‹ L'Esprit de comte Joseph de MaistreChapitre 34 sur 42 · PENSÉES DIVERSES · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES

On a voulu inventer des méthodes faciles^ mais ce sont de pures illusions. Il n'y a point de méthodes faciles pour apprendre les choses difficiles. L'unique méthode est de fermer sa porte, de faire dire qu'on n'y est pas, et de travailler (1).

Depuis qu'on s'est misa nous apprendre, en France, comment il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez plaisant que ceux qui ne les savent pas veuillent absolument prouver le vice des méthodes employées par nous qui les savons (2).

L'homme par lui-même n'est rien : c'est un ballon qui n'est par lui-même qu'un vaste chiffon, dont la grandeur, la beauté et la puissance dépendent unique-

(1) Lettres et op., t. I, p. 193 et 194.

ment du gaz qui le remplit; ce gaz se nomme religion^ liberté, orgueil, colère, etc. ; en un mot, tout dépend du sentiment moral qui enflamme l'homme, et qui augmente ses forces sans mesure (1).

La science est une plante qu'il faut abandonner à sa croissance naturelle. Je regarde le protestantisme comme un engrais brûlant qui a forcé la végétation. Ce n'est pas le tout d'être savant; il faut l'être comme il faut, et quand il faut, et autant qu'il faut. Le feu qui fait vivre l'homme, le feu qui le réchauffe quand il a froid, et le feu qui le brûle s'il y tombe, ne sont pas tout à fait la même chose quant au résultat; c'est cependant toujours le feu (2j.

Ce monde n'est qu'une représentation : partout on met les apparences à la place des motifs, de manière que nous ne connaissons les causes de rien. Ce qui achève de tout embrouiller, c'est que la vérité se mêle parfois au mensonge. Mais où? mais quand? mais à quelle dose? C'est ce qu'on ignore. Rien n'empêche que l'acteur qui joue Orosmane sur les planches ne soit réellement amoureux de Zaïre; alors donc, lorsqu'il lui dira:

Je veux, avec excès, vous aimer et vous plaire,

il dit la- vérité; mais s'il avait envie de l'étrangler, son art aurait imité le même accent, tant les comédiens imitent bien r homme ! Nous, de notre côté, nous dé-

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ployons le même talent dans le drame du monde, tant V homme imite bien le comédien! Comment se tirer delà(l)?

* *- Je ne cesserai de le dire comme de le croire : l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien (2).

Souvent je me suis demandé, avec terreur, s'il est donc possible qu'un méchant naisse d'un père et d'une mè.'e vertueux? il est impossible de répondre à cette question, qui touche à un mystère impénétrable ; mais sur plusieurs questions il vaut mieux croire ce qui est bon, ce qui est ulile, ce qui tend à nous rendre meilleurs et à nous élever, toutes les fois du moins que cette opinion n'est pas démontrée fausse. Croyons donc que la vertu se communique comme la vie et avec la vie ; que nous pouvons en développer le germe dans nos enfants par nos exemples, ou Tétouffer par une conduite opposée ; que la volonté ferme de propager le règne de la vertu a de plus grands effets qu'on ne le croit ordinairement. Croyons enfin que si Marc-Aurèle donna le jour à Commode^ et que si Caligula le reçut de Germanicus, ce sont là des exceptions ou de simples difficultés qui disparaîtraient, si le grand voile était levé (3).

(1) T. II, p. 35 et 36.

Aimer et connaître, c'est la véritable destinée de l'homme (1).

J'aime croire à Thérédité des talents : elle m'aide à croire à celle des vertus (2),

Le genre du paysage a je ne sais quel charme, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, je ne sais quelle innocence : les scènes champêtres reposent l'âme et la délassent. Pour louer un paysage, ne dit-on pas qu'il est ti^anquille? Les beautés du premier ordre n'enlèvent point d'adorateurs àdes beautés plus modestes, qui s'emparent du cœur en le caressant. L'Enéide est belle, mais les Bucoliques sont aimables (3).

Il faut beaucoup de mérite pour sentir vivement celui des autres (4).

Nous n'admirons jamais dan« un livre que la conformité avec nos opinions et nos penchants. De là cette diversité infinie de jugements qui se choquent et s'an-

(3) Lettres et op., 1. 11, p. 136.

nulent mutuellement. L'effet d'un livre ressemble à celui d'un discours , qui dépend bien autrement,des dispositions intérieures de celui qui écoute, que du talent de l'orateur (1).

0 merveilleuse destinée des livres ! Je ne me lasse pas de l'admirer. Sénèque disait jadis : Les uns ont la renommée^ et les autres /« ^??mVe7?^ ; ce qu'il disait de l'homme, nous avons bien pour le moins autant de droit de le dire des productions de l'esprit humain ; mais, à l'époque où nous vivons, il est particulièrement nécessaire de se tenir en garde contre la réputation des livres, vu que le siècle qui finit sera à jamais marqué dans l'histoire comme la grande époque du charlatanisme dans tous les genres , et surtout des réputations usurpées. Pendant tout ce temps, les renommées furent quelque chose d'artîficiel où le véritable mérite n'entrait pour rien. Le vers immortel de Mo^ lière :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis,

fut la devise de tous les distributeurs de la gloire; or, comme les esprits corrompus sont presque toujours faux et que le premier élément du goût c'est la morale, de là vient qu'ils nous ont trompés sur tout, et qu'il no faut les croire sur rien, pas plus sur un livre philosophique que sur une chanson ; pas plus sur un ouvrage de législation que sur un roman.

Pourrait-on croire que ce délire a été porté au point

d'amener une grande nation, alors illustre et assez justement entichée d'elle-même, à mépriser ses propres richesses, à fermer les yeux sur ce dix-septième siècle ouvert pour elle par Descartes, et fermé par le chancelier d'Agnesseau; à présenter à l'Europe l'image d'un homme riche et noble qui va gueuser dans les pays étrangers, traîné sur un lourd coffre-fort qu'il ne veut pas ouvrir?

C'est cependant ce que nous avons vu ; et plus d'une fois il est arrivé à des étrangers de rire des succès que quelques-uns de leurs livres obtenaient ailleurs (1).

Le mérite des livres ressemble aux qualités des corps : elles ne résident pas réellement dans ces corps, mais dans notre esprit, qui en reçoit les impressions. Si tous les hommes avaient la jaunisse, la neige serait jaune; et les goûts dépravés ne portent ce nom que parce qu'ils sont rares. Si l'unanimité était nécessaire pour se décider, il n'y aurait dans le monde rien de bon et rien de beau, ni dans Tordre civil, ni dans l'ordre moral, car il n'y a rien sur quoi tous les hommes soient d'accord ; et nous en viendrions à soutenir que les araignées sont un mets délicieux, parce que les livres d'histoire naturelle nous apprennent qu'une jolie demoiselle française les aimait passionnément.

Mais puisque l'unanimité ne sera jamais le partage de l'humanité dans l'état d'imperfection où elle se trouve, il est clair que toutes les questions de goût doi-

(i) P. 213 et 214.

vent se décider, comme les autres, à la pluralité : le petit nombre aura beau dire quil peut avoir raison, la majorité lui répondra suffisamment, en disant qu'elle doit avoir raison (1).

On ne juge un poison que par ses effets. La vésicule qui recèle le venin de la vipère est fort petite, et le canal qui le verse dans la plaie à travers la dent est à peine perceptible sous la lentille du microscope : cependant la mort y passe commodément. Le monde moral est plein, comme le monde physique, de ces passages imperceptibles par où le mal s'élance dans le domaine de Dieu, qui est celui de Tordre. Alors l'orgueil a beau crier: // n y a point de mal, tout va bien. Laissons dire l'orgueil, et voyons les choses sans passion. Pour connaître toute l'étendue du désordre, il faut d'abord connaître toute l'excellence de l'ordre qu'il a détruit (2).

Supposez un gouvernement qui s'épuiserait en dépenses pour couvrir d'auberges magnifiques un pays où personne ne voyagerait : ce sera l'image naturelle d'un gouvernement qui dépenserait beaucoup en institutions scientifiques avant que le génie national fût tourné vers les sciences.

Les académies les plus savantes de l'Europe, telles

(2) P. 273 et 274.

que rAcadémie de Paris, la Société royale de Londres, l'Académie del Cimento de Florence, etc., ont toutes commencé par des rassemblements libres de quelques particuliers, réunis par Tamourdes sciences. Après un certain temps, le souverain averti par Testime publique, leur donnait une existence civile par des lettres patentes ; voilà comment se sont formées les académies. Partout on les a établies à cause des savants qu'on possédait, jamais dans l'espoir de les posséder (1). C'est une grande duperie d'employer des sommes immenses pour construire une cage au phénix, avant de savoir s'il arrivera.

Le temps, dit le proverbe persan, est le père des miracles. Il est le premier ministre de tous les souverains. Avec lui ils font tout; sans lui ils ne font rien. Cependant les Russes le méprisent, et ne veulent jamais attendre. Le temps, qui est piqué, se moque d'eux.

La première nation du monde serait incontestablement celle qui serait la plus heureuse chez elle et la plus redoutée des autres. Le surplus, au fond, n'est que parade.

On ne sait point encore si les Russes sont faits pour les sciences. Affirmer décidément le oui ou le non sur cette question, c'est avoir également tort. Mais, en attendant que le temps nous l'apprenne, parquet fatal empressement les Russes veulent-ils franchir les dislances établies parla nature et s'humilier, parce qu'ils sont forcés d'obéir à l'une de ses premières lois ? On croit voir un

(I) Voir la note A.

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adolescent qui aurait honte de n'être pas vieillard. Toutes les autres nations de l'Europe ont balbutié pendant trois ou quatre siècles avant de parler : pourquoi donc les Russes ont-ils la prétention de parler d'emblée (1)?

Il y a longtemps que le protestantisme n'est rien, puisqu'il n'a plus de profession de foi commune, même dans chaque secte prise à part, et puisque c'est un crime capital chez lui que de présenter une profession de foi comme une règle invariable, obligeant la conscience. Le protestantisme étant donc devenu une simple négation, son nom n'exprime plus ce qu'il croit, mais ce qu'il ne croit pas ; il dit bien qu'il n'est pas catholique , mais il refuse de dire ce qu'il est , c'est-à-dire qu'il ne présente plus aucune idée positive (2).

Voulez-vous connaître un grand caractère? Racontezlui une grande action. A l'instant il s'enflamme, et la porte aux nues. L'effet contraire dévoilera le vilain. Citez-lui ce qu'on a vu de plus sublime dans l'univers, depuis le sacrifice d'Abraham jusqu'au combat des Thermopyles, et depuis le dévouement de Décius jusqu'à Vmmolation de Louis XVI ; son premier mouvement sera de rabaisser. Rien de plus naturel : l'un exalte ce qui lui appartient, l'autre déprime ce qui lui est étranger (3).

(1) Lettres et op., t. II, p. 284 à 286,

Tout abus est un mal : d'où il suit, au premier coup d'œil, que tout ce qui fait disparaître l'abus doit ê're un bien; et pourtant il n'en sera rien, si Ton ne fait soigneusement une distinction très-délicate. L'abus n'étant, en efïet, que le mauvais usage d'une cbose bonne, il faut prendre garde, en enlevant le vice qui la corrompt, de porter atteinte à sa substance ; et c'est en quoi presque toujours se sont honteusement trompés les novateurs (1) : briser les jambes du cheval qui rue, pour le corriger, n'est pas le fait d'un écuyer habile (2).

0 faiblesse de l'esprit de l'homme ! Qu'il voit peu de choses ! Et ce qu'il prévoit est beaucoup moins encore ! ce qu'il peut, presque rien (3) î

On entend dire assez souvent : Quel est l'art de cet homme, pour être partout? Rien n'est plus simple. L'a7't d'y être, cest d'y aller. Pour être à l'aise quelque part, il n'y a qu'un moyen : c'est d'y paraître souvent. Voilà pourquoi les hommes timides qui ne cessent de tâtonner , et qui craignent surtout d'être indiscrets ,

(1) M. de Donald a dit dans le même sens : « Les petits esprits ne voient dans les meiileures inslil;iiions que leurs abus, et dans les plus mauvaises que leurs avantages. La première de ces dispositions fait les révolulion?, la seconde les prolonge. » {Pensées, 1847, p. 309.)

(2) Lettres et op., t. II, p. 489 et 490.

(3) P. 624 et 525.

sont peu propres aux affaires. Un homme de celle trempe, s'il peut craindre de n'avoir pas réussi auprès d'un autre , trouve une raison pour ne pas le revoir. C'est tout le contraire qu'il faudrait faire; car le premier article des affaires, c'est que, dès que nous déplaisons à quelqu'un, il faut tâcher de l'accoutumer à nous (1).

La foudre, qui brise les murailles, s'arrête devant un rideau detaPTetas : belle image de la révolution! Contre elle, la véritable résistance était l'antipathie; mais de tous côlés elle a trouvé des conducteurs (2).

J'ai eu, depuis que je raisonne, une aversion particulière pour Frédéric 11, qu'un siècle frénéti,|ue s'est hâté de proclamer grand homme, mais qui n'était au fond qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui ait jamais existé (3) .

(3) T. I, p. 140 et 141. -— Voici en quels termes M. Nicolardot [Ménage et finances de Voltaire) résume le portrait de Frédéric II :

« Laissons-le donc au milieu de ses bétes; c'est la seule place qui convienne à ce coureur de femmes pourries, à ce mari sans épouse, à ce père de la Posldamie, à ce banqueroulifr, à ce faux monnayeur, à ce bourreau de sa famille, à ce pourceau d^Épicure, à ce contempteur de ses courtisans, à ce fanfaron de malpropreté, à ce fléau de ses ennemis, à cet ennemi de son peuple, à cet assassin de sa langue maternelle, à ce tyran de son armée, à ce protecteur de l'athéisme , à cet Attila de la Pologne, à ce Néron de la Saxe, à ce ricaneur de tous les hommes. » [Introduction, p. xlviii.)

La révolution française, qui va son train, ressemble à la lance d'Achille, qui avait la vertu de guérir les plaies qu'elle avait faites (1).

Toute dégradation individuelle ou nationale est surle-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage. Comment l'homme pourrait-il perdre une idée ou seulement la rectitude d'une idée sans perdre la parole ou la justesse de la parole qui l'exprime; et comment au contraire pourrait-il penser plus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage (2)?

Le sauvage, n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation (3) par une prévarication quelconque, mais d'un genre qui ne peut plus être répété, autant qu'il m'est permis

(1) Lettres et op.,, t. I, p. 140 et 141.

(2) Les Soirées de Saint-Pétersbourg , t. I, p. 82.

(3) C'est ce qu'établit parfaitement l'ouvrage du P. Lafitau : Mœurs des Sauvages américains, comparées aux mœurs des premiers temps. 2 vol. in-4, fig. 1724. — >« Les sauvagesne sonlfias des peuples naissants ou primitifs, mais des peuples dégénérés, des débris de nations qui ont eu des lois, des législateurs et des philosophes. Qui oserait dire ce que nous serions devenus si l'état moral, politique, liltéraiie de la France, en 1793, eût pu subsister seulement pendant un siècle? » (M. de Bonald, Pensées, 1847. p. 330.)

d'en juger; car je doute qu'il se forme de nouveaux

sauvages (1).

Ubicîimque videris orationem corruptam placere^ ibi mores qiioque à recto descivisse non est dubium (2). {^enec, Epist, Mor., cxiv.) On peut retourner cette pensée et dire avec autant de vérité : Ubiciimque moines a recto descivisse videris^ ibi quoque orationem corruptam placere non est dubium (3). Le siècle qui vient de finir a donné en France un grande et triste preuve de cette vérité. Cependant de très-bons esprits ont vu le mal, et ont défendu la langue de toutes leurs forces : on ne sait encore ce qui arrivera. Le style réfugié, comme on le nomma jadis, tenait à la même théorie. Par un de ces faux aperçus qui ne cessent de s'introduire dans le domaine de la science, on a attribué ce style au contact des nations étrangères; et \oilà comment l'esprit humain perd son temps à sejoiier sur des surfaces trompeuses, où il s'amuse même à se mirer sottement, au lieu de les briser pour arriver à la vérité. Jamais le protestantisme français persécuté, affranchi ou protégé, n'a produit ni ne produira en français aucun monument capable d'honorer la langue et la nation. Rien dans ce moment ne l'empêche de me démentir (4).

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, 81 et 82.

(?) « Partout où vous verrez une langue corrompue, en honneur, vous ne pourrez douter que les mœurs se sont écartées du droit chemin. »

(3) « Partout où vous verrez que les hommes se sont écartés du droit chemin, vous ne pourrez douter qu'une langue corrompue ne soi en honneur. »

(4) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 173 et 174.

L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les limites de la science sont celles de sa nature. L'être immortel n'apprend rien : il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence ; il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé mauvais , ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être qui le porte vers son état primitif, et l'avertit de ce qu'il est. Il gravite, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont Iranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent; l'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation (1).

Le doute ressemble à ces mouches importunes qu'on chasse et qui reviennent toujours. 11 s'envole sans doute au premier geste de la raison ; mais la religion le tue, et franchement c'est un peu mieux (2).

(1) p. 86. —Voir, note B, une admirable page de Marivaux sur le même sujet.

(2) Lp.s Soirées de Saint -Pétershnurg, 1. 1, p. 222.

Il y a une règle sûre pour juger les livres comme les hommes, même sans les connaître : il suffit de savoir par qui ils sont aimés, et par qu iils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais (1).

Lorsque nous recevons par la lecture une sorte de pâture spirituelle, chaque esprit s'approprie ce qui convient plus particulièrement à ce que je pourrais appeler son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres ; ce qui arrive surtout à l'autre sexe comparé au nôtre, car les femmes ne lisent point comme nous (2).

L'erreur, pendant tout le dernier siècle, fut une espèce de religion que les philosophes professèrent et prêchèrent hautement, comme les apôtres avaient professé et prêché la vérité. Ce n'est pas que ces philosophes aient jamais été de bonne foi : c'est au contraire ce qui leur a toujours et visiblement manqué. Cependant ils étaient convenus, comme les anciens augures, de ne jamais rire en se regardant, et ils mettaient, aussi bien que la chose est possible, l'audace à la place de la persuasion (3).

(2) T. II, p. 7(î.

(3) T. li, p. 90.

Les changements les plus heureux qui s'opèrent parmi les nations sont presque toujours achetés par de sanglantes catastrophes dont l'innocence est la \iciime. Le sang de Lucrèce chassa les Tarquins et celui de Virginie chassa les décemvirs. Lorsque deux partis se heurtent dans une révolution, si l'on voit tomber d'un côté des victimes précieuses, on peut gager que ce parti finira par l'emporter, malgré toutes les apparences contraires (1).

Si l'histoire des familles était connue comme celle des nations, elle fournirait une foule d'observations du même genre (2).

Parce que l'homme agit, il croit agir seul, et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans l'ordre physique il entend raison ; et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland ; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit archi-

(1) Voir la note C.

(2) Les Soirées de Saint-Péfersbnurg, t. lï, p, 457 61458.

tecte. L'homme est intelligent, il est libre, il est sublime sans doute, mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heureuse expression de Plutarque dans un beau

passage (1).

La raison ne peut que parler, c'est Tamour qui chante, et voilà pourquoi nous chantons nos symboles; caria foi n'est qu'une croyance par amour; elle ne réside point seulement dans l'entendement : elle pénètre encore et s'enracine dans la volonté. Un théologien philosophe a dit avec beaucoup de vérité et de finesse : (( Il y a bien de la diCférence entre croire et juger qu'il « faut croire (2). »

Toute science doit toujours, mais surtout à cette époque, une espèce de dîme à celui dont elle procède ; car c'est lui qui est le Dieu des sciences, et c'est luiqui pi'épare toutes nos pensées{^).^ovi^{owc\\oïï%k\dL^\us^vdinàQ des époques religieuses, où tout homme est tenu d'apporter, s'il en a la force, une pierre pour l'édifice auguste dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne. L'indigent qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe, Vanethei\Q cumin [^i]^ peut élever avec confiance la première tige

(1) Essai sur le principe générateur, édit. Migne, col. 116.— Voir la note I).

(2) Aliud est credere, aliud judicare esse credendum. (Léon Lessius, Opuscula. Lyon, l{î51, in-fol., p. 556, col. 2, Deprœdestinatione.) — Essai sur le principe générateur, col. 119, note 2.

(3) Deus scientiarum dominusest,et ipsi prœparantur cogitationes, (1 Reg., cap. il, vers, 3.)

(4) Saint Matthieu, xxui, 23.

vers le ciel, sûr d'être agréé autant que l'homme opulent qui, du milieu de ses vastes campagnes^ verse à flots, dans les parvis du temple, la puissance du froment et le sang de la vigne (1).

Un bon livre n'est pas celui qui persuade tout le monde, autrement il n'y aurait point de bon livre ; c'est celui qui satisfait complètement une certaine classe de lecteurs à qui l'ouvrage s'adresse particulièrement, et qui du reste ne laisse douter personne ni de la bonne foi parfaite de l'auteur, ni de l'irifatigable travail qu'il s'est imposé pour se rendre maître de son sujet, et lui trouver même, s'il était possible, quelques faces nouvelles (2).

Celui qui ne comprend point, comprend mieux que celui qui comprend mal (3).

Sous le rapport seul du bon goût les titres emphatiques sont insupporlables ; mais, sous un rapport plus profond, ils sont un signe infaillible delà nullité. Qu'on y fasse attention : les ouvrages qui ont tout appris aux hommes portent tous des titres modestes (4).

(1) Robur panis sanguinem uvœ. (Psaume civ, 16; Isaie, m, 1.)

— Du Pape, édit. Migne, col. 238.)

(2) Col. 246.

(3) Voir la note E. — Du Pape, col. 326,

(4) Examen de la philosophie de Bacon, t. 1, p. 178, note 1.

L'erreur la plus faite pour éteindre le véritable sentiment du beau est celle qui confond ce qui plaît et ce qui est beau, ou, en d'autres termes, ce qui plaît aux sens et ce qui plaît à l'intelligence.

Le beau dans tous les genres imaginables est ce qui plaît à la vertu éclairée. Toute autre détinition est fausse ou insuffisante (1).

Il faut amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas (2).

(I) T. II, p. 300 et 301.

{2} Lettres et op., t. I, p. Ï03.

NOTES

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