‹ L'esprit de MontaigneChapitre 5 sur 32 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

religion qu'ils professent ; qui en remplissent quelques devoirs par hasard, par mégarde même , si vous voulez ; mais qui ne prennent pas la peine d'en faire leur pensée habituelle ; emportés par leurs goûts, séduits par leurs études, entraînés par leurs plaisirs, arrivant ainsi à des excès de raison ou de conduite sans se faire toutefois un système de leurs erreurs ; de telle sorte que, s'ils ont la volonté de rester chrétiens , ils n'ont pas la force de l'être : gens excusables, si l'on ne considère que leur distraction; mais inconséquents philosophes, hommes sans application et sans énergie; qui ne s'aperçoivent que Dieu existe que si une voix connue vient le leur redire ; qui allumeroient volontiers un flambeau en plein jour , si on n'avoit soin de leur rappeler que le soleil darde ses rayons.

En vérité , tel fut Montaigne.

Les philosophes devroient bien pourtant se souvenir que l'auteur des Essais eût été

SUR L'ESPRIT DE M0NTA1CXE. 3

le plus malheureux des hommes, si son chapelain eût douté de sa foi. Il mourut à l'âge de cinquante-neuf ans et quelques mois , et sa mort seroit digne de couronner la vie d'un saint ou d'un cénobite. Dans les derniers moments de sa maladie , il avoit désiré qu'on célébrât la messe dans sa chambre. Au moment de l'élévation , il voulut, par un grand effort, se lever sur son lit pour adorer la sainte hostie, et cet effort le fit expirer. Une telle mort, racontée dans toutes les biographies , auroit bien dû préserver la mémoire de Montaigne des apothéoses de l'athéisme. Mais son livre étoit là avec des paroles légères, avec cette imagination vagabonde qui laisse échapper toutes les pensées, celles qui sont justes et celles qui sont erronées, avec cet esprit curieux qui recueille toutes les opinions , les siennes propres et celles d'autrui, et puis les abandonne par un caprice; saisissant un mot de philosophe , parce qu'il est mordant, et en faisant une sentence,

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courant après mille choses contraires, trouvant sur sa route des erreurs et les mêlant à des vérités, encourant ainsi cette triste renommée de pyrrhonien, la plus triste renommée qui puisse flétrir un homme qui a cultivé son intelligence.

Voilà donc à quoi se sont vite pris les philosophes de notre temps. Il leur importait que Montaigne fût sans croyance, et ils l'ont tant répété qu'on les a crus : d'un côté c'étoit désir d'avoir un auxUiaired'impiété; de l'autre, c'étoit frayeur de se trouver en contact avec un homme cynique. Ce n'est pas, à dire vrai, que Montaigne, spirituel et railleur , mais philosophe sans doctrine , dût apporter par ses écrits beaucoup d'autorité à des systèmes quelconque Là où il n'y a point de conviction préd minante, il n'y a pas de puissance d'entrs nement et de génie. Après tout, il impor peu à la vérité que les esprits, même 1 plus éminents, se prononcent pour elle c contre elle. La petite raison humaine .

laisse étourdir par ces noms , il est vrai ; mais cela ne fait rien à des doctrines qui sont immortelles , et je n'aime pas qu'on nous dise dans les livres modernes de controverse : les Bacon, les Newton, les Pascal , les Bossuet, les Euler et les Descartes forent chrétiens; c'est 'dire que la vérité eût beaucoup perdu s'ils ne l'avoient point été. Qui pourroit entendre un tel discours ?

Le génie humain est peu de chose auprès de la grandeur de Dieu. Le christianisme n'a pas besoin de compter les savants ou les orateurs, ou les poètes, qui ont suivi ses lois pour se montrer avec son autorité divine et pour avoir le droit de commander à la terre. Ces formes d'argumentation sont frivoles; elles sont une fausse application du principe de l'autorité universelle, qui ne consiste point à peser les intelligences, mais à soumettre la raison à l'enseignement primitif des vérités révélées.

Ainsi le présent recueil des pensées les plus saillantes de Montaigne n'a point pour

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