OBSERVATIONS GÉNÉRALES 21T
L'homme a été, chez nous, le contemporain de toutes ces espèces.
Les phénomènes qui ont donné à nos contrées leurs derniers traits n'ont pas eu constamment la même violence, et n'ont ni commencé ni fini brusquement. Ils ont présenté des périodes de calme et de recrudescence relative jusqu'au moment où les continents ont eu pris leur relief définitif, où les glaciers se sont trouvés renfermés dans leurs limites actuelles.
A ces oscillations du monde inorganique, répondent des modifications dans la nature vivante. Les principales espèces animales semblent prédominer tour à tour; les races humaines apparaissent successivement, grandissent et déclinent.
Pendant que se déposaient les bas niveaux de nos vallées, le mammout, le rhinocéros, les grands carnassiers semblent jouer le premier rôle. L'homme leur dispute le sol, et se nourrit de leur chair. La lutte contre le milieu, contre les bêtes de cet ancien monde était terrible ; la race de ces temps primitifs porte à un haut degré le cachet de cette nature sauvage.
Dans la période qui vit se former les moyens niveaux mfétn'eurSf les grandes espèces animales habitaient encore toute l'Europe. Toutefois le nombre de leurs représentants semble diminuer ; des espèces moins redoutables se multiplient et le cheval en particulier forme au moins par places de nombreux troupeaux offrant à l'homme une nourriture abondante. Celui-ci était représenté surtout par une race douée d'aptitudes remarquables. On la voit à son début lutter avec autant de rudesse que la précédente et dans des conditions presque semblables ; puis perfectionner progressivement tous ses moyens d'action et les adapter aux conditions nouvelles qu'amène le progrès des temps.
Au dépôt des moyens niveaux supérieurs , correspond une grande modification de la faune. Les grands carnassiers, le mammout deviennent de plus en plus rares, et finissent par disparaître ; le cheval ne domine plus ; le renne a pris sa place et couvre d'innombrables troupeaux, la terre qui se rassoit progressivement. L'homme profite de ces changements. De nouvelles races bien distinctes des précédentes apparaissent sur notre sol. Celle de l'âge précédent se développe et atteint un certain degré de civilisation qu'attestent de véritables œuvres d'art.
Enfin le fond des mers se soulève et l'Europe se complète. Les glaces du pôle sont refoulées dans leurs limites actuelles et le climat insulaire fait place à un climat continental avec ses extrêmes de chaud et de froid. Les glaciers de nos montagnes se resserrent et remontent progressivement. Les espèces animales qui ne trouvent plus sous la même latitude la température convenable à chacune d'elles, émigrent les unes au midi, les autres au nord, ou sur les hautes montagnes.
L'homme dut nécessairement ressentir le contre-coup de ces déchirements. Quand le gibier qui faisait le fond de sa nourriture s'éloigna pour ne plus revenir, une partie au moins de
la population dut le suivre et émigrer avec lui. Les sociétés naissantes furent ainsi ébranlées jusque dans leurs fondements ; et, tandis que certaines tribus s'éloignaient dans des directions opposées, celles qui restèrent en place subirent une décadence dont nous saisissons la trace dans les œuvres qu'elles ont laissées. Elles n'en furent que plus aisément absorbées par les races supérieures, qui amenèrent avec elles les animaux domestiques et substituèrent la vie pastorale à celle des peuples chasseurs.
III. — L'homme de l'époque quaternaire a laissé çà et là quelques-uns de ses ossements associés à ceux des animaux, ses ' contemporains. Toutefois les ossements humains dont il s'agit ici appartiennent presque exclusivement à l'Europe. L'homme fossile des autres parties du monde nous est encore à peu près inconnu. Lund l'avait rencontré dans certaines cavernes du Brésil. Mais on n'a sur cette découverte d'autres détails qu'une courte note et deux dessins de petite dimension publiés tout récemment par MM. Lacerta et R. Peixo. On a beaucoup parlé du crâne découvert par M. Witney en Californie. Malheureusement la description de cette pièce n'a pas encore paru, si bien que des doutes se sont produits à diverses reprises sur l'existence même du fossile. Le témoignage récent de M. Pinart vient de les lever, mais a fait naître en même temps les doutes les plus sérieux sur l'ancienneté de cette pièce qui parait avoir été trouvée dans un terrain remanié.
Cette absence de fossiles humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables. Rien n'autorise à regarder l'Europe comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de formation des races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les chercher. C'est là sur les versants de l'Himalaya, au pied du grand massif central, que Falconer espérait trouver l'homme tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient seules vérifier les prévisions de l'éminent paléontologiste. Cette tâche pourrait être remplie par quelques-uns de ces officiers instruits que possède l'armée anglaise, par ces médecins militaires sortant des grandes institutions de Londres. Qu'ils se mettent à l'œuvre; qu'ils utilisent dans ce but les loisirs que leur laissent les congés dans quelque mnatarium de l'Himalaya ou des Nilghéries. Tout permet d'espérer qu'ils apporteront à la science de sérieuses et magnifiques découvertes.
IV. — Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt, se dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres européennes.
Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires, l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait une origine récente. Ij' espèce est déjà composée de plusieurs races, distinctes ; ces races apparaissent successivement ou simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et peut-être, comme l'a pensé M. Dupont, Ici guerre de races remonte-t-elle jusque-là.
La présence de ces groupes humains nettement caractérisés à
CARACTÈRES CRANIENS 219
l'époque quaternaire, est à elle seule une forte présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme. L'influence d'actions très-diverses et longtemps continuées peut seule expliquer les difl'érences qui séparent l'homme de la Vézère, en France, de celui de la Lesse, en Belgique.
Y. — Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre africain ou mélanésien. Le vrai Nègre n'existait pas en Europe à l'époque quaternaire.
Nous ne concluons pourtant pas que ce type n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique actuelle. De nouvelles recherches faites surtout en Asie et dans les contrées où vivent les peuples noirs sont encore nécessaires pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois, on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les races nègres comme ayant précédé toutes les autres.
VL — Dans les tètes fossiles, comme dans les têtes modernes, nous trouvons, de race à race et d'individu à individu, des oscillations plus ou moins accusées dans les caractères. Mais il est bon de remarquer que dans les races connues ces oscillations sont souvent moins étendues que celles dont on a constaté l'existence dans les populations actuelles. Je n'en citerai qu'un exemple. L'indice céphalique de la race européenne la plus ancienne, pris sur l'homme de Néanderthal qui en exagère les caractères, est de 72; celui du crâne de la Truchère appartenant aux derniers temps quaternaires est de 84,32; différence 12,32. Or, de nos jours, l'indice céphalique moyen des Esquimaux est de 69,30, celui des Allemands du sud, de 86,20; différence, 16,90. Ainsi, entre les deux races extrêmes que sépare la majeure partie de l'époque glaciaire, l'oscillation de l'indice céphalique est moindre qu'entre deux races modernes contemporaines. En outre, celles-ci atteignent en plus et en moins des limites plus étendues que les deux races fossiles. Ce fait s'expliquerait, peut-être, par des considérations multiples que je ne saurais aborder ici.
Je dois d'ailleurs faire observer que le crâne de Lagoa Santa trouvé par Lund, que viennent de décrire MM. Lacerta et Peixoto, efface en grande partie la différence que je viens de signaler. Au dire des savants brésihens, son indice céphalique est de 69,72, et descend presque aussi bas que l'indice moyen des Esquimaux.
11 n'est pas sans intérêt de voir cette variabilité moindre des races fossiles s'accuser précisément à propos d'un des caractères qui a fait le plus souvent comparer aux singes quelques-unes de nos races inférieures actuelles. Parmi les têtes quaternaires, il en est que l'on peut considérer comme offrant le degré d'orthognathisme moyen des races blanches elles-mêmes. La tête de Nagy-Sap, le n" 1 du Trou du frontal, une des femmes de Gre-
nelle, etc., peuvent être cités à ce titre. D'autres, tels que le n° 2 du Trou du frontal, une autre femme de Grenelle, le vieillard de Gro-Magnon, quelques crânes du Solutré, etc., sont plus ou moins prognathes. Il en est qui égalent ou dépassent même sous ce rapport la moyenne de nos races nègres. Toutefois aucune d'elles n'atteint un degré de prognathisme égal à celui que présentent certains individus appartenant aux types australiensinférieurs ou à la race cafre.
Un autre ordre de caractères qui, sans avoir l'importance des précédents, n'en a pas moins une valeur réelle, présente des faits analogues. Je veux parler de la taille et de ses variations. M. Hamy l'a déterminée par la mensuration des fémurs et des humérus. Il résulte de ses recherches que le maximun présenté par le squelette de Menton est de l'^jSS, le minimum pris sur un des squelettes de Furfooz est- de 1",50. La différence entre ces deux nombres, O'^jSS, est bien loin de celle qui existe entre les extrêmes du tableau que j'ai donné plus haut.
La moyenne des nombres trouvés par M. Hamy, 1™,764, place la race de Gro-Magnon bien près des Patagons de Musters ; mais la race de Furfooz, avec sa moyenne de l'",530, reste bien au-dessus des Boschimans et des Mincopies. Elle est presque exactement au niveau des Lapons.
Les oscillations se sont produites aussi bien dans le temps que dans l'espace. La plus ancienne race n'est pas la plus grande. Les squelettes de Néanderthal et de Brux donnent une moyenne de l'",705 seulement. La race de Gro-Magnon, supérieure par la taille à toutes les autres, se montre chronologiquement intermédiaire entre elles.
Sans doute, les généralisations précédentes reposent sur un nombre d'observations encore trop restreint pour pouvoir être regardées comme définitives. Mais elles répondent néanmoins à certaines assertions et tendent à dissiper plus d'un préjugé.
VII. — Dolichocéphale ou brachycéphale, grand ou petit, orthognathe ou prognathe , l'homme quaternaire est toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied, la main qui caractérisent notre espèce, la colonne vertébrale a montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si haute importance et dont Serres faisait l'attribut du règne humain tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un certificat d'origine impossible à méconnaître.
A raison de son importance spéciale, la tête mérite que nous la considérions un instant à ce point de vue.
Gonstatons d'abord que tous les os des têtes humaines modernes se retrouvent dans les têtes fossiles avec les mêmes formes, et présentent les mêmes rapports. Soit qu'on les considère isolément, soit qu'on envisage leur ensemble, rien en eux ne peut