HAREL
— La lecture des pièces doit vous prendre un temps énorme, disait M. Jouslin de Lasalle à Harel, alors que celui-ci était directeur de rodéon.
— Moi'! je n'en lis jamais, répondit-il : loules les pièces qui m'arrivenl, je les mets dans un sac, je remue, je lire, et le manuscrit qui me tombe sous la main est le bon. J'ai toujours réussi.
On disait à Harel :
— Vous éreinlez mademoiselle George en la faisant jouer tous les soirs...
— Bah! bah! répondil-il, peut-on être meilleur prince que je le suis? Je lui laisse un jour par semaine, le dimanche... pour mettre des sangsues.
Un grand drame biblique, intitulé la Reine de Saha, et engendré par Gérard de Nerval, était présenté par Alexandre Dumas au directeur de la Porte-Saint-Martin,
Le plan examiné, Harel secoue la tète.
— Est-ce que vous ne jouerez pas ça? demande Alexandre Dumas.
— Non, répond Harel.
— Pourquoi donc?
— Parce que le seul tableau du Ijouddir ûc la reine deSaba coûterait tout le boulevard Saint-Martin, et que ça me conduirait au boulevard de l'Hôpital.
Harel racontait qu'un pauvre figurant, qui jouait depuis dix ans les domestiques, les Romains, les voleurs et le murmure du
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peuple, lui demandait, pour prix de ses services, de dire quelques mois et de passer enfin dans les rangs des artistes.
— J'y consens, répondit Harel ; mais, comme mon budget est très-lourd, je ne puis vous admettre comme artiste qu'à la condition que vos appointements ne seront pas augmentés...
Délire du figurant.
— Allez, mon ami, ajoute Harel d'un air digne, à partir d'aujourd'hui, vous faites partie de ma troupe; seulement, au lieu d'être payé le 5 du mois, vous ne toucherez vos appointements que le IS !...
Harel trouva moyen d'emprunter 3,000 francs à un huissier qui venait lui faire sommation d'avoir à payer une lettre de change de pareille somme.
Harel vint un malin trouver Casimir Périer, ministre de l'intérieur; et voici ses propres paroles :
—Monsieur le ministre, il s'agit de sauver mon théâtre et l'honneur de mon nom : j'ai besoin de dix mille francs.
Casimir Périer avait déjà sauvé plus dune fois le théâtre d'Harel.
— Je ne peux, cette fois, lui dil-il, vous tirer d'affaire.
— Il ne me reste donc plus qu'à me couper la gorge !
— Allons, monsieur Harel, finissez cette comédie.
— C'est de la tragédie, réplique Harel.
Un barbier rasait le minisire; Harel saisit le rasoir de ses mains : le ministre et le barbier, effrayés, arrêtent le bras d'Harel, et le théâtre de la Porte-Sainl-Marlin fut encore une fois sauvé.
Harel disait à M. Joiisliii de Lasailc, direclcur du Tiiéàlre- Français, à propos de Bocage, qu'il s'agissait d'engager :
— Lorsque Lockroy ne veut pas jouer, je lui raisonne pièce, et il joue. Lorsque c'est le tour de Frederick Leuiaîlre, je vais le voir, je lui parle de sa femme, de ses enfants, je lui glisse un billet de cinq cents francs dans la main, et il joue. Mais, pour faire jouer Bocage quand il ne le veut pas, il faudrait changer le gouvernement, et je ne le peux pas, moi.
Toujours en quête d'argent, Harel était soigneusement consigné à toutes les portes du ministère do l'intérieur.
[1 essaya de profiler de l'attentat Fieschi.
Il arrive la figure bouleversée, et, comme on le repoussait encore :
— Eh quoi! dit-il au secrétaire particulier, vous voulez m'empècher de sauver la France? Je vous dis que j'ai des révélations à faire au ministre! on ne sait rien du complot, et, moi, j'en tiens tous les fils! Mais je ne puis rien confier qu'au ministre...
— Il ne peut vous recevoir.
— Alors, tant pis pour lui! Qu'il assume toute la responsabilité d'un tel refus ! Je publierai i)artoul qu'il n'a pas voulu des renseignements que je lui apportais.
Lcsecrélaire, atterré, l'introduit dans le cabinet, d'où M. Tliiers avait entendu ses menaces cl le molif (l(! sa visite. Harel, voyant le ministre seul, pousse le verrou. Puis, sans se déconcerter :
— Je ne sais pas, dil-il, le plus pelifr mol de l'affaire Fieschi, tout ceci n'est qu'un prétexte... Sauvez-moi du désespoir! Il me faut de l'argent, aujourd'hui même! Je ne sors pas d'ici sans votre signature.
Et, en effet, il ne sortit pas sans un bon sur la caisse Gérin.
HARLAY (ACHILLE de)
Les Comédiens français, ayant quelque grâce à demander au premier président de Harlay, députèrent un d'entre eux pour parler au nom de tous. Il se présenta à M. de Harlay, et lui dit qu'il venait de la part de sa compagnie, pour le supplier de lui accorder telle chose.
— J'en parlerai à ma troupe, répondit M. de Harlay; et nous verrons ce qui se pourra faire.
Dancourl avait été chargé, par ses confrères, de porter aux administrateurs des hôpitaux le quart des pauvres. En s'acquittant de celle commission, il fit aux administrateurs un discours paîhétique. L'archevêque de Paris et le président de Harlay étaient à la tête du bureau. Dancourt s'efforça de prouver que les comédiens, par les secours qu'ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d'être relevés de l'excommunicalion. Son éloquence ne fut pas heureuse.
— Dancourt, riposta de Harlay, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres; mais nous n'avons pas de langue pour vous répondre.