CHAPITRE XVII
MIGRATIONS PAR MER; — MIGRATIONS POLYNÉSIENNES; MIGRATIONS A LA NOUVELLE-ZÉLANDE.
I. — La plupart des défenseurs de rautochthonie reconnaissent que les migrations parterre n'ont au fond rien d'impossible; mais il en est autrement, affirment-ils, des migrations par mer. Le peuplement de l'Amérique , surtout celui de la Polynésie par des immigrants venus de notre grand continent, est selon eux au-dessus de tout ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le régime des vents et des courants devaient opposer une barrière insurmontable à toute entreprise de cette nature.
Voyons, en commençant par la Polynésie, ce qu'il y a de vrai dans ces assertions. Ce sera pour ainsi dire prendre le taureau par les cornes, car aucune autre contrée du globe ne semble justifier au même degré les dires des autochthonistes.
II. — La Polynésie n'est pas précisément aussi isolée que l'on se plaît à le dire. La seule inspection des cartes eût suffi pour autoriser à penser qu'une population maritime, habituée à parcourir l'archipel malaisi a dû plus d'une fois pousser jusqu à la Nouvelle-Guinée. Ce fait est aujourd'hui au-dessus de toute contestation. Au delà, les archipels de la Nouvelle-Bretagne et des îles Salomon mettent pour ainsi dire des navigateurs quelque peu aventureux sur la route des Fijis; une fois parvenus à cet archipel, pour peu qu'ils aient été poussés par l'esprit des découvertes, ils ont dû gagner assez facilement la Polynésie proprement dite. La Nouvelle-Zélande au sud, les Sandwich au nord restent toutefois en dehors de cet itinéraire indiqué par la géographie.
Pour que des marins hardis fussent arrêtés dans cette voie, il
aurait fallu que Jes vents et les courants fussent toujours contraires et irrésistibles. Tant que Ton a cru à l'universalité et à la constance absolue des vents alizés dans ces régions, on a pu leur aitribuer ce rôle. Mais les études faites dans llntérôt du commerce, les écrits du commandant Maury, les cartes du capitaine Kerhallet nous ont appris que le cloud-ring promène ses vents variables sur près de 20 degrés dans l'aire maritime dont il s'agit. Nous savons surtout que chaque année, la mousson renverse les alizés et soufûe jusqu'au delà des Sandwich et de Taïti ; si bien, qu'au lieu d'avoir le vent contraire, les navires marchant à l'est l'ont des plus favorables pendant plusieurs mois.
Les considérations tirées des courants conduisent à peu près aux mômes conclusions. Dans le Pacifique, le courant équatorial portant de l'est à l'ouest forme en réalité deux grands fleuves océaniques distincts et séparés par un large contre-courant cou» lant en sens inverse. Gelui-ci longe au nord presque toute l'aim polynésienne ; il s'ouvre pour ainsi dire au débouché de l'archipel indien. Tout indique qu'il a joué un certain rôle dans les faite de dispersion des races constatés dans toutes les provinces de l'Océanie et à l'est de la Malaisie.
Enfin on sait que les phénomènes atmosphériques n'ont rien d'absolument régulier, pas plus dans les régions du Pacifique qu'ailleurs. Cette mer a comme les autres ses typhons, ses tempêtes, qui changent momentanément la direction des vents, qui entraînent les navires en dépit des courants. Les îles, les Ilots dont elle est semée ont dû bien des fois recevoir des marins égarés, et nous en citerons des exemples.
Loin d'être impossible, le peuplement de la Polynésie, par des navigateurs partis de l'archipel indien, est relativement facile à certsuns moments de l'année, à la seule condition que ces navigateurs soient hardiô et ne craignent pas de perdre la terre de vue. Or on sait combien les populations malaises répondent à cette condition.
Aussi les hommes qui ont tenu compte de toutes ces circons^ tances, Malte-Brun, Homme, Lesson, Rienzi,Beechey, Wilkes,... n'ont-ils pas hésité à regarder la Polynésie comme ayant été peuplée par des migrations avançant de l'ouest à l'est.
III. — Au contraire, les écrivains qui se sont arrêtés aux connaissances naguère imparfaites que nous avions de ces mers et à 1a direction ordinaire des vents, ou bien ont cru à l'autochthonie, on bien ont imaginé diverses théories pour expliquer la présence de l'homme dans cette multitude d'îles et d'îlots isolés.
Ellis a cru que les Polynésiens avaient été portés d'Amérique en Océanie par les vents et les courants ; mais cette hypothèse n'a Çwère raUié d'adhérents. Elle est en contradiction trop évidente *vec tous les caractères physiques, linguistiques et sociaux, qui rattachent les Polynésiens aux races malaises autant qu'ils les lignent des Américains.
Dumont d'Urville a proposé une théorie plus satisfaisante au premier abord et qui compte encore quelques partisans. A ses yeux la Polynésie serait le reste d'un grand continent qui se rattachait primitivem?nt à l'Asie. Cette terre se serait affaissée à la suite de quelque révolution géologique ; la mer aurait converties plaines et les collines ; les sommets les plus élevés émergeraient seuls aujourd'hui, formant les archipels actuels. Les Polynésiens seraient les descendants des individus échappés à la catastrophe.
Cette hypothèse a l'avantage de conserver les rapports brisés par celle d'Ellis. Et, circonstance curieuse, elle concorde avec la tradition du déluge telle que lont conservée les Tahitiens. Ceuxci racontent que la grande inondation eut lieu sans pluies ni tempête. Ce fut la mer qui s'éleva et recouvrit la terre entière à l'exception d un rocher plat qu'ils montrent encore et où se réfu-
§ièrent un homme et une femme. On pourrait croire qu'il n'y a ans ce récit qu'une méprise facile à comprendre. La mer ne monte jamais; mais la terre peut s'enfoncer et l'on s'y est trompé ailleurs qu'à Taïti.
Toutefois on ne peut accepter la théorie de Dumont d'Urville. Elle est en contradiction avec les faits zoologiques, si bien étudiés par Darwin et par Dana. Si l'Océanie montre dans les atols des traces d'affaissement, un grand nombre d'îles présentent les preuves incontestables de soulèvement, et Taïti est précisément une de ces dernières.
Mais l'argument le plus sérieux à opposer à d'Urville se trouve dans la population. S'il est un fait sur lequel s'accordent tous les voyageurs, c'est que des Sandwich à la Nouvelle-Zélande et des Tongas à l'Ile de Pâques, tous les Polynésiens appartiennent à la même race et parlent la même langue avec de simples variantes de dialecte.
Or l'aire Polynésienne dont je viens d'indiquer les limites extrêmes est plus étendue que l'Asie entière. Que l'on songe à ce que serait une Polynésie Asiatique, si ce continent s'enfonçait BOUS les eaux ne laissant à découvert que le sommet de ses montagnes, où se réfugieraient quelques représentants des populations actuelles! N'est-il pas évident que chaque archipel et souvent chaque île aurait sa race et sa langue particulières ?
A elles seules, les considérations tirées de l'identité des populations et des langages en Polynésie permettent d'affirmer que tous les insulaires ont une origine commune ; et par conséquent, que venus d'un point quelconque, ils ont peuplé successivement, en avançant d'archipel en archipel, le monde maritime où nous les avons découverts.
M. Horatio Haie, l'éminent anthropologiste de l'expédition scientifique des Etats-Unis, a le premier abordé le problème dans sa généralité ; il l'a résolu autant que le permettaient les données recueillies avant lui et par lui-même ; il a tracé une première carte des migrations polynésiennes. De nouveaux faits ont été acquis depuis lors, gir George Grey a pubhé les chants his-
toriques des Maoris; Thomson, Shortiand, Hochstetter ont fait connaître des traditions nouvelles ; M. Remy a publié l'histoire d'Hawaii rédigée par un indigène ; M. Gaussin a remporté le prix de linguistique pour sa belle étude sur la langue polynésienne ; le Dépôt de la marine française a reçu des documents précis recueillis à Taïtî, auxquels M. le général Ribourt, Tamiral Lavaud, l'amiral Bruat ont ajouté le fruit de leurs recherches personnelles. Ces matériaux inédits ont été libéralement mis à ma disposition et j'y ai joint quelques faits oubliés. J'ai pu ainsi confirmer, dans ce qu'elles ont de général, les conclusions de Haie, tout en y apportant quelques modifications importantes, et compléter, en ta modifiant sur certains points, sa carte des migrations. On comprend que je ne pourrais ici entrer dans une discussion détaillée et je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre sur les Polynésiens et leurs migrations. Je me borne à un court résumé des résultats dont il présente, je crois, la démonstration.
IV. — Les caractères physiques et linguistiques fittestent également que les Polynésiens sont un rameau détaché de ces races malaises que des nuances, parfois assez accusées, partagent en groupes nombreux. C'est à quelqu'un de ces groupes les moins éloignés du type blanc que se rattachent les populations dont il s'agit.
Le point de départ des migrations qui devaient s'étendre si loin dans l'est, a été l'île Bouro ou Bourou, figurée sur toutes les cartes entre Célèbes et Céram. Cette détermination, déjà proposée avec quelques doutes par Haie, me semble mise hors de doute par l'ensemble des traditions recueillies à Tonga par Mariner, dont le savant américain parait ne pas avoir connu l'ouvrage. En sortant des mers malaises, les émigrants durent suivre à peu près l'itinéraire indiqué plus haut. Repoussés sans doute
Sar les races noires qui alors comme aujourd'hui occupaient la ouvelle-Guinée, ils franchirent la Mélanésie. Pourtant quelques canots, probablement isolés, poussèrent jusqu'à l'extrémité orientale de cette grande île et y fondèrent une colonie récemment découverte par le commandant Moresby. C'est elle qui a sans doute fourni aux petits archipels de la Mélanésie au moins une partie des éléments polynésiens qu'y ont signalés plusieurs voyageurs. Nous savons toutefois, grâce aux recherches de M. de Rochas, que l'élément polynésien du petit archipel des Loyalty provient d'une émigration venue vers 1730 des îles Wallis à la Nouvelle-Calédonie .
Le grand courant de l'émigration dut laisser au sud toute la Mélanésie et on le voit se partager en trois branches. L'une arrive aux Samoas, une autre aux Tongas, une troisième aux îljis. Les deux premiers archipels étaient évidemment déserts ; le dernier avait déjà une population noire. Pourtant il y eut d'abord alliance entre elle et les émigrants. Mais plus tard la gueiTS de race éclata; les Malais furent chassés, laissant probablement
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derrière eux one partie de leurs femmes. Ainâ se constitua ai Fijis la population dont les caractères mixtes ont frappé tous 1 Toyageurs.
Les Malais expulsés gagnèrent les lies Tongas. Les trouYai occupées par des compatriotes, ils les attaquèrent et les vain quirent. Au lieu de les massacrer ou d en faire des esclaves, il inventèrent le servage^ institution qu*on n'a rencontrée que dan cet archipel.
Pendant que les colonies malaises fondées aux Fijis et à Tong: étaient dispersées ou désolées par une guerre fratricide, ceUe de Tarchipel Samoa prospéraient. La population devenait d plus en plus dense ; Tesprit d*aventure n était pas encore éteint de nouvelles émigrations prirent la mer, marchant dans la direc tion qui avait conduit aux premières découvertes. A ce momeD File Savaï a joué un rôle prépondérant attesté par toutes le traditions polynésiennes. On retrouve son nom à peine modifi* par les dialectes locaux dans presque tous les archipels, an: Sandwich comme à la Nouvelle-Zélande, aux Marquises comm à Taïti et aux îles Manaïa. Enfin Tupaîa, en traçant la curieas carte que Forster nous a conservée, désigne Tile Savaî comm la mère de toutes les autres et la figure comme hien plus grand que Taïti. C'est là une erreur; mais cette erreur même met hor de doute l'importance de cette localité au point de vue qui non occupe.
A l'exception d'une seule émigration qui de Tonga s'est porté directement aux Marquises, c'est de l'archipel Samoa et de l'il de Savaï en particulier que paraissent être parties toutes le grandes expéditions qui ont formé ailleurs des centres secan daires. Taïti et les îles Manaïa sont les deux principaux. La pr( mière a peuplé le nord des Pomotous et en partie les Marquise qui à leur tour ont envoyé des colons aux Sandwich, où \ avaient pourtant précédés des Taïtiens. Les secondes, où s talent rencontré des Taïtiens et des Samoans, ont poussé let colonies jusqu'à Râpa, aux Gambiers, à l'extrémité sud-est la Polynésie et jusqu'à la Nouvelle-Zélande au sud-ouest.
V. — Nous n'avons guère que des renseignements isolée fort incomplets sur la plupart de ces migrations. Suffisants p< mettre le fait hors de doute, ils ne nous disent rien sur les ^ constances qui l'ont accompagné ou suivi. 11 en est tout aiit ment quand il s'agit de la Nouvelle-Zélande. Grâce aux charecueillis par sir Georges Grey, nous avons l'histoire détaillé^ cette colonisation. Cette exception est doublement heureuse ce qu'elle nous renseigne sur une foule de points importants^» cela précisément au sujet de ces îles qui, rejetées bien loin monde polynésien proprement dit, se prêtaient encore mieux c^ tout le reste de cette aire aux hjrpothèses autochthonistes. AU me semble-t-il utile d'entrer ici dans quelques détails.
Ce sont les habitants de Rarotonga, une des principales 1 Manaïa, qui ont eu l'honneur de découvrir et de coloniser
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Nouvelle-Zélande. Peut-être pourtant une émigration tongane est-elle venue se joindre à eux à une époque indétenninée.
Le Christophe Golomh de ce petit monde fut un certain Ngahué, forcé de fîiir sa patrie pour échapper aux persécutions d*ime reine qui voulait lui enlever une pierre de jade. Le hasard sans doute le conduisit à la Nouvelle-Zélande. Il y découvrit plusieurs morceaux de jade qui lui permirent probahlement de rentrer en grâce auprès de la femme chef car on ne voit pas qu'il ait été inquiété après son retour à Rarotonga.
Pendant Tabsence de Ngahué, une guerre générale était née dans son tle. Les vaincus suivirent les conseils du voyageur qui les engageait à aller occuper avec lui la terre récemment découverte. Plusieurs chefs se réunirent et construisirent six canots dont les noms ont été conservés. Le chant traduit par sir Georges 6rey nous apprend que Tun d'eux, YArawa^ fut fait avec un arbre abattu à Rarotonga, qui est située de l'autre côté d'Hawaïki. Nous rencontrons ici une de ces Savaï secondaires dont j'ai parlé plus haut. C'est de là que partirent les émigrants. « Autrefois, dit un des chants déjà cités, nos ancêtres se séparèrent : les uns furent laissés à Hawaïki, les autres vinrent ici dans des canots. » Ces mêmes chants racontent les accidents de la traversée, les tempêtes qu'eurent à supporter les navigateurs, les soins donnés aux premières cultures , les voyages d'exploration tentés sur cette terre nouvelle, les discussions qui s'élevèrent entre les divers équipages. Ils montrent que les Uens avec la mère patrie subsistèrent pendant quelque temps, si bien qu'une jeune fille fit la traversée avec quelques compagnes et que des expéditions guerrières partirent tantôt d'Hawaïki, tantôt de la colonie, pour venger quelques-uns de ces outrages regardés par cette race «auvage comme exigeant du sang.
Ces traversées n'ont rien qui doive étonner. Les Polynésiens «avaient fort bien se diriger en mer en se guidant sur les étoiles; et, la route d'un point à un autre une fois reconnue, était inscrite, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans un chant qui ne s'oubliait plus. Ils avaient de l'ensemble de leur monde maritime Une idée générale très-juste. La carte dessinée par Tupaîa, et <ïue j'ai reproduite dans mon livre, vaut celles que dressaient Oos savants du moyen-àge et embrasse une aire autrement étendue. Tupaîa avait vu par lui-même plusieurs des îles qu'il a figut^es. D'après les calculs de Cook il s'était avancé dans l'ouest à près de quatre cents lieues marines (2700 kilomètres). Mais c'est par les chants sacrés de sa patrie au 'il connaissait le reste de la ï^olynésie et qu'il a pu en tracer le croquis très-sufQ^amment «xact. .
Quant aux canots dont il est ici question, ce n*était rien moins
que ces doubles pirogues dont tous les voyageurs ont parlé avec
admiration et que Cook déclarait être très-propres aux voyages
^ long cours. C'est là un fait qui ressort à diverses reprises de
détails très-précis contenus dans quelques-uns des chants tra-
duits par sir Georges Grey. Nous voyons par exemple un des chefs émigrants, Ngatoro-i-Rangi, « monter sur le toit de la maison construite sur la plate-forme qui joignait les deux canots. » Ajoutons que VArawa et les autres navires pareils portaient habituellement 140 guerriers, et Ton comprendra combien est dénuée de fondement Tassertion des écrivams qui déclarent ces trajets impossibles, faute de moyens de transport suffisants.
VI. — Les documents de diverses natures que nous possédons aujourd'hui n'ont pas seulement permis de mettre hors de doute le fait général des migrations et de reconnaître les circonstances qui ont accompagné plusieurs d'entre elles. Ils nous mettent encore à même d'indiquer avec une approximation très-sufQsante . la date de quelques-unes des plus importantes.
C'est d'ordinaire par les généalogies des familles prîncières que l'on arrive à ce résultat. Chacune d'elles forme une sorte de htanie qui se chante sur un rhythme précis et dont chaque verset comprend le nom d'un chef, celui de sa femme et celui de son fils. Tout individu capable de retenii» une chanson de cent vers peut donc apprendre aisément la plus longue de ces généalogies. Confiées à la mémoire des arépos ou nommes archives , elles étaient conservées avec un soin jaloux. Thomson nous apprend qu'on a fait à la Nouvelle-Zélande une véritable enquête au sujet de ces documents verbaux, et leur authenticité a été si bien reconnue qu'ils font foi en justice comme nos parchemins.
Or, aux Marquises, Gattanéwa, l'ami de Porter, descendant des premiers colons dans la partie tongane de l'archipel, ne comptait que quatre-vingt-huit prédécesseurs. A Hawaï la généalogie des Taméhaméha, d'après M. Remy, comprend soixantequinze versets. En 1840, selon Williams, Rarotonga était gouvernée par le vingt-neuvième descendant de Karika, le fondateur de la colonie. Aux Gambiers, M. Maigret a vu le vingt-septième chef régnant depuis l'arrivée des premiers colons de Rarotonga.
Haie a fort bien montré que la généalogie Hawaïenne renferme au début, comme bien d'autres même en Europe, des personnages fabuleux. Il a cru devoir retrancher les vingt-deux premiers versets. On doit bien probablement faire une correction analogue à celle des Marquises. Quant à celles de Rarotonga et des Gambiers , elles sont trop récentes pour que la fable ait eu le temps de les vicier.
Haie, guidé par quelques considérations que je ne saurais discuter ici, a attribué à chaque verset de ces généalogies la valeur d'une génération, soit 25^0 ans. Mais Thomson et M. Remy. qui ont eu le temps de se renseigner d'une manière plus exacte, les regardent comme indiquant seulement les rèanes. En calculant la durée moyenne de ces règnes d'après celle que donne la liste des rois de France depuis Clovis jusqu'à Louis XVI, on arrive au chifi're de 21 ^^^, 13.
D'après ces données, l'arrivée des Tongans aux Marquises aurait eu lieu vers l'an 419 de notre ère ; celle des Taïtiens aux
Sandwich vers 701 ; Karika aurait colonisé Rarotonga en 1207 ; les Gambiers auraient été peuplées en 1270.
Pour la Nouvelle-Zélande, nous avons une double source dlnfonnations et les résultats obtenus par ces deux voies concordent si bien qu*on ne saurait douter de leur exactitude. Les généalogies de la plupart des chefs Maoris remontent à ces hardis pionniers dont j'ai indiqué l'histoire. Thomson, qui en a examiné plusieurs, estime que l'on peut porter en moyenne à vingt le nombre des chefs qui se sont succédé dans chaque famille depuis la colonisation. Prenant pour base la liste des rois d'Angleterre, il attribue à chaque règne de chef une durée de 22 ans j-^. Ces données le conduisent à l'an 1419. La liste des rois de France donnerait seulement l'an 1457.
D'autre part, parmi les chants conservés par sir Georges Grey, il en est un qui raconte l'histoire du fils de Hotunui, un des chefs colonisateurs de la Nouvelle-Zélande et de ses descendants immédiats. A la quatrième génération^ on voit naître une fille, « de laquelle, ajoute la légende, sont descendus, en onze générationsj tous les principaux chefs aujourd'hui vivants de la tribu des Ngatipaoa. » En comptant 30 ans par génération, on trouve que la migration d'Hotunui avait eu lieu 450 ans avant le moment où sir Georges Grey recueillait le document (1850 environ), ce qui reporte à l'an 1400.
Mnsi, c'est au plus tôt dans les premières années du xv« siècle (Jtt'ont pris terre à la Nouvelle-Zélande ces Maoris, dont les autochthonistes veulent faire des enfants du sol.
VIL — Je n'ai parlé jusqu'ici que des migrations plus ou moins volontaires, telles c^ue peuvent en déterminer l'esprit d'aventure , des troubles civils ou l'autorité d'un prêtre envoyant à la recherche de terres nouvelles un excédant de population. Mais lorsqu'il s'agit de la Polynésie, il faut, ai-je dit plus haut, tenir compte aussi des accidents de mer. On en connaît plusieurs exemples. C'est de cette manière qu'a été peuplée Toubouaï qui, verela fin du siècle dernier, à quelques années d'intervalle, reçut trois canots partis d'îles différentes et dont l'un venait de Taïti. Tous les trois emportés par la tempête vinrent successivement aborder à cette île restée jusque-là déserte.
Telle est encore l'histoire au chef Touwari et de ses compagnons, hommes, femmes et enfants, découverts par le capitaine Beechey à l'île Byam-Martin qu'ils étaient en tram de coloniser. Partis d'Anaa, île située à 400 kilomètres à l'est de Taïti, pour aller rendre hommage à Pomaré , ils furent surpris près de Maïatea par la mousson venue plus tôt que d'ordinaire, Re jetés au 8ttd-est, au milieu des Pomotous, ils abordèrent d'abord à l'île Barrow. Mais n'y trouvant aucun moyen d'existence, ils reprirent la mer et rencontrèrent l'île où les trouva le navigateur anglais. Cet exemple est complet en ce qu'il réalise toutes les circonstances indiquées par la théorie. Il constate des rapports réguliers ^Dtre îles placées à de grandes distances ; il précise une des cir-
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constances qui ont dû plus d'une fois écarter de là route connue ces hardis navigateurs ; il montre comment un Ilot isolé a pu recevoir tous les éléments d'une colonie ; il met hors de doute la possibilité de la dissémination s'opérant dans une direction exactement opposée à celle des vents alizés. Ajoutons que le trajet total de Maïatea aux îles Barrow et Byam-Martin est de plus de mille kilomètres, et l'on comprendra sans peine que la Polynésie se soit peuplée par colonisation volontaire ou accidentelle.
YIII. — Une dernière circonstance importante à signaler et qui est en désaccord complet avec toute hypothèse d'autochthonie, c'est qu'en abordant dans les îles où nous les avons découverts, les Polynésiens les trouvaient inhabitées.
Les chants que nous devons à sir George Grey, montrent qu'à la Nouvelle-Zélande, la plupart des premiers immigrants ne rencontrèrent aucune trace de population les ayant précédés. Un seul, nommé Manaïa, trouva sur un point la terre occupée par des indigènes. Cette exception, précisément parce qu'elle est unique, atteste qu'il s'agit d'une population peu nombreuse. Confinée dans les derniers rangs de la société maorie, elle en a quelque peu altéré le type. Le portrait publié par Hamilton Smith, et I un des crânes que possède le Muséum, nous apprennent que ces prétendus indigènes étaient des Papous. Il est évident qu'ils étaient arrivés à la Nouvelle-Zélande par suite de quelque accident analogue à ceux que je rappelais tout à l'heure, et n'avaient pas même eu le temps de se multiplier assez pour occuper tous les rivages de l'île du nord.
Les traditions des Sandwich rapportent un fait à peu près de même nature. Elles disent que les premiers colons venant de Taïti, trouvèrent dans ces lies des dieux et des esprits^ qui habitaient les cavernes et avec lesquels ils firent alliance. 11 s'agit évidemment d'une population de troglodytes que la légende s'est plu à grandir et dont l'origine n'est pas difficile à trouver. Si Kadou, dont Kotzebue a conservé l'histoire, au lieu de partir des Carolines pour arriver aux îles Radak, était parti de ces dernières, s'il avait fait à peu près le même trajet dans la même direction, c'est aux Sandwich qu'il aurait pris terre.
Le mélange des races polynésienne et micronésienne explique aisément le teint plus foncé et les traits moins purs des Hawaïens. Peut-être la même cause rendrait-elle compte des difi'érences de traits, de mœurs, d'industrie, que présentent quelques tribus des Iles Basses.
A part ces exceptions bien peu nombreuses et bien faibles, on le voit, toutes les îles de la Polynésie paraissent avoir été désertes au moment où y abordèrent les navigateurs partis dft Bourou ou leurs descendants. Ce fait est formellement attesta parles traditions pour les Kingsmili, Rarotonga, Mangarewa, les îles Tonbouaï, etc. La pureté de la race atteste qu'U en a 6^^ de riaême pour les Tongas, les Samoas, les Marquises,. etc.
IX. — En résumé, les faits que j'ai dû me borner à indiquer contredisent en tout les théories des autochthonistes et conduisent aux conclusions suivantes : La Polynésie, cette région que les conditions géographiques semblent au premier abord isoler du reste du monde, a été peuplée par voie de migration volontaire, et de dissémination accidentelle, procédant de l'ouest à l'est, au moins pour l'ensemble. Les Polynésiens, venus de la Malaisie, et de l'île Bouro en particulier, se sont établis et constitués d'abord dans les archipels de Samoa et de Tonga ; de là ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert devant eux ; ils ont trouvé désertes, à bien peu près, toutes les terres où ils ont abordé et n'ont rencontré que sur trois ou quatre points quelques tribus dcu nombreuses de sang plus ou moins noir.