DUVERGER
Sous le premier empire, Duverger, ayant la direction du théâtre de Lille, était tourmenté par des abonnés qui lui demandaient sans cesse de leur donner Elleviou en représentation.
Dans une ville de province, les abonnés, c'est une sorte de troisième pouvoir; encore passeiil-ils quelquefois, en matière de théâtre, avant les autorité^ ofTicielIes et avant le directeur.
Ce troisième pouvoir, composé de gens très-exigeants et pas toujours connaisseurs, rendait le directeur très-malheureux par ses réclamations continuelles et sur les artistes et sur le répertoire. Si ces réclamations n'étaient pas écoutées, ils siHlaient, criaient, faisaient venir le régisseur en scène pour lui demander souvent quelque niaiserie, l'engagement, par exemple, de tel ou loi artiste en renom, mais qu'ils savaient retenu dans une autre ville par un engagement. On a vu quelquefois les abonnés s'oublier jusqu'à casser les banquettes. J"ai vu, à Toulouse, de jeunes membres du troisième pouvoir qui, arrêtés après s'être livrés à cet exercice peu autorisé, ont é((' (erminer leur nuit au violon.
Le lendemain, ils ont été réclamés par leurs papas. C'étaient
le maire de la ville, le commissaire central et le receveur de Teiiregistremenl.
Depuis longtemps, Duverger allongeait la coxirroie; mais, menacé en dernier ressort de la scène des banquettes brisées, il prend bravement son parti, à la suite d'une soirée fort orageuse. Il n'y a pas de place au courrier, il n'y a pas de place à la diligence.
Duverger monte sur une voilure de marée fraîche, denrée qui, à cette époque-là, était transportée en poste à Paris chaque nuit.
C'est que rien n'arrêtait Duverger, qui allait toujours à son but quand même, sans se préoccuper jamais d'un obstacle.
Théaulon m'a dit qu'il lui avait servi de type pour dessiner son rôle du solliciteur, si admirablement créé par Potier.
Duverger laissait son fiacre dans une petite rue voisine du ministère, et dans son fiacre il laissait chapeau, parapluie et galoches. Puis il tirait delsa poche plume et papiers, et, la plume à l'oreille, les papiers distribués sous son bras et dans sa main, il traversait d'un air effaré tous les couloirs du ministère, et passait comme une flèche devant l'huissier de service, en disant :
— A la signature du ministre !
Grâce à ce stratagème, il venait tomber à côté du fauteuil de M. de Rémusat.
Ce dernier prenait souvent assez bien la chose, quand il le voyait ainsi arrivé jusiju'à lui, malgré la plus sévère consigne, et il accordait.
Cettefois, après avoir passé une nuit empoissonnée, Duverger arrive à Paris, où il ne restait jamais que vingt-quatre heures-
Fatigué par le travail incessant que l'empereur lui donnait, le ministre de l'intérieur s'était enfermé aux environs de Paris, dans sa campagne, avec les ordres les plus sévères, enjoignant, bien entendu, de ne laisser pénétrer qui que ce fût jusqu'à lui; parents, amis, protégés, il n'avait excepté personne.
Duverger tente cependant l'aventure. Il échoue, et, sur son insistance, il est rudement éconduit.
Il met à fond son bissac, il emploie toutes les ruses, rien ne réussit; il est refusé comme directeur de théâtre, refusé comme maire de l'endroit, refusé comme fermier, refusé comme garde champêtre.
Il avait corrompu ce fonctionnaire rustique, en lui empruntant son chapeau et sa plaque.
Mais, à la longue, Duverger n*a jamais fait une vaine tentative.
A bout d'expédients, il avise un jardinier, et avec un napoléon il apprend de lui que M. de Rémusal, chaque jour après son déjeuner, allait, avec un livre, passer quelques moments dans un fuurré, au bout du parc.
Glisser la pièce d'or dans la main du jardinier était chose facile; l'homme promet dès lors de mettre une échelle contre le mur du parc, près de l'endroit indiqué.
L'escalade a lieu.
Au moment où M. de Uéniusal savourait une tasse de café, il aperçut le directeur du théâtre de Lille qui semblait descendre d'une gloire, comme au troisième acte d'une féerie, et que la branche complaisante d'un gros arbre venait déposera ses pieds.
A ce spectacle, le ministre de l'intérieur rit, et, désarmé, il accorda le congé d'ElIeviou.
{GazeUe de Paris.)