LE LAPIN DE GARENNE
J’ai dit à l’article Furet que le Lapin primitif, le Lapin de garenne, souche du lapin de choux, nous était venu d’Espagne à la suite des Maures, en société de son ennemi intime. Des savants ont écrit que le lapin avait baptisé l’Espagne, comme le coq l’ancienne Gaule. Espagne, (Hispania, du nom carthaginois spanim, qui veut dire lapin.) C’est un grand honneur pour les bêtes.
Quoi qu’il en soit, le Lapin a beaucoup voyagé depuis la conquête de l’Espagne par les Carthaginois, et il a fondé à l’étranger de puissantes colonies, s’acclimatant facilement partout, mais se conduisant mieux néanmoins dans ses contrées natales du Midi que dans celles du Nord. C’est après le Rat de Montfaucon le plus fécond de tous les quadrupèdes ; même sa fécondité est telle que la loi protectrice de la propriété a dû intervenir en tout pays civilisé pour prévenir et réprimer ses excès. Bon an mal an, les tribunaux de France ont à prononcer contre le Lapin des condamnations à des cent mille francs de dommages et intérêts et plus ; car ce gibier, dont il ne faut pas médire, est devenu pour une foule de localités importantes un des principaux éléments de l’alimentation publique. Je ne connais pas de meilleur moyen d’utiliser nos dunes de l’Océan et de la Manche et d’en tirer des revenus de mille écus, que de les convertir en garennes. Le Lapin de dune peut figurer avec honneur sur les meilleures tables, sous l’espece du rôti aussi bien que sous celle de la gibelotte, et il ne manque à sa chair comme à celle du pigeon que d’être un peu plus rare, pour être appréciée à sa juste valeur.
La chasse du Lapin peut avoir son utilité; par exemple, pour récréer les enfants et pour tenir lieu d’une autre chasse et aussi comme école de tir; car le tir du lapin sous bois est un des exercices qui exigent le plus de prestesse, de coup d’œil et d’habitude de la part du tireur. Néanmoins, je ne ferai pas à l’inoffensif quadrupède l’honneur de lui consacrer une place bien étendue en ce livre, n’ayant jamais pu m’habituer, malgré tous mes efforts et ma bonne volonté, à considérer le Lapin comme bête de chasse. On tire le Lapin, on ne le chasse pas. On le tire devant le basset qui le mène, ou devant le Furet qui le fait sortir de son terrier ; on le prend vivant, si mieux l’on aime, avec des bourses, petits filets qu’on tend à la gueule des terriers, soit en dedans, soit en dehors, snivant qu’on emploie pour le pousser le chien ou le furet. Quand le chasseur se borne à tirer le Lapin au sortir du terrier d’où l’expulse le furet, on dit qu’il chasse au fu«
ret à blanc. La chasse au Lapin, je le répète, est une amusette très-licite et
qui peut avoir des jouissances infinies pour le tireur habile, mais ce n’est pas une chasse.
J’ai connu en Champagne un garde qui pipait le Lapin, au moyen d’un appeau, comme le rouge-gorge, et qui le faisait sortir du terrier plus vite que le Furet. L’art de piper le Lapin a été très-anciennement pratiqué en Espagne, où le verbe chillar a été inventé pour spécifier ce procédé. Il n’était pas non plus inconnu en Provence.
Le lecteur n est pas sans avoir entendu parler d’une assez comique aventure arrivée à un professeur de mathématiques, porteur de lunettes vertes, mais dévoré nonobstant d’une passion désordonnée pour la chasse au lapin. C’était dans une battue au mois d’octobre, à l’époque où la feuillée est encore épais -e et le tiré difficile. On traquait une garenne où le Furet avait passé d’abord; la fusillade ne discontinuait pas, le plomb pleuvait dru comme grêle sur les pauvres lapins. A la troisième ou quatrième enceinte, notre homme aux lunettes vertes est posté au crochet (angle de l’enceinte où 1 on a vue sur deux routes). Une bête grise lui passe à portée ; il la tire. La battue terminée, le maître de la chasse s’approche du Leibnitz. — Eh bien! c’est vous qui venez de tirer, combien de morts? — Dame! je ne pourrais pas vous dire, car je ne sais pas même sur quelle bête j’ai tiré. — Ça passait donc bien vite? — Dix mètres à la seconde. — C’est égal, faut toujours
aller voir. Et le chasseur pénètre dans le fourré, à la hauteur de la bête tirée.
Il n’a pas fait quatre pas dans l’enceinte, qu’il rencontre un lapin. — Victoire ! Le trop heureux mathématicien se précipite pour jouir de la vue de son gibier, et recevoir les félicitations de l’assistance. — Il me semblait bien aussi, fait-il en se donnant un certain air subtil, que j’avais mis au bout. Tiens, tiens, mais ce n’est pas possible, en voilà deux, maintenan!, Deux d un seul coup, mais c’est tout simplement superbe! Ah çà! dites donc, 1 Hypothénuse 4, savez-vous que c’est affaire à vous de dépeupler les garennes : et que si vous continuiez longtemps de ce train-là , il vous faudrait une bourrique pour vous seul? Après ça, quand on a quaïz yeux 2.... — Il me semblait bien aussi, objecte encore plus finement l’interpellé, que c était plus gros qu’un lapin ordinaire; mais ça passait si vite, que je n’ai pas pu distinguer. — A propos de bourrique, hasarde timidement une voix de 1 assemblée, il paraît que la notre est restée en arrière.,...
Un effroyable cri sorti du fond du clos ,
Des airs, en ce moment, a troublé le repos...