BEAUVALLET
M. Beauvallcl fut longtemps la coqueluche des litis de l'Ambigu, dont il avait emporté le cœur d'assaut. — Il succédait à Frederick et débutait dans le rôle de Cardillac, un des triomphes du grand acteur. On l'avait menacé de sifïler son audace. M. Beauvallet ne se laissa pas abattre et eut bien vile conjuré l'orage. Il lui suffît d'ouvrir la bouche.
— Quelle gueule! s'écria un ouvrier avec l'accent de l'admiralion.
Dans le Forçat libéré, déguisé, au cinquième acte, en marcliand de bœufs, il élail suivi d'nn dogue monstrueux f|ui élail toujours salué d'applaudissements frénétiques. Mais voilà qu'un soir ce chien ne peut paraître, ciiargé qu'il est d'aller faire sa partie à la l)arrière du Combat. M. Beanvallet ne sait à quel dogue se vouer. On ne peut lui offrir (lu'un caniche décoré du nom de César. Il redoute les sifflets et avec raison.
— A bas le roquet! crie-t-on de toutes parts. Le bouledogue! le bouledogue !
Les trognons de pommes tombaient comme grêle. M. Beauvallet, voulant couper court à ce tapage, s'approche de la rampe et demande à s'expliquer.
— Messieurs, dit-il, ([uand le silence est rétabli, noire camarade le bouledogue ayant e(é pris d'une indisposition subite, monsieur que voilà (montrant le roquet) a bien voulu le remplacer et, n'ayant pas eu le temps d'apprendre son rôle, il réclame loule votre indulgence.
Le mélodrame finit au milieu des éclats de rire.
Une tragédienne, mademoiselle Levassenr, devait s'empoisonner. — Elle saisit la coupe d'usage et, après l'avoir portée à ses lèvres :
— Nom d'un chien! s'écrie-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fourré là dedans?
M. Beauvallet avait enduit (Vassa-fœiida les bords de la coupe,
M l'esprit au théâtre
Après la cliiilo iVArhogasle :
— Messieurs, dit-il, j'ai l'Iionneiir de vous annoncer que Tautenr de la pièce, M. Viennel, pour ne pas le nommer, désire garder l'anonyme.
David le tragédien soutenait à Beauvallet qu'il devait toujours, comme confident, rester à dix pas en arrière de lui. Le confident profila ou plutôt abusa de la leçon. David ne faisait pas un pas vers Beauvallet que celui-ci n'en fît un à reculons, pour maintenir la distance de rigueur. A la fin de la pièce, le prince, attendant avec impatience que son confident lui vienne annoncer le résultat de la bataille et le voyant arriver, court à sa rencontre, mais, à mesure qu'il approche, l'autre recule.
— Parle! dit David.
Le confident mesure gravement dix pas qui le conduisent près de la coulisse, et, s'accrocliant au portant :
— De cette façon, dit-il à voix basse, je suis sûr de ne pas me laisser entraîner par l'éloquence du récit et de maintenir toujours la distance respectiieusc.
Et d'entamer son récit, sans prendre garde à l'hilarité du public.