‹ L'espèce humaineChapitre 74 sur 160 · RACE DE CRO-MAGNON — INDUSTRIE · texte numérisé non relu

RACE DE CRO-MAGNON — INDUSTRIE

ne jouaient, dans l'outillage ou Tarmement, qu'un rôle presque . insignifiant. A l'époque dont nous parlons, ils prirent une importance croissante, et bientôt fournirent à peu près seuls la matière des armes. Le silex ne servit plus qu'à fabriquer des outils. En revanche, ceux-<;i se multiplièrent et s'approprièrent aux usages les plus divers. C'est avec le sUex que les troglodytes des Eyzies, de Laugerie-Basse, de la Madeleine et d'une foule d'autres stations, sciaient et sculptaient leurs bois de renne pour en faire de robustes harpons portant, d'un seul côté, des pointes solides recourbées en arrière. C'est avec lui qu'Us efQlaient des aiguilles pas beaucoup plus grosses que les nôtres, et en foraient le sas. Dans certains spécimens, celui-ci est d'une finesse telle que son percement est resté un problème jusqu'au moment où Lartet l'a reproduit de ses mains, en employant un des outils qu'il avait découverts. Toutefois, l'objet le plus caractéristique du type magdalénéen est la pointe de flèche régulièrement barbelée des deux côtés, et dont les dents portent des cannelures probablement destinées à recevoir quelque substance empoisonnée.

La succession des industries que je viens d'indiquer n'a d'ailleurs rien d'absolu. A mesure que les recherches et les découvertes se multiplient, on reconnaît de plus en plus que les diverses colonies de la race qui nous occupe, obéissant à des nécessités locales ou entraînées par les hasards de leur développement, ne présentaient nullement une uniformité difficile à cona prendre. Les dernières fouilles exécutées à Solutré par MM. Arcelin et l'abbé Ducrost, montrent les armes et les instruments du type magdalénéen comme antérieurs à ceux du type solutréen. Dès cette époque, comme de nos jours, il existait une certaine diversité qui explique la contemporanéité de types industriels différents dans ces peuplades de même origine.

m. — Ces armes plus légères, plus sûres, plus variées, annoncent un changement dans le régime de nos troglodytes. Ils continuent, il est vrai, à chasser la grossç bête quand elle se présente ; quelques rares mammouts, survivant aux modifications climatériques qui s'accentuent, tombent encore sous leurs coups ; le cheval contribue aussi souvent à leurs repas. Toutefois, le renne prédomine de beaucoup dans les débris de leur cuisine. Il y est associé aux restes de petits mammifères, comme le lièvre et Técureuil. Les oiseaux entrent pour une part assez considérable dans l'alimentation. Avec les ossements tirés de la seule grotte de Gourdan, si habilement exploitée par M. Piette, M. Alph. Edwards a pu en déterminer vingt espèces distinctes. BSnÛD, les hommes de l'âge magdalénéen se sont nourris aussi de poisson ; mais la pêche était encore pour eux une sorte de chasse. Ils n'employaient évidemment pas le filet, et ne harponi^aient que les grandes espèces, le saumon dans le Périgord, le brochet dans les Pyrénées.

Transporter à leur demeure habituelle les grands animaux îui tombaient sous leurs coups, eût été trop pénible même pour

nos robustes chasseurs. Aussi les dépeçaient-ils sur place, abandonnant au moins le squelette du tronc. On ne trouve guère, dans les cavernes, que les os de la tête et des membres, encore sont-ils à peu près toujours fracassés. Comme tous les sauvages, les troglodytes de la Vézère étaient friands de cervelle et de moelle. Les os longs qui renferment cette dernière, ont été évidemment fendus d'une manière méthodique, de façon à ménager le contenu. MM. Lartet et Christy pensent même qu'on employait un ustensile exprès pour manger ce mets délicat. Une sorte de spatule en bois de renne, à manche conique et richement sculpté, creusée et arrondie à son extrémité, a été regardée par eux comme une cuiller à moelle.

La quantité considérable de charbons et de cendres trouvé» dans les stations de la Vézère, ne permet pas de douter que le feu ne servit à la cuisson des aliments. Mais son mode d'emploi est quelque peu problématique. On n'a trouvé aucune trace de poterie chez ces chasseurs, et rien n'indique qu'ils aient connu le four des Polynésiens. Us devaient donc agir comme les peuplades sibériennes qui, à la fin du dernier siècle, n'avaient que de la vaisselle de cuir ou de bois, et n'en faisaient pas moins bouillir l'eau qu'elle contenait en y jetant des cailloux fortement chauffés.

Rien n'autorise à penser que l'homme de Cro-Magnon ait été cannibale. On ne trouve pas dans ses débris de cuisine ces os longs, fendus pour en extraire la moelle qui n'eussent pas manqué d'être mêlés à ceux des grands animaux, si la chair humaine avait fait partie même accidentellement de ses repas. Toutefois, M. Piette a trouvé à Gourdan, de nombreux débris de crâne humain portant l'empreinte des couteaux de silex, et la trace de coups qui semblent les avoir brisés. Des axis, des atlas en grand nombre, des mâchoires brisées ou entières, accompagnent ces fragments de la boite crânienne. Ces faits peuvent justifier l'opinion de M. Piette. Les guerriers de Gourdan, après avoir tué un ennemi, en rapportaient sans doute la tête dans leur demeure, la scalpaient et peut-être mêlaient la cervelle à quelque breuvage comme font aujourd'hui quelques tribus des îles Philippines. Mais ils ne mangeaient pas la chair du vaincu, dont le caaavre décapité était probablement abandonné sur le champ de bataille.

IV. — On ne fabrique pas des aiguilles comme celles dont je parlais plus haut, sans avoir quelque chose à coudre. Ce fm seul emporte lldée de vêtements. La chasse fournissait la matière première. L'art de préparer les peaux doit avoir été porté chez les tribus de cet âge aussi loin que chez les Peaux-Rouges, à en juger par les nombreux grattoirs et lissoirs qu'on trouve dans leurs stations. Les traces, laissées par les couteaux de silex sur les points où s'insèrent les longs tendons des membres chez le renne, montrent comment on se procurait le fil. Les vêtements, une fois cousus, devaient être ornés de diverses manières, comme

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ils le sont chez les sauvages de nos jours. Sur le squelette découvert à Laugerie-Basse, par M. Massenat, on a trouvé une vingtaine de coquilles percées disposées par paires sur diverses parties du corps. Il ne s'agissait donc ici ni de collier, ni de bracelet, mais d'ornements distribués d'une manière à peu près symétrique sur un vêtement. Le squelette de Menton, mis à jour par H. Rivière, a présenté des faits analogues.

Le goût de la parure^ si prononcé de nos jours chez les populations les plus sauvages comme les plus civilisées, existait donc chez les tnbus troglodytiques de l'époque quaternaire. On a du reste de nombreuses preuves de ce fait. Dans une foule de stations on a trouvé les éléments de colliers, de bracelets, etc. Le plus souvent des coquilles marines, parfois fossiles et empruntées aux couches tertiaires, composaient ces ornements. Mais l'homme de Gro-Magnon y joignait des dents de grands carnassiers ; il taillait aussi dans le même but des plaques d'ivoire, certaines pierres tendres ou dures, et même façonnait en argile des grains quil se contentait de laisser durcir au soleil. Enfin il se tatouait ou tout au moins se peignait avec les oxydes de fer ou de manganèse dont on a trouvé à plusieurs reprises de petites provisions dans diverses stations et qui ont laissé leur trace sur les os de quelques squelettes, sur celui de Menton par exemple.

V. — Jusqu'ici la race de Gro-Magnon ne se montre guère supérieure aux peuples chasseurs de 1 Amérique, si ce n'est peul>être par l'habileté qu'elle a déployée dans la taille du silex. Mais les instincts artistiques qu'elle manifeste presque à ses débuts, k point où elle porte la gravure et la sculpture dans l'âge de la Madeleine, lui font une place tout exceptionnelle parmi les populations dont l'évolution s'est arrêtée au degré le plus inférieur âe l'état social. L'adoucissement relatif des conditions climatériques, la diminution des grands animaux féroces amenant la multiplication des espèces utiles et surtout celle du renne, placèrent à cette époque l'homme de Gro-Magnon dans des conditions <le bien-être inconnues à ses prédécesseurs. Il en profita pour développer d'une manière bien inattendue ses aptitudes les plus élevées.

Bki général, il est vrai, la plupart des sculptures représentant « anunaux laissent beaucoup à désirer. Sans doute on reconnaît les rennes reproduits en plein relief, sur les cailloux marneux de Solutré ; sans doute il est difficile de voir autre chose Ju'un mammout dans la statuette en bois de renne recueilli à lontastruc. Toutefois ces spécimens ne donneraient qu'une assez Wste idée de l'art magdalénéen. Heureusement les manches de poignard en ivoire trouvés par M. Peccadeau de llsle à côté du loammout corrigent cette mipression. Tous deux représentent on renne accroupi, les jambes repliées, la tête allongée et les hh couchés le long du corps de manière à ne pas gêner la main [ui tient cette poignée. Le naturel des attitudes, l'exactitude des roportions sont tels que de nos jours encore un sculpteur orne*

roentiste traitant le même sujet, n'aurait guère rien de mieux à faire que de copier son antique prédécesseur.

Les dessins ou mieux les gravures sont bien plus nombreuses que les sculptures. Elles ofl'rent aussi plus dlntérêt. Armés de leur pointe de silex, les artistes quaternaires de la race de Gro- Magnon ont buriné tour à tour Vos, les bois du renne, llvoire du mammout, les pierres de diverses natures. Tantôt ils ont cherché à reproduire les plantes ou les animaux qui frappaient leurs regards, tantôt ils se livraient à leur caprice et traçaient des dessins d'ornementation dans lesquels se rencontrent presque tous les motifs réinventés taint de siècles après. La multiplicité, la variété de cette sorte de gravure annonce beaucoup d'imagination et une véritable faculté d'invention.

La faculté d'imitation n'est pas moins accusée dans les dessins figurant des objets réels, des animaux en particulier. Ils sont souvent très-remarquables par la fermeté de la touche, accusant un sentiment profond de l'ensemble et reproduisant les détails avec une exactitude telle, que l'on reconnaît à coup sûr, non-seulement le genre, mais l'espèce même représentée par l'artiste* On a retrouvé ainsi successivement le bœuf, l'aurochs, le cheval, le renne, l'élan, le cerf, le bouquetin, un cétacé, certains poissons, etc. En présence de ces représentations si fidèles, dont nous connaissons les modèles, il n'y a aucune raison pour douter de l'exactitude avec laquelle ont été figurés certains animaux éteints. Cette considération bien simple donne un très-grand intérêt au dessin de Tours des cavernes trouvé par M. Garrigou sur un schiste de Massât et à ceux du mammout découverts par Lartet dans les cavernes du Périgord. Grâce à ces derniers, et à ce que nous savons des mammouts conservés dans les glaces de la Sibérie, un artiste de nos jours pourrait tracer avec une exactitude presque minutieuse le portrait de ce géant de l'ancieii monde, depuis si longtemps disparu.

VI. — L'homme ne figure que très-rarement parmi ces dessins ou ces sculptures, et les représentations de notre espèce, rencontrées jusqu'ici, montrent une infériorité relative vraiment étrange à constater. La statuette d'ivoire trouvée par M. de Vibraye à Laugerie-Basse accuse à peine l'enfance de l'art. C'est une femme dont on reconnaît le sexe à un détail sans doute exagéré, mais allongée, roide et portant au bas des reins des protubérances assez étranges. L'être humain accroupi retiré par M. l'abbé Landesque de la même localité est encore plus informe. Les dessins d'homme ou de femme ne sont guère meilleurs, et le contraste qu'ils présentent parfois sur la même pièce avec des dessins d'animaux est des plus frappants. La femmt au renne de M. l'abbé Landesque est grotesque, tandis que les jambes postérieures de l'animal, qui seules ont été conservées, présentent toutes les qualités que je signalais plus haut et que Ton retrouve à la superbe tête de cheval gravée sur la face opposée de l'os. Dans Vhomme à Faurochs de M. Massénat, l'animal est

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