L'esprit de J. Barbey d'Aurevilly
Le chevaleresque auteur des Prophètes du Passé, Tinstinctif et incomparable polémiste des Ridicules du temps et du Théâtre contemporain ,1e rare et impétueux individualiste qui parcourut, en Capitaine Fracasse, les champs de bataille des idées et les voies spirituelles du moderne catholicisme apprécia, avant tout, l'esprit de vieille essence française, l'esprit de bon cru qui est au talent, disait-il, « comme la mousse est au vin», qui le rend plus piquant et le couronne de son bouquet.
Ce fut ce don de l'esprit, cette verve sans cesse à l'assaut des cimes de la pensée, cette passion du trait, ce culte de la bravoure intellectuelle, prompte à cingler avec la mèche bruissante de la cravache des mots, les sottises, les niaiseries des hommes et des choses, ce fut cette « furia francese » du pur critique dont se recom-
mande surtout son œuvre qui, chaque jour, grandit et se colore davantage à nos yeux.
J'ai toujours affirmé que le livre qui synthétiserait, avec le plus d'éclat et de variété, la véhémente originalité du fougueux écrivain serait un recueil d'aperçus philosophiques, de maximes, d'axiomes, d'observations, de notes, de portraits, de fragments scintillants, de jugements divers extraits de l'ensemble de ses écrits sur les Œuvres et les Hommes et aussi de ses Mémoranda.
N'exprimait-il pas lui-même cette opinion en écrivant que « les pensées enchaînées d'un livre, celles qui forment la trame d'un ouvrage littéraire, constituent le carquois plein... tout le carquois » et il ajoutait avec cette vision si subtile et sereine qu'il avait des choses immatérielles:
« La pensée détachée, c'est la llèche qui vole. Elle est isolée ; elle a, comme la flèche dans les airs, du vide au-dessus et du vide au-dessous d'elle. Mais elle vibre, elle traverse, elle va frapper. »
Jules Barbey d'Aurevilly, qui se vantait si volontiers, vis-à-vis de ses amis, d'être né sous le signe du Sagittaire, était surtout, en effet, un archer inimitable, un arbalétrier élégant, musclé, tendu tout en nerfs vers le but, l'œil sûr, le doigt
agile, le torse vaniteusement gonflé delà volonté d'empenner le centre même de la cible et d'être proclamé le premier tireur justicier du royaume des lettres.
Il le fut incontestablement. Dans ses études critiques, dans ses articles au jour le jour, dans ses médaillons académiques,ses portraits barbelés de morsures à l'eau forte, dans sa correspondance même, il décocha tant de traits acérés et vainqueurs, tant de dards empoisonnés par l'ironie et empanachés de crânerie malicieuse, tant de coups de lardoir judicieux, tant de falariques ardentes que son œuvre en acquiert un relief unique.
Sur la fin de sa vie, alors que je fréquentais dévotieusement ce vieux templier dont l'âge n'avait aucunement atteint ou éteint la verdeur de pensée ni l'enthousiasme combatif, je m'efforçais de lui faire épouser l'idée d'un Recueil général de ses sagettes humouristiques, de ses cestes de polémistes, de ses traits de javelots sur la surface sociale et je lui suggestionnais même un titre digne de sa batailleuse et satirique humeur': Le Carquois du Sagittaire.
Mais le cher preux de Valogne, le mousquetaire impénitent qu'on avait pu surnommer na-
guère : Barbemada de Torquevilly, souriait, un peu sceptique, heureux toutefois de me voir aussi ardent à interpréter la noblesse de ses frénétiques arquebusades, mais me montrant le cachet à devise dont il scellait la cire rouge de ses lettres, il me faisait lire sa réponse :
Too laie /... — « Trop tard ! mon ami... dans la vie c'est toujours trop tard ! »
Aujourd'hui, en 1908,à cette heure où l'on doit fêter le centenaire de la naissance du maître écrivain de VEnsorcelée, du Prêtre marié, de la Vieille maîtresse et des Diaboliques, il n'est plus trop tard et on ne pourrait dire qu'il soit trop tôt. — Too earhj ! — pour glorifier par un tel livre de d'Aurevilly.
Souvent j'avais parlé de ce recueil des Sagettes tfaurevilliennes à la pieuse vestale qui entretient, depuis la mort du Sagittaire, le feu sacré sur l'autel de sa mémoire, à Mlle Louise Read, toujours empressée à publier avec discernement l'œuvre critique de ce grand Marlborough littéraire, dont il faut admirer, — tant est puissant
l'entraînement de son tempérament exceptionnel, — jusqu'aux injustices et aux aveuglements passionnels,
Mlla Louise Read ne pouvait que m'inviter à chercher l'homme de loisir et d'esprit avisé nécessaire à un si long et si lourd inventaire de nombreux volumes de critique.
C'était là le difficile dans notre société turbulente, bousculée, affairée, où chacun, dans les lettres, comme ailleurs, entend réaliser le maximum de succès avecle minimum de temps et d'efforts. J'estime que j'aurais pu, à Paris, agiter désespérément ma lanterne de Diogène sans parvenir à rencontrer autre chose que quelque rat de bibliothèque plutôt habile à grignoter des textes qu'à se les assimiler et à en dégager et restituer la quintessence. C'était mieux qu'une œuvre de secrétaire ou qu'un devoir de bon écolier. Il convenait de se passionner pour l'esprit de d'Aurevilly, de comprendre sa belle et altière indépendance de jugement, d'admirer ses chevauchées, à la Don Quichotte, à travers la platitude d'un temps que son goût héroïque s'efforçait de magnifier, de se complaire à toutes les facettes fulgurantes de ses phrases lapidaires et de savoir extraire juste ce qui reste nettement caractéris-
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tique de sa mentalité et de sa verve savoureuse, sans s'attarder à accumuler d'inutiles matériaux. Ce fut certain hiver, en devisant en forêt avec un solitaire et érudit Sylvain, mon excellent ami Léon Bordellet, qui goûte à Bourron, non loin de Marlotte, la sincère ivresse de s'être évadé du bagne des grandes cités, et qui, philosophe à la façon de Montaigne, s'efforce de tetter la vie au giron de la nature, dans la diète des hommes et Tunique souci d'apprécier leurs œuvres, ce fut en évoquant, au milieu des gorges d'Apremont, le souvenir du Laird de Ravenswood, — comme le nommait si bien son ami Théophile Silvestre, — que me vint cette pensée soudaine qu'il y avait peut-être en mon compagnon et interlocuteur, plein airiste du Bas-Bréau, l'homme providentiel, l'ouvrier désigné et chef-de-maîtrise du Carquois du Sagittaire.
En effet Léon Bordellet prit à cœur sa tache ; il s'y complut, en apprécia tout l'intérêt, se passionna pour l'auteur des Œuvres et des Hommes et dévoua, plus d'une année durant, ses veillées paisibles de Bourron à l'examen des pensées, observations, traits et portraits enfouis dans cette merveilleuse galerie de critiques, comparable à celleàes Lundis de Sainte-Beuve, sinon supérieure
par l'élévation de la pensée, et dans laquelle le maître écrivain normand s'efforça de dresser l'inventaire intellectuel du xixe siècle.
Tous les écrits critiques du contempteur des Bas bleus et de l'âpre aquafortiste des Quarante Médaillons de l'Académie passèrent successivement sous les yeux du judicieux compilateur de l'Esprit de J.-B. d'Aurevilly,... tout, sauf l'œuvre imaginaire, les romans où il y avait assurément moins à recueillir et pour lesquels une spéciale autorisation était à obtenir, ce qui risquait de compliquer les choses. Le résultat de ce long et minutienx labeur, fait de subtil discernement, est le présent Dictionnaire où se retrouvent toutes les pyrotechnies littéraires de ce grand gentilhomme de lettres qui maniait la plume comme un glaive fulgurant d'archange.
Ici, il nous apparaît bien en silhouette de vieux chouan combatif, prompt à viser au jugé les œuvres et les hommes, afin de descendre les fantoches et d'exalter, d'illuminer de l'éclat de ses fusillades, les obscurs méconnus.
Hors des longues cohortes typographiques de ses livres de polémique où ses idées les plus individuelles semblent quelque peu atténuées et trop peu visibles dans les bataillons rectangulai-
res des pages imprimées, on croirait qu'il grandit encore, qu'il gagne à la synthèse fragmentaire de ces extraits. On le sent ici plus conversationniste, ce qu'il fut au suprême degré, moins discipliné aux nécessaires conditions de l'article d'ensemble, plus verveux, plus paradoxal, plus lui-même en un mot. On devine en lui l'Agrippa d'Aubigné... catholique qu'il fut.
Ce qui constitua et distingua en effet son originalité, ce fut le caractère franc-tireur, l'impulsif besoin de guerroyer auxavant-postes, solitaire, indépendant, avec le primesaut, la libre allure d'un esprit fier, convaincu, ardent, qui ne s'attarde pas davantage à peser ses mots qu'un soldat à peser ses balles. Barbey d'Aurevilly est tout spontané; son tempérament l'emporte et le domine. C'est pourquoi son style est si alerte, si français, si chargé d'incidences et de clarté, malgré tout, sans qu'on y trouve jamais ce hard labour qui se rencontre dans l'angoissant vocabulaire d'un Flaubert. — Les manuscrits des Juges Jugés sont d'une seule coulée, une coulée de lave volcanique et brûlante. — Des surcharges certes, ce fut son mignon péché de tout surcharger et de tout magnifier, mais en dépit du nombre de périphrases, son verbe monte à l'assaut et
précipite toujours l'action. Sainte-Beuve le méthodique semble froid à ses côtés.
« Pour ceux qui sentiraient moins vivement ce signe d'un esprit dominateur imprimé au frontispice de l'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly,— écrit M.Pierre Lasserre,au cours d'un excellent article sur le solitaire de la rueRousselet, — il faut les prier d'enfeuilleter le premier volume venu. Ils y trouveront un style d'une action irrésistible. Imagination aussi opulente qu'ingénieuse, sensibilité brûlante, puissance du tempérament, verve magnifique, de l'esprit et de la grâce comme un démon ; et tout cela, nullement livré à soimême, mais gouverné, dompté, poussé d'un mouvement rectiligne jusqu'aux fins sévères de la discussion et de la démonstration par l'intellect le plus tranquille et le plus fort, — tels sont les éléments de ce style merveilleux. Prose de la plus grande espèce, chaude d'éloquence et hilarante de fantaisie, mais dont la séduction repose sur un fond solide de sécurité intellectuelle et de confiance morale. On i souvent parlé d'une « magie » de la langue chez Chateaubriand, chez Pienaa. Et il y a magie, en effet, chez l'un et chez l'autre, mais obtenue en partie par des compositions d'imagination et de sentiment, je ne dirai
certes pas équivoques, mais du moins singulièrement savantes, raffinées, peu naïves. C'est une magie toute loyale et lumineuse, toute virile et chevaleresque que celle de la langue de Barbey d'Aurevilly. Artiste de l'expression égal aux plus riches et aux plus subtils, l'homme, en outre, était magnanime.
« Il y a des époques où être sage, c'est être fou, poursuit judicieusement M. Pierre Lasserre. Et Barbey d'Aurevilly fut ce fou-là. Tandis que la littérature romantique mettait sens dessus dessous les notions du bien et du mal, du beau et du laid, mendiant pour le désordre et l'anarchie dans les sentiments et dans la conduite, pour le laisser aller et la sauvagerie dans l'art, les palmes jusque-là dévolues aux triomphes de la discipline et de la règle et ne les obtenant que trop de la badauderie et de l'ahurissement publics, l'auteur des OEnvres et les Hommes s'obstinait à imprimer sur la figure (sur la mauvaise figure) des choses, à coups non de trique, mais de cravache (de sa cravache armoriée) leurs vrais et vieux noms en langue française. Tandis que les arts littéraires, tombant dans un matérialisme byzantin, s'abaissaient, pour le choix des sujets, au niveau des âmes les plus pauvres et cherchaient
leur unique fin dans des réussites toutes matérielles de la diction (Fart pour l'art !),cet étincelant artiste professait que la grandeur et la vérité des idées, la noblesse des sentiments sont l'âme même de la beauté. — Tandis que la critique, sous prétexte d'intelligence et de pénétration universelle, s'honorait d'une renonciation systématique à juger qui n'est que le pédantisme de l'insensibilité et de l'impuissance, il affirmait que la pensée qui ne juge pas et ne conclut pas n'est qu'une larve informe de pensée. — Tandis que l'histoire, appesantie parle fatalisme des philosophies allemandes, livrait de plus en plus ses opinions à la remorque des événements, il soutenait, en même temps que le pouvoir qu'a toujours une énergie humaine habile et appliquée au bon endroit de changer le cours des faits, le droit de la pensée et de la conscience à qualifier et à mépriser, s'il est méprisable, le fait accompli. »
Gela nous est certes un puissant réconfort de nous retrouver, grâce à ce surprenant Dictionnaire d'aurevillesque, vis-à-vis d'un tel écrivain français de l'ancienne France, qui, toujours inac-' cessible aux ambitions vulgaires, mais hautain comme un chevalier du Cycle d'Arthur, mourut sans croix de pacotille ni honneurs académiques,
disant simplement à ses intimes : « J'ai traversé bien des épreuves et des misères dans ma vie, mais j'ai la consolation d'avoir tou'ours conservé mes gants blancs. »
Il est salutaire, à certains carrefours de l'âge, de rencontrer un aussi surhumain fantôme du passé superbement drapé de noblesse et d'idéal. Pour tous ceux qui ont connu, aimé et admiré le grandiloquent poète critique, causeur et romancier qui souvent signait ses épîtres de ce nom si ad œquat à sa personne élégante et toute en clairobscur : «Le Prince des Ténèbres », cet ouvrage tout pétri de son esprit sera un régal inoubliable. C'est en effet un réel soûlas quand, ayant joué des coudes pour n'être ni opprimé, ni étouffé dans la poussée de la médiocrité ou dans l'inquiétante promiscuité des élites, on peut enfin faire halte et se retrouver avec un revenant de choix dont l'intégrité morale et la préexcellence intellectuelle nous ont servi d'exemple et d'émulation sur la route.
D'ailleurs, pour tous ceux qui le fréquentèrent aux heures passionnées de leur jeunesse, — et je fus de ceux-là, avec Goppée,Bourget, Richepin, Huysmans, Péladan, Léon Bloy, Rachilde et quelques rares autres, — le souvenir de l'immortel « J. B.
D'A. », comme nous l'appelions, à défaut d'autre qualificatif comme le Corsaire noir (car il était par sa mère l'arrière petit-fils d'Acgo le Pirate), demeurera assurément inoubliable. L'empreinte de sa puissante personnalité sur nos imaginations s'imposa avec intensité, majesté et je dirai même avec héroïcité, car le sceau moral de cet esprit d'un autre temps fut toujours celui d'un maître chevaleresque, altier et d'une incomparable noblesse. Jules Barbey d'Aurevilly n'admettait guère comme littérature que celle qui exprime et personnifie l'essence souveraine d'un écrivain. Il ne tolérait certes point et ne pouvait comprendre ces écoles du moderne réalisme où l'exercice de l'œil se trouve généralement être plus en vigueur que l'exercice de l'âme même et de la pensée dont il faisait cas avant tout. Il disait souvent : « Il faut voir haut ; tous ces gens-là ne prennent plaisir qu'à regarder en bas. » Je me souviens d'un mot terrible qu'il proféra un jour à propos de Zola : « Il est entré dans les écuries d'Augias, dit-il, mais c'est pour y ajouter. »
En matière de style et de forme littéraire, il estimait que la beauté de l'amphore ne devait avoir qu'une importance relative : « Le parfum, le bouquet, l'essence seule de ce qu'on verse dans le
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vase doit être considéré. Quelle que soit l'esthétique d'une urne littéraire, ce n'est jamais qu'une cruche. L'essentiel est ce qu'on y amis. »
Lorsque pour la première fois je fis sa rencontre rue Oudinot, dans le salon de l'auteur des Humbles, il me sembla plutôt retrouver une vieille connaissance, tant il synthétisait dans sa conversation ce que j'imaginais de la verve personnifiée des Rivarol, des Diderot, des Chamfort, des de Maistre ou des de Bonald. Je l'entends encore après une heure de tête-à-tête me dire, avec cette sorte d'exaltation rythmée et pondérée qui caractérisait ses propos merveilleusement ponctués : « Venez me voir, Monsieur, quand vous voudrez ; vous me trouverez toujours heureux de vous accueillir sur ma galère. Ne venez pas cependant le vendredi. Ce jour-là, Monsieur, j'entre en conclave ; je ne fais pas un pape, puisque, hélas ! je ne suis pas cardinal, mais je fais un article, ce qui est moins important, puisquemalheureusement je suis journaliste... Or, quand je fais un article, je suis chambré comme un cardinal et vous pourriez me camper deux pistolets sous la gorge que je ne céderais point au plaisir de vous voir, fût-ce pour grignoter quelques instants des bribes de votre conversation. »
Barbey d'Aurevilly, pour les superficiels, c'està-dire pour la foule, est toujours resté un type caricatural, excentrique, une manière de duc de Brunswick de la littérature, un vieux Dandy, corseté, fardé, teint, diamanté et couvert de dentelles. Tous les menus écrivailleurs du journalisme qui ignorèrent son œuvre, ne la pouvant comprendre, se sont évertués à faire de sa personne un ridicule portrait de fantoche ou d'humouriste hétéroclyte, dont l'allure iroquoise était aussi fausse et démodée que le costume. La légende qui s'implanta ne fut pas sans nuire considérablement à la réputation de cet admirable écrivain.
« En France, écrivait-il un jour dans son Brwn- ?nel, peut-e.tre avec quelque rancœur , l'originalité n'a pas de patrie; on lui interdit le feu et l'eau ; on la hait comme une distinction nobiliaire ; elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu'eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas mais qui salissent. Etre comme tout le monde, ajoutait-il, est devenu pour les hommes un principe équivalent à celui qu'on serine aux jeunes demoiselles : Sois considérée, il le faut, du Mariage de Figaro. » Il n'en est pas moins vrai que les œuvres de d'Aurevilly retrouveront
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dans la postérité un succès assuré à son rare talent intransigeant ; il en sera de ses livres comme de ceux de Stendhal qui ne furent appréciés que bien longtemps après la mort de Henri Beyie. Il atteint, dans son œuvre de fiction, à de rares élévations de passion. L'humanité semble s'y redresser, l'amour s'y pâme, s'yturgit, s'y exaspère jusqu'à hurler, griffer et mordre. La vie, dans toutes les pages de ses ouvrages, circule à plein bord, emportée, désordonnée dans une course fougueuse.
C'est que chez d'Aurevilly l'œuvre et le style sont inséparables de l'homme. L'impression n'y est jamais cherchée, elle s'affirme avec intensité, car elle vient d'une large coulée et d'un seul jet ; la phrase n'est point artificielle ni bercée dans les langes du dictionnaire ; elle apparaît saine, robuste, solidement empanachée ; elle éclate et flamboie, car elle sort violemment d'une sorte de cerreau cratère où l'emphase, la subtilité, la métaphore éblouissante fusionnent dans une même lave constamment embrasée.
Je ne puis, dans cette préface, impromptue et forcément limitée, me laisser aller à une analyse minutieuse de cette noble figure. Ce m'est un sincère plaisir d'avoir salué, en tête de ce recueil, en cette heure de mélancolie et de doute, le der-
nier mousquetaire de la littérature, qui fut peutêtre aussi le dernier soldat de la plume dans le plus beau sens du mot, tel que l'entendirent Alfred de Vigny ou Paul de Molènes.
Barbey d'Aurevilly, c'était à la fois, comme causeur et homme de verve et d'esprit, Chamfort, Duclos, Montesquieu, Voltaire, Galiani, Casanova et le prince de Ligne ; il orchestrait, semblait-il, à lui seul l'alerte vigueur de pensée de ces beaux esprits d'antan qu'il semblait interpréter sur une partition originale. 11 apportait dans sa personne et dans sa diction une dernière vision des charmes, de la politesse et du beau langage des anciens cénacles lettrés, et on comprenait qu'il aimât à citer cette opinion du Régent ;
« La seule chose qui vaille la peine de vivre, la sensation qui reste fraîche comme l'aurore, quand tout est flétri de toutes les aurores auxquelles nous avons goûté, c'est la conversation d'un homme d'esprit qui sait causer. »
L'Esprit de J. B. d'Aurevilly ressuscite le merveilleux causeur qu'il fut. C'est le plus bel éloge dont on puisse épigraphier ce livre.
Octave Uzânne.
TABLE DE RÉFÉRENCES (Œuvres critiques de J. Barbey d'Aurevilly.)
Deux chiffres ont été mis à la suite de chaque extrait, pour permettre au lecteur de retrouver la pensée de Barbey d'Aurevilly à sa place exacte, dans les Œuvres complètes .
Le chiffre romain, rapporté à la présente Tàhle de Références, indique le volume.
Le chiffre arabe indique la page.
LES OEUVRES ET LES HOMMES (/re sérié)