POLITIQUE
De la liberté et de la charte. — II. Caractère satanique de la Révolution française. — III. C'est une époque du monde. — IV. Le plus grand des châtiments nationaux. — V. Des instruments révolutionnaires. — VI. Mort de Louis XVI. — VII. La guerre. — VIII. Des constitutions politiques. — IX. Caractère du législateur. — X. Des assemblées. — XI. Roi et peuple.— XII. Les Papes. — XIII. Despotisme et gouvernement absolu. — XIV. Services rendus par la Papauté à la civilisation. — XV. De la vitalité des familles royales. — XVI. De la légitimité. — XVII. Du gouvernement papal.— -XVIII. Rôle du jansénisme dans la Révolution française.
Le mauvais principe fait bien ce qu'il peut pour nous étrangler ; il n'oublie rien, il est en règle. Cependant son divin antagoniste l'emportera. Il nous faudra du temps et des combats. Mais enfin nous vaincrons, suivant toutes les espérances ; je ne le verrai pas, mais je dirai en mourant : Spem boiiam certamque domum reporto.
Que vous dirai-je sur votre état actuel ? Vous avez raison, il est unique dans V histoire. J'observe cependant que , parmi les innombrables folies du moment et de tous les moments, il y en a une qui est la mère d
L ESPRIT DE J. DE MAISTRE. ïi09
toutes : c'est ce qu'on appelait dans l'école Xt protopseudos, le sophisme primitif, capital, originaire, et surtout original : c'est de croire que la liberté est quelque chose d'absolu et de circonscrit qu'on a ou qu'on n'a pas, et qui n'est susceptible ni de plus ni de moins. A cette belle extravagance vos lé gis faiseur s en ont ajouté une autre qui est fille de la première , savoir, que cette liberté imaginaire appartient à toutes les nations, et ne peut exister que par le gouvernement anglais, de manière que tout l'univers est obligé en conscience de se laisser gouverner comme les Anglais : jamais on n'a rien vu d'aussi fou.
Je ne crois pas plus à la charte qu'à Fhippogryphe et au poisson rémora. Non-seulement elle ne durera pas, mais elle n'existera jamais, car il n'est pas vrai qu'elle existe. Dieu n'y est pour rien d'abord; c'est le grand anathème.
Je veux me prêter aux idées du moment : qui me prouvera que votre liberté doit être celle des autres, et que vous ne pouvez pas asseoir celle qui vous convient sur des bases françaises? On n'a pas encore, ce me semble, assez fait honte aux Français. Les voilà donc réduits au rôle de singes ridicules, de mendiants abjects qui vont gueuser une constitution, comme s'ils n'avaient rien chez eux î Pour moi, si j'étais Français, je veux que le diable m'emporte et me croque tout en vie, si jamais je pouvais me résoudre à prononcer le mot de budget. Est-ce que Sully et Colbert ne savaient pas dresser leurs comptes sans parler anglais ? Mais que dire à des gens qui effacent sur leur monnaie Christus régnât^ vincit^ imperat, pour y substituer cinq francs?
Le goût, le tact, les talents manquent avec la vertu. Tout reviendra ensemble. Je suis tout à fait libéral^ comme vous venez de le voir (1).
La révolution française commençait à peine, et déjà son caractère était prononcé. La liberté prenait, en naissant, une attitude sacrilège. A la place du chapeau antique, les serpents des Furies se dressaient sur sa tête effroyable ; elle agitait des poignards, elle montait sur des cadavres pour se faire entendre de plus loin. Aussi vile que féroce, jamais elle ne sut ennoblir un crim.e ni se faire servir par un grand homme. C'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, c'est dans l'antre de la chicane ou de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres : aussi, jamais un abus plus dégoûtant, une prostitution plus révoltante de la raison humaine n'avaient souillé les annales d'aucun peuple. Ce fut même là le trait primordial et caractéristique de la liberté française : on pardonnait plutôt à cette bacchante ses inexpiables forfaits, que ses efforts philosophiques pour les excuser ou pour leur donner des noms respectables. Elle ne parlait que de vertu, de probité, de patriotisme, de justice; et les sages, consternés, ne voyaient sous ses étendards civiques que des prêtres apostats, des chevaliers félons, des sophistes impurs, des phalanges de bourreaux , un peuple d'insensés ,
(1) Lettre à M. de Bonald. Turin, 29 mai \^{%. [Lettres et op., t. H, p.5l6à 5i8).
et l'assemblage hideux de tous les crimes qu on peut commettre sans courage.
Mais c'est précisément parce que la révolution française, dans ses bases, est le comble de l'absurdité et de la corruption morale, qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est pas contagieuse; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette révolution, bien définie, n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral, débarrassé de tous ses liens : de là cet épouvantable prosélytisme qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature ; il détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer : de là encore les succès de ce prosélytisme. Quelle digue opposer à une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chères du cœur humain, et qui, avant les dures leçons de l'expérience, n'avait contre elle que les usages ? La souveraineté du peuple, la Hberté, l'égalité, le renversement de toute sorte d'autorité : quelles douces illusions ! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux ; elle les aime, donc ils sont mauvais. N'importe, elle les comprend , elle les aime. Souverains^ tremblez sur vos trônes ! î (1)
Il faut avoir le courage de l'avouer : longtemps nous n'avons point compris la révolution dont nous sommes les témoins ; longtemps nous l'avons prise pour un événement. Nous étions dans l'erreur : c'est une époque ; et malheur aux générations qui assistent aux époques
(I) Lettres et op., t. II, p. 139 et 140.
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du monde ! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l'histoire les grandes révolutions, les guerres générales, les fièvres de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires, et les funérailles des nations ! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalles aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante î
Par combien de malheurs la génération présente achètera-t-elie le calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas possible de prévoir (1).
Le plus grand des châtiments nationaux étant le renversement des souverainetés, cette peine est très-justement la suite des grands crimes nationaux.
Assez, et trop longtemps ce malheureux esprit du siècle (l'orgueilleuse irréligion) a déclamé contre les gouvernements : instruits par cette cruelle révolution, au lieu de les accuser sans cessC;, cherchons dans nousmêmes la cause de tous leurs défauts , et dans nousmêmes encore le remède à ces imperfections, et aux maux qui en sont la suite. Tous les gouvernements sont nécessairement bons lorsque les sujets le sont ; d'autant que, dans cette supposition , l'autorité même égarée manquerait toujours d'instruments; tandis que, dans la supposition contraire, l'autorité la plus sage serait inutile au monde, puisqu'elle serait constamment trahie par ses agents. Laissant donc de côté tous ces reproches
(1) Lettres et op., t. Il, p. 169 et IGO.
amers, tous ces sarcasmes si fort à la mode, occuponsnous beaucoup et sans relâche , d'un moyen simple , court, infaillible, quoique malheureusement le moins employé de tous pour corriger tous les gouvernements : c'est de travailler sans cesse sur nous-mêmes pour nous rendre meilleurs ; car nous ne pouvons ôter un vice de nos cœurs, sans ôter aux gouvernements trompés un moyen de faire le mal, l'autorité même la plus dépravée ne pouvant jamais commettre un crime sans employer un vice. L'aveugle paganisme a bien su dire cependant: (( Que sont les lois sans les mœurs (1)? »
Souvent on s'est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux jugé la révolution française que des hommes du premier talent ; qu'ils y aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n'y croyaient point encore. C'est que cette persuasion était une des pièces de la révolution, qui ne pouvait réussir que par l'étendue et l'énergie de l'esprit révolutionnaire, ou, s'il est permis de s'exprimer ainsi, par la/bz à la révolution. Ainsi, des hommes sans génie et sans connaissances, ont fort bien conduit ce qu'ils appelaient le char révolutionnaire, ils ont tout osé sans crainte de la contrerévolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux, et tout leur a réussi, parce qu'ils n'étaient que les instruments d'une force qui en savait plus qu'eux. Ils n'ont pas fait de fautes dans leur car-
(1) LeitreH et op., t. II, p. 356 et 357.
rière révolutionnaire , par la raison que le Auteur de Yaucanson ne fit jamais de notes fausses (1).
Un des plus grands crimes qu'on puisse commettre, c'est sans doute l'attentat contre la souveraineté, nul n'ayant des suites plus terribles. Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l'attentat, le crime augmente d'atrocité. Mais si ce souverain n'a mérité son sort par aucun crime ^ si ses vertus mêmes ont armé contre lui la main des coupables, le crime n'a plus de nom. A ces trails on reconnaît la mort de Louis XVI ; mais ce qu'il est important de remarquer, c'est que jamais mi plus grand crime n'eut plus de complices. La mort de Charles P^ en eut bien moins, et cependant il était possible de lui faire des reproches que Louis XVÏ ne mérita point. Cependant on lui donna des preuves de l'intérêt le plus tendre et le plus courageux ; le bourreau même, qui ne faisait qu'obéir, n'osa pas se faire connaître. En France, Louis XVI marcha à la mort au milieu de 60,000 hommes armés, qui n'eurent pas un coup de fusil pour Santerre : pas une voix ne s'éleva pour l'infortuné monarque, et les provinces furent aussi muettes que la capitale. On se serait exposé^ disait-on. Français, si vous trouvez cette raison bonne, ne parlez pas tant de votre courage, ou convenez que vous l'employez bien mal.
L'indifférence de l'armée ne fut pas moins remarqua-
(I) Considérations sur In France, édit. Migne, colonne 16.
ble; elle servit les bourreaux de Louis XVI bien mieux qu'elle ne l'avait servi lui-même, car elle l'avait trahi. On ne vit pas de sa part le plus léger témoignage de mécontentement. Enfin, jamais un plus grand crime n'appartient ( à la vérité avec une foule de gradations) à un plus grand nombre de coupables.
Il faut encore faire une observation importante ; c'est que tout attentat commiscontre la souveraineté, aunoni de la Natmi^esi toujours plus ou moins un crime national ; car c'est toujours plus ou moins la faute de la nation, si un nombre quelconque de factieux s'est mis en état de commettre le crime en son nom. Ainsi, tous les Français, sans doute^ n'ont pas voulu la mort de Louis XYI; mais l'immense majorité a voulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier.
Or, tous les crimes nationaux contre la souveraineté sont punis sans délai et d'une manière terrible ; c'est une loi qui n'a jamais souffert d'exception. Peu de jours après l'exécution de Louis XVI, quelqu'un écrivait dans le Mercure universel : Peut-être Un eût pas fallu en venir là ; mais puisque nos législateurs ont pris l'événement sur leur responsabilité^ rallions-nous autour deux ; éteignons toutes les haines^ et quil nen soit plus question. Fort bien : il eût fallu peut-être ne pas assassiner le roi ; mais puisque la chose est faite, n'en parlons plus, et soyons tous bons amis. 0 démence 1 Shakespeare en savait un peu plus, lorsqu'il disait : La vie de tout individu est précieuse p)our lui ; mais la vie de qui dépendent tant de vies., celle des souvc-
vains, est précieuse pour tous. Un crime fait-il disparaître la majesté roijale? àlaplace quelle occupait, il se forme un gouffre effroijable, et tout ce qui l'environne s'y précipite (1). Chaque goutte du sang de Louis XVI en coûtera des torrents à la France ; quatre millions de Français, peut-être, paieront de leurs têtes le grand crime national d'une insurrection anti-religieuse et anti-sociale, couronnée par un régicide (2).
Il n'avait malheureusement pas si tort, ce roi de Dahomey, dans l'intérieur de l'Afrique, qui disait, il n'y a pas longtemps, à un Anglais : Dieu a fait ce monde pour la guerre ; tous les royaumes j grands et petits, r ont pratiquée dans tous les temps , quoique sur des principes différents (3).
L'histoire prouve malheureusement que la guerre est l'état habituel du genre humain dans un certain sens ; c'est-à-dire, que le sang humain doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là, et que la paix, pour chaque nation, n'est qu'un répit.
Ce n'est point assez de considérer un point du temps et un point du globe ; il faut porter un coup d'œil rapide sur cette longue suite de massacres, qui souille toutes les pages de l'histoire. On verra sévir la guerre sans interruption, comme une fièvre continue marquée par d'effroyables redoublements.
(1) Hamlet, acte III, scène vin.
(2) Considérations sur la France, col. 18 et 19.
(3) The Eistory of Dahomey, by Archibald Dalzel. Biblioth. Brit, Mai 1796, vol. Il, m 1, p. 87.
Qu'on remonté jusqu'au berceau des nations ; qu'on descende jusqu'à nos jours ; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barbarie jusqu'à celui de civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre. Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s'y joignent, l'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers. Tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue ; en sorte qu'elle esta peu près constante (1). Mais de temps en temps il arrive des événements extraordinaires qui l'augmentent prodigieusement.
Si l'on avait des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l'on n'en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d'observation ?
(1) Voir la note A.
w Ceux qui ont voulu établir un tribunal pour juger les querelles des nations , et établir ainsi une paix perpétuelle, ont proposé une chose contre nature; car un tribunal suppose une force supérieure à celle des parties, qui puisse les soumettre au jugement prononcé contre elles, et ce tribunal composé de natit>ns n'aurait aucune force contre les nations. Ce serait la constitution germanique appliquée à l'Europe en général; constitution forte contre les faibles, et faible contre les forts. Les philosophes modernes ont beaucoup déclamé contre la guerre, jusqu'au moment où elle s'est faite pour leur compte et pour étendre leurs opinions. » [Législation primitive, etc., note b du cha pitre XIV, p. 238.)
Voltaire écrivait à Frédéric: «Vous apprendrez aux Welches (les Français) à détester le fanatisme, comme vous leur avez appris le métier de la guerre, si tant est qu'ils l'aient appris. » (17 novembre 1774.)
Le patriotisme de Voltaire servait de modèle aux philosophes. « 11 plaisait à Frédéric de savoir que, pendant qu'il combattait la France, des philosophes français..., échangeaient, groupés dans une certaine allée des Tuileries, leurs vœux pour la prospérité de son règne et le succès de ses armes . » (Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, 1. 1, et Mémoires de Morellet, t. I, p. 83.)
Buffon a fort bien prouvé qu'une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait pUj suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme ; mais on peut s'en rapporter aux faits.
Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, im aussi grand mal qu'on le croit : du moins, c'est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses oii tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D'abord, lorsque l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, Fincrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang. Il n'est pas aisé, à beaucoup près, d'expliquer pourquoi la guerre produit des effets différents, suivant les différentes circonstances. Ce qu'on voit assez clairement, c'est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. A la vérité, si l'on touche le tronc ou si Ton coupe en têtede saule^ l'arbre peut périr ; mais qui connaîtles limites pour l'arbre humain ? Ce que nous savons, c'est que l'extrême carnage s'allie souvent avec l'extrême population, comme on l'a vu surtout dans les anciennes répubUques grecques, et en Espagne sous la domination des Arabes (1). Les lieux communs sur la guerre ne signifient rien : il ne
(1) L'Espagne, à cette époque, a contenu jusqu'à quarante millions d'haljitanls ; aujourd'hui elle n'en a que dix. « Autrefois la Grèce fïorissait au sein des plus cruelles guerres ; le sang y coulait à flots, et tout le pays était couvert d'hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles , notre république en devint plus puissante, etc. » (Jean-Jacques Rousseau , •Contrat social, liv. 111, ch. x.)— - Note de M. de Maistre.
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faut pas être fort habile pour savoir que plus on lue d'hommes, moins il en reste sur l'arbre; mais ce sont les suites de l'opération qu'il faut considérer. Or, ensuivant toujours la même comparaison, on peut observer que le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue qu'à la fructificatian de l'arbre : ce sont des fruits, et non du bois et des feuilles, qu'il demande à la plante. Or, les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l'état de guerre. On sait que les nalions ne parviennent jamais au plus haut point de grandeur dont elles sont susceptibles qu'après de longues et sanglantes guerres. Ainsi le point rayonnant pour les Grecs fut l'époque terrible delà guerre du Péloponèse ; le siècle d'Auguste suivit immédiatement la guerre civile et les proscriptions ; le génie français fut dégrossi par la Ligue et poli par la Fronde : tous les grands hommes du siècle de la reine Anne naquirent au milieu des commotions politiques. En un mot, on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.
Je ne sais si l'on se comprend bien, lorsqu'on dit que les arts sont amis de la paix. Il faudrait au moins s'expliquer, et circonscrire la proposition ; car je ne vois rien de moins pacifique que les siècles d'Alexandre et de Périclès, d'Auguste, de Léon Xet de François I", de Louis XIV et de la reine Anne.
lln'yaqu'un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c'est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification (1).
(1) Considérations sm' la Fronce, col. 27 à 32.
L'homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique comme au moral.
L'homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières ; mais jamais il ne s'est figuré qu'il avait le pouvoir de faire un arbre.
Gomment s'est- il imaginé qu'il avait celui défaire une constitution? Serait-ce par l'expérience? Voyons donc ce qu'elle nous apprend.
Toutes les constitutions libres, connues dans l'univers, se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont, pour ainsi dire, germé d'une manière insensible, par la réunion d'une foule de ces circonstances que nous nommons fortuites (1), et quelquefois elles ont un auteur unique qui paraît comme un phénomène et se fait obéir.
Dans les deux suppositions, voici par quels caractères Dieu nous avertit de notre faiblesse et du droit qu'il s'est réservé dans la formation des gouvernements:
1° Aucune institution ne résulte d'une délibération; les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins
(1) ft Les lois, selon l'observation très-juste de Diderot, ne se formèrent nulle part à priori, sur aucun principe général essentiel à la nature humaine ; partout elles découlèrent des besoins et des circonstances particulières des sociétés, et elles n'ont été corrigées par intervalles qu'à mesure que ces besoins, circonstances, nécessités réelles ou apparentes venaient à changer. » {Correspondance de Grimm,i.W^ dernière série, p. 285.) Cette opinion remarquable répond à quelques abstractions nouvelles.
les actes constitutifs ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose, sinon qu'ils exislent parce qu'ils existent (1).
2° Dieu, n'ayant pas jugé à propos d'employer, dans ce genre, des moyens surnaturels, circonscrit au moins l'action humaine, au point que dans la formation des constitutions, les circonstances font tout, et que les hommes ne sont que des circonstances. Assez communément môme, c'est en courant à un certain but qu'ils en obtiennent un autre.
3° Les droits du peuple, proprement dit, partent assez souvent de la concession des souverains, et dans ce cas il peut en conster historiquement ; mais les droits du souverain et de l'aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, n'ont ni date ni auteurs.
4° Les concessions même du souverain ont toujours été précédées par un état de choses qui les nécessitait et qui ne dépendait pas de lui.
5° Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, cependant, il s'en faut
(î) « Il faudrait être fou pour demander qui a donné la liberté aux villes de Sparte, de Rome, etc. Ces républiques n'ont point reçu leurs chartes des hommes. Dieu et la nature les leur ont données. » (Sidney, Discours sur le gouvernement, t I, § 2.) « L'auteur n'est pas suspect, » dit M. de Maistre [Considérations, etc., col. 47, note 1). M. de Donald, d'accord avec M. de Maistre, a dit la même chose en d'autres termes : « Rien , dans les parties fondamentales de notre ancienne constitution, n'était de main d'homme, et c'est ce qui a fait dire aux uns et croire aux autres que la IJrance n'avait pas de constitution. » [Œuvres complètes y 1847. Pensées, p. 308.)
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de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit ; il y a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit (1) et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l'État.
6° Plus on écrit et plus l'institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites, ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction.
Voilà pourquoi l'institution la plus vigoureuse de l'antiquité profane fut celle de Lacédémone, où l'on n'écrivit rien.
7° Nulle nation ne peut se donner la liberté si elle ne l'a pas (2). Lorsqu'elle commence à réfléchir sur ellemême, ses lois sont faites. L'influence humaine ne s'étend pas au delà du développement des droits existants, mais qui étaient méconnus ou contestés. Si des imprudents franchissent ces limites par des réformes
(I) « Le sage Hume a souvent fait cette remarque. Je ne citerai que le passage suivant: C'est ce point de la constitution anglaise (\e droit de remontrance) qu'il est très-difficile ou, pour mieux dire, impossible de régler par les lois : il doit être dirigé par certaines idées délicates d'à-propos et de décence, plutôt que pur l'exactitude des lois et des ordonnances. « (Hume, Histoire d'Angleterre, Charles l^r, chapitre i.iii, note l>.)
« Thomas Payne est d'un autre avis, comme on sait. H prétend « qu'une constitution n'existe pas lorsqu'on ne peut la mettre dans sa « poche. » (JVofe de M. de Maistre)
(2 ) Un popolo uso a vivere sotto un principe, se per quulche accidente diventa libero,con difficultàmantiene lalibertà. (Machiavel, D/^corsï sopim Tito Livio, lib. I, cap. xvi.)
téméraires, la nation perd ce qu'elle avait, sans atteindre ce qu'elle veut. De là résulte la nécessité de n'innover que très-rarement, et toujours avec mesure et tremble^ ment.
8" Lorsque la Providence a décrété la formation plus rapide d'une constitution politique, il paraît un homme revêtu d'une puissance indéfinissable : il parle, et il se fait obéir ; mais ces hommes merveilleux n'appartiennent peut-être qu'au monde antique et à la jeunesse des nations. Quoi qu'il en soit, voici le caractère distinclif de ces législateurs, par excellence. Ils sont rois, ou éminemment nobles : à cet égard, il n'y a et il ne peut y avoir aucune exception. Ce fut par ce côté que pécha l'institution de Solon, la plus fragile de l'antiquité (1). Les beaux jours d'Athènes, qui ne firent que passer (2), furent encore interrompus par des conquêtes et par des tvrannies ; et Solon même vit les Pisistratides.
9° Ces législateurs, même avec leur puissance extraordinaire, ne font jamais que rassembler des éléments préexistants dans les coutumes et le caractère des peuples : mais ce rassemblement, cette formation rapide qui tiennent de la création, ne s'exécutent qu'au nom
(1) Plutarque a fort bien vu ceUe vérité : « Solon, dit-il, ne put parvenir à maintenir longuement une cité en union et concorde pour
ce qu'il estoit né de race populaire, et n'estoit pas des pl'is riches de sa ville, ains (mais) des moyens bourgeois seulement. » {Vie de Solon, traduction d'Amyot.)
(2) Hœc extrema fuit œtas imperatorum Âtheniensium Iphicratis , Chabriœ, Timothei : nequepost illorum obitum quisquam dux in illa urbe fu.it dignus memoria. (Cornélius Nepos, Vita Timothei, cap. i\.) « De la bataille de Marathon à celle de Leucade, gagnée par ïimoihée, « il s'écoula 114 ans. C'est le diapason de la gloire d'Athènes. » {Note ^€M.deMaistre.)
de la Divinité. La politique et la religion se fondent ensemble : on distingue à peine le législateur du prêtre ; et ses institutions publiques consistent principalement en céi'émonies et vacations religieuses (1).
10" La liberté, dans un sens, fut toujours un don des rois, car toutes les nations libres furent constituées par des rois. C'est la règle générale, et les exceptions qu'on pourrait indiquer, rentreraient dans la règle, si elles étaient discutées (2).
11° Jamais il n'exista de nation libre, qui n'eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu'elle ; et jamais nation ne tenta efficacement de développer par ses lois fondamentales écrites, d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle.
12° Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation ; et même cette entreprise excède en folie ce que tous les Bedlam,s de l'univers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant (3).
Prouver en détail cette proposition, après ce que j'ai dit, serait, ce me semble, manquer de respect à ceux qui savent, et faire trop d'honneur à ceux qui ne savent pas.
(1) Plutarque, Vie de Numa, trad. d'Amyot.
(2) Neque ambigitur quin Brutus idem^ qui tantum gloriœ, superho exacto rege^ meruit, pessimo pmhlico id facturus fuerit, si libertatis irmnaturœ cupidine 'priorum regum alicui regnum extorsisset, etc. (Tite-Live, 11, i.) « Le passage entier, dit M. de Maistre, est très-digne d'être médité. »
(3) È necesario che uno solo sia quello che dia il modo è délia cui mente dipenda qualunque simile ordinazione. (Machiavel, Disc, sopra Tit. Liv., lib. I, cap. ix.)
13° J'ai parlé d'im caractère principal des véritables législateurs ; en \'oiciun autre qui est très-remarquable, et sur lequel il serait aisé de faire un livre. C'est qu'ils ne sont jamais ce qu'on appelle des savants, qu'ils n'écrivent point, qu'ils agissent par instinct et par impulsion, plus que par raisonnement, et qu'ils n'ont d'autre instrument pour agir, qu'une certaine force morale qui plie les volontés com.me le vent courbe une moisson.
11 y a entre la politique théorique et la législation constituante, la même différence qui existe entre la poétique et la poésie. L'illustre Montesquieu est à Lycurgue,dans l'échelle générale des esprits, ce que Batteux est à Homère ou à Racine.
Il y a plus : ces deux talents s'excluent positivement, comme on l'a vu par l'exemple de Locke, qui broncha lourdement lorsqu'il s'avisa de vouloir donner des lois aux Américains.
Si vous voyez un homme ordinaire qui ait du bon sens, mais qui n'ait jamais donné, dans aucun genre, aucun signe extérieur de supériorité, cependant vous ne pouvez pas assurer qu'il ne peut être législateur. 11 n'y a aucune raison de dire oui ou non ; mais s'agit-il de Bacon, de Locke, de Montesquieu, etc., dites non, sans balancer; car le talent qu'il a, prouve qu'il n'a pas l'autre (1).
(1) Considérations sur la France, col. 47 à 50. « Platon, Zenon, « Chrysippe ont fait des livres; mais Lycurgiie fit des actes (Plutarque, « Vie de Lycurgue). H n'y a pas une seule idée saine en morale et en « politique qui ait échappé au bon sens de Plutarque. » {Note de M. de Maistre.)
Le législateur ressemble au créateur; il ne travaille pas toujours : il enfante, et puis il se repose. Toute législation vraie a son sabbat, et rintermiltence est son caractère distiticlif ; en sorte qu'Ovide a énoncé une vérité du premier ordre, lorsqu'il a dit :
Quod caret alterna requie durabile non est.
Si la perfection était l'apanage de la nature humaine, chaque législateur ne parlerait qu'une fois : mais, quoique toutes nos œuvres soient imparfaites, et qu'à mesure que les institutions politiques se vicient, le souverain soit obligé de venir à leur secours par de nouvelles lois ; cependant la législation humaine se rapproche de son modèle par cette intermittence dont je parlais tout à l'heure. Son repos l'honore autant que son action primitive : plus elle agit, et plus son œuvre est humaine, c'est-à-dire fragile (1).
La philosophie moderne est tout à la fois trop matérielle et trop présomptueuse pour apercevoir les véritables ressorts du monde politique. Une de ses folies est de croire qu'une assemblée peut constituer une nation : qu'une constitution, c'est-à-dire l'ensemble des lois fondamentales qui conviennent à une nation, et qui doivent lui donner telle ou telle forme de gouvernement,
(1) Considérations, etc., col, 51.
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est un ouvrage comme un autre, qui n'exige que de l'esprit, des connaissances et de l'exercice; qu'on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu'ils y pensent, peuvent dire à d'autres hommes : Faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier : Faites-nous une pompe à feu ou un métier à bas (1).
Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu'une proposition de mathématiques ; c'est que nulle grande institution ne résulte d'une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion des hommes qui s'en mêlent, et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie à priori.
L'homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson ; pour être Prométhée^ il faut monter au ciel; car le législateur ne se peut fau^e obéir ni par la force, ni par le raisonnement (2).
On a souvent demandé si le roi était fait pour le peuple, ou celui-ci pour le premier (3), Cette question
(1) M. de Donald a dit avec autant d'esprit que de raison :
« Une nation qui demande une constitution à des législateurs, ressemble tout à fait à un malade qui prierait son médecin de lui faire un tempérament. Tout au plus, ils lui traceraient un plan d'admini:^l^ation, comme un médecin prescrit un régime. Aussi toutes ces constitutions de la façon des hommes ne sont réellement que des modes différents d'administration. « [Œuvres, 1847. Pensées, p. 418.)
(2) J. J. Rousseau, Contrat social , liv. lî, eh. vu. « Il faut, dit « M. de Maistre, veiller cet homme sans relâche, et le surprendre lors- « qu'il laisse échapper la vérité par distraction. » {Considérations, etc., col. 53 et 54.)
(3) Voir la note B.
228 LESPRIT
suppose, ce me semble, bien peu de réflexion. Les deux propositions sont fausses prises séparément, et vraies prises ensemble. Le peuple est fait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple ; et l'un et l'autre sont faits pour qu'il y ait une souveraineté.
Le grand ressort dans la montre, n'est point fait pour le balancier, ni celui-ci pour le premier; mais chacun d'eux pour l'autre ; et l'un et l'autre pour montrer l'heure.
Point de souverain sans nation, comme point de nation sans souverain. Celle-ci doit plus au souverain, que le souverain à la nation ; car elle lui doit l'existence sociale et tous les biens qui en résultent ; tandis que le prince ne doit à la souveraineté qu'un vain éclat qui n'a rien de commun avec le bonheur, et qui l'exclut même presque toujours (1).
XU
Les Papes ont lutté quelquefois avec des souverains, jamais avec la souveraineté. L'acte même par lequel ils déliaient les sujets du serment de fidélité, déclarait la souveraineté inviolable. Les Papes avertissaient les peuples que nul pouvoir humain ne pouvait atteindre le souverain dont l'autorité n'était suspendue que par une puissance toute divine, de manière que leurs anathèmes, loin de jamais déroger à la rigueur des maximes catholiques sur l'inviolabilité des souverains, ne servaient au contraire qu'à leur donner une nouvelle sanction aux yeux des peuples.
(1) Du Pape, édit.pigne, coK 327 et 328.
On peut observer que les philosophes modernes ont suivi j à l'égard des souverains, une route diamétralement opposée à celle que les papes avaient tracée. Ceux-ci avaient consacre le caractère en frappant sur les personnes ; les autres, au contraire, ont flatté souvent, même assez bassement, la personne qui donne les emplois et les pensions, et ils ont détruit autant qu'il était en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse ou ridicule en la faisant dériver du peuple, en cherchant toujours à la restreindre parle peuple.
Il y a tant d'analogie, tant de fraternité, tant de dépendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois, que jamais on n'a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer au peuple la conspiration du sacerdoce et du despotisme, tandis qu'ils ne cessaient de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale dans le sacerdoce : incroyable contradiction, phénomène inouï, qui serait unique, s'il n'y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore ; c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois.
Aujourd'hui, c'est aux princes à faire leurs réflexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers, il y a mille ans, mais qui avait divinisé le caractère souverain. Ils ont donné dans ce piège très-habilement tendu; ils se sont laissé ramener sur la terre. — Ils ne sont plus que des hommes (1).
(1) Du Pape, col. 335 à 338,
Lorsqu'on parle de despotisme et de gouvernement absolu^ on sait rarement ce qu'on dit. Il n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d'une loi divine, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. C'est une loi, c'est une coutume, c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard ; mais c'est toujours quelque chose.
Louis XIV s'élant permis un jour dédire devant quelques hommes de sa cour, qiiil ne voyait pas de plus beau gouvernement que celui du Sophi, le maréchal d'Estrées, si je ne me trompe, eut le noble courage de lui répondre : Mais, sire, fen ai vu étrangler trois dans ma vie.
Malheur aux princes, s'ils pouvaient tout(l) ! Pour leur bonheur et pour le nôtre la toute-puissance réelle n'est pas possible.
Or, l'autorité des Papes fut la puissance choisie et constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle, et la rendre supportable aux hommes (2).
La barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes, réduit la souveraineté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais vu, et créé des déserts de toutes parts, il était avantageux qu'une puissance supérieure eût une certaine influence sur cette
(1) Voir la note C.
(2) Bu Pape, col. 370.
souveraineté; or, couiine les Papes étaient supérieurs par la sagesse et par la science, et qu'ils commandaient d'ailleurs à toute la science qui existait dans ce tempslà, la force des choses les investit, d'elle-même et sans contradiction, de cette supériorité dont on ne pouvait se passer alors. Le principe très-vrai que la souveraineté vient de Bien renforçait d'ailleurs ces idées antiques, et il se forma enfin une opinion à peu près universelle, qui attribuait aux Papes unecertainecompétence sur lesquestions de souveraineté. Celte idée était très-sage et valait mieux que tous nos sophismes. Les Papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines , tant que les choses allaient suivant les règles ordinaires et connues ; c'est lorsqu'il y avait grand abus, grand crime ou grand doute, que le Souverain Pontife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n'y a pas de quoi se vanter.
Le bon sens des siècles que nous appelons barbares, en savait beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n'est point étonnant que des peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct, aient adopté des idées aussi simples et aussi plausibles; et il est bien important d'observer comment ces mêmes idées qui entraînèrent jadis des peuples barbares, ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assentiment de trois hommes tels que Bellarmin, Hobbes et Leibnitz (1).
(1) « Les arguments de BeUarmin qui, de la supposition que les
L'iiomme ne sait point admirer ce qu'il voit tous les jours : au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle, nous l'appelons despotisme^ et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière. Il fallait, pour opérer le grand prodige de Tinstitution de la monarchie européenne une puissance non point humaine, physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement), mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion: telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l'action de la Providence dans cette opinion universelle, qui envahit l'Europe et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté européenne, parce que la même autorité agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques, quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le principe divin n'élait pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable. Il l'était surtout par ce merveilleux caractère qui ne saurait être trop remarqué , savoir : que toute action des Papes contre
Papes ont la juridiction sur le spirituel , infère qu'ils ont une juridiction aumoins indirecte sur le temporel ^ n'ont pas paru méprisables àHobbes même. Eflectivement, il est certain, etc. » (Leibnitz, Opéra, t. IV, part, m, p. 401, in-4o. Pensées de Leibnitz, in-8, t. II, p. 406.) Du Pape, col. 374 et 375.
DE J. DE MAÏSTRE. 233
les souverains tournait au profit de la souveraineté. N'agissant que comme délégués divins, même en luttant conli'e les monarques, ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain, ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance, ne pouvait s'enorgueillir ni s'émanciper, et les souverains ne pliant que sous un pouvoir divin, conservaient toute leur dignité. Frédéric, sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant l'ange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes 'Ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne. Ils l'ont /î^zVe, au pied de la lettre, comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. Il s'agissait de part et d'autre d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner ; et par cela seul qu'il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Eglise dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats, sans violence et sans résistance, la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil pa-
pier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de juger par euxmêmes, et les peuples en retour déclarent les rois IN- FAILLIBLES ET INVIOLABLES.
Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne, et c'est l'ouvrage des Papes : merveille inouïe, contraire à la nature de V homme naturel , contraire à tous les faits historiques, dont nul homme dans les temps antiques n'avait rêvé la possibilité, et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire.
Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife, n'auront jamais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire ; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies ; ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront non-seulement vains, mais funestes; nouveaux Ixions, ils irriteront Dieu et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen, pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n'a jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver enfin à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante, toutes les routes sont fausses, excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife, assez pour recevoir l'impression sainte, mais qui l'ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j'expose; mais cette preuve sera d'un genre opposé.
Chez les premières, le peuple n'obtiendra jamais ses droits; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naîtra le retour.
Les rois favorisèrent, il y a trois siècles, la grande révolte pour voler l'Eglise (1). On les verra ramener les peuples à l'unité, pour atlermir leurs trônes mis en l'air par les nouvelles doctrines.
L'union, à difTérents degrés et sous difîérentes formes de l'empire et du sacerdoce, fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. H y a enlre ces deux choses une affinité naturelle. 11 faut qu'elles s'unissent ou qu'elles se soutiennent. Si l'une se retire, l'autre souffre.
, Alterius sic
Altéra poscit opem reset conjurât amice.
Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint-Siège, sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l'effet de la cause supérieure que j'indique.
Cet équilibre miraculeux est tel qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordonné, et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui con-
(1) Hume avoue « que le véritable fondement de la réforme fut l'envie de voler l'argenterie et tous les ornements des autels. » A pretence formaking spoil of the plate, vestures and rich ornaments belonginrj to the altars. (Hume, Hist. of England, Elisabeth, ch. XL, anno 1568.)
236 L ESPIUT
vienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux; ies autres ne sont que des exceptions (1).
Rien n'arrive, rien n'existe sans raison suffisante : une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus de vie, plus d'esprit royal ^ en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner.
On croit qu'une famille est royale, parce qu'elle règne ; au contraire, elle règne parce qu'elle est royale.
Dans nos jugements sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardonnable en fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant : Voilà comment so7it faits les rois ! il faudrait dire : Qu'est-ce que je serais, moi, si quelque force révolutio?2naire avait porté seulement mon troisième ou quatrième ciieul sur le trône? Un furieux^ un imbécile dont il faudrait se défaire à tout prix.
Infortunés stylites, les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne, sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas, mais en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. Je suis si persuadé de cette vérité, que dans toutes les choses douteuses, je me ferais toujours une difticulté,
(1) Du Pape, col. 436 à 439.
une conscience même, s'il faut parler clair^de contredire trop fortement, même de la manière permise, la tolonté d'un souverain. Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un particulier : quel sophisme ! il y a des inconvénients qui tiennent à.la position des souverains, et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls. 11 faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière qui régnerait et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde ; car la famille non royale ne régnera jamais (1).
La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plus ou du moins ou du néant. Si Ton ne sait rien de l'origine d'une souveraineté; si elle a commencé, pour ainsi dire, d'ellemême, sans violence d'un côté, comme sans acceptation ni délibération de l'autre; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Homère, très- ^'oi (pafftXsuTaToç). PI US il s'éloigne de ce modèle, et
(I) Du Pape, col. 442 et 443.
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moins il est roi. Il fautparliciilièrement très-peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par la politique, et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les cas. — Ces races ne peuvent durer. — Il y aurait bien d'autres choses à dire, si Ton voulait ou si l'on pouvait tout dire (1).
Le gouvernement du Pape est le seul dans l'univers qui n'ait jamais eu de modèle, comme il ne doit jamais avoir d'imitation. C'est une monarchie élective dont le titulaire, toujours vieux et toujours célibataire, est élu par un petit nombre d'électeurs élus par ses prédécesseurs, tous célibataires comme lui, et choisis sans aucun égard nécessaire à la naissance, aux richesses, ni même à la patrie.
Si l'on examine attentivement cette forme de gouvernement, on trouvera qu'elle exclut les inconvénients de la monarchie élective, sans perdre les avantages de la monarchie héréditaire (2).
Quoique dans la révolution française la secte janséniste semble n'avoir servi qu'en second, comme le valet de l'exécuteur, elle est peut-être, dans le principe, plus cou-
(1) Du Pape, col. 443, note 1.
(2) Ibid., col. 453, note 1.
pable que les ignobles ouvriers qui achevèrent l'œuvre; car ce fut le jansénisme qui porta les premiers coups à la pierre angulaire de l'édifice, par ses criminelles innovations (1). Et dans ces sortes de cas où l'erreur doit avoir de si fatales conséquences, celui qui argumente est plus coupable que celui qui assassine.
Qu'on relise les discours prononcés dans la séance de la Conventioji nationale, où l'on discuta la question de savoir si le roi pouvait être jugé, séance qui fut, pour le royal martyr, l'escalier de l'échafaud; on y verra de quelle manière le jansénisme opina.
Rien ne peut attendrir ni converlir cette secte (2).
(1) Voir la note M du chapitre I de V Esprit de M. de Maistre sur les caraetères du jansénisme, tel que l'ont jugé MM. Louis Blanc, Cousin et Lavaliée.
C'est un idéologue, \m constituant , un JANSÉNISTE. Cette dernière épithète est le maximum des injures. (M. de Pradt, Histoire de l'ambassade de Varsovie. Paris, 1815, in-8, p. 4.) Ces trois injures sont très-remarquables dans la bouche de Napoléon \".
« Qui ne sait que ceUe constitution civile du clergé qui, en jetant parmi nous un brandon de discorde, prépara votre destruction totale (celle du clergé), fut l'ouvrage du jansénisme? » (Lettre de Thomas de Soer, éditeur des OEuvres complètes de Voltaire, à MM. les vicaires généraux du chapitre métropolitain de Paris; in-8, 1817, p. 9 ) — « Acceptons cet aveu, quoique nullement nécessaire. Le chef-d'œuvre « du délire et de l'indécence peut, comme on voit, être utile à quelque « diose. » {Note de M. de Maistre.)
(2) De l'Église gallicane, édiM. Migne, col. 544 et 5')5. — M. Martial Marcel de la Roche-Arnaud, parlant de la pétition qu'il adressa en 1858 à la Chambre des députés contre les Jésuites, et dont le comte de Sade fit le rapport, dit, dans son Mémoire à consulter sur le rétablissement des jésuites en France^ page 39 : « J'allai prier M. Benjamin Constant de monter à la tribune pour soutenir cette pétition. « Mon cher ami, me dit ce député célèbre, j'en suis bien fâché; mais « il ne m'appartient poi7it, dans cette circonstance, de le faire : je suis *i protestant. Mais adressez-vous au député que les Jésuites ont si bien
« accueilli à Saint-Acheul (M. Dupin aîné), quand il est allé les y « voir : c'est un janséniste, et ces gens-là sont sans cœur. » « En efTct, ajoute M. de La Koche-Arnaud, ce janséniste lit lui seul à la tribune contre les Jésuites plus que n'aurait pu faire une chambre remplie de protestants. »
NOTES