LES TROGLODYTES DE LA VÉZÈRE
d'Edouard Lartet. On sait avec quelle sagacité persévérante, tantôt seul, tantôt associé à son ami Christy, cet homme aussi modeste que savant a fouillé le sol de ces grottes, et quels trésors il en a tirés; on sait tout ce qu'il apportait de sagacité prudente dans l'interprétation de ses belles découvertes; et, en lui décernant le titre de fondateur de la paléontologie humaine^ on n'a été que juste.
Grâce à lui et grâce à ceux qui ont marché sur ses traces, on possède les éléments essentiels d'une histoire de la race de Gro- Magnon. Presque sans sortir de cette vallée de la Vézère, dont le nom est si grand en anthropologie, on peut, comme a fait M. Broca, la suivre pas à pas. En effet, du village des Eyzies jusqu'à l'abri sous-roche du Moustier, sur un espace de douze à quatorze kilomètres, on ne rencontre pas moins de huit stations humaines, toutes devenues plus ou moins célèbres par les documents divers qu'elles ont fournis. Ge sont la caverne du Moustier, l'abri du Moustier, l'abri de la Madeleine, l'abri et la sépulture de Cro-Magnon, l'abri de Laugerie- Haute, l'abri de Laugerie- Basse, la caverne de la Gorge-d' Enfer, la caverne des Eyzies.
La plus ancienne, celle du Moustier, se rattache par sa faune aux bas niveaux de Grenelle, et date au moins de la fin de l'âge de l'ours; celle de la Madeleine ne doit remonter que de peu au-delà de l'époque actuelle. Entre ces deux extrêmes, s'échelonnent les six autres, et l'ensemble jalonne, pour ainsi dire, les deux dernières périodes des temps quaternaires. Toutefois, pour se faire une idée nette du développement intellectuel et social de la race, pour comprendre jusqu'à quel point elle se prêtait aux modifications du milieu, et quels progrès ou quelle décadence lui imposaient ces modifications, il faut interroger les documents qu'elle a laissés dans bien d'autres localités, et surtout dans les grottes et les abris de Bruniquel, dans les sépultures de Solutré, dans les grottes de Gourdan, de Duruty, de l'Homme-Mort, etc.
Les hommes qui hantaient la caverne du Moustier ne semblent pas s'être élevés beaucoup au-dessus de la race de Ganstadt, à laquelle ils étaient peut-être associés, dont ils reproduisent presque les industries. Les conditions d'existence étaient pour eux à peu près les mêmes que dans l'âge précédent. Ils vivaient au milieu des grands mammifères dont ils avaient à se nourrir. Le cheval et l'aurochs étaient leur gibier habituel ; mais le mammout, l'ours, et jusqu'au lion et à l'hyène des cavernes, servaient aussi à leurs repas. Pour lutter contre de pareils ennemis, ils employaient des espèces de têtes d'épieux et de lances minces, planes d'un côté, retaillées sur une seule face, tranchantes sur les bords et qui devaient constituer une arme formidable. Gette forme spéciale caractérise le type moustiérien de M. de Mortillet. Les chasseurs de cette époque taillèrent leurs flèches sur le même modèle, mais en firent assez rarement usage ; il semble qu'ils dédaignaient les oiseaux, le petit gibier. Le reste de l'outillage resta à peu près le même que par le passé.
A Gro-Magnon, le progrès est sensible. Notre grand vieillard •et ses compagnons eurent des armes, des outils en silex plus nombreux, plus variés, moins massifs. A en juger par les restes de leur cuisine, ils durent faire un usage fréquent de l'arc, pour atteindre les oiseaux et les petits mammifères, tandis qu'ils continuaient à attaquer les grands animaux et surtout le cheval, avec la lance, l'épieu, et peut-être le poignard.
A Laugerie-Haute, sur la Vézère, à Solutré, dans le Maçonnais, et d'autres stations contemporaines, la taille du silex atteignit un degré de perfection vraiment merveilleux. Parfois sans ■doute, les types anciens reparaissent à côté des formes modifiées par une expérience raisonnée, par une industrie perfectionnée. Pourtant, la prédominance de ces dernières est tellement marquée, qu'elle caractérise nettement cette époque. Les pointes de lances et de javelots s'effilent plus ou moins en forme de feuille de noyer, de laurier, de plantain, s'amincissent et deviennent parfaitement symétriques. Les pointes de flèches sont l'objet de soins tout particuliers. M. de Ferry a fort bien montré que la forme générale, le poids, l'angle d'ouverture, etc., étaient calculés de manière à s'adapter aux diverses distances de tir, aux nécessités de la chasse. Toutes ces armes retaillées à petits coups sur leurs deux faces, présentent en outre un fini d'autant plus remarquable qu'il ne se rencontre au même degré dans aucune autre partie de l'outillage. Elles ont mérité d'être prises pour un des termes de comparaison admis par M. de Mortillet, et constituent son type solutréen.
Essentiellement chasseurs, guerriers à coup sûr, les hommes de cette époque s'occupaient avant tout de leurs armes. Ils attachaient bien probablement un certain amour-propre à posséder les plus belles, les mieux taillées; mais, l'indifférence relative qu'ils montrent lorsqu'il s'agit d'autres objets, nous apprend que pour eux, le fini du travail avait surtout pour but de les rendre plus redoutables en accroissant leur pouvoir de pénétration. Plusieurs pièces osseuses rencontrées sur des points éloignés et appartenant à diverses époques, prouvent que ces armes de silex, maniées par des mains robustes, ne laissaient rien à désirer sous ce rapport. Je me borne à citer une vertèbre de renne, dont le corps a été percé d'outre en outre par une lance ou un javelot, et un tibia humain dont la tête a été traversée par une flèche près de la rotule. Dans les deux cas, le silex rompu est resté en place, attestant la bonté de l'arme et la force de celui qui s'en servait.
Au moment oii se déposèrent les niveaux fluviatiles supérieurs, et où s'accentua la prédominance du renne, l'industrie des hommes de Gro-Magnon subit une transformation remarquable. Jusque-là, le silex et, à son défaut, d'autres roches dures avaient fourni à la fois l'outil et l'instrument fabriqué à l'aide du premier. Sans doute, dès les plus anciens temps, les os, les bois de cerf ou de renne, avaient été utilisés de temps à autre ; mais ils