‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 32 sur 42 · PROPHETIES · texte numérisé non relu

PROPHETIES

NOTA. — Les dates placées en tête de chacun des paragraphes de ce chapitre indiquent les époques où M. de Maistre a écrit ces prophéties, qui conviennent plus encore à l'avenir de la France qu'aux temps auxquels l'auteur des Soirées de Saint- Pétersboury les appliquait, dans sa pensée.

Déjà, l'on peut reconnaître d'avance la justesse de ces divers pronostics, qui tous tendent à la même idée-mère: — Ce que nous sommes appelés à voir ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution.

Pour faire la révolution française, il a fallu renverser la religion, outrager la morale, violer toutes les propriétéSj el commettre tous les crimes : pour cette œuvre diabolique, il a fallu employer un tel nombre d'hommes vicieux, que jamais peut-être autant de vices n'ont agi ensemble pour opérer un mal quelconque. Au contraire, pour rétablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus: il le voudra, sans doute; mais, par la nature même des choses, il y sera forcé. Son intérêt le plus pressant sera d'allier la justice à la miséricorde ; les hommes estimables viendront d'eux-mêmes se placer

aux postes où ils peuvent être utiles ; et la religion, prêlant son sceptre à la politique, lui donnera les forces qu'elle ne peut tenir que de cette sœur auguste.

Je ne doute pas qu'une foule d'hommes ne demandent qu'on leur montre le fondement de ces magnifiques espérances ; mais croit-on donc que le monde politique marche au hasard, et qu'il ne soit pas organisé, dirigé, animé par cette même sagesse qui brille dans le monde physique ? Les mains coupables qui renversent un Etat opèrent nécessairement des déchirements douloureux ; car nul agent libre ne peut contrarier les plans du Créateur, sans attirer, dans la sphère de son activité, des maux proportionnés à la grandeur de l'attentat ; et cette loi appartient plus à la bonté du grand Etre qu'à sa justice.

Mais, lorsque l'homme travaille pour rétabhr l'ordre, il s'associe avec l'auteur de l'ordre, il est favorisé par la nature^ c'est-à-dire par l'ensemble des choses secondes, qui sont les ministres de la Divinité. Son action a quelque chose de divin ; elle est tout à la fois douce et impérieuse ; elle ne force rien, et rien ne lui résiste : en disposant, elle rassainit : à mesure qu'elle opère, on voit cesser cette inquiétude, cette agitation pénible, qui est l'effet et le signe du désordre ; comme sous la main du chirurgien habile, le corps animal luxé est averti du replacement par la cessation de la douleur.

Français, c'est au bruit des chants infernaux, des blasphèmes de Tathéisme, des cris de mort et des longs gémissements de l'innocence égorgée, c'est à la lueur des incendies, sur les débris du trône et des autels, arrosés par le sang du meilleur des Rois et par celui d'une

foule innombrable d'autres victimes ; c'est au mépris des mœurs et de la foi publique, c'est au milieu de tous les forfaits, que vos séducteurs et vos tyrans ont fondé ce qu'ils appellent votre liberté.

C'est au nom du Dieu TRES-GRAND ET TRÈS- BON, à la suite des hommes qu'il aime et qu'il inspire, et sous l'influence de son pouvoir créateur, que vous reviendrez à votre constitution, et qu'un Roi vous donnera la seule chose que vous deviez désirer sagement, la liberté par le Monarque (1).

Enfin, c'est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer : le rétablissement de la monarchie ne sera point wn^ révolution contraire ^ mais le contraire de la révolution (2).

Cette immense et terrible révolution fut commencée, avec une fureur qui n a pas d'exemple, contre le catholicisme et pour la démocratie. Le résultat sera pour le catholicisme et contre la démocratie (3).

L'Europe entière est dans une fermentation qui nous conduit à une révolution religieuse à jamais mémorable, et dont la révolution politique dont nous avons été les témoins ne futque l'épouvantable préface. Pour nettoyer la place, il fallait des furieux ; vous allez maintenant voir arriver l'architecte (4).

(1) Considérations sur la France^ édit. Migne, col. 74 et 75.

(2) Ibid.y col. 93.

(3) Lettres et op., t. I, p. 94.

(4) Lettres et op., t. I, p. 321.

40 A l'esprit

Mille raisons, trop longues à détailler, me prouvent que nous touchons à une révolution morale et religieuse, sans laquelle le chaos ne peut faire place à la création. La main de la Providence se fait sentir visiblement : nous ne voyons encore rien, parce que jusqu'ici elle n'a fait que nettoyer la place, mais nos enfants s'écrieront, avec une respectueuse admiration : Fecit nobis magna qui potens est. Il est impossible que vous n'ayez pas ouï nommer un livre ancien, intitulé Gesta Beiper Francos, C'est une histoire des Croisades. Ce livre peut être augmenté de siècle en siècle, toujours sous le même titre. Rien de grand ne se fait dans notre Europe sans les Français.

Us ont été, à cette époque, ridicules, fous, atroces, etc., tant qu'il vous plaira ; mais ils n'ont pas moins été choisis pour être les instruments de l'une des plus grandes révolutions qui se soient faites dans le monde ; et je ne puis douter qu'un jour (qui n'est pas loin peutêtre) ils n'indemnisent richement le monde de tout le mal qu'ils lui ont fait ; car le prosélytisme est leur élément, leur talent, leur mission même ; et toujours ils agiteront l'Europe en bien ou en mal. Il se peut faire, sans doute, que la France souffre encore de grandes convulsions.

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses enU'ailles;

mais, à la fin, tout finira comme je vous le dis (1).

(1) Lettres et op., p. 365 et 36fi.

11 faut absolument tuer l'esprit du dix-huitième siècle ; mais comment nous y prendrons-nous? Nous aurions besoin d'apôtres , et nous ne trouvons que des conjurés. L'erreur a pénétré jusque dans les cabinets des souverains, et quelquefois même encore plus haut. Bien peu de gens connaissent à fond ce malheureux dix-huitième siècle^ dont l'esprit enivre encore les meilleures têtes. Cependant, ne perdons pas courage. L'erreur, en vertu d'une règle divine et invariable, s'égorge toujours elle-même. Voici ce qui arrivera infailliblement un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Les princes, dans le seizième siècle, établirent le protestantisme pour voler l'Eglise ; dans le dix- neuvième, ils rétabliront l'Eglise pour raffermir leurs trônes, mis en l'air par les principes protestants (1).

La fermentation germanique est au comble : le protestantisme chancelle visiblement sur ses bases, et manifeste à tous les yeux le grand symptôme de mort pour toutes les institutions et associations imaginables ; je veux dire la défiance de leurs propres forces et je ne sais quel tâtonnement inquiet qui cherche des appuis et ne saisit que l'air. Les plus grandes conversions ont frappé tous les yeux. Une infinité d'autres moins visibles sont d'autant plus importantes qu'on ne les aperçoit point encore. Les préjugés se dissipent ; les haines

s'éteignent. Le catholicisme, 'en Angleterre, lève déjà un pied respectueux pour franchir le seuil du parlement, au moment (qui ne peut être fort éloigné) où il y sera appelé par la loi et par l'opinion rassainie. Tout annonce un changement général, une révolution magnifique, dont celle qui vient de finir (à ce qu'on dit) ne fut que le terrible et indispensable préUminaire (1).

L'état présent de l'Europe fait horreur, et celui de la France en particulier est inconcevable. La peinture d'un seul département convient en plus ou en moins à tous les autres. La révolution est debout^ sans doute, et non-seulement elle est debout, mais elle marche, elle court, elle rue. — La seule différence que j'aperçois entre cette époque et celle du grand Robespierre, c'est qu'alors les têtes tombaient et qu'aujourd'hui elles tournent. J'ai peine à croire que l'état actuel ne finisse pas de quelque manière extraordinaire et peut-être sanglante (2).

Il est infiniment probable que les Français nous donneront encore une tragédie ; mais que ce spectacle ait ou n'ait pas lieu, voici ce qui est certain. L'esprit religieux, qui n'est pas du tout éteint en France, fera un effort proportionné à la compression qu'il éprouve, suivant la nature de tous les fluides élastiques, 11 soulèvera des montagnes, il fera des miracles. Le Souverain

(1) Lettres et op., p. 367.

(2) Tome 1, p. 507.

Ponlife et le sacerdoce français s'embrasseront, et dans cet embrassement sacré, ils étoufferont les maximes gallicanes. Alors le clergé français commencera une nouvelle ère et reconstruira la France, — et la France prêchera la religion à l'Europe, — et jamais on n'aura rien vu d'égal à cette propagande; — et si l'émancipation des catholiques est prononcée en Angleterre, ce qui est possible et même probable, et que la religion catholique parle en Europe français et anglais, souvenezvous bien de ce que je vous dis, mon très-cher auditeur, il n'y a rien que vous ne puissiez attendre, — Et si l'on vous disait que, dans le courant du siècle, on dira la messe à Saint-Pierre de Genève et à Sainte-Sophie de Constanlinople, il faudrait dire : Pourquoi pas?

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas (1).

Tout me porte à croire que les affaires de la France se lient à des événetnents généraux et immenses qui se préparent, et dont les éléments son), visibles à qui regarde bien ; mais ce majestueux abîme fait tourner la tête (2).

Jamais le titre de langue universelle n'a mieux convenu à la langue française , et ce qu'il y a d'étrange, c'est que sa puissance semble augmenter avec sa stérilité. Ses beaux jours sont passés : cependant tout le monde l'enlend, tout le monde la parle ; et je ne crois pas même qu'il y ait de ville en Europe qui ne renferme quelques

(2) Tome II, p. 10.

hommes en état de l'écrire purement. La juste et honorable confiance accordée en Angleterre au clergé de France exilé, a permis à la langue française d'y jeter de profondes racines : cVst une seconde conquête peutêlre,qui n'a point fait de bruit, car Dieu n'en faitpoint'J ), mais qui peut a\oir des suites plus heureuses que la première. Singulière destinée de ces deux grands peuples qui ne peuvent cesser de se chercher ni de se haïr. Dieu lésa placés en regard comme deux aimants prodigieux qui s'attirent par un côté et se fuient par l'autre ; car ils sont à la fois ennemis et parents (2), Cette même Angleterre a porté nos langues en Asie ; elle a fait traduire Newton dans la langue de Maliomet (3), et les jeunes Anglais soutiennent des thèses à Calcutta en arabe, en persan et en bengali. De son côté, la France, qui ne se doutait pas, il y a trente ans, qu'il y eût plus d'une langue vivante en Europe, les a toutes apprises tandis qu'elle forçait les nations d'apprendre la sienne. Ajoutez que les plus longs voyages ont cessé d'effrayer l'imagination ; que tous les grands navigateurs sont Européens (4), que l'Occident entier cède manifestement à l'ascendant européen; que le croissant, pressé sur ses deux points, à Constantinople et à Delhi, doit nécessairement éclater par le milieu; que les événements ont

(1) Non in commotione Dominus. (111 Reg-, xix, 2.)

(2) Voir la note A.

(3) Le traducteur, qui a écrit presque sous la dictée d'un astronome anglais, se nomme Tuiïuzul-Hussein-Khan, Boeihaave a reçu le même honneur. {Sir Will. Jones' Works, in-4, t. V, p. 570. Supplément,t. l,p. 278;t. II, p. 922.)

{4J Voyez Essays by the students of fort William in Bengal, etc. Calcutta, 1802. — Saint-Martin a remarqué que tous les groncls naviqnfp.urs sont chrétiens. C'est la même chose.

donné à l'Angleterre quinze cents lieues de frontières avec le Thibet et la Chine, et vous aurez une idée de ce qui se prépare. L'homme, dans son ignorance, se trompe souvent sur les fins et sur les moyens, sur la force et sur la résistance, sur les instruments et sur les obstacles. Tantôt il veut couper un chêne avec un canif, et tantôt il lance une bombe pour briser un roseau ; mais la Providence ne tâtonne jamais, et ce n'esl pas en vain qu'elle agite le monde. Tout annonce que nous marchons vers une grande unité que nous devons saluer de loin, pour me servir d'une tournure religieuse. Nous sommes douloureusement et bien jusiement broyés; mais si de misérables yeux tels que les miens sont dignes d'entrevoir les secrets divins, nous ne sommes broyés que pour être mêlés (1).

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, l. I, p. 168 à 171.

NOTE

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