SOMMEIL D'UN DIRECTEUR DE THEATRE
X***, homme d'esprit et auteur dramatique distingué, est, pardessus le marché, un original des plus curieux à étudier. Long-
temps il a dirigé une scène imporlante du boulevard, et on ferait un livre de toutes les anecdotes qui ont éniaillé sa direction.
Entre autres infirmilés — qui n'a pas les siennes? — il avait celle de s'endormir régulièrement quand on lui lisait un drame en cinq actes. Franchement, si une infirmité est pardonnable, c'est bien celle-là. Mais ce qu'il y avait de comique, c'est que sa prélenlion grande était de ne jamais dormir en pareille circonstance, et il la soulenait avec animation vis-à-vis des auteurs mêmes qui faisaient le succès de son théâtre. Quant aux inconnus, il ne descendait pas jusqu'à leur expliquer son sommeil.
Un soir, deux Siamois de la littérature dramatique, R*** et Z'**, viennent le trouver dans son cabinet et lui demandent de lui lire, le lendemain à midi, un drame en cinq actes. Les auteurs et le directeur étaient étroitement liés et s'estimaient mutuellement.
— Très-bien, mes enfants, demain chez moi, à midi, je vous attends. Je suis sûr que c'est encore un cadeau que vous allez me faire.
— Tu en jugeras, répondit R***.
— El lu ne dormiras pas? ajouta T*" .
— Est-il bêle t est-ce que je dors jamais? Tu fais toujours la même plaisanterie. Je te préviens qu'elle n'est plus drôle. Mais, quand je ferme les yeux, mes enfants, c'est pour mieux écouler.
— Et quand lu ronfles, esl-ce que c'est aussi pour mieux écouler?
— Allons, bon! voilà que je ronfle, à présent; cela manquait! Voyons, nous rirons une aulre fois, je n'ai pas le temps ce soir. A demain.
Le lendemain, les deux dramaturges étaient exacts. Mais Z'**, s'était promis d'avoir le cœur net au sujet du sommeil de X"*, et il confia son projet à son collaborateur. Il avait imaginé un
crherhun pour s'assurer de la vérité. Je dois vous prévenir que Z*'" faisait le plus graïuUcas de l'esprit et de l'habileté de X***; sa plaisanterie ne pouvait donc, dans aucun cas, avoir rien d'injurieux pour celui-ci. On sait que le langage des coulisses entre gens du métier est très-libre. Aussi ne se fàche-l-on jamais dans ce monde cordial.
La lecture commença. C'était Z*'* qui lisait. X*** tint bon pendant les quatre premiers actes, dont il était sérieusement trèssatisfait. Mais, à la seconde scène du dernier acte, ses yeux s'appesantirent, et sa tète commença à faire le balancier; bientôt elle se mit à saluer comme les gros Chinois en carton creux qu'on donne aux enfants. Enfin, il devint immobile, il s'endormit. Z*'*, qui guettait le moment, substitua aussitôt au dialogue réel ce dialogue improvisé :
« Le duc. — Voilà encore ce crétin de X*** endormi. Quelle vieille tonne ! Qu'en pensez-vous, duchesse?
» La duchesse. — Je pense, duc, que le bélître est complètement dénué d'intelligence.
» Le duc. — Et il a la prétention déjuger les poëtes !
» La duchesse. — Lui, juger quelque chose? C'est un idiot!
» Le duc, d'une voix sourde. — C'est un âne! »
Le dialogue continua encore sur ce ton pendant quelques minutes, puis Z*** cria d'une voix formidable et eu fermant bruyamment le cahier de papier :
« Fin du cinquième et dernier acte. »
X*** s'éveilla en sursaut et se frotta les yeux.
— Eh bien, lui dit Z***, qu'est-ce que lu penses de cet acte-là ?
— Magnifique! nous aurons cent représentations. Seulement, mes deux bonnes petites vieilles, c'est longuet, ça traîne un peu vers la fin, ça aura besoin de quelques coupures!
Z*** et R**' avaient mille peines à s'empêcher de rire, mais ils ne soufflèrent mot de leur innocente plaisanterie. Le drame était
reçu, c'était l'essenliel. Il fut joué et eut, en effet, cent représentations. Ce qui prouve une fois de plus que le bien vient en dormant.