RACES DE LA TRUCHÈRE ET DE GRENELLE
que la face s'allonge. Le premier, vu de face, présente un aspect pentagonal très-marqué. Tous les os en sont très-développés dans le sens transversal, à l'exception de la moitié inférieure du coronal, qui se rétrécit brusquement pour former un front assez étroit. L'ensemble de la face est relativement petit et étroit. Le nez est très-grand et long ; les pommettes massives sont peu marquées, et la mâchoire supérieure est légèrement prognathe.
Les deux races de Furfooz, celle même de Grenelle ont entre elles un certain air de famille qui n'exclut pas l'existence de caractères distinctifs. Ainsi, dans la race mésaticéphale de Furfooz, la courbe antéro-postérieure du crâne dessine au-dessus des arcs surcillers petits, mais bien marqués, un front trèsfuyant, et se continue sans présenter d'autre inflexion qu'une légère dépression aux sutures. La face est large et l'indice en est presque le même que celui de la race de Gro-Magnon. Mais grâce au raccourcissement du crâne, la tête est harmonique^ au lieu d'être dysharmonique comme chez les troglodytes du Périgord. Un nez légèrement concave, mais assez saillant, des orbites carrés, des fosses canines peu marquées, une mâchoire supérieure presque ortognathe complètent cette face dont l'ossature entière a quelque chose de sec et de fin.
Dans la race sous-brachycéphale de la même localité, le front se relève et monte assez droit jusqu'au niveau des bosses latérales. Puis la courbe s'aff'aisse brusquement jusque vers le premier tiers des pariétaux, où elle s'infléchit davantage et redevient à peu près régulière jusqu'au trou occipital. A la face, nous retrouvons à peu près le même indice ; mais les orbites et le nez s'allongent, les fosses canines se creusent profondément, la mâchoire supérieure se projette en avant, les dents prennent la même direction et le prognathisme est très-accusé.
Dans la race de Grenelle, la glabelle très-prononcée et des arcs «urciUers fortement renflés impriment une direction légèrement oblique à la base du front. Mais bientôt la courbe se relève et se développe régulièrement sans ressaut ni méplat. Vu de face, le crâne apparaît comme aussi bien proportionné que de profil. La face s'harmonise avec lui. Les pommettes sont rugueuses et bien accusées; les fosses canines, hautes, mais peu profondes; les orbites se rapprochent de la forme carrée; les os du nez sont concaves et assez saillants. Enfin, la mâchoire et les dents sont également prognathes, mais moins que dans la race précédente.
III. — Les hommes de Grenelle, et surtout ceux de Furfooz étaient de petite taille. Les premiers atteignaient encore une moyenne de 1™62, mais les seconds descendaient à l'"o3. C'est presque exactement la taille moyenne des Lapons. Toutefois, cette stature réduite n'excluait ni la vigueur ni l'agilité nécessaire aux populations sauvages. Les os des membres et du tronc sont robustes, et les saillies, les dépressions de leur surface, accusent un développement musculaire très-prononcé.
A part cette robusticité générale, supérieure à ce qu'on rencontre habituellement, le squelette des hommes de Furfooz et de Grenelle ressemble fort à celui des hommes d'aujourd'hui. Les tibias, en particulier, reprennent la forme prismatique triangulaire que nous leur connaissons. Toutefois on voit apparaître un caractère qui ne s'est encore montré que dans la caverne de l'Homme-Mort où nous l'avons considéré comme un signe de métissage. La fosse olécranienne est souvent perforée dans les races dont il s'agit en ce moment. En Belgique, M. Dupont a trouvé que cette disposition existait chez les hommes de la Lesse dans la proportion de 30 0/0. M. Hamy la porte à 28 0/0 chez l'homme fossile de Grenelle, et à 4, 66 0/0 seulement chez les Français de nos jours.
IV. — Les races de Furfooz, venues après celles dont nous avons esquissé l'histoire, ont dû les rencontrer et parfois s'associer avec elles. Nous avons la démonstration de ce fait en particulier à Solutré, où l'on a trouvé à côté des crânes de Gro- Magnon deux tètes se rattachant à notre race de Grenelle. En pareil cas le développement intellectuel et social a dû marcher à peu près de pair chez les hommes réunis en une seule tribu.
Mais, nos brachycéphales ont eu aussi leurs centres de population propres où nous pouvons les étudier chez eux. C'est surtout en Belgique et dans la vallée de la Lesse que ces recherches ont été faites par M. Dupont. Pour donner une idée de ce qu'étaient les hommes de Furfooz nous n'avons qu'à reproduire, en l'abrégeant, ce que nous en a dit le savant explorateur de ces cavernes.
V. — Gomme les hommes de la Vézère, ceux de la Lesse habitaient les cavernes. Une de leurs stations complètes comprenait la grotte où ils séjournaient et une grotte funéraire. M. Dupont les a rencontrées presque juxtaposées à Furfooz, où le Trou des Mutons a présenté tous les caractères d'une habitation humaine et le Trou du frontal ceu^ d'un lieu d'inhumation. A elles deux ces localités auraient fourni bien des matériaux à l'histoire de ces antiques peuplades. Toutefois le trou de Chaleux l'emporte peut-être à cet égard. L'homme l'a habité longtemps et y a laissé une accumulation considérable de ces débris qu'exploite aujourd'hui la science. Puis un jour la voûte s'écroula ; les habitants échappèrent abandonnant ce que renfermait leur demeure. Aussi, lorsque la pioche vint attaquer ce monceau de décombres, on retrouva tout en place comme au moment de la catastrophe, et c'est à bon droit qu'on a appelé la grotte de Chaleux une petite Pompéi quaternaire.
Pour pourvoir à ses divers besoins l'homme de Chaleux a utilisé surtout le silex et les bois de renne. Le premier formait la base de son outillage ; mais il s'est donné peu de peine pour en varier ou en perfectionner la taille. Les lames étroites, allongées, taillées à un seul éclat sur une face, à deux ou trois sur la face opposée et que l'on nomme des couteaux^ semblent être le point de
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départ de tous les outils. Dentelées sur un de leurs tranchants, elles deviennent des scies; arrondies et retaillées à l'une de leurs extrémités, elles se transforment en racloirs très-propres à ratisser et épiler les peaux; amincies, effilées à petits coups, elles fournissent des poinçons , des perçoirs , etc. Quant aux bois de renne, divisés en tronçons de dix à quinze centimètres, ils étaient ensuite modelés de manière à armer des lances ou des javelots. Peut-être aussi recevaient-ils parfois une pointe en silex. Mais M. Dupont assure que rien ne permet de supposer chez ces troglodytes l'emploi de l'arc et de la flèche.
La tribu de Ghaleux était donc beaucoup moins bien armée que celles de la Vézère ou de Solutré. Elle n'en chassait pas moins le gros gibier et savait aussi atteindre le petit. Son ancienne demeure a fourni les restes de nombreux chevaux, de plusieurs bœufs, de quelques rennes, de seize renards, de cinq sangliers, de trois chamois, de trois aurochs, d'un ours brun, d'un antilope Saïga, etc.
On y a trouvé en outre des ossements de lièvre, d'écureuil, de rat d'eau, de rat de Norwége, etc. ; les débris de plusieurs oiseaux, entre autres du Lagopède des neiges ; des restes de poissons Cl eau douce. La faune du Trou des Nutons est à peu près la même, mais la proportion des espèces est parfois intervertie. On y a rencontré beaucoup moins de chevaux et beaucoup plus de sangliers. Ici d'ailleurs, comme dans les stations de la race de Gro-Alagnon, les grandes espèces ne sont guère représentées que par les os de la tête et des membres et tous les os à moelle ont été soigneusement fendus.
Gomme la race précédente, celle de Furfooz employait la peau des animaux abattus à faire des vêtements. Nous en avons la preuve dans les aiguilles en os trouvées à Ghaleux. Mais ici elles sont bien plus grossières que celles de la Madeleine et des autres stations analogues. Gourtes, épaisses, elles pourraient être prises pour de petits poinçons sans le sas dont elles sont percées.
VL — Les troglodytes belges étaient en somme fort en retard sur ceux du Périgord et du Maçonnais à bien des points de vue. Les monuments de leur industrie sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez leurs prédécesseurs et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques si remarquables chez l'homme de la Vézère. Ils le dépassent pourtant sur un point essentiel : ils avaient inventé ou reçu d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a trouvé des débris dans toutes les stations qu'il a explorées et a retiré du Trou du frontal des fragments en nombre suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait partie.
Ce fait et quelques autres, qu'il serait trop long d'exposer ici, ont conduit quelques-uns des savants les plus compétents, entre autres MM. Gartailhac et Gazalisde Fondouce, à regarderie Trou du frontal et les autres stations contemporaines comme appar-
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tenant aux temps de la pierre polie et non à ceux de Tépoquequaternaire.
Mais la composition de la faune trouvée dans le» grottes de Chaleux et de Furfooz ne nous parait pas permettre d'accepter cette opinion, qui repose principalement sur des considérations archéologiques. Ce serait reculer bien loin l'âge de la pierre polie que de le reporter à une époque où le chamois, le bouquetin, l'antilope Saïga vivaient en Belgique avec le rat de Norwége et le Lagopède des neiges. Il y a peut-être là une question' à étudier ; mais la réunion de ces espèces aux environs de Binant est pour nous une preuve que les temps quaternaires duraient encore.
yil. — Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à Chaleux et à Furfooz à peu près ceux que nous avons vus en usage dans le midi de la France. Toutefois on ne voit figurer parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher ses bijoux^ aussi bien que la matière première de ses outils et de ses armes, à des distances bien plu& grandes que celle qui le séparait de la mer.
En effet les principaux ornements des hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes étaient empruntées, il est vrai, aux terrains devoniens du voisinage ; mais la plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et de Grignon près de Versailles. Les silex, dont nos troglodytes faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu'en Touraine, sur les bords de la Loire. En jugeant d'après les provenances de ces divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes de la Lesse s'élevait à peine de trente à quarante kilomètres au nord de leur résidence, tandis qu'il s'étendait à quatre ou cinq cents kilomètres vers le Sud.
Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M. Dupont nous parait avoir donné une explication au moins fort plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s'agit pendant l'époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au Nord et à l'Ouest par leurs ennemis qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse ne pouvaient s'étendre qu'au Sud ; et c'est par les Ardennes qu'ils communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.
Mais faisaient-ils eux-mêmes les longs et pénibles voyages qui seuls pouvaient leur procurer les coquilles dont ils se paraient et l'énorme quantité de silex qu'ils ont taillés dans leurs cavernes ? Avec M. Dupont nous n'hésitons pas à dire que rien
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n'est moins probable. Tout prouve au contraire qu'ils s'approvisionnaient à l'aide d'un véritable trafic, organisé d'une manière régulière et sur une large échelle, soit qu'il existât des peuplades vouées à cette industrie comme on en connaît divers exemples de nos jours; soit que coquilles et silex passant de mains en mains parvinssent , par voie d'échanges successifs , jusque sur les bords de la Lesse. On ne saurait expliquer autrement l'abondance à Chaleux, à Furfooz, etc., des silex étrangers à ces localités, la prodigalité avec laquelle on en usait, l'insouciance évidente apportée à la conservation des outils dont ils étaient la matière première.
VIII. — Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de Cro-Magnon, ceux de Furfooz paraissent avoir été éminemment pacifiques. M. Dupont n'a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des Esquimaux de la baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce qu'on entendait par la guerre.
Dans la grotte sépulcrale du frontal, où la tribu des Nutons ensevelissait ses morts, on a trouvé comme à Gro-Magnon mêlés aux ossements humains une foule d'objets attestant la croyance à une autre vie. C'étaient des coquilles perforées, des ornements en fluorine, des plaques de grès portant quelques ébauches de dessin, le vase dont nous avons parlé plus haut, des instruments en silex choisis. Tous ces objets sont d'ailleurs de même nature que ceux du Trou des Nutons. Il est évident qu'ils avaient été déposés dans le caveau mortuaire avec la pensée qu'ils serviraient aux besoins des défunts dans la nouvelle existence qui commençait pour eux.
Un autre fait sur lequel M. Dupont a insisté avec raison ajoute aux probabilités tirées de considérations diverses qui permettent d'attribuer à ces hommes quaternaires une sorte de religion plus ou moins voisine du fétichisme. Dans le trou de Chaleux, un cubitus de mammouth était placé à côté du foyer sur une plaque de grès. Or le mammouth n'existait plus en Belgique à la fin de l'âge du renne, et cet os a dû être rencontré dans les alluvions de l'âge précédent. Sans doute il aura été l'occasion d'une méprise qui s'est produite de nos jours mêmes ; il aura été regardé comme ayant appartenu à quelque géant; et, la place d'honneur qui lui avait été attribuée dans la demeure des troglodytes, semble annoncer qu'il était devenu l'objet de leur vénération.
IX. — On n'a encore rencontré dans les terrains quaternaires en dehors des localités déjà mentionnées, que fort peu de restes des deux races de Furfooz etde Grenelle. Les premières sont représentées pourtant dans les bassins de la Somme et de l'Aude ; la troisième a été retrouvée sur deux ou trois points du bassin de la Seine. Nous avons vu qu'elle existait à Solutré et le crâne de Nag}-Sap en Hongrie doit probablement lui être rapporté. Ces
quelques faits suffisent pour montrer que dès l'époque glaciaire les races dont il s'agit occupaient une aire étendue.
Dans les temps néolithiques, nous voyons les mésaticéphales de Furfooz s'étendre du Var et de l'Hérault jusqu'à Gibraltar ; les sous-brachycéphales sont représentés de Verdun à Boulognesur-Mer et au Camp-Long de Saint-Gésaire ; ils ont mêlé leur sang à ceux des anciens habitants de Gabeço d'Arruda en Portugal.
La race brachycéphale de Grenelle est pourtant celle qui a laissé les traces les plus profondes. Elle a été retrouvée en France dans plusieurs dolmens, en Angleterre dans les Round- Barrows. En Danemark, elle constitue le type brachycéphale d'Eschricht et, en Suède, elle forme un douzième du nombre total des têtes retirées des dolmens par Retzius et ses successeurs.
L'intervention de ces diveres races dans la formation des races actuelles n'est pas moins évidente. Mais la caractérisation précise en est souvent difficile. Des croisements accomplis entre ces groupes fort voisins en ont plus ou moins confondu les types. Puis d'autres éléments brachycéphales, entre autres, la race celtique, telle que M. Broca l'a caractérisée, sont venus ajouter à la confusion. Toutefois, en visitant la vallée de la Lesse, bien des membres du Congrès d'Anthropologie préhistorique ont reconnu des têtes et des figures portant d'une manière évidente l'empreinte du sang des races fossiles locales, et ces traces sont encore plus fréquentes dans la population rurale qui alimente les marchés d'Anvers.
C'est encore la race de Grenelle qui ressort avec le plus de persistance dans les populations actuelles. Les nombreux crânes parisiens que possède le Muséum en fournissent plusieurs exemples. Toutefois le type apparaît très-rarement à l'état de pureté. Ce fait tient probablement à deux causes. D'une part, les conditions d'existence nouvelles imposées aux races quaternaires par le changement de milieu ont dû altérer quelques-uns de leurs caractères. D'autre part des éléments nouveaux, peu différents d'ailleurs de l'élément fossile, sont venus s'ajouter à lui. Si l'on compare les crânes de Grenelle aux crânes lapons, comme l'a fait M. Hamy, on trouve que par l'étendue de la courbe horizontale, par la longueur des diamètres antéro-postérieurs et transverses, par les indices çéphaliques, les premiers se placent à peu près exactement entre les deux plus grandes séries connues de crânes lapons. Sans doute on constate des uns aux autres certaines différences. Par exemple, la voûte crânienne est plus surbaissée chez le Lapon que chez l'homme de Grenelle ; mais en somme les analogies l'emportent notablement sur les différences.
Déjà, grâce à l'étude des vieilles sépultures de leur patrie, Retzius père, Sven Nilsson, Eschricht, etc., avaient reconnu la grande extension d'une race brachycéphale ancienne, identifiée par eux avec les vrais Lapons. Au dernier congrès de Stockholm