‹ L'espèce humaineChapitre 61 sur 160 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

I. — La possibilité d'établir l'harmonie dont j'ai parlé dans le chapitre précédent a été niée. On a prétendu qu elle devait exister d'avance; on a voulu rattacher à la simple accoutumance les faits d'acclimatation. Il est facile de montrer par ce qui s'est passé chez des animaux et chez des plantés, qu'il y a là quelque chose de plus et que l'organisme se modifie parfois dans ce qu'il a de plus intime, pour se plier aux exigences d'un milieu inflexible par sa nature.

Les chrysanthèmes [Pyretrum sinensé) qui ornent nos jardins sont, comme on sait, originaires de Chine. Apportés en France en 1790, ils y fleurissaient et nouaient leurs fruits sans pouvoir les mûrir, et le commerce seul alimenta nos parterres des graines nécessaires pendant plus de 60 ans. Les serres, les châssis n'avaient que très-imparfaitement réussi à les produire. En 1852, quelques pieds fleurirent et fructifièrent plutôt que les autres ; les graines mûrirent; et aujourd'hui, la France produit toute la graine dont elle a besoin. Un petit nombre de pieds accidentellement précoces ont acclimaté chez nous cette jolie fleur.

L'histoirede l'oie d'Egypte [Anser segyptiacus) est plus frappante encore. Amenée en France en 1801 par Geoffroy Saint-Hilaire, cette espèce pondit d'abord au mois de décembre comme dans son pays natal. Elle élevait ses couvées en plein hiver et par conséquent dans des conditions peu favorables. On n'en éleva pas moins plusieurs générations au Muséum. Or en 18441a ponte vint en février; l'année suivante en mars, et en 1846 en avril. C'est à la même époque que pond notre oie ordinaire. N'est-il pas évident que l'organisme de l'oie d'Egypte s'est accommodé aux conditions imposées par notre climat?

Cette faculté merveilleuse des êtres vivants a même parfois ses inconvénients. Transportées à l'île Bourbon, nos vignes donnent du raisin continuellement, si bien que le mélange des grap-

pes à tous les degrés de développement et de maturité a été un obstacle à la production du vin. Les vers à soie ont fait de même; ils ont pondu etcoconné indifféremment en toute saison, et d'une manière si irrégulière qu'on a dû renoncer à les élever.

L'acclimatation, c'est-à-dire V adaptation physiologique à un milieu nouveau, est un fait incontestable. Toutes nos races domestiques importées en Amérique y prospèrent aujourd'hui. Quand les conditions d'existence ont été à peu près celles de leur milieu natal, elles ont peu changé. Quand les conditions nouvelles ont été par trop différentes des anciennes, il s'est formé des races locales ; et, sans que l'industrie humaine y fût pour rien, on a vu paraître sur les froids plateaux des Condillères àQ?, porcs à laine, dans les chaudes vallées de la Madeleine des moutons à poils et dans les plaines brûlantes de Mariquita des bœufs nus. Encore une fois, n'est-il pas évident que ces porcs, ces moutons, ces bœufs, descendants de nos races des climats tempérés, se sont mis en harmonie avec le milieu?

II. — Mais, je le répète, cette harmonie ne s'obtient presque jamais sans luttes et sans sacrifices. A cet égard encore, l'homme ressemble aux animaux et aux plantes. Voyons d'abord ce que nous apprennent à ce sujet ces êtres organisés inférieurs.

Chacun sait que nos cultivateurs reconnaissent deux sortes de blé, dont l'un se sème au printemps, l'autre en automne, et qui ne s'en récoltent pas moins à peu près à la même époque. Il est évident que les conditions du développement sont bien différentes pour toutes deux. Semer en automne du blé de printemps, c'était le changer de milieu et par conséquent tenterune expérience d'acclimatation. C'est ce qu'a fait le célèbre abbé Tessier. Cent grains de froment d'automne ont été semés au printemps ; ils ont tous levé et ont donné cent tiges herbacées qui ont parcouru les phases ordinaires de la végétation. Mais, dix pieds seulement ont formé des graines et celles-ci n'ont mûri que sur quatre pieds. Cent graines de cette première récolte ont donné cinquante tiges fécondes. A la troisième génération, les cent graines ont donné du blé. L'expérience inverse a reproduit des résultats analogues.

L'acclimatation du blé à Sierra Leone a présenté des particularités plus instructives encore. La première année, presque toute la semence monta en herbe ; les épis furent très-rares et très-peu fournis. Les graines de cette première récolte furent semées ; un grand nombre périt en terre sans germer. Les tiges survivantes se montrèrent un peu plus fécondes. Toutefois il fallut patienter et attendre plusieurs générations avant d'obtenir des récoltes normales.

On voit que dans Texpérience de Tessier tous les individus, les grains de blé et leur germe, ont vécu ; mais les graines ont manqué ou avorté plus ou moins. Il y a donc eu perte de gêné- 7'ations. Pareille chose s'est produite à Sierra Leone. Mais de plus, à la seconde semaille, une partie des graines ne leva pas; il

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y a donc eu perte d'individus s'ajoutant à celle des générations.

L'histoire de nos oiseaux de basse-cour importés en Amérique présente des faits tout aussi significatifs. A Cuzco, les pontes sont aujourd'hui aussi fécondes qu'en Europe. Pourtant Garcilasso de la Véga nous apprend que de son temps les œufs étaient rares et que les poulets s'élevaient mal. L'espèce s'est acclimatée depuis cette époque.

Quand M. Roulin observa les oies importées à Bogota, elles étaient arrivées sur ce haut plateau depuis une vingtaine d'années, et pourtant elles n'avaient pas encore atteint leur fécondité normale. Toutefois elles en approchaient ; tandis qu'au début les pontes étaient très-rares. En outre un quart des œufs au plus donnait des produits et la moitié des poulets éclos périssait dès le premier mois. Ainsi d'une part l'éleveur de Bogota n'obtenait pas à beaucoup près autant d'œufs qu'il en aurait eu en Europe ; d'autre part au bout d'un temps à peine égal au deux centième de la vie de Toie, il obtenait de ces œufs à peine le huitième de ce qu'ils auraient produit en Europe.

Cette histoire des oies de Bogota est des plus instructives. On y trouve réunies au début toutes les circonstances qui auraient pu paraître justifier la prédiction d'un insuccès. L'infécondité relative des femelles attestée par la rareté des pontes, celle des mâles accusée parla forte proportion des œufs clairs, indiquaient une lésion physiologique profonde portant sur les organes dont le jeu assure seul la durée des espèces. La mortalité énorme des jeunes poulets trahissait une altération non moins grave des appareils de la vie individuelle. Cependant, à l'époque du voyage de M. Roulin, l'acclimatation était à peu près réalisée et certainement elle est complète aujourd'hui.

Mais il avait fallu plus de vingt années pour que l'organisme de cet oiseau européen se fût mis en harmonie avec les conditions d'existence imposées par les hauts plateaux américains. Les éleveurs ont par conséquent dû subir bien des pertes portant sur les générations aussi bien que sur les individus.

On voit ce qui s'est passé chez les poules et les oies aussi bien que chez le froment. A la suite de l'émigration, le milieu a tué d'emblée les individus par trop rebelles aux exigences nouvelles. Un certain nombre de sujets ont résisté assez pour durer à peu près autant qu'ils l'eussent fait dans leur milieu natal ; mais leur organisme affaibli n'a pu se reproduire ou n'a enfanté que des êtres qui ont succombé rapidement. Pourtant, au milieu de ces désastres, quelques organisations privilégiées se sont dès le début plus ou moins pliéesaux exigences nouvelles. Légèrement modifiées, elles ont transmis avec leurs heureuses aptitudes ce qu'elles avaient acquis. A leur tour les descendants ont fait des pas nouveaux dans la voie ouverte par leurs pères; et d'année en année, l'adaptation s'est complétée, l'acclimatation s'est réalisée.

Mais il est facile de voir qu'ici les années représentent des générations. Ce n'est que du père au fils, par voie d'hérédité et

d'accumulation, que l'être vivant se modifie et s'harmonise progressivement avec le milieu. Lors donc que nous étudierons, non plus une plante annuelle ou un oiseau capable de se reproduire au bout d'un an, mais des espèces ou des races à reproduction plus tardive, rappelons-nous que c'est par générations et non point joar aniiées qu'il faut compter.

III. — Telles sont les données qui permettent de juger des tentatives d'acclimatation faites par l'homme lui-même. Je ne saurais trop le redire, en tant qu'êtres organisés et vivants, nous sommes soumis à toutes les lois générales qui régissent la vie et l'organisation dans les animaux et les plantes. Sans doute notre intelligence nous vient en aide dans nos batailles contre la nature ; mais la puissance que nous lui devons a malheureusement des bornes; et, nulle part peut-être, nous ne sommes plus désarmés que dans la lutte de tous les instants commandée par un changement prononcé de milieu. En pareil cas, les plus sages efforts ne sauraient soustraire l'homme à des vicissitudes plus ou moins analogues à celles qu'ont subies le blé à Sierra- Leone, les poules à Guzco, les oies à Bogota.

Nous devons donc presque toujours accepter d'avance des sacrifices dont l'étendue et la gravité seront proportionnelles aux différences entre le point de départ et le point d'arrivée sous le rapport des conditions d'existence ; à peu près constamment il faut nous résigner à perdre un certain nombre d'individus et de générations. Le tout est de juger sainement les faits, de ne pas s'en exagérer la portée, de voir jusqu'à quel point ils permettent d'espérer le succès en dépit des apparences. Si les pertes sont seulement égales à celles dont je viens de parler, à plus forte raison si elles sont moindres, on peut prédire une issue heureuse ; et, si la conquête vaut ce qu'elle doit coûter, il faut s'en fier à la persévérance et au temps.

IV. — Ce qui s'est passé en Algérie confirme ces observations. Au lendemain de la conquête, on se demandait à l'étranger aussi bien qu'en France si nous pourrions coloniser la terre enlevée aux Turcs et aux Arabes. Le docteur Knox proclama bien haut que cette colonisation était impossible, et que le Français ne pourrait jamais se propager ni môme vivre en Afrique. Il faut bien le dire, cet arrêt trouva de nombreux et sérieux échos. Après les premières années d'occupation, les généraux comme les médecins conclurent à peu près tous de la même manière. M. Boudin appuya de chiffres désolants les appréciations de ses confrères, celles du maréchal Bugeaud, des généraux Duvivier et Cavaignac.

Fort de ce que je savais s'être accompli sur des oiseaux, je n'hésitai pas à combattre ces prévisions décourageantes. Sans doute en 1845 la mortalité militaire et civile était bien plus considérable en Afrique qu'en France ; sans doute le chifl're des décès l'emportait sur celui des naissances. Mais l'immigration était alors abondante et continuelle. Or, si l'afflux de nouveaux

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arrivants comble les vides causés par le changement des conditions d'existence, il alimente aussi la mortalité en amenant sans cesse des recrues à cette bataille contre le milieu. — Les enfants mouraient en nombre presque double de celui qu'accusaient nos statistiques françaises ; mais la proportion des morts était pourtant beaucoup moins forte que chez les premières oies importées à Bogota. — Enfin, loin d'avoir faibli, la fécondité des femmes s'était accrue ; les sources de la vie étaient donc bien moins atteintes ici que sur les hauts plateaux américains.

De cet ensemble de considérations, je crus pouvoir conclure avec certitude que l'acclimatation des Français en Algérie était assurée et ne demanderait pas vingt générations. L'événement m'a donné raison bien plus tôt que je ne l'espérais. Le recensement de 1870 indiqua en Algérie dans la population de race européenne un accroissement de 25,000 âmes, dû presque en entier à l'excédant du chiffre des naissances sur celui des décès. L'action de la première génération née sur place commençait à se faire sentir. Ce résultat s'est accusé depuis lors d'une manière encore plus sensible. Encore deux ou trois générations, et le Français créole vivra en Algérie tout comme ses ancêtres ont vécu en France.

Il y a d'ailleurs des distinctions à établir, au point de vue de la facilité de l'acclimatation en Algérie, entre les diverses races européennes, entre les habitants du nord et du midi de la France. Les statistiques recueillies par MM. Boudin, Martin et Foley ont clairement démontré que les Espagnols et les Maltais résistent au climat algérien infiniment mieux que les Anglais, les Belges et les Allemands. Or nos compatriotes du nord ont avec ces dernières populations les plus grandes ressemblances de race et d'habitat. Sous ce double rapport, les Français du midi se rapprochent au contraire des habitants de Malte et de l'Espagne. On pouvait donc, sans grand danger d'erreur, prédire que ces derniers avaient plus de chance de survie, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs descendants que les Français d'origine alsacienne ou flamande. L'expérience a encore pleinement confirmé ces déductions de la théorie.

V. — Les enseignements qui découlent de ces faits, accomplis pour ainsi dire à nos portes et chez des races fort voisines, peuvent certainement s'appliquer à des régions éloignées, à des niilieux très-divers et plus tranchés, à des groupes humains bien autrement distincts l'un de l'autre que ne le sont les Français et les Belges. Néanmoins la conclusion qu'on pourrait en tirer n'aurait d'autre valeur que celle d'une formule générale dont la signification change avec les données. Quand il s'agit d'acclimatation, ces données ressortent toujours des deux éléments indiqués plus haut, la race et le milieu. Que l'un des deux vienne à varier, même en peu de chose et dans d'étroites limites, le résultat est forcement altéré et parfois d'une façon très-inattendue. Toute question d'acclimatation constitue donc

en réalité un problème à part, se décomposant parfois luimême en plusieurs cas particuliers, qui comportent chacun une solution spéciale. Sans sortir de nos colonies, nous pouvons encore citer à ce sujet un exemple des plus frappants.

Les anthropologistes comme les médecins ont souvent mis en question la possibilité pour l'Européen de s'acclimater dans les archipels du grand golfe mexicain, que la fièvre jaune et les influences générales qui la développent rendent des plus meurtriers pour lui. Au premier abord, il est vrai, un certain nombre de faits généraux semblent mettre l'affirmative hors de tout débat. Depuis la découverte de l'Amérique, ces îles ont toujours été occupées par nous; la race blanche, traînant le Nègre à sa suite, y a remplacé partout la race caraïbe. A cela, on répond que ces îles sont un des points du globe qu'afTectionne le plus l'émigration, et que cette dernière entretient seule une population qui, li^Tée à ses seules forces , serait bientôt anéantie. On oppose chiffre à chiffre et statistique à statistique ; et, à se placer sur ce terrain sans analyser les faits, la question peut paraître des plus obscures.

Pour la résoudre en ce qui nous touche de plus près, ne parlons que de la Guadeloupe et de la Martinique. On sait que les Français ont colonisé ces deux îles depuis deux cent trente-cinq ans seulement. Même en comptant quatre générations par siècle en forçant les nombres, on voit que dix générations au plus se sont succédé sur ces terres, dont le milieu est des plus redoutables pour l'Européen. Or il en a fallu plus de vingt pour acclimater les oies à Bogota. L'expérience n'est donc pas complète. Pourtant , en présence des faits de longévité et de fécondité attestés par M. Simonot, nous n'hésiterons pas à partager ses convictions. Si la race française n'est pas encore entièrement acclimatée à la Martinique, à la Guadeloupe, on peut affirmer qu'elle le sera bientôt.

Il n'en est pas moins vrai que les statistiques attestent un excédant des décès sur les naissances. — Sans doute, mais les renseignements qu'elles fournissent ont été présentés sans distinction. On a réuni les créoles anciens et nouveaux, aussi bien que les immigrants de la veille, dans une appréciation commune. On a confondu ainsi des éléments au fond très-diff'érents. Pour qu'un travail de cette nature eût une valeur sérieuse, il serait absolument nécessaire de diviser la population en catégories déterminées par l'ancienneté de l'immigration ; d'évaluer cette ancienneté elle-même par le nombre des générations. En procédant ainsi, on constaterait à coup sûr, dans la mortalité des groupes, des différences tranchées plus ou moins analogues à celles qu'ont montrées les générations de végétaux et d'animaux transportés en Afrique ou en Amérique.

Les statistiques dont il s'agit sont encore viciées par un défaut que met parfaitement en lumière un travail de M. Walther, sur la Guadeloupe. Lui aussi a dressé des tableaux de mortalité.

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Seulement, au lieu de prendre la population en bloc, il Ta étudiée commune par commune. Alors ont apparu des différences bien significatives. Considérée en masse, la population de la Guadeloupe présente un excédant annuel des décès sur les naissances représenté par 0,46, c'est-à-dire presque un 1/2 pour 100. En présence de ce chiffre , les statisticiens dont je combats la manière de voir n'auraient pas manqué de conclure que l'Européen n'est pas acclimaté à la Guadeloupe, et de dire qu'au bout d'un tem.ps facile à calculer cette population coloniale s'éteindrait, si l'immigration ne venait sans cesse en combler les vides.

Cependant , lorsqu'on examine le tableau de mortalité par commune, on arrive à des conclusions bien autres. Ces communes sont au nombre de trente et une. Or dans quinze d'entre elles le nombre des naissances l'emporte sur celui des décès. Dans la petite île de Marie-Galante , deux communes sur trois sont dans ce dernier cas. Ainsi, les chiffres effrayants des moyennes sont dus uniquement à l'exagération de la mortalité dans certaines communes et l'Européen est acclimaté dans les autres.

Les tableaux de mortalité recueillis en Algérie par M. Boudin présentent des faits analogues. Sur cent soixante-neuf localités, cinquante-cinq accusaient dès 1857 un excédant des naissances sur les décès.

Le résultat général obtenu par M. Walther peut être traduit ainsi : la race française est acclimatée à la Guadeloupe dans quinze localités ; elle ne l'est pas dans les seize restantes. De ces deux propositions, la première doit être considérée comme définitivement acquise ; la seconde a besoin de confirmation, car il reste à examiner de plus près la population des communes les plus frappées, à les étudier par catégories.

Quoi qu'il en soit, tout esprit juste reconnaîtra qu'on ne saurait parler désormais de l'acclimatation à la Guadeloupe. Il ne doit être question que de l'acclimatation à la Basse-Teii^ey à la Pointe-à-Pitrej à la Pointe-Noire, etc.

VI. — Les Antilles françaises, comme la plupart de leurs sœurs, sont le théâtre de véritables expériences sur l'aptitude des diverses races humaines à supporter ce milieu exceptionnel et l'un des plus difficiles à dominer. Le Nègre y a été traîné de force bien peu après la prise de possession par les Blancs ; il y a vécu comme esclave jusqu'à ces dernières années. Comme les fils subissaient la condition des parents, il est à peu près certain qu'au bout d'un temps donné la multiplication locale des Noirs aurait suffi à tous les besoins de l'agriculture et de l'industrie, si cette race s'était acclimatée. L'activité incessante de la traite semble démontrer que le chiffre des décès devait l'emporter de beaucoup sur celui des naissances. Le fait paraît avoir été mis hors de doute pour Tile de Cuba, pour la Jamaïque. Le général Tulloch, frappé de la mortalité des Nègres dans les Antilles anglaises, n'a

pas hésité à déclarer qu'une fois la traite supprimée, la race entière disparaîtrait de ces îles au bout d'un siècle. Les recherches de M. Boudin permettent de regarder cette assertion comme exagérée, du moins pour les possessions françaises.

Pourtant, pas plus que l'auteur anglais, notre compatriote n'a tenu compte d'une circonstance dont l'importance ne saurait être méconnue. Je veux parler des conditions faites au Nègre par l'esclavage. Il est clair que la conduite et le caractère du maître entraient pour beaucoup dans les chances de vie et de mort de l'esclave. Sans se croire, sans être inhumain, on pouvait lui demander plus d'ouvrage que ne comportait sa nature, on pouvait violenter des instincts dont le jeu libre est nécessaire à la santé. Il en était certainement ainsi à Cuba, où l'on avait généralement pour principe de tirer tout le parti possible des esclaves, sauf à les renouveler plus souvent. Là est sans doute une des causes qui accroissaient outre mesure la mortalité d'une race mieux faite que la nôtre pour les climats intertropicaux. Les faits semblent justifier ces présomptions. Depuis l'abolition de l'esclavage, nous dit M. Elisée Reclus, la population nègre est en voie d'accroissement dans les îles anglaises.

Quelque singulier que puisse paraître ce fait à quelques anthropologistes, il ne serait que la répétition de ce qui s'est produit au Brésil. Là aussi, disait-on, la traite seule entretenait une population noire destinée à diminuer et à disparaître dès que cesserait l'immigration forcée. Des documents authentiques ont établi que le contraire a eu lieu. La traite a été abolie bien avant l'esclavage dans ce grand empire. Pendant plusieurs années, les propriétaires d'esclaves ne pouvant plus en acheter ont soigné ceux qu'ils possédaient ; et dès ce moment les Nègres se sont multipliés. C'est ainsi qu'à l'époque où florissaient les Missions des Jésuites, on voyait chez ces religieux qui s'occupaient d'elle , la race noire s'accroître d'une manière prodigieuse, tandis qu'elle dépérissait dans les riches haciendas où elle était livrée à elle-même et surmenée.

A côté des Nègres créoles viennent aujourd'hui se placer dans nos Antilles françaises des engagés plus ou moins volontaires amenés des mêmes côtes d'Afrique, des Madériens représentants de la race blanche sémitique, des Chinois de race jaune , des coulies de l'Inde, presque tous dravidiens et tenant par conséquent du Jaune et du Nègre mélanésien. 11 sera curieux de constater un jour ce que chacune de ces populations aura montré de résistance au terrible milieu qu'elles vont affronter. L'expérience n'en est encore qu'à son début. Toutefois M. Walther a recueilli déjà quelques données intéressantes. A la Guadeloupe, la mortalité annuelle pour les créoles est en moyenne de 3,28 pour iOO, celle des immigrants est de 9,66 pour les Chinois, de 7,68 pour les Nègres, de 7,12 pour les Hindous, de 5,80 pour les Madériens. Malheureusement ces chiffres reposent sur des éléments insuffisants et diffèrent de ceux que M. Du Hailly a

donnés pour la Martinique. Les uns et les autres n'en doivent pas moins être enregistrés comme point de départ d'une étude qui commence. Ils n'ont d'ailleurs rien de désespérant. Il est clair par exemple que les Madèriens seront assez rapidement acclimatés à la Guadeloupe, comme ils le sont déjà à Cuba, et, que si les races nègres, chinoises, hindoues, ont à éprouver des pertes beaucoup plus graves, l'habitat de nos colonies ne leur est point à jamais interdit.

VII. — Le milieu, la nature de la race ne sont pas tout dans les problèmes multiples soulevés par l'acclimatation. L'homme, l'individu lui-même y apportent leurs éléments propres. Le sauvage et l'Européen moderne sont placés par le fait seul de la différence sociale qui les sépare dans des conditions parfois opposées et qui ne sont pas toutes en faveur du dernier.

Les merveilles mêmes de notre industrie, tout en facilitant l'immigration en pays lointains, la rendent plus dangereuse. Les chemins de fer et les steamers ont réduit à bien peu les plus longs voyages. Les terres que nos ancêtres ont mis des siècles à peupler, les distances que nos propres pères ne parcouraient qu'en plusieurs mois, nous les franchissons en quelques jours. Il y a là pour l'acclimatation une difficulté de plus ajoutée à toutes les autres. Qui n'a entendu quelqu'un de ses amis constater sur lui-même les effets du simple trajet d'Alger- à Paris? La brusquerie de cette transition ébranle l'organisme , bien qu'ayant pour résultat de le replacer dans son milieu naturel. L'ébranlement est nécessairement plus marqué quand le voyage se fait en sens inverse et qu'on va à l'encontre de ses habitudes physiologiques au lieu d'y revenir. Et, quand après quelques jours de traversée, on aborde non plus en Algérie, mais aux Antilles ou à Rio de Janeiro, combien le choc doit être rude I

La civilisation moderne est aussi pour beaucoup dans les pertes qu'entraîne tout établissement dans un milieu par trop différent du nôtre. Par suite de la sécurité dont elle entoure le pauvre comme le riche, du bien-être au moins relatif dont jouissent toutes les classes de la société, nous sommes peu préparés à la lutte pour l'existence. Sans remonter à l'homme primitif ou aux Aryas, rappelons-nous seulement Balboa, Pizare, Gortez, Soto, Monbars et leurs rudes compagnons. Nos générations actuelles résisteraient-elles comme eux?

Ce n'est pas seulement par ses délicatesses que la civilisation nous rend moins propres à affronter les chances de l'acclimatation. C'est encore, et surtout, par les vices qui trop souvent l'accompagnent. M. Bolot, commandant d'une compagnie de discipline qui construisait une jetée à Grand-Bassam, disait au capitaine Vallon : « Un dimanche me met plus d'hommes à l'hôpital que trois jours de travail en plein soleil. » — C'est que le dimanche était consacré à la débauche.

Voici du reste un fait constituant pour ainsi dire une ( xpérience telle qu'aurait pu l'imaginer un physiologiste. L'ile

Bourbon passe pour une de ces localités funestes où l'Européen ne peut s'acclimater. Les tables de mortalité portant sur la population entière accusent en effet un excédant formidable des décès sur les naissances. Mais c'est encore là un de ces résultats en bloc qu'il faut discuter, si l'on veut en comprendre la signification vraie.

Les Blancs de Bourbon forment en réalité deux classes, ou mieux deux races distinctes par les mœurs et les habitudes. La première comprend la population des villes et des grandes habitations qui mène la vie ordinaire des colonies et se garde surtout du travail de la terre, regardé par les créoles comme aussi déshonorant que meurtrier. L'autre comprend les Petits Blancs, descendants d'anciens colons qui, trop pauvres pour acheter des esclaves, avaient bien été forcés de cultiver le sol de leurs propres mains.

Eh bien, de ces deux classes de colons, c'est la première seule qui alimente la mortalité tant de fois signalée. Les Petits-Blancs font ce qu'avaient fait leurs pères ; ils habitent et cultivent les districts les moins fertiles de l'île. Loin d'en avoir souffert, leur race a gagné et les femmes surtout sont remarquables par la beauté des formes et des traits. Cette race s'entretient parfaitement par elle-même et semblerait être en voie d'accroissement. Le croisement n'y est d'ailleurs pour rien, car le Petit- Blanc, très-fier de la pureté de sang qui fait sa noblesse, ne s'allierait à aucun prix avec le Nègre ou le coolie.

C'est qu'à Bourbon , tandis que l'oisiveté et les habitudes qu'elle entraine tuaient le riche et ceux qui cherchaient à l'imiter, le pauvre s'acclimatait grâce à la sobriété, à la pureté des mœurs et à un travail modéré. A lui seul ce fait doit être pour les anthropologisles et pour tout le monde un grave enseignement à la fois scientifique et moral.

VIII. — En résumé, l'acclimatation, la naturalisation sont partout dans l'histoire, comme la migration dont elles sont la conséquence. Nous les voyons s'accomplir journellement sous nos yeux et porter sur les races les plus diverses, mais presque toujours au prix de vies humaines. Sur bien des points elles sont obtenues à bon marché, si bien que l'étude.seule peut nous apprendre que nulle part le milieu nouveau ne perd complètement ses droits; sur certains autres, principalement dans les contrées à climats extrêmes, elles entraînent des pertes considérables. Mais rien n'autorise à les nier. Tout prouve au contraire qu'à la condition de subir les sacrifices nécessaires, toutes les races humaines pourraient vivre et prospérer à peu près dans tous les milieux non viciés par des causes accidentelles.

IX. — Sur ce point comme sur bien d'autres, le présent fait comprendre le passé, qui d'ailleurs apporte ici sa part de lumière. Forts des expériences qui s'accomplissent sous nos yeux et de faits empruntés à l'histoire, nous pouvons nous faire une idée générale de la façon dont s'est peuplé le monde.

A elle seule la race aryane nous enseigne pour ainsi dire l'histoire de l'espèce entière. Nous la voyons sortir du Bolor et de THindou-Koh, de cet Eeriéné Véedjo où l'été ne durait que deux mois, descendre en Boukharie, parcourir la Perse et le Caboul •avant d'arriver dans le bassin de l'Indus. Onze stations jalonnent cette route franchie par les Aryas avant d'arriver au Gange. Là nous les retrouvons marchant pas à pas, tout en lançant en avant-garde quelques-uns de ces héros pieux qui tuaient les rakchassas et préparaient les conquêtes. Aujourd'hui la race est sous les tropiques dans l'Inde, sous le cercle polaire au Groenland, où les Norwégiens et les Danois modernes ont remplacé les rois de la mer; elle couvre une immense région à climat plus ou moins tempéré; elle a des colonies partout.

L'espèce humaine à ses débuts a dû procéder comme les Aryas. Au sortir de leur centre de création, c'est lentement et d'étapes en étapes que les colons primitifs, ancêtres de toutes les races -actuelles, ont marché à la conquête du monde désert. Par là ils se faisaient peu à peu aux conditions d'existence diverses que leur imposait le nord ou le midi. Test ou l'ouest, le froid ou la chaleur, la plaine ou la montagne. Divergeant en tout sens et rencontrant des milieux différents, ils se mettaient graduellement en harmonie avec chacun d'eux. L'acclimatation, marchant ainsi du même pas que les conquêtes géographiques, était moins meurtrière. Certes, pour être adoucie par la lenteur de la marche, la lutte n'en existait pas moins. A coup sûr de nombreux pionniers sont tombés en route. Mais les survivants n'avaient en face d'eux que la nature et ils ont pu aller jusqu'au bout ; ils ont peuplé le monde.

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