DU CHAPITRE III
Note A, page 247.
On lira sans doute avec intérêt les idées sur Tinstruction et l'éducation des jeunes personnes, de Fénelon — Tun dés membres de ce trio infaillible, que M. ^de Maistre recommandait aux méditations de sa fille ;
« Je crois, — dit Fénelon, — qu'il n'est pas inutile de laisser aux filles, selon leur loisir et la portée de leur esprit, la lecture des livres profanes qui n'ont rien de dangereux pour les passions : c'est même le moyen de les dégoûter des comédies et des romans. Donnez-leur donc des histoires grecques et romaines; elles y verront des prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer l'histoire de France, qui a aussi ses beautés ; mêlez celle des pays voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout cela sert à agrandirTesprit, et à élever l'âme à de grands sentiments, pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation.
« L'italien et l'espagnol ne servent guère qu'à lire des livres dangereux, et capables d'augmenter les défauts des femmes; il y a beaucoup plus à perdre qu'à gagner dans cette étude. Celle du latin serait bien plus raisonnable, car c'est la langue de l'Église : il y a un fruit et une con-
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solation inestimables à entendre le sens des paroles de Toffice divin, où l'on assiste si souvent. Ceux mêmes qui cherchent les beautés du discours en trouveront de bien plus parfaites et plus solides dans le latin (1) que dans ritalien et dans Tespagnol, où régnent un jeu d'esprit et une vivacité d'imagination sans règle. Mais je ne voudrais faire apprendre le latin qu'aux filles d'un jugement ferme et d'une conduite modeste, qui ne sauraient prendre cette étude que pour ce qu'elle vaut, qui renonceraient à la vaine curiosité, qui cacheraient ce qu'elles auraient appris, et qui n'y chercheraient que leur édification.
«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, si je voyais qu'elles en eussent le goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations vives, et je voudrais en tout cela une exacte sobriété
(( La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions; tous ces arts sont du même génie et du même goût (2).
« Les femmes, dit ailleurs Fénelon, sont d'ordinaire encore plus passionnées pour la parure de l'esprit que pour celle du corps. Celles qui sont capables d'étude et qui espèrent de se distinguer par là, ont' encore plus
(1) Cf. celte idée de Fénelon avec ce que dit madame de Lamberl dans les Avis d'une mère à sa fille ; de nos jours, M. Villemain, De l'éloquence chrétienne au quatrième siècle {des femmes chrétiennes) ; et M. Onésime Leroy, Sur la première base de toute instruction, indispensable aux hommes qui en reçoivent lem-oins, et d^ abord aux femmes appelées à former les mœurs (p. 375 à 384 de Corneille et Gerson dans r Imitation t^e J.-C. Paris, 1842, 1 vol. in-8).
(2) Fénelon, De l'éducation des filles (168S), p. 133 à 135 etsuiv. de l'édition in-4 de Didot, t. III, 1787. Ce Traité est le premier livre sorti de la plume de l'auteur de Télémaque.
d'empressement pour leurs livres que pour leurs ajustements. Elles cachent un peu leur science : mais elles ne la cachent qu'à demi, pour avoir le mérite de la modestie avec celui de la capacité. D'autres vanités plus grossières se corrigent plus facilement, parce qu'on les aperçoit, qu'on se les reproche, et qu'elles marquent un caractère frivole. Mais une femme curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, se flatte d'être un génie supérieur dans son sexe ; elle se sait bon gré de mépriser les amusements et les vanités des autres femmes; elle se croit solide en tout, et rien ne la guérit de son entêtement. Elle ne peut d'ordinaire rien savoir qu'à demi; elle est plus éblouie qu'éclairée parce qu'elle sait; elle se flatte de savoir tout, elle décide ; elle se passionne pour un parti contre un autre dans toutes les disputes qui la surpassent....
« Les vanités grossières des femmes déclarées vaines sont beaucoup moins à craindre que ces vanités sérieuses et raffinées qui se tournent vers le bel esprit pour briller par une apparence de mérite solide. Il est donc capital de ramener sans cesse mademoiselle votre fille à une judicieuse simplicité (1). »
Note B, page 250.
c( Les femmes, — dit M. de Bonald, — appartiennent à la famille, et non à la société politique, et la nature les a faites pour les soins domestiques, et non pour les fonctions publiques. Leur éducation doit donc être domestique dans son objet, et elles devraient la trouver dans le giron maternel, si nos mœurs permettaient toujours aux mères de remplir le devoir d'élever leurs filles, devoir
(1) Fénelon, De Véducation des pies (1688), p. 154 et 165. Avis à une dame de qualité sur r éducation de mademoiselle sa fille (1716).
bien plus sacré que celui d^allaiter leurs enfants, dont la philosophie moderne leur a tait une loi. En attendant ce moment encore éloigné, il faut des maisons d'éducation, où un ordre de filles se voue à Tinstruction de cette portion de Tespèce humaine, d'autant plus intéressante aux yeux de la société, qu'elle est presque exclusivement chargée de donner un jour aux enfants la première éducation
« L^éducation des jeunes personnes ne doit pas être la même que celle des jeunes gens, puisqu'elles n'ont pas reçu de la nature la même destination. Tout, dans leur instruction, doit être dirigé vers l'utilité publique. C'est une éducation fausse que celle qui donne aux inclinations une direction contre nature, qui fait que les sexes aiment à changer entre eux d'occupations comme d'habits
« Depuis longtemps, l'on enseigne aux jeunes personnes des langues étrangères, des sciences, même certains arts, connaissances dont elles ne peuvent acquérir tout au plus que ce qu'il en faut à la vanité pour se montrer, et qui, si elles les cultivent avec succès, prennent beaucoup sur leurs devoirs domestiques, quelquefois sur leur santé, et presque toujours sur leurs agréments naturels.
«Voyez la nature, et admirez comment elle distingue le sexe qu'elle appelle à exercer les fonctions publiques de celui qu'elle destine aux soins de la famille : elle donne à l'un, dès l'âge le plus tendre, le goût de Yaction politique et même religieuse, le goût des chevaux, des armes, des cérémonies religieuses ; elle donne à l'autre le goût des travaux sédentaires et domestiques, des soins du ménage, des poupées : voilà les principes, et le meilleur système d'éducation ne doit en être que le développement...
({ On doit, dans l'éducation des jeunes personnes, parler à leur cœur autant ou plus qu'à leur raison, les con-
duire par une religion aussi affectueuse, mais plus éclairée peut-être et plus grande qu^'elle ne Tétait dans la plupart des couvents ; en un mot leur inspirer beaucoup plus que leur apprendre, parce que les femmes ont reçu en sentiment leur portion de raison : c'est ce qui fait qu'elles savent, sans les avoir apprises, tant de choses que nous apprenons sans les savoir, et ce qui leur donne un sens naturellement plus droit, quoique moins raisonné, un goût plus sûr, quoique plus prompt, un esprit et des manières moins étudiées , et par cela même plus aimables (1). ))
Note C, page 251.
Le père Buffier, dans son Examen des préjugés vulgaires, pour disposer l'esp7Ht à juger sainement de ^ow^ (1704), traite, sous forme de paradoxe, cette question : que les femmes sont capables de toutes les sciences (2).
Partant de ce principe affirmatif, que, — sous le nom de Téandre, — il développe habilement à ilr^ew/.s'e, son interlocuteur féminin, il s'exprime d'abord en ces termes :
c( Je demanderais volontiers à ceux qui ne les croient pas capables des sciences, si pour y réussir il faut autre chose que de l'esprit, de l'intelligence, de la raison ; ou si les hommes prétendraient seuls en avoir....
« Ils diront avec plus de vraisemblance que l'intelligence et l'esprit suivant le caractère du tempérament , et que celui des femmes étant plus faible, leur esprit n'a
(1) De l'éducation dans la société. Chap. xii, de l'éducation des femmes, p. 4i 4 à 417. — OEuvres de M. de Bonald^ 1847 . — Cf. avec le chap, xm du liv. I de la Théorie de l'éducation sociale, p. 397 à 401. — De l'éducation des femmes , t. il de la Théorie du pouvoir, etc., 1854.
(2) P. 53 à 84, 2e proposition.
point la trempe qu'il faut pour être à l'épreuve des difficultés dont rétude des sciences est remplie.
« Si la trempe de l'esprit, reprit Téandre, devait se mesurer par la force du corps, on peuplerait le Parnasse d'étranges sortes de personnes, et les soldats aux gardes y devraient occuperlespremiers postes. Cependant, ajoutat-il, les femmes ne le céderaient pas encore aux hommes de ce côté-là, et elles trouveraient leurs héroïnes en ce genre, comme ils trouveraient leurs héros
« Mais laissons cette force de corps dont il n'est pas ici question. Les fatigues d'Apollon ne sont point celles de Mars. L'expérience ne montre pas, ce me semble, que les hommes qui ont les plus larges épaules soient les plus propres à la théologie, ou aux mathématiques , aux belleslettres, ou à la philosophie. Parlons sérieusement, ajoutat-il. Les hommes les plus propres aux sciences se trouvant assez souvent du tempérament le plus délicat, pourquoi la délicatesse des dames y serait-elle un obstacle, et n'estce pas au contraire une disposition des plus heureuses pour les exercices de l'esprit ? »
Artémise qui, comme on le voit, joue le rôle opposé à mesdemoiselles Adèle et Constance de Maistre, répond à Téandre :
(( L'expérience par malheur nous fait plus de tort que votre raisonnement ne nous fait de bien. Car avec cette disposition que vous nous trouvez pour les sciences dans la délicatesse attribuée aux femmes, comment un si petit nombre d'entre elles trouvent-elles le moyen d'y réussir?
« C'est, répondit Téandre, qu'elles ne s'avisent pas de le chercher, et de s'y appliquer... Établissez pour elles des universités, des collèges, des Facultés de droit et de théologie ; qu'elles y étudient dès leur jeunesse, et un aussi
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grand nombre d'entre elles seront jurisconsultes, philosophes et théologiennes, qu'il y a d'hommes théologiens, jurisconsultes et philosophes. »
Suit une longue liste d'illustrations féminines dans tous les genres; après quoi Téandre reprend :
« C'est moins la nature qui épargne ses dons à Tégard des dames, que ce ne sont les dames qui négligent de cultiver les dons de la nature.
« C'est comme si vous disiez, interrompit Artémise, que les femmes manquent à leur vocation de n'être pas savantes, et qu'elles sont blâmables de n'y pas correspondre
« Bien qu'on soit capable d'un état, — dit Téandre, — on n'y est pas toujours appelé^ et si tous les hommes qui auraient les dispositions nécessaires à devenir docteurs de Sorbonne avaient pris ce parti, quelque vaste et profonde que soit l'érudition de ces Messieurs, la guerre et les finances n'en seraient pas, je pense, beaucoup mieux administrées, ni l'État plus à son aise. La nature a répandu ses dons à tout le genre humain et la Providence a marqué les bornes où chaque sexe et chaque condition devait les renfermer. »
Artémise se révolte à cette idée, mais Téandre insiste sur le soin d'acquérir les connaissances qu'elles doivent avoir, au lieu de celles qu'elles voudraient, et qui ne leur conviennent pas. Que si ce malheur se fait encore sentir à quelques-unes d'elles, il y a tout lieu d'espérer qu'elles auront assez de fermeté pour s'en consoler du moins par le jeu, par les conversations, les promenades, les visites et par d'autres semblables secours.
« Parlons sérieusement, dit Artémise : ne trouveriezvous point raisonnable qu'une femme qui aurait du goût pour les sciences, y mît jamais son temps, et croyez-vous
que la Providence fût pour elle inexorable jusques à ce point ?
« Il s'en faut bien que ce ne soit là ma pensée, répondit
Téandre A Tégard de celles qui ont d'autres devoirs à
remplir, quand elles ont du temps de reste, il leur sera toujours beaucoup plus utile de l'employer à se remplir l'esprit de connaissances bonnêtes, pourvu qu'elles n'inspirent point de sotte vanité, que de l'occuper au jeu, et à d'autres amusements aussi frivoles et aussi dangereux que ceux qui partagent la vie de la plupart des femmes du monde. »
On le voit, — de déduction en déduction, de concession en concession, — Téandre ou le père Buffier (c'est tout un) arrive à la même conclusion que M. de Maistre; à savoir que, lors même (ce qu'il admet), les femmes seraient mpables de toutes les sciences^ elles ne doivent pourtant pas s'y adonner comme les bommes, sur le domaine duquel leur sexe même, la nature et leur mission leur défendent d'empiéter.