PREMIER ACTE
(La scène se passe dans un boudoir de la maison de M. de Chantilly. D’un côté, une table bureau; de l’autre, une causeuse; l’ameublement consiste à part en plusieurs fauteuils et chaises: une bibliothèque; un foyer; les tapis sur le plancher et l’ameublement doivent être le plus riches possible.
Au lever du rideau, le père de Chantilly est assis près du secrétaire; il fume la pipe et lit les journaux relatant les nouvelles de la guerre.
La mère et Marcelle sont vers l’autre côté de la scène. La mère tricote quelque chose pour les soldats dans les tranchées; Marcelle s'occupe de même ou fait un ouvrage de broderie.)
Le père, — la mère, — Marcelle
LE PERE
Pauvre Belgique! C’est terrible ce que les journaux rapportent encore aujourd’hui. Les Allemands semblent n'avoir pitié ni des femmes ni des enfants. Ils détruisent tout sur leur passage. Si cela continue encore un peu, je me demande ce que vont devenir ces pauvres soldats belges.
LA MERE
Ce n’est pourtant pas la faute de leur roi, ceux-là s’ils connaissent le malheur de la défaite.
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LE PERE
Non, car Albert ler est un soldat d’une bravoure et d’un habileté reconnue.
Mais contre la force du nombre, le courage ne peut qu retarder la défaite. Et quand je pense à ces malheureuses fer mes massacrées dans leurs maisons ou sur la rue avec leurs er fants sans défense.
MARCELLE
Est-ce que les Allemands sont réellement aussi barbare qu’on le dit? 11 me semble qu'il est impossible que des êtres h1 mains puissent se laisser aller à de tels actes de banditisme où raison semble avoir complètement sombré.
LE PERE
C’est malheureusement trop vrai. Les armées en campagn lorsqu'elles sont en territoire ennemi, se livrent d'ordinaire des excès regrettables; mais la chose s'explique par la surex tation des esprits et le désir que l’on a de venger les pertes & bies. Jamais cependant nous n'avons vu, depuis le temps € guerres avec les Sauvages, de tels raffinements de cruauté, tels supplices ,de tels déchainments de passions qui semblent pouvoir se rassasier que dans le sang.
LA MERE Ah, c'est terrible!
LE PERE
C'est dégoûtant pour l'humanité! Et je ne comprends } qu'un peuple prétendu civilisé puisse approuver de telles chos
LA MERE
Penses-tu que les Alliés puissent venir à bout de chasser Allemands de la Belgique et de la France?
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LE PERE
Ah! ce serait fait depuis longtemps si dès le début de la guerre, l’armée française n'avait pas été entre les mains d’une foule de généraux qui ne devaient leurs grades qu’à l'entremise des loges. Heureusement que Joffre a mis ordre à cela; une cinquantaine de ces généraux de paille ont déjà été forcés de prendre leur retraite.
C’est surprenant, sais-tu, que les Français n’aient pas subi de plus grands revers avec des homries comme ceux-là.
LE PERE
Oui. Et puis l’armée anglaise, qui était pour ainsi dire nulle dans un conflit de cette grandeur. Ah !’Aïlemagne avait bien préparé son affaire! L'armée françai e réduite au service de deux ans: le commandement entre les 1 iains de gens incapables; l’armée anglaise, nulle au point de vue du nombre, tout était arrangé pour que l'Allemagne fut maîtresse de la France en quelques mois, comme la chose est arrivée en 70.
LA MERE
La France peut remercier encore une fois la Providence qui la sauva lors de la bataille de la Marne .Avec l’aide de Dieu, les Français vaincront.
LE PERE
(Se levant et marchant rapidement) — Tiens, femme, si j'avais seulement vingt ans de moins, je reprendrais du service comme dans ma jeunesse .1l me semble qu’il doit y avoir du vlaisir à taper sur ces têtes de boches, comme les appellent les Français.
LA MERE
Tu as fait ta part, mon vieux; les Féniens doivent encore se souvenir de toi; et puis ta médaille de Pie IX doit te rappeler qu'il y a quarante-cinq ans que tu es allé au secours du Pape contre Garibaldi. Tu n’es plus jeune par conséquent.
MARCELLE
Mon oncle, vous n’en avez donc pas eu assez de vos deux campagnes?
LE PÈRE
Ah, mon enfant, le soldat qui revient de la guerre, rapporte dans son coeur des trésor de joie et de bonheur que jamais il ne peut oublier. Les grandes tristesses des jours sombres de la défaite sont elles-mêmes des plaisirs ineffables. Quant à moi, je ne voudrais pas donner pour plusieurs années de ma vie le souvenir de ce jour où, Rome prise, nous étions prisonniers des Garidaldiens. C'était avant le départ pour ce trajet de plusieurs jours où on nous parqua comme des animaux, dans des wagons à marchandises, sans nourriture, sans eau, à destination des camps du Piedmont. Nous étions là, les débris de la vaillante petite armée qui avait tenu tête si longtemps aux cohoïtes nombreuses de l'ennemi; Canadiens, Anglais, Français, Autrichiens, Espagnols, tous étrangers les uns aux autres, mais tous unis dans un même amour, celui de ce vieillard auguste, à qui on faisait une guerre aussi cruelle que sacrilège. Et, crevant de faim, mourant de soif, accablés de fatigue, nous semblions plutôt une horde de mendiants que les restes d’une armée valeureuse.
Soudain, à la fenêtre, apparaît l’illustre pontife. Les larmes aux yeux, la poitrine oppressée, il leva les mains vers le ciel, et traça sur nous le signe de la rédemption. La faim, la soif, la fatigue, la douleur, tout disparut. Les blessés et les malades se trouvèrent sur pied à côté de leurs camarades; et de toutes ‘es poitrines, un long cri monta vers le ciel. C'était sublime, et .:s vainqueurs eux-mêmes se sentirent émus. Jamais vous ne saurez ce qu'un zouave ressent depuis quand lui narle du Pape et du Vatican.
MARCELLE Mais la mort est toujours là, qui vous guette quand même. LE PERE
Le soldat ne pense pas à la mort. Il est pour ainsi dire électrisé, hypnotisé,
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Û MARCELLE
Les journaux nous citent cependant le cas de soldats allemands qui désertent ou que l’on trouve attachés à leurs pièces, enchaînés à leurs canons pour qu'ils ne se sauvent pas.
LE PERE
Des Allemands, oui; mais pas des Anglais ni des Français, et encore bien moins des Canadiens.
LA MERE
Crois-tu, papa, que les Anglais vont établir le service obligatoire chez eux?
LE PERE
Je ne crois pas qu'ils en viennent là, au moins d’une manière générale. Ce serait dangereux dans un pays où les droits de la démocratie sont si forts.
MARCELLE
Et l’Angleterre pourrait-elle établir la conscription au Canada?
LE PERE
Au point de vue théorique, certainment. Mais jamais elle n’essaierait de le faire. Il faudrait que la chose fut décretée par le parlement du Canada. Malgré que nous soyons une colonie, notre autonomie est aujourd’hui tellement étendue que sous certains rapports nous sommes une nation complètement indépendante.
LA MERE Et crois-tu la chose probable?
LE PERE
Je ne sache pas que le gouvernement veuille en venir là. D'ailleurs il y aura sans doute assez de patriotisme et de bonne volonté chez nos jeunes gens pour éviter que l’on soit obligé d'adopter une mesure aussi radicale.
Ah, si c'était comme dans notre temps, quand les Féniens sont venus; là il y en avait du patriotisme!
id MARCELLE
Vous oubliez, mon oncle, qu'il y a déjà plus de cent mille Canadiens sur les champs de bataille.
LE PERE
C'est vrai, mais dans une guerre comme celle-ci, nous pourrions et nous devrions faire cinq fois plus encore. Nos jeunes gens d’aujourd’hui pensent trop à s'amuser. Ils oublient que si nous jouissons de la paix et de la tranquillité sur ce sol du Canada, nous le devons à la protection du drapeau britannique.
Ce n’est pas, comme beaucoup le font chez nous, en faisant des profits de cent pour cent sur des articles que l’on vend au gouvernement que l’on montre son patriotisme; en spéculant sur les choses nécessaires à nos soldats. Ces gens-là mériteraient qu’on les attachât à la gueule des canons; ils apprendraient ce que c’est que de se jouer de la vie des milliers de braves qui chaque jour se dévouent et risquent leur peau pour notre salut.
MARCELLE Oui, mais ce n'est là qu’un bien petit nombre. LE PERE
Trop grand malheureusement, et qui nous fait voir que la mentalité de bien de nos gens est faussée par l’appât du gain. Heureusement qu’à côté de ces vampires qui se gorgent du sang des braves, il y a des anges de dévouement et de sacrifice.
Si toutes les femmes du pays travaillent comme vous pour nos soldats, ceux-ci ne manqueront certainement de rien là-bas.
MARCELLE
N'allez pas exprimer vos sentiments aussi clairement devant Paul: lui qui aime déjà tant la vie militaire, ce serait bien suffisant pour le faire partir immédatement. Il ne badine pas, lui non plus, avec les devoirs du patriotisme.
LE PERE (Allume sa pipe ou un cigare et se rassied pour lire ses journaux )
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LA MERE
Mais que fait-il donc ce soir, il tarde bien à venir souper? Il sait pourtant que c’est aujourd'hui ta fête, Mercelle. Sans doute, quelque client l’aura retenu au bureau.
MARCELLE
Oui, chère tante, c'est aujourd’hui l'anniversaire du jour où vous m'avez adoptée comme votre propre enfant.
LA MERE
Tu as pris dans notre foyer la place du petit ange que le ciel nous avait envoyé, mais qu'il nous reprit après quelques jours.
MARCELLE
Et vous ne l’avez jamais regretté, tante, de m'avoir ainsi fait venir chez vous?
LA MERE
C'est là une question que tu ne devrais pas poser. Avec Paul, tu as été la joie de notre foyer. Tiens, regarde ton oncle, les larmes lui viennent aux yeux à la seule pensée que tu pourrais nous quitter jamais.
MARCEL:E
Vous savez bien, ma tante, que cette idée ne me viendra jamais à l'esprit.
LA MERE
Tu as vingt ans passés. L'amour viendra peut-être te faire oublier le vieil oncle et la vieille tante qui t’aiment tant.
MARCELLE
Mais, ma tante, vous savez bien que je n’ai jamais eu de pensée que pour Paul. Ainsi donc si je viens à me marier, ce ne sera que pour resserrer encore les liens qui nous rattachent.
Je suis bien contente de recevoir tes confidences. Tu v voir, Mercelle, que je ne nuirai pas à tes projets. En attenda que Paul arrive, allons au salon. Tu dois être en bonne dispo tion pour me jouer une de ces jolies valses, qui me rappelle que moi aussi, j'ai été jeune. (/ls passent tous trois au salor