‹ L'esprit au théatreChapitre 90 sur 308 · DESESSARTS · texte numérisé non relu

DESESSARTS

Desessarts jouait les rôles de financier à la Comédie française et était si gros, qu'on l'appelait l'éléphant. Son camarade Dugazon s'était fait une joyeuse tâche de le mystifier ; on en jugera par Tanecdote qui suit, rapportée dans tous les Mémoires du temps.

Lorsque l'éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon alla prier Desessarts de venir chez le ministre, pour y jouer un proverbe avec lui. Desessarts y consentit et s'informa du costume qu'il devait prendre.

— Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon ; tu représenteras un héritier.

Voilà Desessarts qui endosse un habit noir complet, avec des crêpes, des pleureuses, etc. On entre chez le ministre, qui avait grande compagnie.

— Monseigneur, lui dit Dugazon, la Comédie française a été on ne peut plus affligée de la mort du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi, et je viens , au nom de mon théâtre, vous demander pour notre camarade la survivance de l'éléphant.

Qu'on se figure les éclats de rire des auditeurs, et l'embarras du pauvre Desessarts ! Il sort furieux et provoque Dugazon en duel. Arrivé au bois de Boulogne, les deux adversaires se mettent en garde.

— Mon camarade, lui dit Dugazon, j'ai de vives appréhensions ; je crains de te tuer. Tu me présentes une surface énorme ; j'ai trop d'avantages, laissez-moi égaliser la partie.

L ESPIUT AU THÉÂTRE 107

El, tirant de son gousset un morceau de blanc d'Espagne, il trace un rond sur l'énorme ventre de Desessarts.

— Écoute-moi, ajoute-t-il, tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas.

Ce duel bouffon fut terminé par un déjeuner copieux.

Lorsqu'il jouait à la Haye, Dugazon, ayant été surpris à la chasse sur les terres du stathouder, répondit majestueusement au garde qui lui demandait de quel droit il chassait en co lieu :

De quel droit dites-vous?

Du droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Une pareille réponse, faite sur un pareil ton, imposa tellement à cet homme, qu'il se retira en disant :

— Ah ! c'est autre chose ; excusez, monsieur, je ne savais pas cela.

Page 1