du Boudha. Les recherches de M. G. d'Eichthal ont pleinement confirmé ces récits. Elles ont montré, entre les monuments, les figures boudhiques de l'Asie et les mêmes produits de l'art américain, des ressemblances incontestables. La comparaison des légendes a conduit l'auteur au même résultat.
Au reste, d'après une encyclopédie dont M. de Rosny a traduit un passage, les Japonais ont eu connaissance du Fou-Sang qu'ils appellent Fou-So et des missions parties du pays de Ki-Pin pour cette contrée. Quoique restant dans le doute sur sa situation réelle, ils déclarent que le Fou-So et le Japon sont deux pays difTérents.
A ces témoignages formels pris chez les Chinois et les Japonais, ajoutons ceux de deux Européens. Le premier est Gomara, témoin de la conquête du Mexique et contemporain des expéditions qui la suivirent. Il raconte que les compagnons de François-Vasquez de Coronado, en remontant le long de la mer occidentale jusqu'au 40'' degré, rencontrèrent des navires chargés de marchandises dont les matelots donnèrent à entendre qu'ils étaient en mer depuis un mois. Les Espagnols en conclurent qu'ils venaient du Catay ou de la Sina.
Les navires dont il vient d'être question s'occupaient évidemment avant tout du commerce. Mais les relations n'étaient pas toujours aussi pacifiques entre les indigènes américains et ces hommes venus de l'occident. C'est ce qui résulte du témoignage d'un voyageur indien recueilli par Le Page du Prat. Moncacht- Apé {celui qui tue la peine) était certainement un homme remarquable. Mû par le désir qui poussa Cosma de Kôrôs au Thibet, voulant découvrir la première patrie de sa tribu, il alla d'abord au nord-est jusqu'à l'embouchure du Saint-Laurent, revint en Louisiane et repartit pour le nord-ouest. Après avoir remonté le Missouri jusqu'à sa source, il traversa les montagnes Rocheuses et gagna l'Océan Pacifique en descendant un fleuve appelé par lui la Belle Rivière et qui ne peut être que l'Orégon.
Là, on lui parla d'hommes blancs, barbus, pourvus d'armes lançant le tonnerre, qui venaient chaque année dans un grand bateau chercher du bois propre à la teinture et enlever des indigènes pour les réduire en esclavage. Moncacht-Apé, qui connaissait les armes à feu, conseilla à ses amis de préparer une
embuscade. Les dispositions qu'il suggéra eurent un succès complet. Plusieurs agresseurs furent tués. L'Américain reconnut sans peine que ce n'était pas des Européens. Leurs vêtements étaient tout autres, leurs fusils plus lourds ; leur poudre était plus grossière et ne portait pas aussi loin. Tout indique qu'il s'agissait de Japonais, habitués à faire sur ce rivage d'Amérique des expéditions parfaitement semblables à celles de certains navires, qui vont chercher du bois de santal en Mélanésie et enlèvent des Noirs quand ils le peuvent, pour les céder aux planteurs de coton sous le nom d'engagés.
Le récit de Moncacht-Apé a été recueilli vers 1725, trois ou quatre ans avant la découverte du détroit de Behring, plus de trente ans avant les voyages qui ont fait connaître eux Européens la côte nord-ouest de l'Amérique. La précision des détails qu'il donne sur la direction générale des côtes, sur l'inûexion qu'elles présentent à la presqu'île d'Alaska sont une preuve certaine de l'exactitude et de la véracité de son récit.
En résumé, quoi qu'il en puisse coûter à l'orgueil européen, nous devons reconnaître que les Asiatiques Chinois et Japonais ont connu l'Amérique et l'ont exploitée de diverses façons longtemps avant les Européens.
V. — Toutefois, ces nations civilisées dont les navires visitaient l'Amérique, ne paraissent pas avoir fondé de grands établissements capables de devenir le point de départ d'une population nouvelle. S'il en eût été ainsi, ils auraient laissé dans les langues plus de traces de leur passage. Or, à part la petite colonie chinoise dont j'ai parlé plus haut, on n'a guère de fait de ce genre qui puisse être regardé comme prouvé. On a mentionné parfois quelques tribus californiennes comme parlant un dialecte japonais. M. Guillemin Taraire a reproduit ce renseignement à propos d'une tribu du comté de Santa-Barbara; il ajoute que la langue de quelques autres renferme des mots japonais et chinois. Malheureusement les recherches de M. Pinart, loin de confirmer ces résultats, tendraient à les contredire et on ne peut que garder sur ce point une grande réserve.
C'est surtout par le nord que me semblent avoir eu lieu les grandes migrations, et elles ont été accomplies par des populations sauvages. Les traditions tirées par l'abbé Brasseur de Bourbourg des livres sacrés des Quiches, celles des Delawares, que nous a conservées Heckewelder, me paraissent bien instructives à cet égard. En comparant les récits du missionnaire avec quelques-uns des faits de l'histoire mexicaine antérieure à la conquête, j'ai pu déterminer approximativement la date de l'arrivée des Peaux Rouges dans le bassin du Mississipi. Une me paraît pas qu'on puisse la faire remonter au-delà du ix^ ou du VIII* siècle au plus.
Ces mêmes traditions mettent en lumière un fait non moins important : c'est que les tribus Algonquines et Iroquoises, après
avoir traversé la vallée du Mississipi, d'où elles chassèrent le peuple dont on étudie aujourd'hui les singuliers monuments, n'eurent plus à combattre et trouvèrent le pays inhabité jusqu'à la côte et bien loin vers le sud. Une conclusion analogue res« sort, quoique moins clairement, des traditions de quelques peuplades de l'Amérique méridionale. Ainsi, dans les deux moitiés du Nouveau-Monde peut-être, dans la portion septentrionale à coup sûr, on retrouve ces tejTes désertes que nous a déjà montrées la Polynésie, et le prétendu autochthone américain d'Agassiz, de Morton, de Nott, de Gliddon, est au contraire un des derniers venus sur ce continent.
En rapprochant ces faits du peu de densité des populations, de leur état social si peu avancé, partout ailleurs que dans les centres où étaient apparus des législateurs peut-être tous étrangers au sol, on est involontairement conduit à penser que le peuplement général de l'Amérique par la plupart des races actuelles, quoique remontant plus haut que celui de la Polynésie, est pourtant bien plus récent que celui de l'ancien monde.
VI. — Ce n'est pas de l'Asie seule que l'Amérique a reçu ses habitants. L'Europe lui en a envoyé bien avant lere des grandes découvertes. En parlant ainsi je ne fais allusion ni à l'histoire de l'Atlantide, qui prête encore à tant d'interprétations, ni aux traditions phéniciennes et carthaginoises, non plus qu'aux prétentions des Basques et des Dieppois, quoiqu'elles paraissent s'appuyer sur quelques faits au moins curieux, ou aux traditions Irlandaises et Galloises, bien que Humboldt les ait regardées comme fort dignes de fixer l'attention. Je ne veux parler que des voyages accomplis par les Scandinaves, tels que Rafn les a fait connaître d'après les sagas irlandaises et que M. Gravier vient de les exposer de nouveau avec détail.
Il ne s'agit plus ici de faits isolés apparaissant dans la nuit des temps qu'ils éclairent seulement par place. C'est une histoire détaillée, embrassant plusieurs générations et donnant parfois des détails circonstanciés, qui expliquent certaines découvertes modernes en même temps qu'ils sont confirmés par elles.
En 877 selon M. Gravier, peut-être dès 770 selon M. Lacroix, Gunnbjorn découvrait le Groenland. En 886, Erik le Rouge ou le Roux doublait le cap Farewell et bâtissait au fond d'un fiord sa maison de Brattahilda, dont les ruines retrouvées de nos jours ont été comparées à celles d'une ville. En 986, Bjarn Mériulfson, se rendant en Groenland, était emporté par la tempête jusqu'aux côtes de la Nouvelle-Angleterre. En 1000, Leif, fils d'Eric le Rouge, partait pour la terre découverte par Bjarn. Accompagné de 35 hommes, il descendait jusqu 'à Rhode-Island, y découvrait la vigne et donnait le nom de Vinland à la contrée dont il prenait possession ; il construisait Leifsbudir^ y passait l'hiver et constatait que le jour le plus court commençait à sept heures et demie pour finir à quatre heures et demie. Cette observation, qui concorde avec tous les autres détails, place
Leifsbudir près de la ville actuelle de Providence par 41", 24', 10" de latitude nord.
Thorvald succède à son frère Leif. Suivi de 30 guerriers, il gagne le Vinland et passe l'hiver à Leifsbudir. Au printemps de 1003, il descend au sud jusqu'à Long-Island, explore les terres voisines et revient en automne à son point de départ. L'été suivant il se tourne vers le nord. Près du cap Alderton, ses compagnons surprennent trois barques d'osier couvertes de cuir et massacrent huit des hommes qui les montaient. Le neuvième leur échappe ; il revient bientôt accompagné d'une foule de compatriotes qui lancent aux Scandinaves une nuée de flèches et s'enfuient. Mais Thorvald, blessé mortellement, est enterré dans cette terre où il avait exprimé le désir d'habiter. Peut-être est-ce son tombeau que l'on a découvert à la fin du dernier siècle dans l'Ile de Rainsford, près de Hull et du cap Alderston, car cette tombe en maçonnerie contenait un squelette et une épée à poignée de fer indiquant une époque antérieure au xv^ siècle.
En 1007, Thorfinn, accompagné de sa femme Gudrida, part avec trois navires portant 160 hommes, quelques femmes et des bestiaux. Il s'agissait cette fois de fonder une colonie. On s'établit non loin de Leifsbudir à Mount-Hope-Bay. Bientôt les voyageurs furent visités par quelques indigènes, qu'il est facile de reconnaître pour des Esquimaux, à la description qu'en donne la Saga. Les rapports avec ces Skrellings furent d'abord pacifiques. Mais l'année suivante un acte de brutalité de la part d'un Scandinave amena la guerre et Thorfinn, quoique vainqueur, ne se croyant pas en sûreté, résolut de regagner sa patrie avec ses compagnons, sa femme et son fils Snorre, le premier Scandinave né en Vinland.
Avant de quitter son établissement, ce chef voulut laisser une trace de sa présence. Telle est du moins l'opinion adoptée par les savants Scandinaves et par M. Gravier au sujet du fameux Dighton Writing Rock. Ce bloc de gneiss , placé sur la rive droite du Tauton-River, tour à tour couvert et laissé à sec par la marée, porte un certain nombre de traits gravés sur une profondeur d'environ huit millimètres Cette inscription, qui a donné lieu à de nombreuses discussions, a probablement une double origine. Schoolcraft nous apprend qu'un vieil indien, familier avec la pictographie américaine, a reconnu la main de ses compatriotes dans un certain nombre de signes qu'il a pu expliquer, tout en avouant que d'autres lui étaient étrangers. En revanche Magnusen et ses émules n'ont également pu interpréter qu'une partie de ces mêmes signes. Ces derniers seraient pour eux un mélange de runes, de signes cryptographiques, et de figures se rapportant aux aventures de Thorfinn. On croit y reconnaître Gudrida avec son fils Snorre, et la partie phonétique pourrait, paraît-il, se traduire de la manière suivante ; cxxxi hommes du
NORD — ONT OCCUPÉ CE PAYS — AVEC THORFINN. Je doîs ajOUtCF
toutefois que M. Whittlesey n'admet pas qu'il existe aux États- Unis une seule inscription alphabétique. On comprend d'ailleurs que l'opinion de l'antiquaire américain ne touche en rien à l'authenticité des Sagas qui racontent l'histoire de Thorfmn.
Je ne puis reproduire ici toutes les aventures de Thorvard et de Freydisa, d'Ari Marson, de Bjorn Asbrandson, de Gudleif, de Hervador... Rappelons toutefois, à propos de ce dernier, que grâce aux indications contenues dans la Skalholt Saga, les savants américains ont pu retrouver sur les bords du Potomac le tombeau d'une femme tombée sous les flèches des Skrellings en 1051.
VU. — Les colonies fondées dans le Groenland par Erik et ses imitateurs s'étaient rapidement multipliées; les deux côtes est et ouest s'étaient peuplées. Ces deux centres portaient les noms à'Osterbygd et de Vesterbygd. Des documents consultés par M. F. Lacroix, il résulte que le premier possédait une cathédrale, onze églises, trois ou quatre monastères, deux villes nommées Garda et Alba, cent quatre-vingt-dix gaards ou villages norvégiens; dans le second il y avait quatre églises et 90 ou 410 gaards. Ces chiffres accusent évidemment une population assej nombreuse. Ce qui le démontre encore mieux, c'est que dès 1121, un Irlandais, Erik-Upsi, fut nommé évêque du Groenland et eut dix-huit successeurs. Le Vinland relevait de ce diocèse. Les dîmes de cette contrée figuraient au xiv® siècle parmi les revenus de l'église et s'acquittaient en nature.
Cette prospérité et des rapports réguliers entre l'Europe, le Groenland et le Vinland, semblent avoir duré jusque vers le milieu du xiv^ siècle. A cette époque, les Skrellings attaquèrent le Vesterbygd ; les secours envoyés par les autres établissements arrivèrent trop tard, et la colonie occidentale fut détruite. L'Osterbydg subsista plus longtemps. En 1418, il payait encore au Saint-Siège à titre de dime et de denier de Saint-Pierre 3600 livres de dents de Morse. Mais dès avant cette époque la reine Marguerite, souveraine des trois royaumes Scandinaves, poussée par des motifs diversement interprétés, avait défendu tout commerce avec les colonies groënlandaises ; un peu plus tard, des flottes de pirates, sorties on ne sait d'où, vinrent les ravager; la terre et la mer se refroidirent progressivement; les voyages devinrent plus difficiles et cessèrent entièrement. Puis lorsqu'en 1721 le pasteur norvégien Hans Eggède amena sur ces terres glacées la première colonie moderne, il ne découvrit que des ruines et pas un seul descendant des compagnons d'Erik et de Thorfmn. Qu'étaient-ils devenus?
Une lettre adressée au pape Nicolas V, et citée par M. F. Lacroix, jette quelque jour sur leur destinée. Elle est datée de 1448 et nous apprend que trente ans auparavant des étrangers, venus des côtes américaines^ avaient ravagé la colonie et massacré ou emmené en esclavage la plupart des habitants des deux sexes. Un grand nombre étaient pourtant rentrés dans leurs anciennes demeures et demandaient des secours.
Il est bien difficile de ne pas rattacher à ces derniers la population blanche, aux formes élevées et aux cheveux blonds, que le capitaine Graa a rencontrée sur la côte orientale du Groenland, dans son expédition à la recherche de l'Osterbygd. Bien qu'elle ait adopté la langue des Esquimaux, elle n'est certainement pas de leur race.
Mais, tous les descendants des hardis navigateurs qui avaient découvert l'Amérique se sont-ils résignés à vivre comme des Skrellings, à côté des ruines qui rappelaient la grandeur relative de leurs pères? Cette hypothèse me parait inadmissible. 11 me parait évident que la majeure partie des survivants a dû émigrer et aller demander un asile à ce Vinland dont ils connaissaient l'existence. Peut-être ont-ils été repoussés par les populations métisses de Scandinaves et d'Esquimaux qui semblent avoir pris naissance d'assez bonne heure, qui étaient peut-être les envahisseurs dont parle la lettre citée par M. Lacroix ; peutêtre aussi ont-ils rencontré des populations guerrières et inhospitalières comme celles dont parle la Saga de Gudleif. Mais cesfils des Normands auront alors poussé plus loin ; et, à coup sûr, ils auront fini par rencontrer quelque plage hospitalière où ilsse seront arrêtés.
Vin. — Quoi qu'il en soit, l'histoire des voyages Scandinaves suffît pour expliquer l'apparition du type blanc, même du type blond, au milieu de populations américaines. Je n'hésite pas à. rattacher à cette souche aryane les Esquimaux blancs de Gharlevoix, les hommes à cheveux blonds de Pierre Martyr , les^ individus blonds dont parlent quelques traditions mexicaines, le chef sauvage blanc que rencontrèrent les Espagnols dans leur expédition de Gibola, etc.
Par-dessus tout, cette découverte et ces invasions répétées des côtes américaines par les Scandinaves montrent ce qu'il faut penser de la prétendue impossibilité du peuplement de l'Amérique. Nous n'avons plus ici les doubles pirogues des Polynésiens portant cent cinquante guerçiers. C'est dans des barques montées par trente ou quarante hommes que Leif et Thorwald affrontent la mer Groënlandaise, atteignent le Vinland et en reviennent. En présence de pareils faits, peut-on regarder encore nos moyens perfectionnés de navigation comme indispen^ sables à de longs voyages sur mer ?
La civilisation moderne a mis entre nos mains d'immenses moyens d'action inconnus à nos pères. Elle nous permet d'accomplir des œuvres qu'ils auraient cru ne pouvoir demander qu'à des puissances surnaturelles. La science amis en nos mains la baguette des fées, et nous avons si bien pris l'habitude de l'employer à la satisfaction de nos moindres besoins, qu'il nous semble impossible de s'en passer. Nous oublions trop les ressources que l'homme porte en lui-même et qui font partie de sa nature originelle. Voilà pourquoi nous regardons les races moins avancées, moins savantes, comme incapables de faire ce
que nous n'oserions entreprendre sans l'aide que nous avons su nous créer.
On vient de voir quel magnifique démenti l'histoire des Polynésiens et des Scandinaves donne à ces idées fausses, et combien elle justifie ces paroles de Lyell : « En supposant que le genre humain disparût en entier , à l'exception d'une seule famille , fût-elle placée sur l'Océan ou sur le nouveau Continent, en Australie ou sur quelque Ilot madréporique de l'Océan Pacifique, nous pouvons être certains que ses descendants finiraient dans le cours des âges par envahir la terre entière, alors même qu'ils n'atteindraient pas un degré de civilisation plus élevé que les Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud. »