‹ L'espèce humaineChapitre 108 sur 160 · FONCTIONS ET POIDS DU CERVEAU · texte numérisé non relu

FONCTIONS ET POIDS DU CERVEAU

Nulle part peut-être cette question n'a été traitée plus à fond et par des juges plus compétents qu'à la Société d'anthropologie de Paris et dans la grande discussion de 1861. Bien des orateurs y prirent part. Mais les deux principaux champions des doctrines opposées furent d'une part Gratiolet et de l'autre M. Broca. A prendre à la lettre quelques-unes de leurs déclarations, on aurait pu les croire séparés par un abîme. Or, lorsqu'on relit, en dehors de l'excitation du moment, les résumés rédigés par euxmêmes, on voit qu'il n'en est rien en réalité et que, loin d'être divisés en principe, ils sont bien près de s'entendre.

Gratiolet met bien au-dessus du poids et de la forme « la force qui vit dans le cerveau et qui ne peut être mesurée que par ses manifestations ». Mais, il est loin de nier d'une manière absolue l'influence du développement cérébral ; il reconnaît qu'au-dessous d'une certaine limite le cerveau humain ne fonctionne plus d'une manière normale. Cette limite est, selon lui, de 900 grammes pour la femme.

M. Broca porte ce nombre à 907 grammes et ajoute que, pour l'homme, la limite est de 1049 grammes. 11 attribue une grande importance au volume du cerveau apprécié soit directement, soit par le poids, soit par la capacité du crâne. Mais à diverses reprises il proteste de la manière la plus formelle contre la pensée qu'on pourrait lui prêter d'avoir voulu établir un rapport absolu entre le développement de l'intelligence et le volume ou le poids du cerveau. « 11 ne peut, dit-il, venir à la pensée d'un homme éclairé de mesurer l'intelligence en mesurant l'encéphale. »

Les deux tableaux ci-joints empruntés à M. Broca suffisent pour montrer combien ces paroles sont vraies.

Poids moyen du cerveau chez Vhomme^

De 1 à 10 ans 985 «%15

De 11 à 20 ans 1465 ,27

De21 à30ans 1341 ,53

De 31 à 40 ans 1410 ,36

De 41 à 50 ans ; 1391 ,41

De 51 à 60 ans 1341 ,19

De 61 et au-delà 1326 ,21

Poids du cerveau de quelques hommes éminents.

Nom. Age. Qualité* Poids du cerveatu

1 Cuvier 63 ans. naturaliste 1829 »' ,96

2 Byron 36 ans. poëte 1807 ,00

27 LHJeiine-Dirichlet.. 54 ans. mathématicien 1520 ,00

34 Fuchs 52 ans. patbologiste 1499 ,00

43 G au AS 78 ans. mathématicien 1492 ,00

52 Dupiiytren 58 ans. chirurgien 1436 ,00

92 Hertnann 51 ans. philologiste 1358 ,00

158 Uaussmann 77 ans. minéralogiste 1226 ,00

Les numéros placés avant le nom de chaque personnage indiquent le rang occupé par celui-ci sur la liste des 347 cas de

cerveaux sains relevée par M. Broca sur le tableau général de Wagner. On voit que le célèbre minéralogiste Haussmann est bien près de se trouver au milieu de cette liste et qu'il est séparé de ses éminents collègues par un bon nombre d inconnus. Remarquons encore que le poids de son cerveau est de 100 grammes au-dessous du poids moyen des hommes de son âge. En revanche tous les autres possédaient un cerveau plus lourd que la moyenne.

L'exception que présente Haussmann, la manière dont tous ces hommes éminents sont disséminés au milieu de morts vulgaires suffiraient pour faire repousser tout rapprochement exagéré entre la grandeur de l'intelligence et celle du cerveau. Cette conséquence ressort plus nettement encore lorsqu'on groupe les mêmes chiffres comme Gratiolet, en rapprochant les plus voisins et prenant la moyenne. On trouve alors pour le premier groupe {Cuvier, Byron) un poids moyen de 181 8«% 48; pour le second groupe {Dïnchlet, Fuchs, Gauss, Dupuytren), 1487 grammes; pour le troisième {Hermann, Hausmann) ^ 1292 grammes.!^ dernier chiffre est inférieur au poids moyen des cerveaux allemands, c'est-à-dire des compatriotes des deux hommes éminents dont il s'agit.

Cette remarque est importante. Dans la Question actuelle on vlO doit pas comparer seulement entre elles les célébrités qui figu-^ rent sur le tableau de Wagner : il faut les rapprocher de tout 1^ monde et des malades aussi bien que les autres. Agir autrement serait le moyen de faire croire qu'on a voulu esquiver une difficulté, en évitant de ramener la pensée sur ce fait qu'immédiatement après le cerveau de Byron, bien avant le cerveau de Gauss, vient le cerveau d'un fou. Le génie et la folie se toucheraient-ils donc de si près ? L'ampleur, le poids, les caractères particuliers du cerveau de Cuvier seraient-ils vraiment dus à une hypertrophie qui s'est arrêtée juste à temps, comme le pensait Gratiolet?

III. — Quelque abrégé et tronqué que soit cet exposé de faits, ii suffît, ce me semble, pour motiver des conclusions applicables également aux individus et aux races.

Ce n'est certes pas faire du spiritualisme exagéré que de juger de l'action du cerveau comme on juge de l'action a'un muscle. Or, dans celui-ci le volume, la forme sont-ils tout? Non. L'expérience, l'observation l'attestent chaque jour. Souvent l'énergie de l'appareil fait plus que compenser ce qui lui manque sous le rapport de \b. masse. Plusieurs autres systèmes organiques fourniraient des faits analogues et connus de tous les médecms, de tous les physiologistes. Admettre qu'il en est autrement du cerveau, en l'absence même de toute observation directe, serait une hypothèse purement gratuite ; en présence des tableaux de Wagner ce serait nier l'évidence. Avec son petit cerveau, Hausmann, le correspondant de l'Institut de France, a évidemment battu, dans le champ clos de l'intelligence, la presque tot€dité do ses contemporains à grosse tête.

Page 1